CHAPITRE XX
Lm SUITES DU SCDISHE (1138-114D).
Hort de Gérard.
Au milieu même de la, mêlée entre Bernard et Cluny pour l'élection épiscopale de Langres, Glairvaux eut à déplorer la mort de son cellérier, Gérard. Bernard perdait en lui un religieux accompli , un auxiliaire incomparable , et, si on l'en croit, un modèle de sainteté.
Gérard était le second des fds d'Aleth et de Tescelin, par conséquent l'ainé de l'abbé de Clairvaux. L'effroi qu'il témoigna d'abord pour la vie religieuse fil bientôt place au zèle le plus ardent; comme son frère, k qui il devait sa conversion, il fut moine dans toute l'excellence du terme, moine jusqu'au cou, pour parler comme Lacordaire. La Règle n'avait rien qui déconcertât sa piété. Cellérier, chargé de veiller à l'entretien de la communauté, il ne pensait qu'aux autres. Tel était son, désintéressement, que pins d'une fois il lui arriva de s'oublier dans la distribution de la nourriture et des vêtements. Pourvu que ses frères fussent contents, il s'estimait largement récompensé de sa peine. Dans la conduite ordinaire, il
avait t'œil constamment fixé sur la Règle. Il lui semblait qu'un cellérier, en la violant sous quelque prétexte que ce fût, RÙt jetô dans la maison un scandale irréparable. Un fait curieux montre qu'il était capable de pousser celte délicatesse jusqu'à l'excès. Dans une de ses tournées pour l'inspection des gnnges, dont il avait la charge, il se trouva malade. L'état de sa santé exigeait des soins particuliers; et un convers, qui l'accompagnait, avait obtenu du prieur la permission de lui servir du vin pour le repas qu'il devait prendre dans le réfectoire commun. Gérard fut sensible à cette fine attention; mais avec une grande présence d'esprit, à peine installée sa place, il saisit la bouteille de vin qu'on lui destinait et la versa dans la cruche au large ventre qui contenait la boisson des convers. Ce jour-là les convers burent de l'eau rougie. Le cellérier n'avait pas voulu boire de vin, même par raison de santé , pendant que ses frères , qui avaient porté le poids du jour, buvaient do l'eau claire.
On ne s'étonnera pas qu'il fût un cellérier consommé dans l'art de diriger une ferme. Il remplit pendant plus de vingt ans, à Clairvaux, ces fonctions importantes. Bernard lui rond le témoignage qu'il était également propre à tous les métiers, et que maçons , forgerons , agriculteurs, jardiniers, tailleurs et tisserands trouvaient en lui un vrai maître. Actif,vigilant, prêta tout, il donnait le branle au monastère et en dirigeait les divers travaux avec une aisance parfaite. L'abbé se reposait sur lui pour la marche des affaires et la reddition des comptes. Ce n'était pas le seul service important qu'il rendit & son frère. Bernard, dont les jours étaient dévorés par une nuée de visiteurs, et qui soupirait souvent en vain après les douceurs de la solitude, lui sait gré d'écarter au moins les importuns. Le cellérier prenait sa grosse part
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de la sollicitude générale du monastère. « Il me laissait l'honneur et le nom de proviseur, dit l'abbé de Clairvaux; mais c'était lui qui en remplissait l'office. Il était rare qu'on vînt jusqu'à moi , quand on avait d'abord rencontré Gérard, S'il apercevait les arrivants, il leur barrait le passage, a&n qu'ils ne pussent troubler mon loisir. »
Gérard pouvait en effet répondre à tout. Il excellait dans les choses spirituelles comme dans l'art de diriger une ferme. L'abbé de ClairvauK lui-même prenait conseil de son expérience et s'instruisait auprès de lui. « Nul, dit-il, ne savait donner un avis avec plus de sagesse et plus d'à-propos. « Dans les cas épineux, Bernard s'en rapportait à son jugement. « C'étaient ses yeux, dit-il encore, qui dirigeaient mes pas. » C'était en môme temps le bâton sur lequel il appuyait sa faiblesse , baculo imbecillitatis meœ. Bref, l'abbé de Clairvaux trouvait en lui ie guide et l'ami dont les plus parfaits eux-mêmes ont besoin. Non que Gérard fût un théologien et un savant; c'était au contraire un (I illettré ». Ses occupations journalières ne lui permettaient pas d'approfondir les Écritures et d'étudier les Pères ; mais il avait cette science mystérieuse qui vient de l'illumination du Saint-Esprit. Il aurait bien souhaité se décharger de ses fonctions pour se livrer à l'étude , et plus d'une fois il en fit la demande. Mais toujours cette faveur lui fut refusée; le désir de son frère l'enchaîna h son offlce de cellérier,
La mort le trouva à son poste et, bien que jeune encore, — il n'avait pas cinquante ans, — déjà mûr pour le ciel. Sentant sa tin venir, il entonna le psaume : Laudatc Dominum de cœlis, laudaleeum in excelsis. Ceux qui entouraient sa couche furent émerveillés de tant de sérénité et d'une si surprenante allégresse. C'était la nuit : Bernard fut « appelé pour voir ce prodige , un homme qui insulte à
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la mort et qui meurt en chantant ». Cette joie tranquille ne le quitta plus jusqu'à son dernier soupir. Quand il eut achevé le psaume , il leva les yeux vers le ciel , en disant : « Père, je remets mon esprit entre vos muins. » Il répéta plusieurs fois le mot Père avec une infmie douceur, et, se tournant vers l'abbé de Clairvaux, le visage souriant, il murmura : « Que Dieu est bon de daigner être le père des hommes, et quelle gloire pour les hommes d'être les (ils de Dieu et ses héritiers , oui , ses héritiers , puisqu'ils sont ses fils ! » Il s'endormit pieusement dans le Seigneur avec cette pensée. Malgré la soudaineté de cette mort, Bernard ne pleura point. Il inhuma son frère , les yeux secs. Il voulut dompter les révoltes de la nature et étouffer son chagrin dans les replis de son Ame. Mais, un jour, la nature fut plus forte que ses résolutions, et il fut obligé d'interrompre le discours qu'il adressait à ses moines sur un verset du Cantique des canliqu-es, pour laisser échapper ta plainte douloureuse qu'on va lire :
i< Jusques à quand dissimulerai-je et tiendrai-je caché dans mon sein le feu qui brûle ma pauvre poitrine et dévore mes entrailles? Kenfermé comme il est, il circule plus au large dans mes veines, il me déchire plus opiniâtrement ; comment puis-je ra'occuper de notre Cantique dans un pareil chagrin? La violence de la douleur emporte ailleurs mes pensées , et l'indignation du Seigneur dessèche mon esprit. On m'a enlevé celui qui me fournissait le moyen de me livrer à mes études en Dieu : aussi, mon courage m'abandonne. Jusqu'à présent je me suis fait violence, je me suis contenu, pour que la sensibilité ne parût pas en moi plus forte que la foi. Vous le savez , pendant que tout le monde pleurait, moi, j'ai suivi, sans verser une larme, le convoi funèbre; sans verser une larme , je suis resté debout auprès de la fosse , jusqu'à la
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