CHAPITRE XXIX
SAINT MALACniS 0 MOBGAIR
Au mois d'octobre 1H8 , Clairvaux reçut dans ses murs le légal d'Irlande, Malachie O'Morgair, ancien archevêque d'Armagh , alors titulaire du siège de Down. C'était la seconde fois que l'éminent prélat, en qui Bernard trouvait à la fois un ami selon son cœur et un protecteur de son Ordre, visitait le monastère. Il importe d'esquisser ici, au moins à grands traits, le caractère et les œuvres de ce nouveau personnage. Aussi bien, l'abbé de Clairvaux, qui a écrit plus tard l'histoire de son hôte, nous fournira lui-même les éléments de noire récit. Le lecteur aura, de la sorte, un abrégé de la Vita .Valac*« (1).
Malachie naquit k Armagh, en 109i ou 1093, de parents très chrétiens. A peine sorti de l'enfance, le futur évéque rêvait déjà de solitude. II n'était bruit alors à Armagh que d'un reclus, nomme ImharO'IIegan (Uah Aedhogain), qui, renfermé dans une cellule voisine de l'église, se livrait en secret aux austérités de l'ascèse et aux
(0 Cela nous dUpensera d'analyser plus tard la Malachix Vila, qui est un des principaux ouvrages de l'abbé de Clairvaux; Higne,
SAINT BERN.VFO. — T. H. 21
pouceurs de la contemplation. Halacbic quitta sa famille pour faire auprès de lui l'apprentissage de la vie religieuse. Celte démarche devait décider de son avenir. Imhar était un ardent promoteur de la réforme ecclésiastique et pressait le clergé d'Armagh d'adopter la liturgie et les usages romains. Comme la plupart des Irlandais éminents de son temps, il ne voyait de salut qu'en Rome. C'était un véritable ultramontain, comme nous dirions aujourd'hui ; il devait même finir ses jours près des tombeaux des saints Apôtres, en 1134 [1). A son école, Malachie prit des leçons de zèle et de dévouement au Saint- Siège. On ne sera donc pas étonné de le voir toute sa vie prêcher la réforme et l'obéissance au pontife romain. La cellule d'Imhar devint ainsi une sorte de séminaire apostolique. Après Malachie, nombre de jeunes Irlandais y affluèrent, et tous ceux qui en sortirent devaient être dévoués à la cause de la réforme (2).
Entre tous ces disciples, le plus émînent fut Malachie. Aussi attira-t-il bientôt sur lui l'attention de son évoque, qui, du consentement d'Imhar, le promut au diaconat. Le jeune lévite remplit son ofûce avec une pieuse sollicitude et une prudence consommée. A vingt-cinq ans, il fut ordonné prêtre. L'abbé de Glairvaux ne peut s'empêcher de remarquer que cette promotion était contraire aux canons, qui exigeaient vingt-cinq ans d'âge pour le diaconat et trente ans pour la prêtrise. Mais l'exception, ajoute-t-il, avait son excuse et sa raison d'être dans la sainteté du sujet (3). Enfreignant ainsi les règles, le pri-
' [I) Malach. VUa, cap. Ii, n" 4. ■ Imhar,.. died at Rome on his pilgrimage. » Jniiafs of Ike Four Maslers, adann. Ii3i, O'DonoTan, II,
(2) ilalaeh. VUa, cap. ii, n" 5.
{3} Ibid; cap. ii[, 11° 6. L'abbé de Clairraux fait ici allusioa aux dù-
,.....,Couglc
SAINT MALACQIE O'MORGAIR. 363
mat d'Irlande avait son dessein; il voulait associer le brillant disciple d'imbar à l'œuvre de réforme qu'il avait entreprise et qu'il désespérait de mènera bonne lin. Quoique simple prêtre , Malachie devint le collaborateur de l'archevêque, et, pour ainsi dire, son coadjuteur. Un vaste champ s'ouvrait de la sorte à son zèle : le diocèse était réduit à un état lamentable : liturgie , sacrements , en particulier le sacrement de mariage , étaient traités avec une déplorable irrévérence. Et ce qui était plus grave , le mal avait ses racines dans l'état social de l'Irlande.
Saint Patrice, en introduisant le christianisme dans l'Ile, n'avait pas songé à porter atteinte à la constitution du pays. Ses coups qui renversaient les idoles respectèrent en général les lois et les coutumes irlandaises (1). C'est pour se conformer à l'esprit celtique qu'il institua, dans chaque tribu ou district, une église avec son évêque et ses prêtres. L'église , qui avait ainsi un caractère en quelque sorte domestique, formait en môme temps un véritatable diocèse. Pour répondre au même besoin social, Patrice avait pris soin de choisir dans le clan ou la tribu celui qui devait en être le chef ecclésiastique : chaque famille comptait un prêtre parmi ses membres. De la sorte, la tribu se sufGsait à elle-même; comme elle avait son juge ou magistrat et son barde, elle eut aussi son chef spirituel. Quand les districts avaient pour centre une ville un peu importante, l'évèque était entouré de collaborateurs qui, en qualité de cborévèques, desservaient les bourgs
crels de plusieurs concilea, en parliculier au canoo ivii du concile <l*Agile, lie l'année 5DC.
(i; Sur saint Patrice, Toir Slokes, The Iriparlite life of Patrick ivilk olher docunienls relatiag (a thaï Saint, Loudon, ISS8. Cf. Bellesbeim, GesehicMe der katholischen Kirelie in Ir/aiid, Mainz, 1890,1. l,p. 1-68.
,... .,Coog[i:
OU villages voisins. Mais inseasiblement les chorévôques se substiluèrentauxévéques : de là une dangereuse mul- Uplicité de sièges épiscopaux (1). A peine , ce qui est plus grave, un lien, presque invisible, rattachait-il entre eux tous les diocèses de l'Irlande. L'évêque d'Armagh, en sa qualité de successeur de saint Patrice, revendiquait à la vérité une sorte de suprématie sur tout le royaume; mais son autorité ne se faisait guère sentir qu'à l'occasion de l'impât qu'il prélevait sur les districts, impftt nommé denier de saint Patrice. En matière de discipline générale, chaque évoque, tout en sauvegardant les principes du dogme et de la morale catholique, suivait ses goûts particuliers. Avec le temps, on put compter autant de liturgies diverses que de districts (2), C'est sur ce point, entre tant d'autres, que devait porter la réforme au douzième siècle.
Un autre abus criant résultait du système celtique de l'hérédité. Saint Patrice, en créant dans chaque tribu un évëque ou une abbaye à laquelle il préposait un membre même de la famille dirigeante , n'avait pas prévu que cette famille finirait par considérer les fonctions épiscopales ou abbatiales, avec les revenus qui y étaient attachés, comme un patrimoine inaliénable, et les exploiterait comme un domaine privé. Conformément à la législalion civile, le successeur de l'évêque devait être uhoisi dans sa , tant qu'on y pourrait trouver un prêtre ou un
douzième ïiécle, il est encore question de ces chorëvéqucs : dentibus charepiscopis et eiilioruro sedium episcopU, i> elc- , Concilia magnœ Britannix et Hibemix, A toI., London, 1, 547).
:ach congrcgalion tiad ils own peculîar lilnrg; and offlcc. • Sylvester, Ckvrch hiitory of Ireland from the Anglo-Ser- 'asiOH (0 the reformalion,3' édit., Dnblin, 18S0, 1, il.
SAINT HALACIIIE O'UORCAIB. 3G5
simple clerc (1). Mais quand les clercs firent déraut dans la parenté, les héritiers de l'évoque ou de l'abbé défunt ne renoncèrent pas toujours pour cela à remplir le siège vacant. Au lieu de vrais évéques et de vrais abbés, on eut alors des abbés et des évoques laïques. Les fonctions ecclésiastiques furent conQées à des prêtres gagés; mais ce furent les titulaires, véritables intrus, qui perçurent les bénéfices (2). Tel était le cas au onzième et au douzième siècîe pour l'abbaye de Bangor (3) et l'archevêché d'Armagh (4). Saint Bernard compte huit évèques laïques qui occupèrent, dans l'espace de deux cents ans, le siège de
;i) Cf. Cusack, Life ofraint Potiici, Dublin, 1869, p. 560. Aa sujet d'Armagh nous lisons dans le « Senchus Mor, » The ancient laïcs and institules of Ireland, i vol.. Dublin. 1865-1880, 111, 73 : « The Iribe of Ibe palron saint shall succeed to Ihe cburch as long «s Ihere (bail be a person fit lo be an abbot of Ibe said Iribe ot Ihe patron saint; eren tbou^h there sbould be but a psalm singer of them, it is ht that will oblain tlic abbacj. » Ce qui e^l dit des fonctions abbatiales est également vrai des fondions episcopules.
(2) Sous l'éplacopat du laïque Amalt^aid, qui succéda, en 1021), à Uaelmury sur le sijfe d'Armagh, ce fut l'éiique Moeltule qui remplit les fonctions crcléei astiques. Amalgaid perçut en 1019, dans le Uuns- 1er, le denier de saint Palrlie. BclJesbeim, ovv. cit., p. 32U. Cf. Gams, Serins rpiscoporuin, p. 206.
(3j ■ Siquidem a tempore, quo deslruetum est monasleriani (Denchor). non defuit qui illud leneret cum possessionibus suis. Kam et (onsttluebantur |>er electionem eliam. et abbales appellabantur, serrantes nomine, elsi non re, quod olim eiltl<!rat. s Matachix' VUa , cap. VI, n° 13. Cf. Uinerarium Cambrix, lib. II, cap. iv, ap. Cauiden, Anglica IVormannica, RWernica, etc., Fisncforl. 1003, p. SG3.
(4) 0 Verum moa pcs^imus inoleverat quorumdam diabolica ambltione potenllum, sedem sanctam oblentum iri hoeredîtara successione. L'I etsi inlerdum defecisseni clerici de sanguine illo, sed episcopi nuuquam u {Malactiiie Vila, cap. x, n° 19); « qui jam annos ferme ducenlos, quasi bsredltate possedissent sanctuarium Dei... non pos.se ilios eitirpari. o làiiL, n° 20. L'origine de cet abus échappe à saint Bernard, qui ne parait pas connaître plus que Gîrnud la loi de •■ lanistry. •
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saint Patrice ; et les noms de quatre d'entre eux nous ont été conservés : A.malgaid, qui succéda à Maelmury en 1020, Dubtaletbe, Uaelisa et Domnald (1). Avec Domnald, qui mourut repentant le 12 août HGo, finit )a série de ces pseudo-évêques. Hais le mal produit par leur administration n'était pas près de trouver son remède. Tout entiers au soin de leurs intérêts temporels, ils avaient vu périr d'un œil presque indifférent tout ce qui constituait la vie spirituelle du diocèse. Les offices religieux avaient perdu leur éclat et même leur régularité ; la confession était tombée en désuétude; plus de confirmation, faute de ministre qui la conférât; le sacrement de mariage était ouvertement profané r unis clandestinement et souvent malgré l'empêchement canonique de consanguinité, les épou\ se quittaient avec une déplorable facilité pour convoler à d'autres noces aussi illégitimes que les premières. Tel était l'état du diocèse au moment où Celse monta sur le siège d'Armagh; tel il était encore, malgré ses efforts généreux, lorsqu'il associa Malacbie à son œuvre de réforme (2).
L'Irlande presque entière souffrait d'un mal à peu près pareil. Pourtant, à la suite des invasions danoises, la réforme avait commencé à pénétrer à l'est et au sud , grâce à la communication qui s'était établie entre l'Ile et l'Angleterre, surtout entre Dublin et Canlerbury. Depuis l'époque même de sa fondation (1038), le siège de Dublin relevait de Canterbury, sans aucune attache à l'Eglise irlandaise, pas môme au siège d'Armagh. L'esprit romain
(1) ■ Di^nique jam octo (episcopi) cislilerant anle CcUum viri uxoratt et abR<iiic ordinibus. s Vita Malachix, cap. x, n° 19. Gums, our. cit.. p. 306.
(■l) 1 Barbaries, imo paganisinuB. » Vila Malachix, cap. x, n* 19. Cï. cap. III, n"" G et ;.
SAINT NALACUIE O'MORGAIR. 307
qui régnait dans la métropole de l'ADRleterre put ainsi s'étendre sur les bords de l'Irlande , en attendant qu'il se répandit plus avant dans tes terres. Au commencement du douzième siècle , les évoques Gilbert de Limerick et Malchus de Lismore s'inspiraient des mômes pensées. Gilbert composa un traité fort curieux de Usa ecclesiaslico , sorte de circulaire qu'il adressa ensuite à ses collègues pour stimuler leurzèle. L'ouvrage lui valut le titre et les fonctions de légat du Saint-Siège. Halachie avait l'œil fixé sur ces réformateurs , pendant qu'il travaillait à régénérer la métropole de l'Irlande. Ses efforts ne restèrent pas infructueux, si l'on en croit t'abbé de Clairvaux. En quelques années, Armagh devint par ses soins le théâtre d'une véritable renaissance religieuse (1).
Après s'être reposé quelque temps de ces labeurs dans les exercices de la vie monastique , auprès de Malchus, évêque de Lismore, il entreprit de restaurer le célèbre monastère de Bangor. Déjà il l'avait à peu près relevé de ses ruines, lorsque le siège épiscopal de Connert ou Gonnorvint à vaquer (2), Les électeurs portèrent leur choix sur lui. Bien qu'il éprouvât une répugnance extnjme à accepter cette dignité nouvelle, qu'il regardait comme un fardeau accablant, il dut s'y résigner sur l'ordre exprès de son maître Imhar et de son métropolitain. Il avait environ trente ans lorsqu'il reçut, des mains de Gelse, la consécration épiacopale (3). Pour comprendre son hésitalion et son effroi, il suffit de se représenter l'état lamentable de son diocèse. La peinture que l'abbé de Clairvaux
(1) Malach. Vita, cap. iir, a- 7.
(2) Maiach. VUa, cap. vi, o- 12-14. Cf. Archiiall Mervïn, Moaasti- «in Anglic, p. 229-230, ad ann. 1120; AnnaU of Ihe four Masters, ODoDoran, H, 1018-lOiSi.
(ï) Malaehix VUa, cap. vni, n" 16.
nous en a faite est vraiment désolante. Nulle part, dans l'Irlande dégénérée , Malachie n'avait rencontré d'hommes aussi barbares, dune impiété aussi déclarée, de pratiques aussi superstitieuses, de mœurs aussi corrompues. Les habitants n'avaient de chrétien que le nom; le baptL'me formait tout leur christianisme; ils ne connaissaient l'usage d'aucun autre sacrement-, le tribunal de la pénitence était déserté; plus de communions; plus même de mariages légitimes. Les prêtres étaient rares, et personne ne recourait k leur ministère. En conséquence, on refusait de leur payer les dîmes. Les églises restaient fermées. Bref, le diocèse avait l'aspect d'un pays de sauvages. Aussi, quand Malachie y pénétra, il lui sembla qu'il allait avoir alTaire non à des hommes, mais à des bétes, non ad homines, sedad bestias destinalum {!).
L'accueil qu'on V<ii At n'était pas pour corriger cette triste impression : on fuyait devant lui comme devant un malfaiteur; il était obligé de traquer en quelque sorte ses diocésains, pour les forcer à écoater la parole de Dieu. Longtemps sa prédication errante demeura stérile. L'abbé de Clairvaux renonce & décrire toutes les fatigues qu'il endura, tous les outrages qu'il supporta, toutes les industries qu'il employa pour se concilier t'estime et l'affection de ce troupeau de brebis rebelles et endurcies. A. la fm, sa persévérance l'emporla sur leur obstination. Et lorsqu'une fois il fut maître de leurs cœurs, il les amena insensiblement à la pratique du christianisme. Bientôt on vit refleurir ce désert : les églises se relevèrent ou se rouvrirent; les vocations sacerdotales s'accrurent; les sacrements , en particulier la pénitence et le mariage , furent remis en honneur; les lois et les usages celtiques cédèrent
(1) Malach. Vila, cap. vm, n" 16,
SAINT HALACHIE 0 HOBGAIR. J69
la place aux lois ecclésiastiques et aux usages de l'Église romaine (1).
Mais il éiail dans la destinée de Malachie de laisser inacUevêes à peu près toutes tes œuvres qu'il entreprenait. Pendant qu'il était occupé à renouveler ainsi la face do son diocèse , une révolution éclata dans l'Ulster. Contraint de quitter sa ville épiscopale, il se réfugia dans le Munster (comté de Kerry), où il fonda le monastère d'ibrach (2). Il se livrait de nouveau avec joie aux exercices de l'ascèse, lorsqu'on vint lui apporter la crosse de l'archevêque d'Armagh, que Gelse lui avait léguée en mourant. Gomme si le don n'était pas assez significatif par lui-même, un testament oral en expliquait le sens. Gelse, prévoyant que sou siège tomberait, selon l'usage celtique , aux mains de l'un des membres de sa famille peu digne de recueillir un pareil héritage, avait expressément désigné Malachie pour son successeur et avait adjuré les grands du royaume de se constituer sur ce point ses exécuteurs testamentaires (3|. Le siège d'Armagh n'en resta pas moins, pendant six ans , au pouvoir des héritiers naturels du primat , Murtogh et Nielis, qui exploitèrent successivement le diocèse comme un domaine privé (4).
Grâce à sa patience et k sa générosité, Malachie finit par réduire ses adversaires et vit ses droits reconnus de tous. 11 s'appliqua dès lors à déraciner les abus qui , sous l'administration des deux intrus, avaient crû comme l'ivraie dans son diocèse. Sa réforme fut généralement bien
(1) Malach. Vi{a, «p. ïili, n- 17.
(1) Matacl). Vila, cap. ix ; et. Lanigan, ouv. cit., IV, 75 et suIt.
(3) Malac/i. Vita, cap. \; Amah oftke Four Maslers, II, 1032-
I, n°' 25-26; Ànnals oftke Four Mas-
acceptée. Quand il vit l'ordre à peu près rétabli, il songea à faire valoir, si l'on peut s'exprimer ainsi , ses droits à la retraite. S'étant choisi pour successeur le moine Gélase, qu'il fit agréer du clergé et du peuple conformément aux canons, il donna sa démission (1137), pour retourner, ainsi qu'il s'y était engagé, dans son ancien évêché de Connor (1). Ce diocèse, à la vérité, était pourvu d'un titulaire; mais comme il avait jadis possédé deux sièges épiscopaux , Mulachie les rétablit et se retira à Down , laissant à son collègue de Connor la meilleure part.
Là encore, son premier soin fut de s'entourer de moines. Il ne concevait pas l'épiscopat sans la rigueur et les exercices de la vie cénobitique, rigorem disciplina' cœnobialis (2).
Cependant il ne perdait pas de vue les intérêts généraux de l'Eglise d'Irlande. Même après avoir cédé à un autre le litre de primat, il en remplissait toujours les fonctions. C'est à lui que s'adressaient de préférence le peuple et le clergé. Toutes les affaires ecclésiastiques de quelque gravité étaient soumises à son tribunal; il avait, remarque saint Bernard, l'autorité d'un apûtre, et personne n'eût osé lui dire : « Eh vertu de quel pouvoir agissez- vous ainsi (3)? »
L'évéque de Limerick, devenu vieux, se serait volontiers déchargé sur lui des fonctions de légat. L'Ëglise d'Irlande subissait alors une tranformation qui allait at-
(I) •■ Ualacliias itUra trieimiuiii..., liberlate Ecclesim reslitula, puW barbarie et reformatis ubique moribus, s etc. Ibid., cap, in\ , a°'3l et 31. Sut cette date, 1I3G ou 1137, cf. Vacandard, nevue des Queft. But., Juillet 1892, \>. 30, note 1.
(!) Malaebix Yita, cap. xiv, n°32. Aichdall Merryo, Mouast. Hibem., p. 248. Cf. iliid., p. 2i3 el suir., note 10.
(3j MalacMa: Vila, cap, xiv, n' 33.
SAINT MALACIIIE O'MOBGAIB. 371
teindre jusqu'aux fondements l'organisalion hiérarchique sur laquelle elle reposait depuis saint Patrice. La suprématie du siège d'Armagh était ébranlée, amoindrie. Le midi tendait à se séparer du nord. Une main ferme pouvait seule maintenir l'unité, sans nuire au progrès de la réforme hiérarchique, dont la nécessité s'imposait. Les périls dé celte crise n'échappaient pas à la perspicacité de Malachie, et, pour les conjurer, il ne vit d'autre moyen que de faire intervenir l'autorité du souverain Pontife.
C'est pourquoi , d'accord avec le légat Gilbert et malgré la résistance de ses amis qu'effrayaient les dangers d'un long voyage, il entreprit en 1139 le pèlerinage de Rome (1). Ayant traversé le détroit , il s'arrêta quelque temps avec ses compagnons de route à York, où la réputation d'austérité des Cisterciens de RievauU parvint sans doute à son oreille et lui fit concevoir le projet de visiter Glairvaux. « Il m'a donc été donné , s'écrie Bernard , de voir cet homme; j'ai joui de sa vue et de sa parole; et, tout pécheur que je suis , j'ai trouvé grâce devant ses yeux. Nos frères et lui se sont édifiés mutuellement; il nous a donné place au fond de son cceur (2). » L'historien de Malachie est bref sur cette première entrevue. Mais il est visible que le saint évéque fut tenté de s'oublier dans les délices de Glair\'aux. Il s'arracba avec peine aux douceurs des entretiens de Bernard ; et la première faveur qu'il demanda avec instances et larmes au souverain Pontife , en arrivant à Rome, fut la permission de vivre et de mourir à Clairvaux (3).
[1) < Uequc ait naituiii aiinum quo niortuus est i|>3e, » dil saint IterDard, parlant de l'époque du voyage de Malachie. Malaehix Vita, cap. \y , n' 36.
(2] Malaek. Vita, cap. iv, n" 33-36; cap. tvi, n" 37.
(3) tbid., n' 38,
,;.;;,Gooslç
Pour accéder à un lel désir, il eftl fallu qu'Ianocent II méconnût les intentions de son légat et les besoins pressants de l'Ëglise irlandaise. Malachie ne pouvait Inî-m^me oublier combien sa présence était encore nécessaire en Irlande et quel était l'objet principal de sa mission. On devine qu'il dut présenter au souverain Pontife un rapport détaillé sur l'état politique et social de son pays. La réforme de la hiérarchie ecclésiastique , où les droits traditionnels du siège primatial d'Armagh se trouvaient particuliërementengagés, forma nécessairement le point central de sa relation. Depuis vingt ans l'Église d'Irlande avait deux métropoles distinctes. Le concile de Rathbreasail (1118) avait décidé que douze sièges épiscopaux seulement resteraient placés sous la juridiction de l'arcbevéque d'Armagh , pendant qu'un nombre égal de sièges méridionaux relèveraient du métropolitain de Cashel (1). Armagh conservait sa primauté d'honneur sur toute l'Eglise d'Irlande, et Dublin demeurait, comme parle passé, sufTragant de l'archevêque de Canterbury (2). En 1139, l'Irlande vivait encore sous le régime de ce décret, auquel les années n'apportèrent que de légères modifications (3). Malachie pria le souverain Pontife de l'approuver, en confirmant l'érection du siège métropolitain de Cashel. Il exprima, en outre, le désir que Rome mtt le comble à cette faveur, en conférant le pallium aux deux archevêques qui se partageaient éminemment la sollici-
(1] Laiiigan {ouv. cit., IV, 42-4i) non» parait avoir biea établi la (laie de ce concjle que certains hisloriens, entre aolrea Bellesbeim (ouv. cit., p. 331), confondent avec celui de Piadh-ÏCarc.Aengussa , lenu en IIII. Cf. Lanîgan, ibid., p. 3S, noie 80.
(2) Cf. Unjgan, t. IV, p. iï etsuiï.
(3) Nous verrons plus lard que les sièges épiscopaui se multiplièrent, en dépit des règlements. Malachie lui-même rétablit deux sièges dans le diocèse de Connor.
SAINT MALAcmn: o'horuair. 373
tude de l'Église d Irlande. Inoocent II. lavorablc à la première partie de la requéle, ût quelque difGculté d'agréer la seconde, v En ce qui regarde la collation du pallium, répondit-il, il serait désirable que la chose fût examinée avec plus de soin et traitée avec plus de maturité. Réunissez un concile national, et, si tout le clergé d'Irlande est d'accord pour solliciter cette faveur, je vous l'accorderai. » Bien que dilatoire , la réponse n'avait rien d'offensant pour Malacbie. Le souverain Pontife lui donna, au contraire, plusieurs marques de sa particulière bienveillance. Il lui confia la légation de l'Irlande, charge aussi onéreuse qu'honorable, ûlaquelle les épaules de i'évêque de Limerick se dérobaient; et, avant de congédier son illustre visiteur, il ùta sa mitre et la lui mit sur la tète; il lui offrit, en outre, l'élole et le manipule avec lesquels il avait coutume de célébrer la sainte messe (1). Ce fut son adieu.
Malachie avait séjourné un mois k Rome , occupant les loisirs que lui laissaient les affaires à la visite des lieux sanctiûés par les apôtres et par les martyrs. S'il repassa par Clairvaux, ce fui pour prendre conseil de saint Bernard et pour tracer, de concert avec lui, le plan de réforme qu'il se proposait d'appliquer h l'Irlande (2). Ses deux grands moyens d'action allaient être la propagation ardente de l'ordre monastique et la fréquente teaue des conciles provinciaux.
Il traversa rapidement l'Angleterre, et, après avoir accordé une courte visite au roi d'Ecosse, dont il guérit miraculeusement le nis, il prit de nouveau la mer et dé-
(1) Malachiœ Vila, cap. xvi, n" 38.
(2) • Menserii unoni fccit in Urbe, loca sancta prarabulans, : Nalacli. Vila, n°' 38 el 39.
Cougk
barqua à Bangor (1140) (1). C'était ce lieu qui devait t-tre le premier Ihéâlre de ses expériences de réforme. Déjà, nous l'avons vu, il en avait entrepris la restauration. Mais les bâtimenls, construits d'abord à la façon irlandaise, c'est-à-dire en bois (2), offraient sans doute peu de solidité. Halachie résolut d'y substituer des constructions en pierre, semblables à celles qu'il avait vues en France, et dont il avait pu admirer l'ordonnance et la beauté. Mais à peine avait-il inauguré cette architecture et jeté les fondements d'une chapelle , que les protestations éclatèrent autour de lui. « Excellent homme, à quoi songezvous d'introduire ces nouveautés dans notre pays? Nous sommes des Irlandais et non des Français. Quelle légèreté est la vôtre? Ofi trouverez-vous l'argent nécessaire pour achever une pareille œuvre? » Ces clameurs de quelques indigènes ignorants, assaisonnées d'injures grossières (3), avaient été méchamment provoquées par un ennemi du saint prélat. Malachie n'en prit aucun souci. « Il trouva, dit saint Bernard , dans la bourse de Dieu ce qui manquait à la sienne. Tout l'univers n'appartient-il pas à Dieu? Or, Dieu et lui mettaient leur bourse en commun. » De la sorte, la chapelle, hardiment commencée, put se terminer, en dépit des critiques et de la jalousie (4).
(1) Ma/aeh. VUa, cap. xvii, wiO-, cap. xtiii, D" 42. Les Aaaale^ d'innisfallen indiquent l'année 1140 comme ilal« de la rentrée de Halachie à Ëangor Voir, but son itinéraire. O'Hanlon, ouv. cit., p. 81.
(2) En 1064, il j itbU cependant déjà âSangor une église en piem^ MetYja Arcbdall, Moaaiticon Hibemieum, Dublin, 1873, p. 333. Cf. Àiinali ofForir Masterx, O'Uonovan, H, HSe-Saa et O'Hanlon, ovv. cit. p. U7. Sur l'architecture monastique irlandaise, cr. Dellesheim, ov,v. cit. p. 6*8-658.
(3) a Siiniam appellaas. » Malachix VUa, cap. xiviii, n" 62. A Armagh, on avait déjà appelé Matachie » hypocritam et invasorem aliénée bœreditaUs, sedetcalTltieiillius improperans. »/6ùf., cap, xiu, d° 29.
(4) Malach. Vita, cap. iiTiii, n°» 61-63.
..Cooglc
SAINT MALACHIE O'MORGAIR. 'SIÔ
Mais ce n'étail là que le côté extérieur et purement matériel de son entreprise. Sa suprême ambition était de l'aire revivre dans Bangor et dans toute l'Irlande la ferveur des anciens jours. A Bangor, à Sabhal et en quelques autres monastères, il eut la consolation d'atteindre le but qu'il poursuivait (1). Hais croire que ses efTorts isolés suffiraient à remettre en vigueur dans tout .le pays la discipline abandonnée efit été téméraire. Aussi avait-il, par une heureuse inspiration, fait appel aux Cisterciens. Avant de quitter Clairvaux , il avait dit à Bernard en soupirant : a Puisque le séjour de votre maison m'est refusé, je vous laisse du moins quatre de mes compagnons , afln que vous leur donniez des leçons de sagesse, qu'ils pourront ensuite nous transmettre. Ce sera une semence que nous jetterons sur le sol de l'Irlande. Mes compatriotes, qui ne savent plus ce que c'est qu'un moine, le rapprendront en les voyant (2). a Quelques mois plus tard, il dirigea encore sur Clairvaux plusieurs novices irlandais (3 . Bernard forma ces nouveaux disciples à la règle bénédictine, et, après une ou deux années d'épreuve, il les renvoya en Irlande, où ils fondèrent, avec l'aide d'autres religieux français, au diocèse d'Armagh, un premier monastère cistercien, qui prit le nom suave de Mellifont (4).
(I] « After liaviag founded charches and monast«ries (for bj him werc repaired in Ireland eier; church nhich bad been con^ned lo deçà; and nefflectaadlhey hadbeen neglected from lime remote), » etc. imals ofthe Four Maslers , O'DoDOtan, II, 108i-I085. Sur le moaastëre de Sabhal -PhadraÎK (aujourd'bul Saul) dans le comté de Donn , cf. Bernard, Halachix Vila, cap. xiviii, n" 63; O'Hanlon, ouv, cit., p. m. Sut les éKtises reconstruiles par Malachie, cf. O'Hanlon, ibid., p. 1S5.
12) ilatachix Vita, cap. ivi, n- 39.
(3) Ibid. Cf. Bernard, ep. 341.
(i) Malttchix VUa, cap. \vi, n" 39. Avec Janauschek {Orig. CisL,
Sous la conduite de l'abbé Christian O'Conarchy, le futar évêque de Lismore, la nouvelle ruche fut prospère et féconde. En moins de dix années, cinq essaims en sortirent pour aller s'abattre dans les diocèses de Meath, d'EIQn, de Limerick et de Leighlin. Dès 1152, Bernard nommait avec orgueil dans sa pensée les cinq pelites-ûlles que Mellifonl avait données à Clairvaux, Beatitudo (Bective), Bueilium [Boyïe ), Nagium (Nenay), Vallis-SalutU (Baltinglas) et Benediclio-Dei (Shrule) (I). Avant de mourir, il put apprendre de la bouche même de saint Halachie tout le bien que son Ordre accomplissait en Irlande.
Un historien a ngio- normand de la fin du douzième siècle confirme ce témoignage. 11 rend hommage à la piété, à la chasteté, aux vertus personnelles du clergé que la réforme avait touché. Le seul reproche qu'il lui adresse, c'est de se confiner trop étroitement, sous l'œil de l'évêque ou de l'abbé, dans la solitude et les exercices du cloître, et de négliger l'instruction du peuple, voué à tous les vices qu'engendre l'ignorance (2). Il faut reconnaître en elTel que l'œuvre de Malachie, de ce côté, fut incomplète. Les Cisterciens qu'il avait appelés à son aide étaient euxmêmes incapables de l'achever. Du moins répandirent-ils
I, 70) nous plaçons en 1142 l'élablissement des Cisterciens à Hellifont. Cette date se trouve confirmée par cisrlaines chroniques (Uuher, Veter'um epUtolarum Hibettùcarum Sylloçe, p. 149'150).
(1) Malaeliix Vila, cap. xti, a- 39; Jaoauschek, ouv. cit., p. 9Î. 113, 111, 123. Shrute fut roDdée su plus tard ea 1151, peut -être en llào. Au mometil où l'abbé de Clairvaui écrivait la Vie de sainl Halachie, Nenay avait déji donné une p«lile-lille à MelliFont, l'abbaye d'inislounagh (Surium) dans iecomié deTipi>erar7(tfa'iic/i. Fifo, cap.
(3 e Hujus terres prtelati inler ecclesiarum aepla, de aaliqna consuetadine, se continentes, contemplalioni wluni fere seniper indulgent,-» etc. Girald. Cambr., Topog. Hibern., dist. m, cap. 23, ap Camden, p. lie. Reproche eiagéré, mais non sans fondement.
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SAINT MALACniE O'MOBGAIR. 317
autour d'eux l'instruction religieuse el le goût de l'agriculture, A cet égard, nul n'a rendu plus de services à l'Irlande. Et si l'abbé de Clairvaux avait pu lire dans l'avenir, ce lui eût été une consolation de penser qu'il avait contribué pour sa part à rendre laborieux et fort un peuple qui devait plus tard tant souffrir pour sa foi .
Lorsque Malachie reparut à Clairvaux en 1148 , il allait renouer avec Eugène ili les négociations entamées neuf ans auparavant avec Innocent II. La vieille question du pallium était en cause. On peut s'étonner que le légat, qui était autorisé dès 1139 ii la poser en concile, l'eût laissée dormir si longtemps. L'abbé de Clairvaux signale ce retard sans en marquer le motif. Enfin, en 1148, les évêques consultés au concile d'inispatrick furent d'avis d'envoyer une ambassade au souverain Pontife pour lui rappeler les promesses de son prédécesseur. L'ambassadeur ne pouvait guère être en pareil cas que le légat luimême. Halachie, malgré le mauvais état de sa santé, partit sans retard pour la France (1).
Ce n'était pas sans inquiétude que ses collègues dans l'épiscopat consentirent à lui laisser entreprendre un pareil voyage. Peut-être se rassurèrent-ils à la pensée que le pape, qui présidait vers ce temps le concile de Reims, n'aurait pas encore repassé les monts. La route eût été de la sorte abrégée de moitié. Mais quand Malachie arriva en France, Eugène 111 était déjà dans le voisinage de Kse (2). Plusieurs obstacles imprévus avaient retardé la
(1) Malachia Vila, n'" 67-68; Awiah of Ihe Four Maslers,0'Dono'sn, ir, I08:-I085.
(2) Jaffé, Regesia, II, S9-60.
marche du pèlerin irlandais. Après une orageuse traversée il s'était vu arrêté en Angleterre, par ordre du roi I^tienne, qui, sur de vains soupçons, lui interdit de continuer sa route et de prendre la mer. Cette inique et malencontreuse défense ne fut levée qu'après le départ d'Eugène 111 pour l'Italie (1),
Ce fut seulement le 13 ou 14 octobre que Malachie, déjà las de sa course, frappa à la porte de Clairvaux. Son aiTivée inopinée répandit la joie dans toute la maison. « De quel iSclat de lumière ce soleil étincelant illumina notre Claire Vallée, écrit saint Bernard; avec quelle célérité et quels élans, malgré la débilité de mes membres tremblants, je courus à sa rencontre! Avec quel bonheur je me précipitai dans ses bras! » Quatre ou cinq jours furent consacrés à ces épanchements d'une surnaturelle amitié, auxquels la communauté tout entière fut admise à prendre part. Mais cette allégresse se vit bientét changée en désolation. Malachie, à peu prés remis de ses fatigues et entouré de ses compagnons, qui , un moment dispersés en Angleterre, avaient fmi par le rejoindre à Clairvaux, se préparait à partir pour l'Italie â la poursuite d'Eugène III, lorsque le 18 octobre, jour de saint Luc, après avoir célébré la sainte messe, il fut pris de lièvre et contraint de se mettre au ht. « Nous tombâmes tous malades avec lui, » raconte saint Bernard (3). Les soins les plus touchants lui furent prodigués. Moines et novices se disputaient l'honneur de préparer les potions et de servir les remèdes prescrits par les médecins. Malachie, objet de tant de sollicitude, s'en plaignit doucement, avec l'air d'un homme résigné qui a le pressentiment do sa morl
SAIM MAIACIIIE o'mORGAIR, 379
prochaine. « Tout cela est inutile, tlisalt-il. Mais, pour l'amour de vous, je Teraice que vous voudrez. » Et comme OD essayait d'écarter de son esprit ces pensées funèbres, il répondit sans trouble : « Cette année même, Malacliie sera dépouillé de son corps; » et il ajouta : « Le jour est proche. » En ce moment, sans doute, le souvenir d'une conversation mystérieuse qu'il avait eue avec quelquesuns de ses frères en Irlande lui revenait à Tesprit. On lui demandait un jour en quel endroit il voudrait mourir. » A l'endroit môme où repose notre apûtre saint Patrice, » avait-tl répondu ; « mais si je dois mourir en pays étranger, Clairvaux est le lieu que je préfère. » « Et quel jour? » ajouta-t-on. « Le jour de la Commémoration de tous les défunts, » répondit-il (1), Or, le jour des Trépassés était proche.
Par une coïncidence étrange , l'abbé de ClairvauK avait fixé à cette date une cérémonie qui devait être spécialement consacrée aux défunts du monastère. Dès la lin d'octobre, probablement le 30, il lit transporter, en vue de la fête du 2 novembre, de l'enclos de la première abbaye dans le cimetière attenant à la nouvelle église, les ossements vénérés de ses premiers compagnons, tous morts en odeur de saintet<^. Malachi et émoigna une grande joie d'entendre les chants sacrés qui accompagnaient cette translation. Ce fut pour lui comme un prélude des concerts angéliques auxquels il allait bientôt mêler sa voix. Il demanda l'extrême-onclion et le saint viatique; et, quoiqu'il fût extrêmement alfaibli, il eut encore la force de se lever et de descendre de sa cellule , qui était située à l'étage supérieur, jusqu'à la chapelle, oii il reçut les divins sacrements. Il regagna ensuite péniblement son
(I) Malach. Vila. cap. wx. a- 67.
lit, qu'il ne devait plus quitter. Le jour de la Toussaiat, à ta tombée de la nuit, la ûèvre qui le minait devint plus forte. Une sueur Troide ruisselant sur tout son corps convainquit les plus incrédules que la mort, invisiblemeut présente , ne lâcherait pas sa proie. Bernard , mandé eu toute hâte, interrogeait du regard la pens<Je du malade. Celui-ci, comme pour répondre à sa question , murmura ; 'c J'ai désiré grandement de manger cette Pàque avec vous; Dieu merci, mon désir ne sera pas Trustré, » Toute l'assistance toinba à genoux, et Bernard demanda au moribond une suprême bénédiction. « 0 mon Dieu, reprit Malachie, gardez-les en votre nom, non seulement ceux-ci, mais encore tous ceux que ma parole et mon ministère ont attachés à votre service. » Puis, élevant sa main sur la léte du saint abbé et sur celles des religieux qui entouraient sa couche, il les bénit, et, comme ranimé par cet effort de charité fraternelle, il leur enjoignit d'aller prendre leur repos, « persuadé que ^on heure n'était pas encore venue ".
Vers minuit, Bernard fut averti que « l'aurore ou plutôt If grand jour, comme il parle, se levait au sein même des ténèbres. » 11 accourut auprès de son ami, et, à sa suite, toute la communauté. Le malade sommeillait doucement; son souffle s'entendait à peine. On commença les prières des agonisants. Mais bientôt on dut interrompre la récitation « des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels : » on s'aperçut que Malachie ne respirait plus ; son regard était fixe et ses traits immobiles ; dans un soupir imperceptible son âme était partie (t).
Au même instant, les larmes qui coulaient des yeux de tous les assistants s'arrêtèrent comme par enchantement,
{\)Malaclna: l"i(a,cap. ï\xi, q" 71-74. Cf. Prier, ad Congan., n*3.
^-"■Cooglc
SAINT MALACHIE o'hOBGAIR. 381
et le deuil se changea en joie. Tous furent subitement pénétrés de cette pensée que le mortel qui venait d'expirer sous leurs yeux était un saint. Dans cette conviction, les plaintes et les gémissements eussent été hors de saison (1). On honore moins les saints en les pleurant qu'en les invoquant. Ce sentiment se fit jour d'une façon étonnante dans un acte solennel de l'abbo de Clairvaux. Lorsque, quelques heures après la mort de son ami, il offrit à son intention le sacrifice de la messe, il récita la collecte des confesseurs pontifes au lieu de celle des défunts, obéissant ainsi à une inspiration qu'il n'hésite pas ù croire divine (S).
Le corps du saint prélat, après avoir été lavé, fut déposé dans une chapelle. L'abbé de Clairvaux profita de cette cérémonie pour lui enlever sa tunique, qu'il porta toute sa vie comme une relique sacrée (3) : pieux larcin qui rappelle celui de saint Athanase dérobant le manteau de saint Antoine. Avant la fin du jour, les funérailles étaient accomplies. Ualachie fut inhumé dans le transept nord de la nouvelle basilique (4). C'était \k que ses dépouilles mortelles devaient reposer jusqu'au jour assez proche où les honneurs des autels lui seraient décernés par l'Église (5) , et au jour plus lointain où ses restes seraient dispersés , pour ne plus se réunir. Sa tête forme
(I) Malackix, Vila, cap. ixii, n" 74, Cf. Bern., ep. 371, d° 1, (î) Beni. Vita, lib. IV, «p. iv, n" 31.
(3) Bem. Vila, lib. V, cap. m, n» 23.
(4) Malacliix Vila, cap. xiii, n° 75 ; flern. Vita, lib. V, cap. m, n« 21. {h) Halachie fut canonisé par le pape Clémenl III, le G juillet U'JO
(Jaffé, Regetia, n° I6SU; Migne, t. CCiV, p. 1466). On lui érigea alors, entre le rond-point du chœur cl les chapelles rajoaaantes de l'abside, un monument chargé d'une longue épîlaplie (Henrlquez, Fascieulus Sanctorum Ord. Cisl., lib. Il, dJst, xli, cap. u, ap. Migne, L CLXXSV,p. 15SI-15â2; Guignard, Leltre, p. 1766; Lalore, Reliques
38i VIE DE SAINT BERNARD.
aujourd'hui lune des plus précieuses reliques du trésor de la cathédrale de Troyes (I).
L'abbé de Clairvaux, malgré les embarras de ces jours de deuil , s'était empressé d'annoncer au clei^é d'Irlande, et en particulier aux abbayes cisterciennes , par une sorte d'encyclique, la mort soudaine du légat. Sa lettre respire moins la douleur que la consolation et la foi. « Pleurer Malachie défunt, disait-il, est sans doute chose pieuse; mais il est plus pieux encore de se réjouir avec lui de ce qu'il est vivant. Ne vit-il pas de la vie bienheureuse? Aui yeux des insensés il a paru mourir, mais il est dans la paix (2) . » Cette pensée plaisait à saint Bernard ; on en retrouve l'expression fidèle dans les deux oraisons funèbres qu'il prononça les années suivantes, au jour anniversaire de la mort do son saint ami (3). Ces discours sont de vrais panégyriques, où éclate toute l'ardeur de l'amitié chrétienne. Il n'est pas d'homme au monde que l'abbé de Clairvaux ait loué avec plus de sincérité et de chaleur d'àme que le légat de l'Irlande. "Vivant, il avait fait quelquefois
des trois tombeaux sainls de Clairvaux, Troyos, 187", p, 11-14). En tJ9i, le chapitre Réaêral de l'ordre de Gilcaus porlace Statut : ' F«stum II. HaUcbiw (lat iv.nonas noverobrU, el agatur de eo sicut de B. Gresorio. ' Uartènc, Thésaurus Ttovus AHeeilot., IV. col. 1172, n" 21. Voir, dans Lalore (oud. cit., pièces juslillcalives, p. xxtiii-xui;, l'oflice de saiiit Alalachie, d'après les bréTÎaires manuscrits de Clairvaux , qui sont à la LibliothËque de Troyes. L'hymne sur saint Malachie que Marlèiie a publiée dans md Amplissima eoUeelio, 1. 1, d'aprà un manuscrit d'Alteaberg (</« veteri Monte), ne saurait être attribuée H saint Bernard. L'abbé de Clairvaux n'avait aucune raison de Ter«liei', malgré la ri^gle cistercienne, un éloge de son ami.
(1) Le chef de saint Malachie est conservé actuellement, ainsi que celui de saint Bernard, i la cathédrale de Troyes, dans une admirable châsse de la lin du douzième siËcie, qui provient de Nesle-la-Rep«9lc [Lalore, ic Trésor île Ctairoaux, p. 36, M, ïl9el Appendice ivii.
(2) Bern., ep. 374.
(3J In Iraniilu Molachi.V, Scrmo I, n" 5; II, n° 5.
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SAINT NALACniE O'hOBGAIR. 383
rougir sa modestie; mort, il traça de lui un portrait qui fait pâlir tous ses contemporains. Avec quelle complaisance il montre en lui un double idéal réalisé, celui de la vie active et celui de la vie contemplative, l'idéal du naoine et l'idéal de l'évèque !
Tout , dans l'extérieur de Malachie , révélait l'exquise délicatesse et la surnaturelle beauté de son âme. Seul, il n'était jamais oisif, il priait; en public, s'il interrompait son oraison , c'était pour la continuer par la gravité et l'onction de son entretien. Son abord était sympathique, humble et réservé. Il recueillait habituellement son regard et ne permettait pas à ses yeux dévots , oculos derofo.ï, d'errer à l'aventure autour de lui. Il riait rarement, toujours par charité et sans éclats; c'était plulilt un sourire discret qui ajoutait encore de la grâce à son visage, sourire si modeste d'ailleurs qu'on n'eût pu y voir une marque de légèreté, et assez vif cependant pour écarter du front l'ombre même de la tristesse. Toute la physionomie du prélat respirait la bonté. Sa haute taille lui donnait un air de majesté et de force. 11 semble que, par tempérament, il ait été enclin à la colère; mais, grâce à une surveillance de tous les instants qu'il exerçait sur lui-même, il était parvenu à dompter sa violence naturelle. Il possédait sur ses sentiments un empire absolu. La colère ne lui échappait pas; elle ne partait que sur un signe de sa volonté, moins comme l'effet d'une passion aveugle que comme l'éclair d'une juste et salutaire indignation. Tous les mouvements de son àme étaient réglés de la sorte; bref, chez lui la volonté était mattresse, une volonté éclairée par la raison et gouvernée par l'esprit do foi. Tel était le modèle que l'abbé de Clairvaux proposait à ses moines (1).
(I) In transilu ilatacliix. Scrmo II, d" 3 et 4*, cf. I, n'' 3; Mala-
,i..;.,Coog[c
Malachie oiTrait un type épiscopal non moins accompli. Bernard se plaint que son siècle soit dépourvu d'iiommes; jamais, à t'enlenijre, pareille pénurie ne s'est fait sentir dans TÊglise, C'est le signe assuré du prochain avènement de l'Antéchrist. Dans une telle désolation, n'est-ce pas une impérieuse nécessité de conserver le souvenir des vertus essentiellement apostoliques dont la vie de l'archevêque d'Irlande présente un si rare et si parfait assemblage (1)7 Ce qui caractérise éminemment le pieux prélat, au sein de l'insouciance et de la mollesse générales , c'est un zèle que les épreuves ne font qu'alimenter et un désintéressement que rien n'altère.
Tout en lui décèle l'apôtre qui s'oublie lui-même pour se dévouer aux intérêts des âmes. Dans ses missions, il marche h pied; c'est la manière apostolique. Combien rares sont les évèques qui en font autant ! Voyez comment il a partagé avec ses collègues dans l'épiscopat l'héritage commun qui leur fut légué. « Ceux-ci dominent sur le clergé, lui s'est fait te serviteur de tous. Ceux-ci mangent sans évangèliser ou évangélisent pour manger; Malachie, à l'exemple de Paul, mange pour évangéliser. Ils estiment que la piété consiste dans le faste et le gain; Malachie ne revendique pour sa part d'héritage que les charges et les œuvres. Ils se croient heureux quand ils ont reculé les limités de leurs domaines; Malachie met sa gloire à étendre la charité. Ils amassent dans leurs gre-
chix Vila, cap. xa, n" 43. On troure dans un manuscrit du domine ai^cJe on portrail en miniature de saint Malachie : Dibliolhèque de bourgogne A Bruxelles, vol. XXIII, catalogue de Dindon, n°9648, p. 500, lettre initiale D. Cr. Proceedings ofthe Roijallrish Academy, 111, n' 87.
(1| A Rarltas sanctilatis... astas inopa virorum... optimus hodie est qui Qon est nimis malus, a etc. Maiuekix Vila, prtef., n"* 1-ï, CT. ta, Canlic, Serm. LXXVJI, n" 1,
SMNT MALXCllIE O'HORGAIR. 383
niers et entassent dans leurs caves des alimenls qui chargeront leurs tables; Malachie va recueillant dans les déserts et les solitudes les âmes qui peupleront les cîeux. Ceux-ci, après avoir reçu décimes, prémices, oblations, et, par octroi de César, tonlieu, tributs et aulres revenus àrin&ni,sont encore inquiets de savoir s'ils auront de quoi manger et boire ; Malachie , qui n"a rien de tout cela , enrichit encore les autres de l'abondance de sa foi. Leur cupidité, leur sollicitude n'a pas de bornes; Malachie, qui ne désire rien, ne songe même pas au lendemain. Ils exigent des pau\-res ce qu'ils donnent aux riches ; lui , sol- Mie des riches ce qui est nécessaire pour sustenter les pauvres. Ils vident les bourses de leurs subordonnés; lui, pour les péchés de ses ouailles, comble les autels de vœux et d'hosties pacifiques. Ils élèvent dos palais et dressent vers le ciel des tours et des murailles; Malachie, qui n'a pas où reposer sa tète, fait, pendantce temps, son œuvre d'évangélisation. Ils marchent à cheval, suivis d'une tourbe de parasites; Malachie, escorté de frères pieux, marche à pied, portant le pain des anges qui doit rassasier les flmes alfamées. Ils ne connaissent même pas ta plèbe; celui-ci l'instruit. Ils honorent les puissants et les tyrans; Malachie les punit, 0 homme vraiment apostolique (1)! »
L'éloge du saint évëque n'est pas, on le voit, purement rétrospectif. Si Bernard s'est complu à le composer, c'est pour en accabler l'épiscopat de son temps. La leçon est vive, et même légèrement excessive. Si Malachie s'est vraiment placé hors de pair par ses vertus, il y a néanmoins, entre lui et ceux dont l'abbé de Clairvaux flétrit si justement l'âpre égoïsme, bien des degrés divers, où
{>) Malaeh. Vita, cap, m, n' 44.
386 VIE m SAmr Bernard.
peuvent se ranffcr, par ordre de dignité , les membres de l'épiscopat du douzième siècle, lis ne sont pas si rares qu'on pourrait le croire d'après cette satire, les évèqoea qui , sans pratiquer le zèle à un degré héroïque , remplissaient alors leurs devoirs avec conscience et scrupule. Mais la sainteté extra ordinaire du légat de l'Irlande contrastait singulièrement avec le relâchement du grand nombre. De là, pour l'abbé de Clairvaux , la tentation irrésistible de mettre en comparaison ces deux extrémités des choses humaines. Le contraste est, certes, saisissant. Mais le seul terme qu'on doive en retenir absolument est ta partie de l'éloge; c'est le seul qui soit strictement juste et que l'bistoire puisse enregistrer sans réserve.
Sur le désir de Congan, l'abbé d'inislounagh , et des communautés cisterciennes de l'Irlande , Bernard dut trader un portrait beaucoup plus complet du légat dérunl {l. Co qu'on lui demandait, ce n'était pas une œuvre d'imagination et de sentiment, mais une véritable histoire. Phénomène assez rare dans les annales de l'Église, on allait voir un saint raconter la vie d'un autfe saint. L'entreprise n'olTrait pas de difficultés graves. Confident de Malachie, Bernard était déjà initié aux secrets de son apostolat; d'autre part, l'abbé d'inislounagh se chargeait de lui fournir un large supplément d'informations (2). En quelques mois, en quelques années au plus (3), tous les matériaux furent prêts , et l'historien se mit à l'œuvre.
(1) Malac/i. VHa, c«p. iix, n° 44. Sur ce Congan, et. VacandarJ, ftecue des Qaest. hisL, Ju llet 1892, p. iS, noie I.
(ï) 0 Sane narratJonU vcrila» Becara apud me est, intiroata a voU», hauil alia procol dubio prole^itantibuB, quam qus ceriUsime comperU simt Toliis. ■■ Matacb. Vita, prœf., q" 2.
(3) L'ouvrage fat évidcmmenl composé avant le concile de KelU, c'est-à-dire, comme nous le verrons, avant Pâques 11S2; aalrement l'abbé Je Claîrvaui n'cùl pas manqué d'indiquer en quelque endroit
.--■Coogic
SAIXT MALACUIE OMOBGAIR. 38"
La vie de saint Malachie est, avec le traité du Coiisideralione, l'un des écrits les plus achevés de l'abbé de Glairvaux. Son style y atteint un degré de pureté, de clarté, d'élégance et d'originalité, que nul écrivain de son siècle, pas même Jean de Salisbury, n'a surpassé. Mais ce qui fait le principal mérite de l'ouvrage, c'est l'abondance et la sûreté des renseignements qu'il nous procure sur la personne de Ualachie et sur l'état de l'Irlande an douzième siècle.
Avant de fermer le livre, nous lui emprunterons encore quelques traits particulièrement instructifs. On ne concevrait guère que l'abbé de Glairvaux, si attentif à observer les phénomènes surnaturels, eût laissé dans l'ombre le côté merveilleux de la vie de son héros. Non pas qu'il accueille de parti pris les légendes : il prend soin de nous avertir que son œuvre est « un récit « purement historique (I). C'est à ce titre uniquement que les prophéties et les miracles y figurent, <i côté des autres faits dont l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute. Le nombre des miracles do Malachie est fort considérable. Ces miracles tiennent plus de la bonté que de la puissance; comme le Sauveur, le thaumaturge les fait presque tous sur les hommes mêmes et pour guérir leurs inQrmités. Plusieurs cependant paraissent « bizarres (2), » et parfois on est tenté d'adresser au narrateur le reproche
de son livre (par exemple, chapitre xix, n" G7) que l'afTaire du pallium, pour laquelle son héros atait taal [ravaillé, venait d'être heureusement réglée dans ce concile. Le chapitre xvi cl le chapitre x\iv, sinou tout l'ouvrage, furent écrits après la foodalioa des monastères deShmIe et d'inisiounagh , c'est-â-dire vraisemblablement après 1150. Cf. Janauschek, Origin. Cisterc, p. 123.
(1) « Libeas obedio, prsesertim quod non eloquium eiigilis, sed narrationem. u Malach. Vita, pr«r., d° 2.
(2) Le mot est de Monlalembert, Note manuscrite.
,;.;;,Gooslç
de cnidulilé (4). Mais ces exceptions n'autorisent nullement la critique à rejeter en bloc, comme on l'a fait, la seconde partie de l'ouvrage à partir du chapitre seizième (2). Si quelques faits ont été mal interprétés, altérés, embellis par l'imagination populaire, il est téméraire d'appliquer à tous la qualiQcation de mythe ou de légende. C'est à tort, du reste, que le rationalisme croit échapper par là à la nécessité d'admettre le surnaturel que proclame la foi de l'historien de Malacbie. Le merveilleux éclate d'un bout de son récit h. l'autre. L'auteur signe lui-même un miracle en qualité de témoin. A peine Malachie avait-il rendu le dernier soupir, que Bernard, confiant en Dieu , fait approcher de la couche funèbre un jeune homme dont le bras était paralysé et l'aide à poser sa main aride sur la main du défunt. Au même instant, le membre perclus redevint souple et agile (vl). L'instantanéité de la guérison, que t'abbé de Çlairvaux atteste, suppose une intervention de la Providence. C'en était assez et plus qu'il n'en fallait pour que le témoin crût à la puissance surnaturelle de son saint ami, et c'est ce qui explique qu'il ait accepté, sans un contrôle peut-être suffisant, certains faits miraculeux, mal vériUés ou difficilement vérifiables, dont l'abbé Congan et ses frères se por-
(1) Va exemple ; n Venit mutier gravida et vere gravis. Indical se contra onines natura) leges reltnere parluio jain quiadecim meiuibtii et diebus viginli. Compassus Malachjas super noTO «t inaiidUo ÎDCommodo, orat el mulier parït. n Malachix Vila, cap. xii, n" i'. Voe grossesse de quinze mois et vingt jours ne peut être qu'une illusion de femme. Geoffroy (Bern. Yila, lib. IV, cap. iv, d° i2] raconte un miracle analogue de-saint Bernard. On lit encore {Malacb. Vile cap, xvii, n° 41] le récit d'un pliénomËne non moins étrange.
(2) Uorison, T/ie life and Urnes of saint Bernard, Londou, iSSi, p. 413-414, notes.
(3) Maiach. Vila, cap. \x\i, n° 75.
laienl les garants (i) au nom de la population irlandaise émerveillée.
Les prophéties de Halacbie se rangent dans le même ordre de phénomènes. Elles ont d'ordinaire pour objet les événements qui intéressent spécialement ses interlocuteurs, et elles sont à courte échéance. Comme il n'en est aucune qui regarde l'histoire générale, nous n'avons pas à les relater. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit ailleurs de la fameuse prophétie qui regarde la succession des Papes. Elle est sûrement apocryphe (^).
Bernard ne se borne pas à raconter la vie intime de Malachie; il nous montre son héros dans te champ même où se meut son activité. La Vila Malackix est le meilleur ouvrage que nous puissions consulter sur l'Irlande du douzième siècle. Cette Irlande, nous l'avons vu, est loin d'être la verte Erin, prospère, poétique, riche en vertus domestiques et sociales, que les bardes ont chantée. C'est une terre inculte, un peuple abâtardi, une chrétienté en péril, une nation en décadence. Au sommet de l'édiQce social, on aperçoit la discorde qui agite son brandon et qui, semant la division entre les chefs civils et religieux, hâte encore l'œuvre de décomposition de la patrie. Ce tableau est fort sombre. On a justement reproché au peintre de l'avoir poussé au noir (3). Comme tous les écri< vains qui ressentent pour le vice des haines vigoureuses, l'abbé de Clairvaux a une tendance à grossir et à généra- User le mal qu'il a sous les yeux. En restreignant uniquement à la province de l'Ulster la peinture qu'il nous a faite de l'Irlande, on serait sans doute fort près de la vé-
(1) • Haud alla procul dubio prolesta ntibu s qaam quas corlissime Mmperla suot vobis. ■ Malach. Vila, prtet, n° 'i.
(2) Repue des Qiieal. Aisi., juillet 1892, p. 50-53. (Il) Bellesbeiro, oav. cit., p. 329 et 360.
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rite; mais il y a quelque exag(;ration à présenter tout le royaume sous le même aspect. Les autres provinces, en particulier le Munster, sans être exemptes de nombreui désordres, échappent cependant aux reproches de barbarie que l'abbé de Clairva.u!c applique d'une façon générale à la patrie de son héros (1).
Mais, sur ce fond sombre, avec quelle vigueur se détache la grande figure de l'apàtre, qui essaie d'arracher son pays à la mort! Sur un geste de Malachie, l'Irlande tressaille et fait un effort pour reprendre le cours de ses chrétiennes destinées. Partout où il passe, l'ordre succède à l'anarchie, le foyer catholique renait, l'agriculture refleurit, l'activité intellectuelle s'exerce. La vie religieuse, retranchée dans les monastères, est l'âme de tout ce progrès. Voilà, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un véritable changement à vue. Malheureusement, ce nouvel aspect de l'Irlande ne représente pas davantage la vérité absolue. L'action de Halachie n'a été ni aussi universelle ni aussi profonde que l'abbé de Clairvaux parait le croire. Les forces et les jours ont manqué à l'illustre réformateur avant que la lâche qu'il s'était assignée fût accomplie, et ses continuateurs, au premier rang desquels figure saint Laurent de Dublin, Lorcan O'Toole, n'ont même pas achevé ce qu'il avait si heureusement commencé. Lui mort, son œuvre périclite; Giraud le Cambrien n'en aperçoit presque plus les bienfaits (2). Mais,
(1) n Barbare » est une épilhète qui reirient fréquemment sous I* plume de l'abbé de CUirvaui pour désigner l'Irlande. Malaeh. filacsp. I, n° 1; cap. Il, n° S; cap. m, n° 6; cap. vm. n° 16, n° 17; cap. i, n° 19, etc. Cf. In transilu Malachùe, Serm. H, n" 1.
(2) tl est Yrai que Giraud le Cambrien eiagére les Ticea de» Irlandais. Sur aa partialité, voir Giraldi Canbreitsii Topographia Hiberiiix et Bxpvgnatio Hiberaix, édit. Dimock, Londoa, 1867, t. V,
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SAINT HALAC11IE 0 UORGAIR,
si incomplète fût-elle, elle n'en montre paf peut le génie uni à la sainteté, pour rele^ qui penche à sa ruine {!).
préf,, p. LU et suW., ap. Rerum Britann. medti œi Bellesbeim, o«d. cit., p. 407-til.
[I) Sur ks «errices rendus à l*lrlande calholique pi Vacandard, Revne des Qaest. /'is(., juillet I89ï, sur