CHAPITRE n
U SON SlfTais DANS LA COHGRÉGATIOIf ; M8 TEETDS Qu'n« PHAnQUA AU 8ÉMIIIAIKE, ET PAaTlCULltanSIlT BC GEARB DÉTACHXlIKlfT QU'lL A TOUJOURS BU POUE SES PAUIfS*
M. Âlméras ayant obtenu de M. Vincent la grâce qu'il demandait après toutes les épreuves que nous avons ci-dessus rapporta , il commença d'abord par la retraite qu'on fait avant d'être reçu au séminaire de la Congrégation de la Mission; sur quoi, parlant confidemment k un prêtre de la même compagnie, il lui dit entre autres choses qu'ayant passé dix jours dans la retraite, suivant l'usage de cetemps-lk, il s'attendait qu'on lui parlerait aussitôt de le recevoir au séminaire ; mais le directeur du séminaire, qui le conduisait dans ses exercices, attendant qu'il lui demandât pour y être reçu, le laissa continuer jusqu'à douze jours sans lui rien dire Ik-dessus et sans lui faire savoir la cause de ce retardement, jusqu'à ce que M. Vincent l'étant venu voir et lui ayant demandé comment il se trouvait des exercices , il lui dit qu'il s'en trouvait bien et qu*il attendait quand il ordonnerait qu'on le reçût an séminaire; à quoi ayant répondu qu'il attendait aussi qu'il le lui demandât derechef , et voyant qu'il persistait
tonjotm dans sa première résolation « il lai fit lire le règlement de la CongrégatioDi pour éprouver encore mieux la fermeté de sa vocation, avant que de l'admettre au séminaire avec les commençans. Pendant ce même temps qu'il demeura dans la retraite, un frère de la maison qui avait ordre de lui faire du feu et de lui rendre quelques petits services , a rapporté ce qui suit : c Comme j'allais , c disait-il, de temps k autre dans la chambre où M. Alc méras faisait sa retraite , il prenait occasi<m de me dec mander ce qu'on faisait dans la Mission , comment on c s'y comportait , à quoi Ton prétendait , comment on vic vait , et semblables choses dont il s'enqnérait diligemc ment; et je lui répondais tout simplement ce que j'en c savais ; k quoi il témoignait prendre grand plaisir, s'enc flammant de plus en plus dans sa résolution , et je lui
< entendais dire : C'est ici où Dieu m'appelle , c'est ici c où Dieu m'a toiyours demandé. J'ai cherché beaucoup c de choses , je ne savais ce que je cherchais , mais enfin
< j'ai trouvé ce que Dieu demande de moi. >
II fut donc eniSn reçu au séminaire la veille de Tan 1637, où il parut dès lors tellement mort à toutes les choses du monde et aux inclinations de la nature, particulièrement envers ses parens, qu'on peut dire avec vérité que Notre-Seigneur lui donna en ce jour-lk une abondante participation de la grâce de sa naissance en le dépouillant du vieil homme et le revêtant du nouveau d'une manière tout extraordinaire. Dans cet esprit et cette disposition d'une vie nouvelle , il renvoya aussitôt dans sa maison tout son beau linge , avec sa soutane de soie et ses autres habits , comme les restes du vieil homme , dont il s'était tellement dépouillé qu'il ne voulait pas même qu'il en parfit aucune marque dans la maison; mais ce qui est bien plus difficile et digne d'admiration , c'est qu'il se
dépouilla d'une telle sorte des maximes du siiele, et des façons d'agir et de parler qui sont ordinaires aux hommes do monde , et particulièrement aux personnes de condition , qu'il paraissait tout autre k ceux qui l'avaient auparavant connu : en effet, il s'appliqua d'abord, dans une continuelle attention sur lui-même , h imiter Notre-Sei-' gnenr dans ses vertus qui sont les plus opposées k l'orgueil , an faste et k la vaine politesse du monde , par la pratique de la simplicité et de l'humilité chrétienne qu'il voyait reluire dans la Congrégation de la Mission , et particulièrement en la personne de son instituteur, M, Vincent, et en celle de M. de la Salle, directeur du séminaire , qui étaient deux fidèles copies de ce divin original ; en quoi il fit bientôt un tel progrès qu'il semblait transformé en un autre homme , en sorte que plusieurs qui furent reçus dans la Congrégation et qui ne savaient pas ce qu'il avait été dans le monde , le voyant agir en particulier d'une manière si simple et si humble , le prenaient pour un homme de village ou de basse condition.
Il s'appliquait avec la même ferveur k la pratique de toutes les autres vertus , et particulièrement de celles qui sont plus propres aux missionnaires et qui composent l'esprit de leur vocation. Ce fut en ce temps-lk que M. de la Salle fit sur ce sujet plusieurs conférences au séminaire , pour découvrir avec plus de certitude en quoi consistait principalement cet esprit ; et après que Ton eut enfin reconnu par un sentiment unanime, qui fut approuvé et confirmé de M. Vincent , que cet esprit consistait dans la simplicité, l'humilité, la douceur, la mortification, le zèle du salut des âmes, M. Aimeras, k qui Dieu avait donné sur cela beaucoup de lumières, n^eut pas moins d'ardeur k s'enrichir de ce trésor qu'il en avait montré k le découvrir, et if fit une si bonne provision de cet es«
prit qnll Ta tonjonrs conservée et augmentée avec nné fidélité non pareille jusqu'à sa mort. C'est ce qui le faisait remarquer entre les autres, même aux personnes ester* nés , qui témoignaient dans les rencontres une estime particulière de sa vertu ; sur quoi un prêtre de la Congrégation a rapporté que , s'étant trouvé environ dans ce temps-lk dans une assemblée de plusieurs abbés et autres personnes de condition et de piété , il les entendit parler avec éloge des vertus de M. Aimeras, et que Tayant comparé au dévot Berkman qui a été de son temps un excellent modèle de perfection de la Compagnie de Jésus , ils ajoutèrent qu'ils voyaient encore plusieurs choses remarquables dans la vie de M. Âlméras qu'ils ne trouvaient pas dans celle de Berkman , tant il était dès lors en estime de vertu et de sainteté dans le monde* Cependant il avait de si bas sen* timens de lui-même , qu'après avoir achevé , avec sa fer-* veur ordinaire , Tannée de son séminaire , il demanda et obtint de M. Vincent d'y demeurer encore une seconde année avec les commençans ; et ayant reconnu , par sa propre expérience , les grands fruits qu'on retire de ces deux années de séminaire, il obtint de M. Vincent que cette sainte pratique fût universellement observée dans la Congrégation , comme elle Ta été depuis , au grand profit des commençans, qui jusqu'alors n'avaient demeuré qa'une année au séminaire. Mais un des plus rares exemples de vertu qu'il a donnés est celui du détachement de ses parens , qu'il pratiqua dès le commencement et qu'il a depuis continué durant toute sa vie dans un très haut degré de perfection. Après qu'il fut reçu au séminaire , monsieur son père et messieurs ses frères, et autres proches parens , venaient quelquefois les fêtes et les dimanches entendre vêpres k Sain^Lazare pour lui parler k la sortie de l'église, où ils l'attendaient au passage; mais
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lai, se contwtant de les saluer en passant devant eux, sans rien dire , se retirait avec les autres au séminaire et y demeurait jusqu'à ce qu'on lui ordonnât, de la part de son directeur, de leur aller parler; ce qu'il a observé dans la suite de sa vie avec une merveilleuse exactitude, n'ayant jamais rien fait en de semblables rencontres, tant qu'il a été inférieur dans la Congrégation, que par l'ordre exprès de ses supérieurs. Depuis le jour de son entrée il n'alla voir monsieur son père, pendant vingt ans qu'il demeura dans le monde, qu'une ou deux fois au plus, lorsqu'il était malade; encore ne fut-ce pas de son propre mouvement, mais par obéissance, M. Vincent l'y ayant envoyé; et quoiqu'il ait souvent passé devant la maison, allant par la ville pour les affaires de la Congrégation, il n'y est jamais entré , comme lui-même l'a déclaré à un prêtre de la compagnie, en lui écrivant pour le détourner de la pensée qu'il avait d'aller voir ses parens. Mais ce qui semble encore plus surprenant , c'est qu'ayant été envoyé en divers lieux fort éloignés, même jusqu'à Rome , où il demeura plusieurs années , non seulement il n'est pas aUé voir monsieur son père avant son départ, quoiqu'il ne sût pas s'il le reverrait jamais , ni encore au retour de ses voyages; il ne lui en a même pas donné avis, tant il était mort au monde et aux plus tendres inclinations de la na* ture.
S'il était ainsi retenu en ce point envers son père, il ne faut pas s'étonner s'il l'a été envers ses frères et ses sœurs : aussi n'est-il jamais allé les visiter, non pas même deux de ses sœurs , très vertueuses religieuses et qui l'ont souvent sollicité par lettres de les consoler de son entretien , pour leur édification spirituelle. Il est même arrivé qu'ayant été envoyé par M. Vincent an monastère. de Longchamp, oii était l'une de ses sœurs , pour traiter de
quelque affaire importante pour la gloire de Dieu avec une des principales religieuses , il s'acquitta de sa commission et s'en revint sans voir ni demander sa sœur, demeurant ferme dans cette maxime chrétienne, qu'il a toujours^ fidèlement observée , de n'accorder jamais rien k l'amour naturel envers ses proches que par la force de l'obéissance : c'est ce qu'il a fait voir en beaucoup d'autres occasions qui se sont présentées. Pendant qu'il était employé aux missions dont il avait la direction , monsieur son père le sollicitait souvent d'en aller faire une dans la terre d'un seigneur qui était de ses parens , et où il aurait été reçu avec honneur et toutes sortes de satisfaclions ; mais cette seule considération fut suffisante pour l'en détourner , et il obtint de M. Vincent de n'y être pas envoyé. Il refusa, dans le même esprit, à M. l'abbé Aimeras, son frère , la grâce qu'il lui demanda de demeurer ï Saint- Lazare au moins pour quelque temps ; car, quoiqu'il fût pour lors supérieur-général de la Congrégation et qu'il eût sujet de croire qu'on n'aurait pas trouvé k redire qu'il eût accordé ce privilège particulier k une personne qui le touchait de si près , il ne voulut pas néanmoins se dispenser en sa faveur de l'usage ordinaire de la maison , ne désirant user de son pouvoir que pour maintenir les règles et pratiques de la Congrégation. U s'excusa par le même principe envers madame sa sœur, religieuse de Longchamp , de ne pas satisfaire k la prière qu'elle lui avait faite de la part de madame Tabbesse d'envoyer quelqu'un des prêtres de sa Congrégation , dont il était alors supérieur-général , pour faire quelque exhortation ou conférence spirituelle aux religieuses de ce monastère , lui représentantsimplement l'usage contraire de la Congrégation de ne se point dispenser des règles etlouables coutumes qui y sont en usage , surtout en faveur de la chair et du sang ,
quoique ce soit par des motifs qui semblent tout spirituels et n'avoir d'autre but que la gloire de Dieu.