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Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux

Durant le cours de l'année 1136, de mauvaises nouvelles arrivèrent d'Italie à Clairvaux (1). Innocent II était de plus en plus inquiet.

Depuis le concile de Pise, Roger avait g;agné du terrain ; Anaclet n'en avait pas perdu. Pendant l'hiver 1134- 1133, le bruit de la mort du roi de Sicile s'était répandu dans toute l'Ilalie, et ses rivaux Sergius de Naples, Robert de Capoue, Rainulphe d'Alife avaient saisi cette occasion de rentrer en maîtres dans leurs domaines. Mais lajoie de leur restauration fui de courte durée. Le 5 juin 1133,1e terrible duc débarquai Salerne , et , malgré la flotte pisane , reconquit tout le territoire perdu pendant son absence, à l'exception de Naples, où Sergius prit le sage parti de s'enfermer. Les Pisans s'étaient bornés à piller AmalG et quelques villes voisines. Ils ramenèrent sur leurs

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vaisseaux les deux vaincus, Robert de Capoue et Rainulphe d'AIife, pendant que Roger, après avoir donné à son fils Alphonse l'investiture du duché de Gapoue, allait prendre, selon sa coutume, ses quartiers d'hiver en Sicile [I).

L'année 1136 s'ouvrait sous de mauvais auspices pour les conrédérés. Il était clair qu'au printemps le roi de Sicile ramasserait toutes ses forces pour les diriger contre Naples. Innocent II, Robert de Capoue et Rainulphe, aux abois, tournèrent leurs regards vers l'Allemagne. Au torrent envahisseur ne fallait-il pas essayer d'opposer la seule digue qui pût le contenir? Robert se rendit à Spire avec le cardinal Gérard pour implorer le secours de Lothaire (2). Vers le même temps, l'abbé de Clairvaux pressait l'empereur d'exécuter sa promesse de Bamberg : " La cause est digne de vous, lui dit-il. Que dis-je? Un double motif vou^ fait une loi de partir. 11 ne me convient guère d'exhorter les hommes aux combats : cependant je le dis en toute conscience, c'est à l'avoué de l'Église de protéger sa cliente contre la rage des schtsmaliques. C'est à César qu'il appartient de venger sa propre couronne des insultes de l'usurpateur sicilien. Car, d'une part, s'il est constant qu'un fils de Juif, à la honte du Christ, occupe le siège de Pierre, de l'autre, il n'est pas moins certain que quiconque en Sicile s'érige en roi s'attaque à l'empereur {3). »

Cette supplique, oit les intérêts de l'Église et de l'État étaient sincèrement mais habilement mêlés, fit impression sur Lothaire. 11 promit aux délégués d'Innocent II de re-

(i; Cf. Bernbard), Lothar, p. 620-S30.

(2) Cf. Berahardi. Lothar, p. 690, note S et p. 631.

(3) • Omnig qui in Sitdlia regetn se facit contradicit Cœsari. >

TROISlbUE VOYAGE EN ITALIE. 3

prendre bientôt la route d'Italie (1). Et, en effet, au mois de septembre 1136, il débarquait en Lombardie par la' vallée de Trente. 11 parcourut le pays en tous sens, et de gré ou de force , avant la fin de l'annêellSO, il avait soumis toutes les villes importantes depuis Turin jusqu'à Re^io (2). Les Milanais s'étaient empressés de se déclarer en sa faveur, selon la promesse qu'ils en avaient faite, l'année précédente , à l'abbé de Clairvaux (3), Après quelques semaines de repos, suivi de nouvelles victoires en Emilie, il divisa son armée en deux corps, confia l'un, composé de trois mille hommes, à son gendre le duc de Bavière, et reprit avec l'autre sa course triomphante sur les bords de l'Adriatique. Dès le mois de mai 1137, il était maître de tout le littoral jusqu'à Bari , où il s'établit (4).

Henri de Bavière avait pour mission de rejoindre Innocent à Grosseto, d'intimider Anaclet à Rome et de réintégrer Robert de Capoue dans son duché (S). Ayant quitté i'empereur h. Saint-Cascien , prés d'imola, dans les premiers jours de février, il traversa rapidement la Toscane et vint mettre le siège devant Lucques, qui s'était montrée jusque-là hostile à l'empire et avait battu, quelques mois auparavant (6), le marquis Engelbert près de Fucecchio. LesLucquois, pressés entre l'armée allemande et les Pisans leurs ennemis héréditaires, qui menaçaient

(1) Falco Benefent., ap. Muratori, V, lïO.

(î) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 649-667.

(3] V DM Mediolanenses occurrerunt, illum lieli suscipiealcs, u etc. Annal. Saxo, ap. Mon. Germ., VI, 771; cf. Otlo Frising., Chron., VII, 19, et Landulpli. Junior, cap. 64, ap. Mon. G.. XX, 47.

(4) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 668-692.

(5) Falco Benev., ad ann. 1137, loe. cit., 120.

(6) Annal. Suaro, ad ann. 1137, Sloii. Germ., VI, 773; cf, Bernhardi, Lothar, p. 648, 693 et suit.

d'intervenir dans la lutte, se mirent à merci. Gr&ce au clei^é et en particulier à l'abbé de. ClairvauiE, qui se trouva fort à propos dans leurs mnrs pour leur olTrir sa médiation, ils furent traités avec quelque indulgence. Le duc de Bavière, déjà prêt à raser leur ville, se contenta d'une contribution de guerre en argent (i).

Ainsi Bernard avait d& abandonner encore une fois sa solitude (février 1136), pour venir, conformément au désir du pape et des cardinaux, rejoindre l'armée allemande en Italie. Plus d'une surprise et plus d'un déboire l'attendaient dans celte nouvelle expédition. Il ne tarda pas à s'apercevoir que son autorité ne lui serait pas moins nécessaire pour maintenir l'accord entre le pape et l'empereur ou son, gendre que pour convertir les partisans d'Anaclet 11. A peine l'armée ducale avait-elle soumis Grossetoet Viterbe, que la mésintelligence éclata entre Henri de Bavière et Innocent 11. Viterbe était une cité papale; en d'autres termes , elle faisait partie du domaine de saint Pierre. Or, comme en livrant ses portes, elle avait consenti à payer aux envahisseurs un tribut de trois mille talents, le pape revendiqua cette somme en sa qualité de souverain. Mais Henri invoqua ses droits de vainqueur et, en vertu de la loi du plus fort, fit verser les trois raille talents dans la caisse de l'armée (2). Par ce coup d'antorilé, le gendre de l'empereur commençait de s'aliéner le cœur du souverain Pontife. 11 est probable que , de ce jour, Innocent II vit en lui un soldat peu soucieux des droits de l'Église romaine el, par conséquent, peu propre à sauve-

(1) 1 Lukkam adiré lemplavit quam et obsidere paravit, sed medianlibu» quibuadara episcopis et abbate Clarevallensi, daU magna pecunia , duc«ro placaverunt, ci^otc etiam ad hoc eos timoré Pisenaium. » Annal. Saxo, loc. cil.

[2] Annal. Saxo, *d snti. 1137, ap. Mon. Germ., VI. 773.

garder l'anion du sacerdoce et de l'empire. La suite de la campagne ne fît que confirmer cette première impression.

De quel œil l'abbé de Glairvaux regarda-t-il l'attitude du duc de Bavière? Rien n'indique qu'il ait pris part au débat qu'elle provoqua. La ville de Viterbe lui réservait un autre souci plus personnel. Son frère Gérard, qui l'accompagnait, tomba malade et en quelques jours fut à la dernière extrémité. Le saint abbé n'eut qu'un cri : « Attendez, Seigneur, jusqu'à l'heure de notre retour! Que mon frère soit rendu à nos amis ! et alors vous le prendrez si vous voulez : je ne mo plaindrai pas. » Son vœu fut exaucé (1j; Gérard échappa à la mort; et tous deux purent reprendre leur marche à la suite de l'armée allemande et de la cour romaine.

Innocent 11 séjourna environ un mois à Viterbe {ij. Pendant ce temps, le duc de Bavière , qui paraît avoir établi au môme lieu son quartier général, soumit toute la campagne romaine à l'ouest. Mais il n'osa tenter le siège de Rome, oii Anaclet s'était fortement retranché. 11 se dirigea donc vers le sud, prit en passant Albano et Anagni, et s'arrêta durant douze jours [du 7 au 18 mai] au pied du Mont-Cassin (3].

Ce monastère, le plus riche et le plus puissant de l'Italie, objet d'une si constante convoitise de la part du roi de Sicile, était gouverné depuis la mort de l'abbé Sénioret (4 fé-

(I) 7u Caal., s*rm. XXVI, n° 14.

(SJNauaavonsiIeux de ses bulles datées de Viterbe, lune le 26 mus (Jaffé, n" &5g8) et l'autre le 17 avril {Chronique du diocèse de Trêves, IS2g, p. 737-740]; cf. Bernbardi, Lothar, p. 699. noie 12.

(3) « Innocentius papa cum dicce Baioariœ per tolara Toscïain ilcr ageos, omnibus n,prxter Romam. ustgue BeneTentum tradeulibus. ■ Armai. Casin., ap. Mon. Germ., XIX, 307. Cf. Vacandard, Revue des (fuesl. hUt., janvier 1889, p. 51, note 4.

vrier H37) par un partisan du schisme, le florentin Raynald, simple sous-diacre. La minorité des moines avait en vain protesté avec force contre son élection. Lorsque Henri de Bavière et Innocent II proposèrent au nouvel abbé de confirmer ses pouvoirs, à la condition quil reconnaîtrait lui-même la légitimité du souverain Pontife et la suzeraineté de l'empereur, il répondit résolument que ses frères et lui n'entendaient relever que du roi Roger et du pape Anaclet II. Le duc, pour châtier cette audace, eut recours aux armes. Mais il reconnut bientôt l'inutilité d'un siège en règle contre un couvent qui était un véritable château-fort, défendu déjà par sa seule position. Un accord, si minimes qu'en fussent les avantages , était encore préférable aux hasards d'un assaut. Henri chercha donc à renouer avec Raynald les négociations interrompues. Ce plan réussit. Incertain de l'avenir réservé à Roger, Raynald jugea enfln qu'il serait imprudent d'attirer sur son cloître la colère des Allemands, et se déclara prêt à reconnaître la suzeraineté de Lothaire. Aussitôt le drapeau impérial fut hissé sur l'église de saint Benoît , en signe de soumission (1).

Mais dans cet arrangement, le duc de Bavière avait affecté de ne s'occuper que des intérêts de l'État; l'Église romaine avait été oubliée. Innocent II en conçut un vif ressentiment : car, à ses yeux, le Mont-Cassin dépendait plus directement du saint-siège que de l'empire. Aussi verrons-nous bientôt ses revendications éclater en présence de Lothaire.

Avant d'atteindre Bari, l'armée ducale ne devait plus rencontrer sur sa route que deux villes de quelque im-

(i) Petr. Diac, Chron. Casiit., IV, 98 et suit., ap. JKo». Germ., Vil,

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