‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 12 sur 58 · LES SUITES I>L" SCHISME · texte numérisé non relu

LES SUITES I>L" SCHISME

Gn des funérailles. Revêtu des ornements sacerdotaux, j'ai récité pour lui de ma propre bouche les oraisons accoutumées; de mes propres mains, j'ai jeté, selon l'usage, un peu de terre sur le corps de mon bien-aimé, qui était en voie de devenir terre à son tour. On pleurait à me voir, et on s'étonnait que je ne pleurasse point, moi aussi. Ce n'était pas lui, mais bien moi qui excitais la pitié de tout le monde, à cause delà perte que j'avais faite...

« De toutes les forces de ma foi , je refoulais mes sentiments , faisant des efforts contre moi-même pour ne pas me laisser ébranler par les secousses de la nature... Et jusqu'à présent, j'ai pu prendre sur moi de ne pas m'abandonner au torrent de larmes, quelque troublé, quelque navre que je fusse. Hais, bêlas ! si j'ai pu retenir mes pleurs, je n'ai pu vaincre la tristesse. J'ai été troublé et j'ai gardé le silence, comme parle l'Ëcriture; mais la douleur, ainsi étouffée , a pris de profondes racines et est devenue d'autant plus violente qu'elle a été davantage refoulée. Je m'avoue vaincu, il faut que je livre passage à ma souffrance intérieure, ie puis bien la laisser paraître aux yeux de mes enfants. Comme ils savent mon chagrin, ils auront plus d'indulgence pour juger mes plaintes et plus de douceur pour me consoler.

« Vous savez, vous, mes enfants, combien juste est ma douleur, combien lamentable est ma blessure. Vous connaissez la fidélité de ce compagnon qui vient de m'abandonner dans la voie où je marcbais, vous connaissez ses soins vigilants, son activité k l'ouvrage, l'aménité de ses mœurs. Comme j'avais besoin de lui ! comme je lui étais cher! C'était mon frère par le sang, mais la religion nous avait rendus plus frères encore. Plaignez-moi, je TOUS prie, vous qui savez tout cela. Mon corps infirme, il le soutenait : mon cœur pusillanime , il le fortifiait : j'é-

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lais paresseux, négligenl, il était là pour me secourir : imprévoyant et oublieux, il était là pour m'averllr. Pourquoi m'as-tu été enlevé? pourquoi m'as-tu été arraché des mains, ô homme selon mon cœur? Nous nous aimions dans la vie, comment avons-nous été séparés dans la mort? 0 l'amère séparation, que la mort seule pouvait opérer! Car, tant que nous vivions tous deux, m'auraistu jamais abandonné? Non, cet horrible divorce est bien l'œuvre do la mort! C'est ta mort seule, celte ennemie de toute félicité, qui apu briser les doux liens de notre mutuel amour. C'est bien la mort qui, don seul coup, dans sa fureur, nous a tués tous deux. Ne suis-je pas bien mort aussi? Oui et plus que lui : car la vie qui m'est réservée est plus pénible que la mort même. Je vis pour mourir tout vivant : et puis-je bien appeler cela la vie? O cruelle mort, que ne m'as-tu ôté l'usage de la vie, plutôt que de m'en ôter les douceurs?...

(1 Pourquoi, encore une fois, nous sommes-nous aimés, ou bien pourquoi sommes-nous perdus l'un pour l'autre? Condition alTreuse! sort misérable! pour moi du moins, mais non pour lui; car toi, mon frère chéri, si tu as perdu des amis, tu en as retrouvé d'autres, qui valent mieux que moi. Mais mot, malheureu-^i que je suis, quel soulagement m'attend , maintenant que j'ai perdu mon unique consolation? C'était un bonheur pour tous deux de nous trouver ensemble , parce que nous avions les mômes goûts; mais la séparation n'a blessé que moi. La joie était commune entre nous deux; la tristesse et le deuil ne sont que pour moi. C'est sur moi qu'ont passé les colères de Dieu, sur moi que sa fureur s'est appesantie...

<c Maintenant, tu es au ciel , tu jouis du bonheur des anges, -, de l'amour de Dieu... Peul-ôlre vas-tu m'oulilier?...

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« Oh! non, l'amour, au ciel, ne meurt pas : tu ne m'oublieras jamais. Il me semble eotendre mon frère me dire : « Une mère peut-elle oublier te fils de ses entrailles? « Eh bien , quand même elln l'oublierait , moi je ne t'oun blîerai pas. » Certes, cela serait un malheur. Tu sais où tu m'as laissé gisant, tourmenté : et il n'y a personne pour me donner la main. Au moindre accident, je jette les yeux du côté de Gérard , comme j'en avais l'habitude. Hélas! il n'est plus là. Alors, dans ma misère, je pousse des gémissements, comme un homme perdu. Qui consulterai-je dans mes doutes? à qui confier mes peines? qui portera mon fardeau? qui écartera de moi les périls? N'étaient-ce pas les yeux de Gérard, qui partout dirigeaient mes pas? Est-ce que mes soucis, 6 mon Gérard, ne connaissaient pas mieux, ne visitaient pas plus fréquemment , ne tourmentaient pas plus douloureusement ton cœur que le mien propre? »

Bernard fait alors l'éloge des vertus de son frère : il rappelle le profit qu'il retirait de son commerce avec lui ; puis il ajoute :

11 Hélas! tu m'as été ravi, et avec toi tout cela m'a été ravi à la fois. Avec toi se sont enfuies toutes mes délices, toutes mes joies. Déjà les soucis tombent sur moi; déjà les inquiétudes m'agitent en tous sens; les angoisses qui viennent de toutes parts me trouvent seul maintenant. Toi parti , il ne me reste plus que cela ; et seul sous mon fardeau, je le porte en gémissant. 11 faut le déposer ou s'en laisser écraser, puisque tu as retiré tes épaules. Qui me donnera de mourir bien vite après toi? Car je ne voudrais pas mourir à ta place et te priver de ta gloire. Mais te survivre, vois-tu? c'est li l'accablement, c'est là la souffrance. Le reste de ma vie , je le passerai dans l'amertume, je vivrai dans le chagrin : et que ce soit lu ma consolation,

de m'affliger et de pleurer! Pas de pitié! j'aiderai à la main du Seigneur, car c'est la main du Seigneur qui m'a touché. C'est moi, dis-je, qu'elle a froissé et qu'elle a frappé, et non pas lui, puisqu'elle l'a appelé au repos. Elle m'a tué : lui, elle n'a fait que le cueillir... Sortez, sortez, mes larmes, si désireuses de, couler. Coulez; celui qui vous retenait n'est plus lu ! Que ma pauvre tête ouvre ses cataractes, qu'il s'en échappe des fontaines, pour effacer, s'il est possible, les souillures et les fautes qui ont attiré sur moi la colère de Dieu... Je pleure Gérard; et Gérard, c'est mon frère, un frère qui m'était attaché par le triple lien du sang, de l'amitié, et de la profession religieuse.

« Mou âme était collée à son âme : de nos deux âmes, la sympathie plutôt que la parente n'en avait fait qu'une. Sans doute, il y avait bien l'attrait du sang : mais le lien principal était l'union de l'esprit, la concorde des âmes et la conformité des mœurs. Aussi, comme nous ne faisions qu'ua seul cœur et qu'une seule âme, le glaive a, d'un seul coup, traversé mon âme et la sienne, et, la tranchant en deux parts, en mit une moitié au ciel et abandonna l'autre moitié dans la fange. Moi, c'est moi qui suis cette malheureuse portion gisant dans la. houe , tronquée, diminuée d'une part de moi-même et de la meilleure encore ; et on me dit : Ne pleurez pas ! On m'a arraché les entrailles et on me dit : Ne le sentez pas! Oui , je le sens, et il faut bien que je le sente : car ma force n'est pas celte d'un rocher, et ma chair n'est pas d'airain. Je le sens et je me plains , et ma plainte est toujours là devant mes yeux. Je n'ai guère à redouter le reproche de dureté et d'insensibilité que Celui qui me frappe adressait aux Juifs quand il leur disait: Je les ai frappés, et ils ne se sont pas plainis. Je confesse mon alTection , je ne la renie pas, Di-

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