CHAPITRE XXX
l'OGËE DE CLAIRrACX
Afflaence d« novices et morts à Glairvanx
A la date où nous sommes (1148) , Clairraux était dans son plein épanouissement. L'enceinte du monastère, déjà considérablement agrandie, devenait encore une fois trop étroite, nous dit Guillaume de Saint-Thierry (I). L'église ou oratoire , dont les dimensions étaient pourtant celles d'une véritable basilique, ne pouvait plus contenir les religieux.' Les profès et les novices étaient obligés de se céder mutuellement la place , pour y cbanter l'orfice alternativement {2). 11 faut dire que la population totale, y compris les convers, fort nombreux à cause du service des granges, s'élevait à près de sept cents âmes, et que le noviciat seul fournissait parfois quatre-vingt-dix oo même cent personnes. De là l'insuffisance des stalles du chœur (3).
(1) Bern. Vita, lib. I, cap. iiti, d» G2.
{2] Bern. Vita, lib. VU, cap. m, n» 18, ei Magii. Exord.
(3) ma., lib. V, cap. ui, n° 20; cf. lib. Vll,xap. ixix, iffiJ.ci Magn. Exord. C'eat seulement à la mort de MÏnt Bernard que Claii' vaux totAtaiH ieptingenta ferme animas.
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Par quel secret ce lieu qui , quarante ans plus tôt, n'était qu'un repaire de bétes fauves, se trouvait-il transformé en une cité choisie , où les âmes d'élite se donnaient rendez-vous? L'éloquence et la piété de Bernard avaient accompli cette merveille. Tantôt c'était une à une qu'il introduisait les brebis dans sa bergerie; tantôt il y amenait d'un seul coup jusqu'à vingt et trente personnes. Nous avons déjà indiqué l'effet prodigieux de son sermon de Conversions sur la population des écoles de Paris, en 1140. La même année, il obtint un succès à peu près semblable à Tournai et dans le voisinage de cette ville (1). Sa tournée sur les bords du Rhin en 1146 et 1147 lui valut une soixantaine de disciples (2). Citons quelques noms entre les plus illustres. En première ligne nous remarquons un clerc revêtu de tous les honneurs ecclésiastiques, Henri, frère du roi de France, archidiacre de Saint-Martin de Tours, abbé des égiises royales de Sainte-Marie d'Étampes, de Sainte-Marie de Corbeil, de Sainte-Marie de Melun, de Saint-Mellon de Pontoise, archidiacre d'Orléans, etc. (3). Tant de titres prouvent que le cumul n'avait pas effrayé l'ambition du jeune prince. Sa conversion eut lieu dans des circonstances assez dramatiques. ]l ^tait venu consulter l'abbé de Clairvaux pour des affaires séculières et prenait congé de son hôte en se recommandant aux prières de la communauté, lorsque Bernard lui dit d'un air mystérieux : « J'espère que vous ne serez pas longtemps sans éprouver l'efilcacité de nos
(I) Heriroann Tornac, Liber de Restaurât. S. Marliui Tornac. ap. Mon. G., XIV , Î74 et 343 ; Beni. Vita, lib. Vil , cap. ixii , a' 35, ex Magn. Exord.
(21 Beri». Vila, lib. IV, cap. viii, n° 48 ; lib. Vf, cap. xiii, n' ii.
(3) Sur tous ces tilres, cf. Hisl. des ff., Xllf, 736-737, note; Bern., ep. 403. DOte. Celte lettre est d'une auttienlictté douteuse.
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prières. » L'effet de ces paroles fut si prompt que , le jour même, Henri renvoya tes gens de sa suite et sollicita la faveur d'être admis dans le noviciat. Parmi ceux qui l'accompagnaient, un Parisien, nommé André, ne pouvant en croire ses yeux ni ses oreilles, s'emporta et s'écria qu'il fallait que le prince fût ivre ou fou pour prendre une pareille détermination. Henri conjurait l'abbé de Clairvaux d'apaiser l'insulteur; mais Bernard, sans s'émouvoir, répondit : « Laissez tomber sa colère , et soyei sans inquiétude; cet homme vous reviendra, il est à vous. » « Je vois bien, repartit André, à qui ne pouvait échapper l'allusion, que vous êtes un faux prophète. Jamais je ne serai ce que vous dites ; et soyez sur que je ne manquerai pas de dénoncer au roi et à toute la cour vos machinations et vos faussetés. » Le lendemain, il quittait Clairraux en maudissant le monastère et en souhaitant qu'il fût détruit de fond en comble , avec tous ceux qui l'habitaient. Mais, la nuit venue , ses idées prirent un autre cours. H fut tout étonné de sentir tomber subitement ses sentiments de haine. Au lieu de suivre sa route vers Paris, il revint sur ses pas et frappa à la porle du monastère, qui s'ouvrit aussitôt pour se refermer sur lui. Clairvaux comptait un novice de plus (1), et un an plus tard le prince et son serviteur prononçaient ensemble leurs vœux de stabilité.
L'époque de cette double conversion n'a pas été déterminée, mais elle est sûrement antérieure à H47, Une lettre où Henri fait allusion à la prochaine cérémonie de sa profession semble même reporter à l'année 1143 la date initiale de son noviciat (2). Malgré sa jeunesse {il
(1) Sera. Yila. lib. IV, cap. m, n° 15.
(2) Inter Bernard., ep. 473; celte épitre semble recoimnander i l'abbé de ClairvBui l'évique de Sainl-Malo, qui Tenait d'ttre condamne dans
Al'OGËE DE CLAIRVAUX. 393
n'avail guère que vingt-lrois ou vingl-quatre ans), le prince fut bienl&t à Clairvaux un personnage en vue. C'est à lui que les compagnons du prédicateur de la croisade adressèrent en janvier 1147 la première partie du récit des miracles dont ils avaient élé les témoins durant leur voyage (1).
La prédication de Bernard sur les bords du Rhin n'avail pas été faite exclusivement au profit de la croisade; Clairvaux en retira aussi quelque fruit. Au lieu de suivre les armées française ou allemande qui se dirigeaient vers la Palestine, plusieurs s'attachèrent aux pas du prédicateur, qui rentrait dans son monastère. C'était une manière « de prendre le raccourci , » pour arriver plus tût et plus sûrement à la Jérusalem véritable, comme parle l'abbé de Clairvaux (2) lui-mèmo. Parmi ces prosélytes, nous distinguons deux personnes déjà célèbres : Philippe , archidiacre de Liège, et Alexandre, chanoine de Cologne, fameux par son érudition et son éloquence (3). De Philippe, nous ne dirons rien, si ce n'est qu'il devint, quelques années après, prieur de Clairvaux (4). La conversion d'A-
un procès avec Marmoullerj : ep. 474. Or, par une bulle en date du 16aoù[ll45ou 1146 (plutùl Uiô) {l»tlé , Begesta. n' 8823), Eugène III donne enfin gain de cause à lèvèqae. Lea épitres 473 et 474 semblent ^ donc anlérieurcs à cette bulle. En ce cas, le noviciat de Henri aurait commencé en 1 145, vers le temps où Nicolas de Mon liera me;, qui allait devenir son ami, entrait lui-même à Clairvaai.
[I) Berii. rUa, lib. VI, cap, v, n° 22; Martène, Thes. Ànecdot., I,
(2j Bern., ep. Ci, n" 1 : Compendium vue.
(3) Citons encore Volraar et Henri de Constance (Jî«rn. nia, lib. V, cap. 1, r î ; lib, VI, cap. vi), Arnulphe de Majorque, Mb. VU, cap. xxa ex Magiw Exord.
(4) L'Identité de Philippe de Liège et do Philippe, prieur de Clairvaux, s'établit par les épitres 5 el 36-37 (lib. VI) de Pierre le Vénérable. Cf. Uiit. littéraire de ta France, XIV, 166 el auiv.
lexandre frappa vivement l'esprit de ses contemporains. Le brillant docteur s'était mis en cbemin pour Rome, lorsqu'il rencontra l'abbé de Clairvaux, en route lui-miïme pour Constance. Son attention fut aisément éveillée par la réputation du thaumaturge. Un entretien qu'il eut avec Bernard acheva de lui dessiller les yeux. Cependant, comme son interlocuteur le pressait de renoncer à la vie séculière, il répondit que, pour le moment, il ne pensait à rien moins qu'à se faire moine. Toute sincère qu'elle fût, sa réponse était pourtant moins ferme qu'elle ne voulait le paraître. Evidemment, il était ébranlé. La nuit suivante, il eut un songe dans lequel il vit l'homme de Dieu qui lui mettait sur les épaules un habit de moine et à la main un bâton : le bâton et l'habit lui inspirèrent une égale horreur; il les repoussa avec indignation ù plusieurs reprises. Le matin, i son réveil, il s'obstinait encore â écarter l'idée fixe qui l'obsédait. Mais, à. l'heure du repas, Bernard lui ayant envoyé , après l'avoir bénit , un poisson, une perche , qu'on venait de lui servir, ce fut comme le dernier coup de la grâce. A peine Alexandre en eut-il goûté une bouchée, qu'il se sentit transformé en un autre homme, racontait-il plus tard, et qu'il fondit en larmes. 11 alla se jeter aux pieds de l'abbé de Clairvaux , qui lui ' ouvrit ses bras. C'était la plus belle conquête que celui-ci eût faite sur les bords du Rhin (1). Alexandre ne fit guère que passer i Clairvaux. Après deux ans d'épreuve, il fut élu abbé de Grand-Selve. De plus grands honneurs l'attendaient encore; en 1167 ou 1168, il succéda à Gilbert, neuvième abbé de Citeaux, et devint de la sorte, comme
(I) Bern. Vita, lib. IV, cap. viu, n" 48; lib. vr, cip. i, n' 1; Herbert, de Miraculis, lib. il, cap. i\[i, ap. Higne, t. CLXXXV.p. 1331;
cf. Exord. Jlagn., MA., p. 432.
APOGEE DE CLAIRVAUX. 397
parle son historien, le père universel de tout l'Ordre (1). Outre ces déserteurs du siècle, que Bernard arrachait aux déserts du siècle, selon lejeu de mots de Geoffroy (2), un certiiin nombre de transfuges des autres Ordres religieux venaient s'abattre à Clairvaux. Moines noirs de toutes maisons, Prémonlrés.Ciunîstes même (3), s'y rencontraient sans étonneraent. Bernard fut quelquefois accusé de se prêter trop complaisamment à ces migrations et dut se défendre contre le reproche d'accaparement. Cependant il avait proclamé avec trop de netteté en maintes circonstances sa vraie pensée sur les changements de monastère, pour qu'on pût se méprendre sur la nature de ses sentiments. Il n'eut jamais d'autre ambition que de favoriser partout les desseins de Dieu dans les vocations. Selon ce principe, toute maison lui paraissait bonne, quelle qu'en fût la règle , pourvu que la discipline y fût soigneusement observée; et, selon ce principe encore, il faisait profession d'honorer tous les ordres religieux. Loin d'attirer il lai les membres des autres communautés, il les exhortait d'ordinaire à rester fidèles à leurs premiers vœux (i), quittes à observer dans toute sa perfection la règle à laquelle ils s'étaient astreints. Geoffroy, son secrétaire, nous a rapporté à ce sujet une anecdote assez piquante. Un clerc régulier, las de sa communauté, vint un jour lui demander la grâce d'entrer à Glairvaus. Bernard , ne voyant dans son visiteur qu'un transfuge sans vocation , lui conseilla de reprendre le chemin de son église. Surpris d'une telle ré-
(1) Janauschek, Orig. Cist., 1, 81, i3ï; Bem. Vila. lib. IV, cap. Ï1II, n° 48. Gallia Chritt, IV, 9SS ; Herberl, de IHiraetilis, loc. cit.
(2) Ben. Vita, lib. 111, cap. v, n 12 .
(3) Citons, par exemple, un moine de Ch&ij, au diocèse de Soissons (Bern. pe. 393; cf. ep. 263; deux moines de Prémontré (Bern., ep. 253, D" 3-Ô); on moinede Clunj du noinde Gauclier (Bern. en 2 67
W Cf, Bern., ep. 293.
ponse, le clerc s'emporta : « Mais quoi, dit-il, c'était bien la peine de tant recommander dans vos livres la perfection , si vous refusez de prêter aide à qui désire la prati* quer ! » Et s'exaspérant peu à peu , il ajouta : « Vos livres, si je les tenais, je les mettrais en morceaux, a L'homme de Dieu repartit sans s'émouvoir : « Je ne pense pas que dans aucun de mes livres vous ayez lu que vous ne pouviez pas être parfait dans votre couvent. Si j'ai bonne mémoire, ce que je recommande dans mes livres, c'est ta correction des mœurs, et non le changement de monastères, n La leçon porta coup; en retour elle valut.à labbé de Clairvanx un vigoureux soufflet qui , on le pense bien, ne le fit pas changer de sentiment (1).
En somme, sauf exceptions justifiées par les circonstances ou sauf surprise , Bernard n'accueillait jamais qu'à grand'peine et avec l'agrément de leurs supérieurs (â) les religieux d'un autre monastère. L'entrée de Nicolas de Montiéramey à Clairvaux nous offre un exemple des difficultés que souffraient ces sortes d'admissions. Nicolas était depuis longtemps déjà un habitué du monastère. Bernard, qui connaissait ses talents de diplomate, n'avait pas hésité à lui confier le soin d'aiïaires très délicates, même en cour de Rome. La condamnation d'Abélard était peut-être due en partie au zèle de Nicolas. II avait su gagner les bonnes grâces de l'abbé de Cluny aussi bien que celles de l'abbé de Clairvaux : l'un et l'autre lui témoignaient une exlr<)me confiance. 11 était pourtant loin, ce semble, d'être un religieux exemplaire. Sa vie se passait à courir de ville en ville, de monastère en monastère , avec l'agrément , du reste, de son abbé. Cette dissipation finit par le lasser; et, un jour qu'il se trouvait à Clairvaux en l'absence de
(1) Bem. VHa, lib. III, cap. tu, n' 25. (2)Cf.Bern., ep. 253.
Bernard, il fut pris d'un beau zèle pour la règle cistercienne qu'il voulut embrasser sur-le-champ. Le prieur, Rualène, ne pouvant accéder à son dOsir, il lui fallut rentrer à Montiéramey où il employa en vain tous les moyens, prières, menaces et larmes, pour obtenir de son abbé un congé régulier.
Dans un accès d'impatience, il s'échappa sans habit, sans argent, sans monture, et vint à pied solliciter l'hospitalité, d'abord à l'Arrivour, monastère cistercien, puis i Clairvaux. Bernard ne pouvait assumer sur lui la responsabilité d'une telle fuite. Il renvoya le transfuge à l'abbé de Montiéramey, qui l'enferma dans un prieuré de sa dépendance. Nicolas trouva encore le moyen d'entretenir de là un commerce épistolaire avec Fromond , l'hôtelier de Glairvaux, et avec Gaucher, religieux du même monastère. Finalement, sa persévérance, ou son obstination , comme on voudra l'appeler, lui donna gain de cause. Du consentement de l'abbé de Montiéramey, Bernard l'admit à l'épreuve du noviciat, puis ù profession. La confiance qu'il lui avait jusque-là témoignée ne fit que s'accroître chaque jour davantage. Geoffroy, son secrétaire, fut presque supplanté; on ne le voit guère plus dès lors figurer qu'en second, au moins dans l'abbaye. Nicolas fut chargé des fonctions de bibliothécaire en chef. Il affecta quelquefois de se plaindre de son office, n Pendant que les autres, dit-il, vaquent à la contemplation, je suis obligé de remuer slylets et tablettes, de composer de belles et brillantes phrases; du malin au soir je ne fais rien autre chose. » Mais ces plaintes no sont que pour la forme. Latiniste distingué, Nicolas aimait à exercer son talent de rbéteur, et ses lettres témoignent qu'il mettait quelque coquetterie à étaler sa connaissance de l'antiquité. En somme, l'abbé de Glairvaux
WO VIE de: sai>t bebnard.
ne s'ûtait pas trompé en lui assignant la bibliothèque pour cellule. La bibliothèque s'enrichit, sous sa direction, de nombreux el importants volumes. Tout l'Ordre cistercien s'applaudit de posséder un tel homme, et l'abbé de Balerne, Burchard, lui adressa une lettre pour le féliciter de sa conversion. « Quelle merveille, lui dit-il, en faisant allusion au costume de l'Ordre, que le noir soit ainsi devenu blanc! et quelle merveille plus grande encore que d'un tel noir on ait fait un tel blanc [t)'. » L'éloge, par malheur, était prématuré. Nous verrons plus tard que Nicolas trahit de la façon la plus odieuse les espérances que Bernard fondait sur lui.
Nous aimerions à connaître les noms, obscurs ou célèbres, de tous ceux qui vécurent ou passèrent ainsi àClairvaux du temps du fondateur. A sa mort on trouva, nous dit-on , dans un coin les actes de profession , libelli professionum, de huit cent quatre-vingt-huit religieux; et cette liste , même sans tenir compte des frères convers, était fort loin d'être complète (2). Elle dépassait pourtant de beaucoup le nombre des moines présents. La mort et les fondations des monastères avaient emporté les autres. Essayons de retrouver au moins la trace de quelques-uns.
(1) Pour ces détails, cf. Berii.. ep. 189, n° h; ep. 338, n° 2; nkotai e|>p.6, 7, 10,15,17,29, 35.40,43,44,46, ap. Bibl. Maxima Fatrum, t. XXI 1 Pétri Venerab., lib. II. ep. 49, lib. III. ep. 2, elc.; Uabilloa. Pftefatio ad Bemardi Sermones, altéra pars, n»* xxtvi-iLiii, ap. Higne, t. CLXXXIII, p. 2e-2S. De l'épitre 7 de Nicolas, adressée au prieur Rualëne, au moment où l'on venatl d'élevpr sur le ûége de saint Pierre un Cistercien, luminarf majus guod iltuminet terram, on peut conclure que le transfuge de Montiéramey fut reçu i Ctatr- VRUK en 1 1 15 ; car Itualène succéda à Eugène III, comme abbé de Satnt- Anastase. Bern,, epp. 2j8-360.
(1) Bertt. Vita, Ub. VII, tap. sm, n» 62, eï Magii. Exord.
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Mourir à Clairvaux était le rêve de la plupart des disciples de Bernard, sinon de tous. De bonne heure s'était accréditée Topinion que le ciel était assuré à ceux qui reposeraient dans ce sol béni (1). Il était pourtant impossible que tous les novices admis à profession y dormissent leur dernier sommeil. Cette faveur ne fut pas mi^me accordée ù tous les frères de Bernard. Guy, l'aîné, fut enterré à Pontigny. 11 revenait du diocèse de Boui^es, où il avait, en compagnie de son frère, procédé à l'installation du monastère de la Prée, lorsqu'il fut saisi par la fièvre et contraint de s'arrêter en chemin, 11 mourut à Pontigny, la nuit de la Toussaint Hil ou 1142 (3). Bernard ne jugea pas à propos de rapporter son corps à Clairvaux, Plus tard une légende se greffa sur cette mort et cette sépulture en exil. On y vit un cbàlîment, que Guy s'était attiré par son manque de charité fraternelle. Un religieux, nous dit-on, étant tombé malade en Normandie, Bernard, qui connaissait son secret désir de mourir h Clairvaux, voulut l'envoyer chercher aux frais du monastère. Mais Guy, calculant les dépenses d'un tel voyage, fit, en sa qualité d'économe, une opposition un peu vive au projet de son supérieur. « Eh quoi, lui aurait dit celui-ci, avez-vous donc un plus grand souci de votre argent et de vos chevaux que de vos frères? Puisque vous ne voulez pas que nos frères reposent avec nous dans cetEe vallée , vous n'y re-
H)l)crH. Vila, lib. VII, cap. i, n" 2, ex Mag» Exord |2] Gaufrldi Fragm., Hignc, col. 538; Ma. fol 13 b Guj parait encore comme lémoia dans une charte datée de lltl (Chifflel Genvs illustre, col, Iil!>). Mais il inouriil avant le rontlit qui éclata entre Lonia le Jeune et Thibaut de Champaenc en iii'> I^re niufto post orla est inler reijein... gravis siiiiultas, dit Geoffroy Janausehek qui n'utilise pas ces documents, fixe un peu au hasard la fondation de la Prée en ll^.") [Orig. CUL, p. 86). Elle fut évidemment Tondee le 28 octobre lui ou lliî. Gu; mourut le I" novembre suivant
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402 VIE DE Saisi bebnabd.
poserez pas vous-même. » Il n'est pas sûr que l'anecdote n'ait pas éi6 arrangée après coup; naais, si la prophétie est authentique, elle fut justifiée par l'événement (I).
Des quatre autres frères de l'abbé de Clairvaux , l'un, Gérard , élait mort, nous l'avons vu , à son retour de Rome, en 1 138. La fin des trois autres ne nous est pas aussi bien connue. A peine entré en religion, Barthélémy échappe aux regards de l'histoire , en même temps qu'à ceux du monde. Son nom ne se retrouve dans aucun document certain. Quelques auteurs l'ont identifié avec le quatrième abbé de la Ferté; mais leur opinion ne nous parait pas probable. Barthélémy fut inhumé à Clairvaux (2).
Andréyflnitpareillement ses jours: sa mort fut, comme sa vie , celle d'un humble moine. On sait qu'il fut le premier portier du monastère : nous ignorons s'il rempbt jamais un autre office. Bernard était occupé à négocier la paix entre Louis le Jeune et le comte deCliampagne, lorsqu'il vit en songe ses deux frères, Gérard et André, se pencher vers sou front pour lui donner un baiser de paix. Cette apparition simultanée de deux personnages, dont l'un était défunt et l'autre encore en vie, lui donna le pressentiment d'un prochain malheur. Et, en effet, à quelques jours de là, il apprit tout à la fois et
{I) Sern. Vila. lib. Vl(, cap. ï, n- 13. ei ^aga. Exord. Ce qui 110U9 rend suspecte cette légende, c'est son apparition tardive. Du reste, on ne connaît pas d'abbaje bcraardlne en Normandie, au temps de Guy.
(2i Le Barthélémy de la Ferlé avait un neveu nommé Joceran de Charolles (JobJn , Saint Bernard et la famille, p. 603; archiv. de Saâne-et-Loire . H. 2t). On ne connaît aucun personnage de ce nom dans ta famille de saint Bernard. D» reste, ni les chartes, ni les chroniques, ni les lettres de l'abbé de ClairTani ne font ta moindre allusion i cette prétendue parenté. Cf. Galtia Clirisl.. IV, 1021; Méglin* ger, lier Cisl., n" 61, p. 1604.
DE CLAIRVALX. 403
la courte maladie el la mort d'André (1143-1H4) (1). Nivard fut, selon toute apparence, le dernier survivant des lils de Tescelin. Après avoir collaboré à la fondation des monastères de Vaucelles dans le Cambrésis, de Busay en Bretagne, de Soleuvre en Normandie, et peut-éire de l'Ëpine en Espagne, on l'aperçoit en 1150, à côté de son frère Bernard, dans les confins de ta Bretagne et de la Normandie (2). Mais, à partir de cette date, on perd sa trace. Rien n'empêche de croire qu'il revint achever sa carrière à Clairvaux.
C'est là que désiraient reposer également tant d'autres religieux, envoyés dans les missions les plus lointaines. Les historiens nous citent un abbé d'Alvastra, en Suède, qui , usé par l'âge et les inûrmités, se fit attacher sur une selle , entre deux chevaux , pour franchir la dislance qui le séparait de celte chère vallée, oii il avait passé les meilleures années de sa jeunesse monastique, et pour y mourir (3). Le célèbre Geoffroy d'Ainai , magmts aie Gaiifridus, comme on disait alors, obéit au môme sentiment. Ce religieux , l'un des vétérans et des meilleurs architectes de la Claire Vallée, n'avait d'autre crainte , quand on lui confiait quelque mission au dehors, que de ne pas revoir son monastère. 1! confia un jour ir^énument son inquiélude à Bernard, qui l'envoyait diriger les travaux de l'abbaye de Fountains en Angleterre. « Rassurez-vous, lui
(1) Gaufridi Fragm., ap. UIgne, col. 53u. Pour la dale, nolcr les mots : lempore quo pacis quxrendœ negotio occupalus. Cf. Vacandard, les Derniers Travaux sur saint Bernard, dans Bevae des Quest. Aift., avril 1892, p. 5ST. Le Menologium CiaUrcitase 6xe la mort d'André au 5 atril.
(2) Sur ce dernier voyage de Mvard, cf. Jaffé, Regesta, n" 98S|, bulle d'AnasUse IV, ap. Migne, l. CLXKXVlll, p. 1034; i comparer avec l'épilre 18, 11b. VI, de Pierre le Vénérable, //. de! G., XV, 6«.
|3j riern. Vita, lib. VII, cap. \\\a, a' 57, « Magn. Exord.
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dit le pieux abbé. C'est ici qu'on vous fermera les yeux. » De fait, comme il jetait les fondements de l'abbaye de Clairmarais en Flandre , fatigué , malade, et sentant que sa fm était proche, il dit à ses frères : « Je m'en vais à Clairvaux pour y mourir. » Bernard, qui passait par Troyes quelques jours plus tard, eut pendant son sommeil une claire révélation de l'événement. Son oncle Gaudry et son frère Gérard lui annoncèrent qu'ils venaient chercher l'âme de Geoffroy. A son réveil , il raconta son rêve à ses compagnons, partit en toute hâte, et arriva à Clairvaux juste à temps pour recueillir les derniers soupirs de son saint ami (1).
Cette nostalgie de la Claire Vallée saisissait jusqu'aux abbés que Bernard plaçait à la tète de ses colonies. Pour quelques-uns l'exercice de l'autorité n'eut jamais autant de charme que le noviciat. Tel fut par exemple Rainaud, premier abbé de Foigny, qu'on retrouve, à partir de 4130, en maintes circonstances aux côtés de l'abbé de Clairvaux (2). Tel surtout Humbert d'Igny, dont l'abdication faillit causer du scandale dans l'Ordre. Bernard, qui était alors à Home , le somma par lettre de reprendre ses fonctions el, en cas de refus, le menaça de l'excommunication du souverain Pontife. A vrai dire , il y avait dans ces menaces moins d'indignation que de tendresse et de zèle. Humbert, qui semble l'avoir deviné, ne s'en émut pas ; et, en somme , quand l'abbé de Clairvaux revint en
(1) Gaufddi Fragm., ms. Paris., fol. 12 b; Beni. Vila, lib. iV, Mp. 11. n° 10. Cf. Bern,,ep. 06 et note; jl/oii(Wi«o« Anglican., I, 741. Quant à Bon uom, Mabillon écrit : Geoffroy A'Amale; les Fragmenta porlenl à'Aiaai. Àinoi ou Alnay est la pins ancienne graphie du nom <l'Aignav-le-Duc, bourg du CbAlil ion nais (Chomton, II, 28-29).
(2) Sern. Vila, lib. VII, cap. ïiii, n" 19; tap. ïïi, n° 25, ei Magn. Hxord.
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France, il fut tout aise de retrouver dans une cellule de son monastère cet ami des premiers jours il). Humbert y vécut encore dix années, offrant à ses frères un modèle accompli des vertus monastiques (2). Sa mort fut un deuil pour toute la communauté, mais particulièrement nnur Bernard , qui perdait en lui tout ensemble un des dei survivants du Clairvaux primitif et le confident ép de ses plus intimes pensées. Telle fut sa douleur, retrouva, pour pleurer Humbert, quelques-uns dt cents que lui avait arrachés, dix ans auparavant, la de Gérard. « Humbert, le serviteur de Dieu, est s'écrie-t-il; vous l'avez vu expirer cette nuit entre bras comme un simple ver de terre. Pendant trois la mort l'a tourmenté et s'est gorgée de son sang. ^ elle a fait ce qu'elle a pu : elle a tué la chair, cette qui est maintenant ensevelie dans le cœur de la terre nous a ravi un doux ami , un prudent conseiller, un liaire puissant. Elle n'a eu pitié ni de moi ni de vous satiable homicide , de moi moins encore que de pers C'est donc ainsi que tu sépares, ô mort amére! d cruelle , ô amertume des amertumes , ô la terreur et reur des fils d'Adam ! En somme qu'as-tu fait? Tu a: Mais qu'est-ce que tu as tué ? Le corps seul ; car, 1 il t'est défendu d'y loucher. Elle s'est envolée ver Créateur, qu'elle aimait si ardemment, qu'elle a si courageusement tous les jours de sa vie. Mais en cette chair, que tu as l'air de posséder, te sera enl€ son tour. Une heure viendra où toi, notre dernière i mie, tu périras aussi et tu seras ensevelie dans ton t phe... De même que le monstre marin a vomi le pro
(1) B«rn., e|). 141, écrite Traisemblablenifiit en 1137.
(2) Serm. de Obilii Humberii, n° 7.
qu'il avait englouti, ainsi tu nous rendras Humbert, que tu tiens enserré dans tes vastes entrailles. »
Quel défi à la mort dans cette explosion de foi chrétienne et dans cette profession de nos espérances immortelles ! Après avoir rappelé à son auditoire quelques traits modestes de la vie cachée du défunt, Bernard laisse éclater sa douleur, m Ce n'est pas sur toi que je pleure, à mon ami, toi à qui Dieu vient d'accorder ce que désirait ton ame ; je pleure sur moi qui perds un conseiller fidèle et un homme selon mon cœur. C'est sur moi que sont tombés tous ces maux : sur moi, Seigneur Jésus, ont passé vos colères, et vos terreurs m'ont épouvanté. Vous m'avez ravi un ami et un proche ; en tirant de la misère ceux qui m'étaient chers, vous m'avez délaissé dans toutes sortes de misères. Vous m'avez ravi mes frères selon la chair, qui m'étaient apparentés plus encore par l'esprit, et qui n'avaient que votre gloire en vue dans toutes leurs actions. Tous ceux qui portaient leur part du fardeau accablant sous lequel je succombe, vous me les avez enlevés l'un après l'autre. De tant d'amis, il ne me restait guère plus que Humbert, dont l'affection était pour moi d'autant plus douce qu'elle était plus ancienne. Kt celui-là aussi, vous me l'avez pris, parce qu'il était à vous. Mais moi,, moi, je reste seul pour recevoir ces coups, pour mourir en chacun d'eux; c'est sur moi que vous faites passer tous ces flots. Que ne tuez-vous une bonne fois le malheureux homme que vous frappez ainsi, au lieu de le réserver h tant et à de si horribles morts? Cependant je ne me révolte pas contre les desseins de Celui qui est la sainteté même : il a commencé; qu'il achève de me broyer; et, pour toute consolation qu'il m'accable de douleur, sans pitié. Je suis prêt k recevoir ses coups : qui sait si sa bonté paternelle ne changera
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pas les coups en bienfails? Mes paroles ne sont pas des murmures , msis des cris arrachés par la douleur. Non , je ne pleure pas Humberl : c'est sur moi que je pleure et sur vous, mes amis, sur cette maison, sur nos autres frères, qui tous attendaient de sa bouche un bon conseil. Pour lui, il possède déjà dans l'éternité la joie et la félicité qui ne finiront point... Ma seule crainte est qu'il nous ait été enlevé, parce que nous n'étions plus dignes de le posséder. Qui sait pourtant s'il ne nous a pas été ravi plutôt pour nous protéger auprès du Père par sa continuelle intercession? Ainsi soit-i! (1). »
On retrouve sûrement, dans cette lamentation, des accents que l'on croirait empruntés à l'oraison funèbre de Gérard. Qui oserait cependant en contester le naturel et la sincérité? Bernard n'était pas homme à faire mentir ses larmes. Ne nous étonnons pas trop de ces redites. La douleur, comme l'amour, n'a qu'un mot; en le redisant toujours, elle ne se répète jamais.
Cependant des colonies nouvelles partaient incessam-
(1) De Obitu Humberti : Exord. Magn., lib. 111, cap. \y; Henriquez, Fascicvlus, Ui^e, |>. 1&j9-1560-, Mcaolog. Oit., au 7 septembre. D'après le Fascicalus et le Meaologium, Humbert serait morl le 7 septembre. Manrique {Annal. Cist,, II, 16) prétend que Henriquez confond Humbert d'Igny avec un autre Humbert plus ancien, cité par Surius au 7 septembre, el met la mort du Cistercien au 7 décembre. Deux documents semblent conlii'mer'cette dernière date. Le mi. 401 de la bibliothèque municipale de Troyes (douiième-treliième siècle) fixe le eermon de Obilu Humberli au 7 décembre, YII Idus Decemliiis (folio t3î a) ; et la place de ce sermon A la suite du panégyrique
ment do Clairvauit , chargées de semer par tout l'Occident l'esprit et les vertus dont elles étaient remplies. Déjà nous avons nommé les fondations antérieures à 1136 et toutes celles qui regardent l'Italie et l'Irlande; quarante-six autres réclament au moins une simple mention. Dans le seul voisinage de Clairvaux , il nous faut citer Auberive, Longuay et Mores au diocèse de Langres; l'Arrivour et Boulancourt au diocèse de Troyes. Auberive, située près de la source de l'Aube, au pied de la colline du Cbarmoîs, est Tune des dernières fondations de Guillenc, dont l'épiscopat fut si fécond en œuvres de réforme religieuse (!}. Son successeur Godefroid, sorti de l'école de Clairvaux, ne pouvait manquer de l'imiler. Longuay, sorte d'hôpital fondé au commencement du douzième siècle , et dirigé depuis 1136 par des chanoines soumis à la règle de saint Augustin, dépérissait à vue d'œil. Il n'y avait guère d'autre moyen de le sauver que de lui infuser un sang nouveau. Godefroid l'offrit k l'abbé de Glairvaui, qui le transforma en monastère cistercien (1149) (2). A quelque temps de là, d'autres fils de Bernard s'installaient à Mores, dans le même diocèse, avec le concours de Samson, archevêque de Reims, et de Guy, abbé de Montiéramey (3). Langres pouvait dès lors se glorifier
Je saint André dans les collections des Œuvres de sainl Bernard répond b celte cbrouologie,
(1) Sur Auberive, dont la cbarle de fondation date de 1135, cf. Jananschek, Orig. Cm., I, 44; GaUia Christ., IV, 833, Instr., 165.
(2) Sur Longiiay, fondé le 4 mars 1149, cf. Janaugchek, ibid., p. IIS; Gallia CItriat., IV, S3T, Instr., ITÎ. Janauscbek fixe la foodatioi à l'année 1150, sous prétexte que les listes cistercieones doivent comp[«r leurs années du as mars au 25 mars. Nous ne croyons pas que et calcul soil juste. Il est sûrement faui, par eiemple, pour CblaraTSile près de Hilan et pour Esrom en Danemark.
(3) Dins sonépître 417, adressée A Pierre de Celle et datée de llil, Bernard, parlant dç Uores, dit ; domus nostra; lit. ep. 4S5^ i peu
Al-OGÉE DE CtAlRVAUX. 409
défre l'un des sièges épiscopaux les plus illustres de France par le nombre et la qualité de ses abbayes.
IVoyes, sous le pontificat d'Alton et de Henri, rivalisa pareillement de zèle pour la réforme. On ne s'étonnera pas que l'abbé de Clairvaux ait encouragé les efforts des deux prélats. Les mesures disciplinaires qu'Atton crut devoir prendre vis-à-vis de son clergé étaient loin d'être du goût de tous. De là des intrigues secrètes el des révoltes ouvertes, dont la religion avait à soulTrir. Rome en fut informée. Bernard appuie résolument le réformateur, et ses lettres se succèdent auprès du souverain Pontife, pour déjouer les manœuvres et étouffer les réclamations des clercs coupables. « Cette insolence des clercs, trop commune dans l'Ëglise, dit-il, est le fruit de la négligence des évéques... Puis, quand le mal est invétéré, si vous tentez de l'arracher, les malades se montrent récalcitrants {!). » Avant de se retirer à Cluny où il mourut, Atton eut la joie de voir prospérer son œuvre réformatrice. Bernard n'était pas étranger à ce succès. Aussi lévêque lui en garda-t-il une vive reconnaissance. La fondation du monastère de l'Arrivour, en H40 [2), resserra encore le lien d'amitié qui les unissait de longue date. Henri, son successeur, continua les traditions qui lui étaient léguées. Le palais épiscopal revit plus d'une fois encore l'abbé de Clairvaux, et, s'il faut en croire Geoffroy, Bernard y accomplit publiquement un miracle, dont les habitants de Troyes gardèrent très précieuse-
|)rès du même temps. Janauscbek {ibid., p. 135] et le Gallia Christ. (IV, S43) liient la pri^ de posseBSÏon des Cisterciens en 1153; le S septembre, selon Jinauscliek.
(1) Bern., ep. 152; cf. epp. 433-43*, 437-439.
(î) Sur lArrivour, fondée Traisemblablement le 9 avril 1140, cf. Janauscbek, ibid., p. 59; Gailia Christ., XII, 10i-ï97, [nsl., ÎGO.
ment le souvenir (i). En 1149 l'évêque et l'abbé s'entendirent pour procéder à \à réforme du couvent de Boulancourt, qui menaçait de périr entre les inains des chanoines réguliers de Saint-Pierre-du-Monl. Les chanoines furent éconduits moyennant une juste indemnité, et l'abbé de Clairvaux les remplaça par des moines de sa maison (2).
Si nous suivons dans les autres diocèses ce mouvement des migrations bernardines , nous rencontrons au sud-est Balerne et saint Jean d'Aulps, fondés l'un et l'autre en 1136, le premier dans le diocèse de Besançon (aujourd'iiui Saint-Claude), le second dans le diocèse de Genève (aujourd'hui Annecy). Là encore les Cisterciens venaient au secours de religieux en détresse. Balerne était aux mains de Bénédictins, issus de Saint-Étienne ou de Saint- Bénigne de Dijon, quand l'abbé de Clairvaux y préposa un de ses plus intelligents disciples , Burchard , qu'il félicite bientôt après du succès de son zèle apostolique (3). Saint-Jean d'Aulps avait commencé comme une sorte d'ermitage qui abrita d'abord quelques moines sortis de Molesme. En 1136, le couvent était dirigé par l'abbé Garin, qui tenait sous sa dépendance plusieurs cellules ou obédiences disséminées dans les montagnes et percevait des bénéfices ecclésiastiques, h charge de service de quelques paroisses rurales. Ce service, aussi bien que la dispersion des religieux, étaient fatalement nuisibles à l'esprit cénobitique. L'abbé de Clairvaux appelle des « synagogues de Satan » ces obédiences composées de
(1) Bem. Vila, lib. IV, cap. vu, n- 4J.
(2'j Sur Boulancourl, Tondée le 4 mars 1149, cr. Janauschck, Orig. Cisl.,t. !, p. 118; Gallia Chrisl. ,Xll, 605, Imt., Î6S; Bern., ep. 4S6. datée de 11S2.
(3) Bern-, ep. 146, écrite peu après la fondation, que Janauschek liie le l'-'juin 1136 {Orig. Cisl., I,il); cf. Callia Chriit., XV, 147.
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Irois OU quatre moines qui vivaient dans le relâchement, loin du regard de leur abbé et en contact avec des fidèles des deu![ sexes. Garin, qui sentait lui-même les périls qu'entraînait ce ffenre de vie , résolut d'y remédier ; il renonça aux bénéfices et au service paroissial qui y était attaché, supprima les cellules isolées, ramena ses disciples auprès de lui et leur proposa d'adopter la Règle cistercienne. L'abbé de Clairvaux lui envoya vraisemblablement quelques recrues, chargées d'initier le monastère & la nouvelle discipline. En même temps, il félicitait le généreux réformateur de son initiative hardie. Il le compare au chevalier qu'aucun combat ne lasse, au juste qui prend pour devise : a Du bien au mieux, » de bono in melius; et aux religieux timides et indécis qu'effrayait la perspective d'une austérité trop grande, il rappelle que le progrès est la loi même de la vie morale. « Ne vous en déplaise , leur dit-il : il faut que vous tendiez à la perfection; ne vouloir pas y tendre, c'est déchoir; » nolle profeere nonni$i deficerp. est [{). La leçon fut pour le couvent un aiguillon salutaire; et, quand deux ans plus tard l'abbé de Clairvaux y fit une apparition, il le trouva très florissant. L'élévation de l'abbé Garin au siège épiscopal de Sion, en 1138, ne porta aucune atteinte à cette prospérité (2).
Lés fondations du centre et du midi de la France ne donnent lieu qu'à fort peu d'observations. Dans le seul diocèse de Bourges, nous voyons sortir de terre, à quelques années d'intervalle, trois monastères bernardins,
[I) Bern., ep. 254, écrile vers 1c lemps de l'alGliation de Saint-JeaD d'AiiIps à Clairvaui. L'affiliation dale du 28 juin I13G; cf. Janauschek, t. /, p. 41-42; Gallia Christ., IV, 730; XVI, 486.
(2] Gaufridi Fragin., Ma, Paris., p. 10 b; Bern. Fi(a,lib. 1, cap.
412 VIE DE SAINT BERNAttU.
Nerlac en H36, la Prée en H41, Fontmorigny en Ht9, peut-être un quatrième, Notre-Dame-des-Pierres, la même année (1). La Bénissoas-Dieu , près de Roanne an diocèse de Lyon, date de il38. Malgré le prestige du nom de Louis le Jeune, qu'elle compte parmi ses Tondateurs, ses commencements furent pénibles. Les Bénédictins de Savigny, voyant d'un mauvais œil les Cisterciens se fixer dans leurs parages, leur suscitèrent des embarras de toutes sortes. Mais les nouveaux venus s'en tirèrent à leur honneur, grâce à leur patience inaltérable. Ils av'aient à leur tète un homme en qui l'abbé de Clairvaux avait mis toutes ses complaisances. « Je vous recommande noire fils Albéric, écrit-il à l'archevêque de Lyon, en le priant de mettre un terme aux. vexations des religieux de Savigny; je l'aime aussi tendrement qu'une mère peut aimer son Als unique; qui l'aime prouve ainsi qu'il m'aime. A la manière dont vous le traiterez, j'éprouverai ce que vous êtes capable de faire pour moi (3j, » Nous ne savons dans quelle mesure l'archevêque jugea bon d'intervenir; mais, selon toute vraisemblance, les démêlés n'eurent pas de suite, el la paix se fit entre les deux Ordres.
En iii4, les Bernardins jettent les Tondemenls de Bel-
(1) La date de la roadatlon de Nerlac ('J7 octobre ItSG), adoptée par JaDsuscbek [Orig. Cisterc, I, 43], n'est pas absolument sûre. Le tatme auteur (ibid., p. 8e) fixe à tort la foodalion de Ja Prée au 28 octobre 1145. Guy, frère de Uernard, qui assista i ï' installa lion des Teligleux de cette abbaye, mourut, nous l'atons ru, à Ponligny, rers la Toussaint 1141 ou 1142. Sur Fontmorigny «t Holre-Oame des Pierres, fondées : l'une le i" mai 1149 et l'autre le 10 juin de la même année, cf. ' Janauscbek {ow. cit., p, ils et 116).
{2) Rem., ep. I73, écrite peu après l'élévalion de Foulques au siège de Lyon, c'est-à-dire en 1139-, Janauschek, loc. cit., p. 53; Gallia Christ., IV, 305; cf. U, 409. U fondation de la Bénissong'Dieu est du 39 septembre 1138.
loc dans le diocèse de Rodez; en 1149, ils créent Aube- Pierres, au diocèse de Limoges, et un peu plus lard la Peyrouse au diocèse de Périgueus (1). Déjà le bassin de h Garonne avait vu s'élever Belle-Perche au diocèse de Montauban , Grand-Selve au diocèse de Toulouse (2), deux couvents qui formaient comme deux postes de défense contre les progrès de l'bérésie manichéenne à ses débuts. Ualheureusement , les ftls de l'abbé de Ckirvaux étaient mal armés pour 1 oITensive dans les luttes dogmatiques. Attachés au sol, ils se bornaient ù prêcher d'exemple, et leur influence était resserrée dans d'élroiles limites. En dépit de leurs eH'orts, la marche du manichéisme ne devait pas s'arrêter dans le Languedoc.
En remontant vers l'ouest de la France, nous rencontrons Moureilles et Clermont, fondés l'un et l'autre en 1152 : le premier dans le diocèse de Poitiers (aujourd'hui de la Rochelle), le second dans le diocèse du Mans (aujourd'hui de Laval) (3). A première vue, il peut sembler étonnant que le diocèse d'Angers ne possède aucune abbaye bernardine. L'abbé de Clairvaux eut maintes fois l'occasion de montrer en quelle estime il tenait la science
(OSur B«lloc, du 11 aoAl 1144, cf. Janauscbek [loe. cit., p. 79); sur Aube- Pierre g, du 10 juin 1149 {tOid., p. 116). La dale de la fondation de la Ceyrause. que Janauscbeti li\e au 31 août 1163 {ibid., p. 134- 13i], DOug parait moins sûre. Cf. Gatlia Chriit,, 11, 1505.
(î) Sur Belle-Perche , fondée le 3 août 1 143 , cf. Janaoscbek , ibiii., p. T3. L'afniialion de Grand-ScIve à Clairvaui eut lieu TraisemblaMement en 1145. Cf. Ja nauftc bek (ifriti., p. 81-82). Selon un document un peu suspect, édile par le Gatlia Christ. (XIII, Inst., p. 185). Bernard Bunit séjourné trois jours à Uelle-Perche , vraisemblablement en jnin
lus.
(3) Le monastère bénédictin de Hoiireilles s'affilia à Clairvaux le 8 septembre 11&2, d'après la plupart des listes cisterciennes [Janauschek, ibid., 132-133). Sur la fondation de Clermont, 17 mai 1152, cf. également Janauscliek, ibid., p. 131.
m VIE DE SAINT BERNARD.
et la piété de l'évêque Ulger. Dans un procès que celui-ci eut à soutenir contre l'abbesse de FontevrauU, il lui donne, il est vrai, une leçon de sagesse et de générosité; mais il n'hésite pas à le défendre devant la cour de Rome, lorsque le souverain Pontife l'eut frappé, peuti^tre un peu trop sévèrement. Bernard invoque le passé glorieux du prélat ainsi châtié ; et c'est toujours avec le plus profond respect que sa plume trace le « grand nom de maître Ulger : » Nomen grande magistri Ulgerii (1). Lévéque répondait sûrement à ces marques d'estime par des sentiments de confiance réciproque. On ne voit pas cependant qu'il ait jamais demandé à l'abbé de Clainaux des moines de sa maison. Mais il ne faut pas oublier que l'Ordre avait pris de bonne heure possession du diocèse par la fondation de quatre monastères d'une autre filiation (2).
La Normandie possédait pareillement plusieurs abbayes cisterciennes, quand Bernard y envoya pour la première fois une colonie de Clairvaux. Soleuvre, qui a l'honneur de compter parmi ses fondateurs Nivard, le dernier-né d'Aleth, ne date que de lliT. L'emplacement, à peu de distance de Vire, était mal choisi. Il fallut l'abandonner pour un autre lieu moins stérile. Grâce à la complaisance de l'évêque de Bayeux , les religieux échangèrent en H30 Soleuvre contre le Val-Richer, qui devint facilement prospère, ù deux lieues environ de Lisieux (3).
(!) Kern., epp. 200 et 340; Jaffé, Regesta, a" 8332, 8333.
i2) Cf. Janauschelc, au mol AndegavensU, p. 335.
(3) JanaaschKk, ouv. cit., p. 94, au mol Val-Rielier ; Gallia Christ., XI, 445, Inst., p. 80-S2. Noter que les listes cUlerciennes fixent la foadalion au 24 Juin 1147. Cette date est importante, i cause de la présence de Nivard en Normandie vers celle époque, présence atteslêc par la cbarte de t'éréque de Coulances. Gallia Christ., loc. cil., lasl..
::.-■.- --Coogk
L'année H47 marque pour l'Ordre cistercien, pour Clainaux en particulier, un accroissement considérable, dû à l'arCliation de l'abbaye normande de Savigny, lors du chapitre annuel de Ctteaus, présidé par le pape Eugène III. Savigny, fondée vers 1105 par un disciple de Robert d'Arbrissel.ie bienheureux Vilal de Morlain,dans le diocèse d'Avranches, entre Domfronl et le Mont-Saint- Michel, était l'une des plus florissantes et des plus saintes abbayes de ce temps. Bernard ea loue hautement l'esprit dans une de ses lettres (1) Une discipline presque aussi sévère que celle de Citeaux y régnait. La différence entre les deux observances était si minime , que le troisième abbé de Savigny, Serlon, résolut de la supprimer. D'accord avec l'élite des religieux placés, de prés ou de loin, sous sa dépendance, il sollicita l'honneur d'être agrégé à la famille cistercienne , et déposa entre les mains de l'abbé de Clairvaux son acte de soumission. Clairvaux s'enrichissait du même coup de vingt-huit monastères nouveaux, dont nous donnons les noms d'après l'ordre chronologique de leur fondation : Savigny, au diocèse de Coutances; Beaubec, diocèse de Rouen; les Vaux-de-Cemay, diocèse de Paris (aujourd'hui Versailles); Furness-Abbey , diocèse d'York en Angleterre; Cbaloché, diocèse d'Angers; Foucarmont, diocèse de Rouen; Neath Abbey, diocèse de Landair (Angleterre); Saint-André de Goffer, diocèse de Séei (aujourd'hui Bayeux) ; la Boissière, diocèse d'Angers ;
(I) Etern., ep. 126, n° 10. Sur l'aflilialion de Savign; et des monaslÈres de sa dépendance à Glairvaui (17 septembre 1147), cf. Janauschek, ouv. cit., p. 05-100; Auclariuin Savigneienie . ap, Robert de Torjgnjr, éd. Delisle, H, 161; Gallia Christ., XI, 541; bulle d'Eugène m. eu date da 11) septembre lUT, ap. Jaffè, Regesla, n" 9139; Henfu(atz,Fascieulas , ap. Migne, t. CLXXXV, p. 1&S9. Sur l'opposilion que renrantra cette aflilialion dans les monastères anglais, cf. Be'jeila, n" 923S, 9867 el 9868.
Aulnay, diocèse de Bayeux; Quarr Abbey, diocèse de Winchester (Angleterre); Basingwerk, diocèse de Sainl- Asaph, dans le pays de Galles; Combermere , diocèse de Conventry (Angrieterre); Fontaines-Ies-Blanches, diocèse de Tours; Calder-Abbey, diocèse de Chester (Angleterre); Eushen-Abbey, dans l'ile et le diocèse de Man; Swineshead-Abbey, diocèse de Lincoln (Angleterre); Longviliiers, diocèse de Thérouanne (aujourd'hui Arras); Slratford-Longtborne , diocèse de Londres; Bildewas, diocèse de Chester; Lannoy, diocèse de Beauvais; BuckTastleigh, diocèse d'Exeter (Angleterre); Noire-Dame de Breuil- Benolt, diocèse d'Évreux; Byland, diocèse d'York; Saint- Mary's Abbey, diocèse de Dublin (Irlande); Coggesbale, diocèse de Londres ; Notre-Dame de la Vieu- Ville , diocèse de Dol (aujourd'hui Rennes); Notre-Dame de la Trappe, diocèse de S6ez. Plusieurs de ces abbayes n'étaient que les petites-filles ou même les arrière-petites-fllles de Savigny, comme par exemple Notre-Dame de la Trappe , issue de Notre-Dame de Breuil-Benoit, qui devait elle-môme sa naissance aux Vaux-de-Cemay. L'initiative de Serlon toucha si profondément le chapitre, que celui-ci , en témoignage de sa reconnaissance, décida qu'à l'avenir l'abbé de Savigny prendrait rang immédiatement après les cinq premiers abbés de l'Ordre. Une telle faveur, contre laquelle l'abbé de Preuilly ne pouvait manquer de protester, ne flattait sans doute que médiocrement la piété de Serlon. Sa plus haute ambition était de vivre auprès de l'abbé de Clairvaux. Mais il lui fallut attendre que sa succession fût réglée pour donner suite à son projet de retraite. 11 ne quitta Savigny qu'après la Pentecôte 1153, et arriva à Clairvaux juste A temps pour recueillir les derniers soupirs de Bernard (i).
(1) Auctarium Samgneiense , loc. cit., p. 162- 1S3. Par une dislrac-
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APOGÉE CE CLATRVAUX. 417
Dans le nord , la prédication de la seconde croisade avait déterminé un vif mouvement de sympathie pour l'Ordre cistercien, dont Bernard était le représentant le plus illustre. Nombre de prosélytes, nous l'avons vu, avaient afflué de la Belgique et des bords du Rhin à Clairvaux. Hais, en retour, Clairvaux avait reflué, si je puis m' exprimer ainsi, vers la Belgique. Bernard offrit, par exemple, au diocèse de Liège plus qu'il n'en avait reçu. Dès il46, il jetait les fondements de Villers, et, avant la fin de il47 , il avait envoyé , sur le désir de l'évéque Henri de Leyen, une colonie nouvelle â Aulne sur la Sambre, non loin du célèbre monastère de Lobbes, pour y recueillir la succession d'une communauté de clercs soumis i la règle de saint Augustin {!).
Le Hainaut et la Flandre n'étaient pas moins favorisés. Les Bernardins s'établissaient à Cambron (diocèse de Cambrai) le l"août 1148, et à Loos (diocèse de Tournai, aujourd'hui do Cambrai), le 15 décembre 1118 (2). Déjà cette contrée avait vu flotter la robe blanche des religieux de Clairvaux. La fondation des Dunes, sur les bords delà mer, dans le diocèse d'Ypres, remontait k l'année 1138, et celle de Clairmarats.dansle diocèse de Thérouanne (aujourd'hui d'Arras), au mois d'avril 1140(3). On ne s'étonnera pas que plusieurs de ces monastères soient par-
tion étrange, H. Delisle {ibid., p. ISS, note 1 , el p. 15S, note 2) confond CIteaux o*ec Clairraui.
(1) Sur la date de la fondation de Villcra, assez dilllcile à déterminer, probablement !•' juin 1146, cf. Janansctiek, ouv. cil., |>. 87. Sur l'affiliation d'Aulne à Clairvaui, S décembre 1149, iàid., p. 108.
(î) Janauschek. ibid., pp. 113 et 116.
(3) Les nunea, 31 mai 1138 (Janauschek, tbid., p. 5I-5Ï); Clairmarais, le 26 avril 1140 {ibid., p. 59). Les épllres 384 el 385 de saint Bernard sont adressées aux religieui de Ssiat-Uertin peu après la fondation de Clainnarais, c'est-à-dire vers 1140 ou 1141, pour les féliciter de leur bienveillance i l'égard de leurs nouveaux voisins.
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venus à une grande célébrité, si l'on songe que Bernard avait placé à leur tète les plus éminents d'entre ses disciples. Glairmarais eut pour premier abbé un prieur de CtairvauK, Geoffroy; etCambron, Fastrède, le futur abbé de Glairvaux et de CIteaux. Aux Dunes était réservée une gloire plus grande encore. C'est Robert, celui-là même que Bernard mourant devait désigner pour son successeur immédiat, qui fut chargé de diriger pendant quinze ans cette abbaye naissante. Ce n'avait pas été sans un déchirement profond que l'abbé de Claîrvaux avait consenti ii se séparer de ce flls de sa prédilection. 11 fallait pour cela, comme il le dit lui-même un peu plus lard, que la gloire de Dieu fût en cause. « Une seule chose me console, écrit-il alors, c'est que vous êtes toujours d'esprit avec moi, et que bientôt, je l'espère, nous serons réunis de corps dans l'éternité. Rien ne pourra plus alors nous empêcher de jouir de la présence l'un de l'autre (1).» En Angleterre, les monastères ciste ixi en s continuaient de prospérer. Le commerce religieux de cette ile avec le continent était ininterrompu. En li46, un comte d'Ypres offrait à Bernard, dans le diocèse de Canterbury, le domaine où l'abbaye de Boxley fut construite. Le pays de Galles s'ouvrait pareillement à l'esprit de propagande cistercienne. Dès 1140, l'évêque de Saint-David fondait, avec le concours de l'abbé de Glairvaux , le monastère de Whiteland. L'année 1147 voyait s'élever Margan, de la même filiation, dans le diocèse de Landaff (2); et, pendant que la maison mère essaimait ainsi sur différents points <)e
(1) Bern.. ep. 324. Cf. Fascieulus SS. Ordin. Cisl., apud Migne, l. CLXXXV, p. 1558.
(2) Sar la fondation de Boxiej, 28 octobre 1146, cf. Janauschek, (ouo. cil., p. 91); sur Whitetand, IG septembre 1140 [ibid., p. 60< sur Mar(;an, 23 novembre 1147 {ibid., p. 107).
l'ile, ses filles, devenues fécondes à leur tour, accroissaient encore sa postérité déjà si nombreuse.
A cette époque, les royaumes du Nord, la Suède et le Danemark , étaient entrés dans le coucert des nations catholiques. Sous Sverker {1133-H52), le triomphe du christianisme est complet en Suède. Le pays, cependant, ne connaissait guère les moines que de nom. 11 plut au roi d'y introduire des cénobites de diverses congrégations (I). Les moines blancs de Clairvaux furent les premiers appelés. Il y eut grand émoi à Clairvaux , nous dit-on , quand Bernard désigna les frères destinés à planter leur tente au milieu de ces peuplades à peine civilisées (1143). Un moine du nom de Gérard , originaire de Haéstricht , s'écria en pleurant : « Pourquoi Taut-il que J'aille porter si loin mes os, quand j'ai tout quitté, parents, amis, fortune, patrie, dans l'espoir de vivre et de mourir ici! » Bernard Ut comprendre à tous que telle était la volonté de Dieu, et promit en particulier à Gérard qu'il mourrait il Clairvaux. Encouragés par ces paroles , les pèlerins se mirent en route, emportant pour tout mobilier des vêtements, des vases sacrés et quelques livres (2). Combien te voyage dut être pénible à ces pauvres de Jésus-Christ, condamnés à vivre d'aumônes le long de leur chemin! On peut se faire une idée de leurs privations, si on considère que l'archevêque de Lund dépensa pour faire à peu près le même parcours la somme énorme de six cents marcs d'argent (3). Mais nos Cisterciens étaient habitués aux souffrances, et les historiens nous apprennent qu'arrivés
(1) Il Qui moDicbi quidem nomea audieranl, sed monichiim anlca non viderant. » Bern. Vila. lib. VII, cap. iwn, q° 54, ex Exordio ilagno.
(2) Bern. Vila, lib. Vil, cap. xivir, n"* 52^i. L'auteur nous apprend qne Gérard revint en effet mourir k Clairvaux, Ibitl-, n° 57.
(3) Berti. Vita, lib. IV, tap. it, n- 25.
420 vie: de saint behnard.
à destination ils ne changèrent rien au régime de Clairvaux dans la nourriture ni dans le vêtement, malgré les rigueurs d'un climat brumeux et glacial (1). Parfaitement accueillis du roi Sverker, de la reine Alvide et de l'évêque de Linki)ping, ils établirent dans le diocèse même de Linktiping, sur les bords du lac Vetlern et du lac Rusken, les deux monastères d'Alvastra et de Nydala, doat le renom se répandit bientôt au loin (2).
Le spectacle de pauvreté volontaire, de travail et de prières, qu'ils offraient aux populations indigènes, séduisit jusqu'aux étrangei^. L'archevêque de Lund , Eskil, et le roi de Danemark, Valdemarle Grand, voulurent doter aussi leur pays de religieux si édifiants. Sur la demande d'Eskil, une colonie nouvelle , partie de Qairvaux en H3i, fonda au centre même du Danemark, dans le diocèse de Roskild,le monastère d'Ksrom [3). Ce fut le principe d'une touchante liaison entre" Bernard et l'archevêque de Lund. Eskil voulut connaître celui que la renommée lui représentait comme le plus grand des moines de son temps. 1) fit dans ce dessein le pèlerinage de Clairvaux (4). Le sou-
(I) Bern. Vita, lib. Vil, cap. ixix, n° 63, ex Exord. Magna.
(ï) làiil., cap. xivii, D° 52 : n Petente religiosa femina, regioi Sneciœ; ■ cf. Janaaschek, Orig. Cislere., I, 73-74. La randalion d'Alvu- Ira remonle au mois de Juin II4S; Njidala est Yraiseiublablement de ta toême époque.
(3) Pelrus Gellensis, lib, 1, ep. 23; item. Vila, llb. IV. cap. iv, n" 25. L'bistaneD de sainl Bernard nou^ apprend que ce monasUre était fondé avant le vojage d'Eskil à Ciairvaui. Une bulle d'Eugène lli  l'abbé d'Esrom est datée du 29 décembre ii5l {Regesla.n° 9502, Higne , t. CLXXX , p. 1 182). La plupart des listes chronologiques cisterciennes Bient la date de la fondation de ce monastère au 11 février ilûl. Celle date peut donc Être acceptée en toute sécurité, et il n'y a pas lit'n de lui préférer les années suivantes I1&3, ns3 ou 1154, comme le fait Janauscbek (Orig. CisC, I, 136).
[i] Berii. VHa, lib. IV, cap. iv, n° 2S. Ce voyage, selon nous, date
APOGÉE DE ClAIRVAUX. 421
venir qu'il en rapportai embauma toute sa vie, et, quand sa carrière apostolique fut achevée, accablé sous le poids des labeurs et des ans, il revint terminer ses jours dans ces lieux consacrés par la présence du saint qui avait été son ami (1).
On ne s'imagine pas aisément aujourd'hui la puissance de séduction qu'exerçait alors sur les esprits le seul nom de Clairvaux. A l'autre extrémité de l'Europe , des conâns de la Pologne , l'évéque de Cracovie invitait Bernard à venir en personne évangéliser les Slaves jusque-là réfractaires à la prédication des missionnaires catholiques (2). Le saint abbé jouissait d'une célébrité semblable dacs les montagnes de la Sardaigne. Un prince de ce pays,Gunnar ou Gonnor, entreprit le pèlerinage de Clairvaux pour contempler K sa face angélique , » comme ou disait alors. Le charme mystérieux qu'il subit le suivit désormais tous les jours de sa vie. Par manière d'adieu, Bernard lui avait dit ; « Partez, mais sachez qu'un jour vous reviendrez ici. » La prophétie ne tarda pas à se réaliser : Gunnar fonda, nous dit-on, le monastère bernardin de Sainte- Marie de Cabuabbas, dans le diocèse de Bosa; et, son œuvre achevée, il reprit le chemin de Clairvaux, où, vingt-cinq
de 1151 ou 1103. Il eut lieu en effet [rots ans avaDt que Geofrroy ne rédigeât son récit ; nunc usque, eumjam tertius annul Iransieril. Or, ce récit fut composé environ onze ans après la fondation d'Alvastra, comme on le voit par le numéro 24 ; panem anle annoi undeeim tQut beiiedicCione signalum , eU. Alvaslra ayant été fondé en 1143, Geoffroj écrivait en 1154. Otez trois ans, reste pour le voyage d'Esliil la date 1151. Si on plaçait la fondation d'Alvastra en Il4i, comme le veulent quelques chroniques, on aurait 1152.
(I) Bern., ep. 390, et notes de Habillon. Eskil se liia à Clairvaux en 1178 et y mourut en 1182.
{i) Inler Bernardin., ep. 475, écrit par l'évéque Malbieu (1143.1165, voir Gams), peut'élre vers te temps de la croisade; authenticité dou- Unse.
ans plus tard, on nons signale encore sa présence (1).
L'histoire de l'introduction des Cisterciens en Espagne est pleine d'obscurités. Quand on la dégage des légendes dont l'im^ination créatrice d'un Bernard Brito et l'érudition mal sûre d'un Henriquez l'ont agrémentée , on la trouve réduite à peu de points vraiment indiscutables.
Tout le nord de la Péninsule, alors chrétien, était sous la domination d'Alphonse VII, roi de Castille et de Léon, qui, en raison de la suzeraineté qu'il exerçait sur les princes ses voisins , avait pris en 1 135 le titre d'empereur (2). La Galice faisait partie de son domaine direct, et c'est dans celli' province que les iila de saint Bernard furent d'abord introduits. En moins de trois ans (Jfil- 1143), quatre abbayes s'élevèrent en quatre diocèses différents : Osera, au diocèse d'Orense; Sobrado, au diocèse de Compostelle; Melon, au diocèse de Tuy; Meira, au diocèse de Lugo. Un peu plus tard, une cinquième QUe de Glairvaux florissait dans le diocèse d'Orense, sous le vocable de Sainte-Marie de Honte-de-Ramo {3). Osera, rainée des cinq, eut, ce semble, les prédilections dA!phonse Vil et de ses successeurs, qui l'enrichirent à l'envi ; elle devint si prospère, ses édifices furent si somptueusement construits et décorés, qu'on a pu l'appeler « l'Escuriat de la Galice, « « lEscurial de saint Bernard, n
(0 Herbcrtus, ilc MiraculU, lib. Il, cap. iiii, ap. HIgae, t. CLXXW, p. 402-4O3. Sur la fondalion de Cabuabbas, 5 mar» 1149 (date dooleuse), cf. Janauscbek (ouv. cit., p. 119). Janaauhek, par erreur. Tait revenir Gunnar A Clairraax en II50. La date 1153 est certaine (Uerbertus, loe. cit.). Cf. Hiirfer, Bernard voit Clairnaux, I, 194.
(2) Sur ce point, consulter Gaïuj, Die Kircheugesehiclile von Spantea, Segensburg, 1876, I. Itf, 1'° part., p. 44 el saiv.
(3) Snr Osera, fondée en 1141 {:'), cf. Janauschek , Orig. Cistere., 1, 63; sur Sobrado, donnée aui Cisterciens le 14 février 1142, iàid., l>. G7; sur Uelon, fondée Je 2I> mai 1U2, ibith, p. C9-, sur Ueira, fon-
APOGÉE DE CLAIRVADX. 423
Cependant des couvents cisterciefts, de la ligne de Morimond, s'établissaient dans la Navarre, dans la Nouvelle et "dans la Vieille- Gastille : Fitero, au diocèse de Tarazona; Monsalud, au diocèse de Guença; Sagramenia, au diocèse de Ségovie (1), Cette région n'ouvrit que plus tard ses portes aux fils de l'abbé de Glairvaus. Le nom de Bernard n'y était cependant pas inconnu. Un évèque de Salamanque avait su trouver l'adresse de Clairvaux , dans un procès délicat où la cour de Rome lui avait fait sentir les rigueurs de sa justice (2). Pierre, évêque de Palencia, voulut à son tour recevoir de Bernard des avis de direction (3). Déjà, nous l'avons vu, une colonie, partie de Clairvaux en H32, avait fondé le monastère de Moreruela, au diocèse de Zamora, dans le royaume de Léon. Enfin , deux colonies nouvelles se fixèrent dans les mêmes parages en 1147 et llo3, l'une au lieu nommé l'Ëpine ou Espina (diocèse de Palencia) , l'autre à Valparayso (diocèse de Zamora) (4).
L'abbaye de l'Ëpine, dont la fondation était due à la libéralité de Sancbe, sœur de l'empereur Alphonse Vil, traversa à son début une crise aiguè et causa de graves soucis à l'abbé de Clairvaux. On a cru que Nivard , le frère
dée le t" juin 1143. ibid., p. 73; sur S. M. de Monle de Ramo, atTiliée à Clairvaux le 30 mars t153, ibid., p. 134. [D Cf. Janaaschek, ouv. cit., pp. 65-67.
(2) Bern., ep. 212.
(3) Bero.. ep. 37ï.
(4) Les lettres de danalion de Sanche pour le mouaslère d'Espina .sont datées du 20 janvier 1184 (lisez lUH); cf. UanHque. Il, 87, Migne, t. CLXXXV, p. 982. La donation eal confirmée par l'empereur Alphonse VII, le a avril (Janauscliek , I, lOS, dit le 6 décembre) 1187 (lisez lHn).Janauscbek(for. cit.) estime avec Hanrlque que le monastère fut fondé en 1147. La date de la Toadation de Valparayso est Incertaine; lanauschek la Sle au 28 juin 1162 {Orig., Cist. p. 13I-13Ï}.
même de Bernard, était l'un des moines fondateurs il], sans doute en qualité de directeur des novices. Le fait est douteux. Ce qui est sûr, c'est qu'après les premiers travaux d'installation le maître des novices quitta son poste, avec l'agrément, ce semble , de l'abbé de Cîairvaus. L'abbé de l'Épine se plaint amèrement de cette désertion, et dans un excès de découragement il demande à son tour d'être déchargé du fardeau de l'administration [i]. On devine que Bernard refusa d'accueillir une requête si mal motivée.
Le maître des novices dont il est ici question est-il le même que le frère Nivard des épitres 301 et 453 de l'abbé de Clairvaux? On peut le supposer. Au moins est-il certain que Nivard apportait en France l'affligeante nouvelle des troubles que soulevait, de l'autre côté des Pyrénées, l'affiliation du couvent bénédictin de Tholdanos à l'abbaye de l'Épine. Ferdinand de Tholdanos avait cru pouvoir, en dépit de l'opposition de l'abbé de Carracedo, dont relevait son monastère , s'agréger aux Cisterciens. La fondatrice de sa maison se prélait de fort bonne grâce à ce changement de Règle. Mais, par malheur, Sanche, sœur de l'empereur, d'ailleurs bien disposée en faveur des moi-
(1) DnQS leK épitres 301 et Ki de saint Iteraard est nomroè un Nivard qui arrive d'Espagne. Bernard l'appelle « fralet Niïardua ■■ el n fraler noater Nivardus. » Cea termes ne prouvent pas qu'il soit so» frère germain. >ous savons d'ailleurs que Nivard, frère de i'abbé de Ctairvaui, se trouvait en Normandie peu de temps après la fondalion de Soleuri-e (plus lard Val-RIchcr) (cf. GatUa Christ.. XI, charte d'AIgarus, évèque de Coutance;, Instruin., p. BO). Or Soleuvre fut fondM Irt'g vraisemblablement te 24 juin 1147. Cf. Janauscbek , I, 94. Il est donc diMcile d'admellre que Nivard ait été envoyé presque en même temps en Normandie el en Espagne. En tout cas, l'identité dvs deni Nivard n'eat pas aigrement établie.
(2) Bern., ep. 373.
Al'OGÉE DE CLAIKVACX. 425
nés de l'Épine, soutint les revendications des religieux de Carracedo, qu'elle afTecliounait particulièrement. L'abbé de Clairvaux , instruit de cette chicane , qu'il estime « inepte et injuste, » choisit justement la princesse eliemëme pour arbitre. Mais , de peur sans doute que l'équité du juge ne fléchit, il écrivait en même temps à ta tante maternelle d'Alphonse VII, pour la prier d'intervenir dans le déhat; il demande même que les évoques de Zamora et d'Astorga soient invités h. juger l'afTaire en dernier ressort (1). Malgré ce surcroit de précautions, l'entente fut impossible. L'abbé de Carracedo dénia énergiquement au\ moines de Tholdanos la liberté de s'afQlier aux Cisterciens, et en revanche Ferdinand s'obstina à lui refuser l'obéissance. L'abbé de l'Épine, jugeant avec raison qu'il était trop dangereux de prendre parti entre les dissidents, résolut de se désintéresser du conflit. Tholdanos ne s'en détacha pas moins de Carracedo ; mais provisoirement le monastère demeura indépendant, et il lui fallut attendre que les souvenirs de la querelle fussent éteints pour pouvoir embrasser librement la Règle cistercienne (2).
En Portugal , deux noms diversement célèbres , Jean Zirite et Alphonse 1", sont intimement liés à la fondation des monastères bernardins. Le premier nous apparaît enveloppé dans un nuage de légendes (3). D'abord ermite, directeur d'ermites, il passe avec les ûls de saint Bernard à la vie cénobitique, contribue à l'établissement de l'abbaye d'Alafoes , au diocèse de Vizeu , et de Saint- Jean de Târouca, au diocèse de Lamego, Pour embellir ces faits
(1) Bern., epp. 301 et 45S.
(2) Cf. Muirique. Annal. Cislerc, ad ann. 1149, 11, 141-144; UabilJon, Annal. Ord. S. Bened., V!, 455-456.
(3) Sur Jean Zirile, cf. Henriquez. Faseieulus 55. Orii. Cisterc, éd. 1623, lib. 1, p. 267; Migne, t. CLXXXVIIl, p. 1661-1670.
,i..;.,Coog[c
42G VIE DE SAINT BERHARl).
tout simples , certains chroniqueurs nous le montrent avec l'abbé de Clairvaux dans des rapports surnaturels, où les visions jouent un rôle important (i). Au milieu de ces récils suspects , on aperçoit au moins le caractère de Jean /irite. Ame fervente, éprise de perfection, tourmentée du besoin d'agir et trop facilement séduite par les idées -de changement, on le trouve mêlé à tous les mouvemenls religieux qui agitent sa patrie. Avant de mourir, l'ardent Cistercien assistera , présidera même à la fondation de l'Ordre militaire d'Evora, connu plus tard sous le nom d'Avis (2).
Alphonse P, petit-fils d'Henri de Bourgogne et arrièrepetil-fils de Robert le Pieux, ne resta pas témoin indifférent des progrès de la famille de saint Bernard dans son royaume. On a prétendu que des liens particuliers de reconnaisssnce l'attachaient à l'abbé de Clairvaux. C'est à celui-ci, selon certains documents peu sûrs, qu'Alphonse serait redevable de son titre de roi , ou du moins de la ra- tiâcation de ce titre par la papauté. Ici encore nous soupçonnons la légende d'avoir accompli son œuvre en dénaturant les faits. Si Bernard fut mêlé à cet événement, son rôle y fut très effacé. On sait l'histoire de la transformation
(1) Cf. Henriquez, loc. cit.; Bera., epp. 4G3 et 4C4. Ces deux lelim paraissent à bon droit apocryphes i Habillon ; voir notes. Da reste, elles impliqueat désordre chronologique. La première Tait alluston i la prise de Saularera en 1I47 et U seconde à des faits de 1119. Or, on y troure le mËme sljte et plusieurs fois les marnes eipres^ons (comparer les leiles). Elles sont Traiaem blabla ment l'œuvre de Ber. nard Brito. Ce qui est sûr, c'est que les relations de l'abbé de Clairvaux arec Jean Zirite sont bien postérieures à 1120. Sur Alafoe«, fondée vers tl3S, cf. Janauscbek, I, 64-55; sur Saînl.Jean de Taranca, fondée vers 1140, ibitl., p. 61.
(!} Sar l'Ordre d'Évora, fondé par Jean Zirite le 13 aoAt 1102 (era lïOO). cf. Manrique, Anml. Cist.. II, 358-359: Uigne, l. CLXXXVIll. p. 1670-1672.
,.... ..Couglc
APOGÉE PE CLAIRVAUK. 427
du comté de Portugal en royaume indépendant. Vainqueur des musulmans à la fameuse journée d'Ourique (25 juillet 1139), Alphonse fut proclamé roi par ses troupes sur le champ de bataille. Il était fort à craindre que son rain, l'empereur Alphonse Vil, n'annulât les efft cette acclamation militaire. Mais le pape consulté i une réponse favorable , qui fut transmise par son aux cortès de Lamego, en 1U3. La nation confir choix de l'armée, et la monarchie portugaise fut dé indépendante (1).
Alphonse I" se montra digne de la confiance qi -témoignait son peuple, en continuant d'agrandi royaume aux dépens des Maures. Grâce au secoui croisés, il en recula les limites jusqu'au delà du Ta) prise de Sanlarem et de Lisbonne consacra ses ' res (1147). Il avait, nous dit-on, recommandé son i prise aux prières du grand prédicateur de la croisai En retour, il installa une colonie de Clairvaux au > même de ses conquêtes, et fonda, non loin de Lisb l'abbaye d'Alcobaça (3) , appelée à devenir l'un de: illustres monastères de la péninsule ibérique. Kt, en lorsqu'il institua un nouvel ordre militaire sous le
(I) Cf. Gams, Die Kirckengescliichte vonSpauien, III, l" p. 66-69. Sur les ilocnments authentiques ou a^iocrjrphes qui dent celte question cf. l" édilian, t. Il, p. 411. note 1,
[2] loter Bern., ep. 470. L'é.Tilre 463 de l'abbé de ClairïHUX une réponse k cette lellre. Or l'une et l'autre sont empru Krito. L'épltre 403 est généralement considérée comme api [cF. note de Habil Ion). Il n'y a peut-être pas de raison d'admettre tage l'authenticité de l'épi Ire 470,
(3) Sur la fondation d'Alcoba^, cf. Janauschek iOrtg. CisC, et Hanriqae (Ann. eût., II, 84-SS). Janauachek estlnic que le tére fut comioencé le 2 février 1148 (?). 11 était achevé le Si scj (Manriqne, p. 84). La charte d'Alphonse, eu date du 8 avril 1 153 ne pent Être qu'une charte de confirmai ion.
nage de saint Michel et sous le vocable de Saint-Michel de l'Aile, il voulut qu'Alcobaça en fût le chef (1).
Nous voyons percer ici nn caractère nouveau de l'esprit cistercien. Sans renoncer au but spécial de leur vocation, les fils de saint Etienne et de saint Bernard s'accommodent aux besoins des pays où ils vivent. Pendant que partout ailleurs ils se bornent à prier et à cultiver la terre , en Espagne ils rivalisent avec les Templiers, et favorisent l'établissement des milices chrétiennes, destinées à combattre les musulmans. Avant même que Jean Zirite eût créé rOrdre d'Évora, et Alphonse I*' celui de Saint-Michel de l'Aile, un moine de Fitero, de la filiation de Morimond, avait fondé dans la Castiile l'ordre de Calatrava, dont il fut le premier maître jusqu'en U63 (2). Toutes ces milices et quelques autres, nées du même esprit, se mettront au service des rois de Castiile et de Portugal, et marcheront sous leurs ordres dans les grandes Algarades de la fin du douzième siècle et du commencement du treizième , jusqu'à ce que les Atmoravides et les Almohades , définitivement relégués aux confins de la Péninsule, ne puissent plus entraver le libre développement de la nation espagnole.
Dans ce grand mouvement de propagande cistercienne , Clairvaux marche en tète ; mais les autres abbayes mères , Citeaux , la Ferté , Pontigny , Morimond , la suivent d'assez près. En 1132, l'Ordre comptait, nous dit Robert de Torigny, environ cinq cents maisons (3), Le chilTre est exagéré. Déduction faite des Granges, qu'on a pu confondre
(1) Cf. Migne, t. CLXXXVill, p. 1672-167*:
(2) Cf. Gams, Die Kirehengeicit. voit Spanien, III, l" p., p. H; Janauschek, otiv. cit., I, es~; Htnrique, A«n. CUt., II, 303.
(3) De Immulatione Ordiii. Monach., éd. Delisle, II , 186; cf. Auc-
tarium Savigneienst (Ibid., 162).
APOGÉE DE CLAIfiVALX. 429
avec les abbayes, le nombre des monastères cisterciens ne dépasse guère , à cette date , trois cent cinquante , dont cent soixante environ relèvent plus ou moins immédiatement de l'abbé de Clairvaux (1). C'est déjà un chiffre imposant. On reste confondu du nombre de moines qu'il représente, quand on songe que plusieurs maisons abritaient, à elles seules, des religieux par centaines, et Clairvaux, par exemple. Jusqu'à sept cents âmes, tant profês que novices et convers (2).
Cet accroissement si prodigieux, dont la congrégation de Prémontré offre seule l'analogue, finit par inquiéter les chefs même de l'Ordre. On craignit, non sans raison peutôlre, que la dissémination des monastères ue nuisit à leur cohésion. Il était extrêmement difficile que les abbés des provinces éloignées se rendissent régulièrement au chapitre annuel de Citeaux. De là un danger de relâchement dans la discipline. Afin de couper court à l'arbitraire, il fallut même, un peu plus tard, autoriser les absences pour un, deux, trois et même quatre ans (3). En attendant, le chapitre de 113â interdit (4) l'établissement
(1) Cf. Janauschïk, Ortj. Ci*i., I, 294, et p. it-v; Bern. Vila, lib.V, cap. III, 11° 20. Dans ce dernier lexle, UMlTroy parle de 160 monatlères soumis à l'abbé de ClairTaui au moment de sa mort. Le chirrre est un peu auHJcssous de In réalité. D'après Janauschek (loe. cil.'', y compris k monastère d'Ksrara, qui est EArement du temps de l'abbé de Clairraux, on [rouve, à la date du 20 aoill tl&3, mi monastères Dernardins, sans parler de ceux qui ont élé étouffés dans l'oeuf, comme Vallia Agux dimt parle Geoffroy (Item. Vita. lib. III, cap. vi, n" 19; cf. Janauschek, okc cil., p. lvi) ou quelques autres menlionnès également par Geoffroy (tôirf,, cap. vu, n° 24}, une dizaine environ.
{■i) Pour Clair?aai, cf. Bern. Vila, lib. V, cap. tu, n" 20.
(3) Statala, ap. Marlène, ad ann. 1157, Tfiesavrus Aneeilol., IV; cf. Janauschek, miv. cit., p. ix.
(4) <c 1152. Hoc anno inslilutum est io capitulo Cisterciensi , ne aliijuam novam abbaliam sine inajori consilio construerent , » elc. Auc-
Dj;..:.,C0Ug[c
OU l'affiliation de nouveaux monastères, sans l'avis préalable du conseil supérieur de l'Ordre. 11 semble que celle défense eût dû interrompre, au moins pour un temps, les migrations cisterciennes. Il n'en fut rien. Les fonda- •'""= "^ succédèrent à peu près comme par le passé. Et lu douzième siècle, le nombre des filles de Cillerait à cinq cent trente (1). Comme on l'a dît, ide menaçait de devenir cistercien; » omnia Cisn-at.
neiente, éd. Detigle, II, 162. Cf. Robert de Torif;nj {de Im- ■din. Monacli,, ibid.. Il, IS7; cf. I, 270), qui omet les rtants : sine majori eoiiiilio.
uachek, Orig. Ciat., I, 399. Les siècles suivaDl» conlinuè- 'Te; eu décembre 1675 on comptait 743 monaslères ciUein les calculs de Janauachek, Ibid., p. 304 ; cf. p. iv-».