‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 101 sur 118 · CHAPITRE XXXIV ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV ET DERNIER

Portrait de saint Bernard; sa canonisation.

Bernard enseveli, les hôtes de Glairvaux se dispersèrent, emportant pieusement dans leur cœur le souvenir ému de ses funérailles. Geoffroy d' Aux erre, plus autorisé que personne pour transmettre à la postérité l'image authentique de son maître disparu, entreprit aussitôt d'ébaucher un portrait du saint abbé.

Au physique, on se rappelle ce qu'était Bernard à' vingt ans. L'âge ne changea pas gravement ses traits :1a vieillesse sillonna seulement de rides son visage amaigri ; sa chevelure, jadis blonde, devint presque toute blanche ; sa barbe rousse prit également une nuance argentée. Une légère rougeur colorait parfois ses joues, qui « avaient le poli de l'ivoire et la blancheur du lait. » La grâce régnait toujours sur son front, une grâce qui venait de l'esprit et non de la chair, nous dit son biographe. Ses yeux, où brillaient une pureté d'ange et une simplicité de colombe, répandaient sur toute sa figure un doux éclat (1).

(1) Bern. Vita, lib. III, cap. i, n" 1. Un trait est emprunté à l'oraison funèbre de Bernard par Odon de Morimond : « Cujus, cum appropinquaret ad eiitum, imo ad introitum, erat cernere faciem

530 y m de saint bernard.

Ce qui distinguait l'abbé de Clairvaux, nous dit encore Geoffroy, c'était « la sérénité dans le visage, la modestie dans l'attitude, la circonspection dans les paroles, la timidité dans l'action. » Et, entrant plus avant dans la vie intérieure de son héros, l'auteur poursuit : « Bernard était assidu dans la méditation, dévot dans l'oraison : comme il aimait à le dire, il se fiait en tout beaucoup plus à l'oraison qu'à sa propre industrie. Sa foi était magnanime, son espérance invincible, sa charité inépuisable, son humilité profonde, sa piété admirable. Prévoyant dans les conseils, habile à négocier une affaire, il n'était jamais moins oisif qu'à ses heures de loisir. Il aimait les injures et redoutait les louanges. De mœurs douces, d'une sainteté éminente, favorisé du don des miracles, il était riche en sagesse, en vertu et en grâce devant Dieu et devant les hommes (1). »

Ces lignes, qui ouvrent le troisième livre de la Vita, nous donnent une vision de l'abbé de Clairvaux vive et rapide, mais un peu indécise, ou plutôt incomplète, bien • que très vraie. D'autres rayons de sa figure sont épars dans le reste de l'ouvrage. En les réunissant, il serait aisé, sinon de reconstituer dans toute sa beauté la physionomie du saint, au moins de dégager les principaux traits qui le caractérisent : la bonté de l'homme, le zèle de l'apôtre, .l'austérité du moine, l'humilité du thaumaturge.

« Quand Dieu créa le cœur de l'homme, dit Bossuet, il y mit premièrement la bonté. » Comme toutes les na-

quasi lineee nalin ruboris lacteum tenuatim vermiculanlis ebur. » Hufler, Bernard von Clairvaux, I, 22. Suger (inter Bernardinas, ep. 471) et Hugues Métel (inter Bernardin., ep. 480, date incertaine) parlent tous deux de la « face angélique » de l'abbé de Clairvaux. (1) Bern. Vita, llb. III, cap. n, nM.

tures augustes, Bernard fit valoir excellemment ce don : la bonté chez lui domine tous les autres sentiments. Cet homme, si dur à lui-même, ne peut contempler une douleur, une faiblesse, une infirmité, physique ou morale, sans être saisi d'une immense compassion. Rien de ce qui est humain ne lui demeure étranger. Aux vivants il donne des conseils, des consolations, des soins et dés remèdes; aux morts il donne des prières et des larmes ; on a remarqué qu'il n'avait jamais pu assister aux obsèques d'un étranger sans pleurer (1). Son humanité, nous dit son biographe, s'étendait Jusqu'aux animaux sans raison et jusqu'aux bêtes sauvages. A la vue d'un lièvre poursuivi par des chiens ou d'un pauvre oiselet menacé par un oiseau de proie, son cœur se serrait; il ne pouvait se tenir de tracer en l'air un signe de croixj afin de sauver les innocentes petites bêtes; et toujours sa bénédiction leur portait bonheur (2).

C'est surtout au sein de sa famille religieuse que la générosité de son caractère éclate. S'il a la fermeté d'un maître et d'un père, il a en même temps toutes les délicatesses d'une mère (3). Chacun des religieux de Clairvaux a sa part des tendresses dont son cœur déborde ; ni convers ni novice n'en est privé; les moines coupables eux-mêmes sont sûrs de trouver en lui des trésors d'indulgence. On se rappelle le beau mot qui lui échappa dans une de ses lettres : « Si la miséricorde était un péché, je crois que je ne pourrais pas m'empêcher de le

(1) Bem. Vita, lib. III, cap. vu, n" 21.

(2) IMd., cap. VII, n" 28.

(3) Verbera patris habes, ubera mairis habe, disait-on couramment au treizième siècle. Cf. Hauréau, Journal des Savants, juillet 1888, p. 419-420. Ce vers reflète une pensée de Bernard (m Cantica, Serra. XXIII, 2).

commettre (1). » De loin comme de près, les besoins de ses enfants sont toujours présents à sa pensée inquiète. On raconte que, pendant son séjour en Italie, il visita en esprit la pieuse vallée qui renfermait ce qu'il avait 'de plus cher au monde. Il semble que son âme ait eu alors le don d'ubiquité (2) ; l'amour évidemment opérait ce miracle. Il connut même la pointe aiguë de cette angoisse si humaine, qu'on appelle le mal du pays : séparé des siens par trois à quatre cents lieues, il soupirait douloureusement après leur présence et demandait à Dieu la grâce de mourir entre leurs bras (3).

Si l'on écrivait l'ouvrage, rêvé par Montalembert, de l'amitié dans le cloître, Glairvaux en pourrait sûrement fournir les plus belles pages. Le nom de Robert, cousin germain du fondateur, y figurerait en première ligne. Combien ce religieux fut chéri de Bernard, une lettre, une phrase, un mot le disent amplement : « Malheureux que je suis de ne plus l'avoir, de ne plus te voir, de vivre sans toi! Mourir pour toi, c'est ma vie; vivre sans toi, c'est mourir (4). » D'autres ont pris place à côté de Robert dans ce cœur pressé du besoin d'aimer ^* Godefroid de la Roche, futur évêque de Langres, Humbert, futur abbé d'Igny, et, pour sortir de son cloître, Guillaume de Saint-Thierry, Nicolas de Montiéramey, le traître, Ogier le chanoine, Pierre le Vénérable, Suger, etc; Avec les années, l'expression de son amitié devient moins vive. Il semble qu'il craigne de dissiper le parfum et la force de ce sentiment si délicat, en l'exposant au grand

(1) Bern,, ep. 70.

(2) Bern, Vita, lib. VII, cap. xi, n" 14 ; extrait de VExordium magnum; cf. Bern., ep. 143.

(3) Bern., ep. 144, n" 1-2. ,

(4) Bern., ep. 1, n" 1.

air de la publicité. Tout ce qui a l'apparence de la fausse sensibilité lui devient suspect. A Ogier, qui lui demandait un témoignage d'affection, il répondait : « A quoi sert d'exprimer et de faire valoir par de vaines et transitoires petites paroles des amitiés vraies et éternelles (1)? » Guillaume de Saint-Thierry, qui se plaint de n'être pas payé de retour, n'obtient pas une réponse plus satisfai-. santé (2). Il est sûr, pourtant, que l'abbé de Glairvaux n'était pas homme à « se laisser vaincre dans la contention d'amitié. » Mais il est sobre d'épanchement, et ce qui frappe le plus dans ses effusions, c'est le caractère surnaturel de sa tendresse. Jamais il ne lâcha la bride aux sentiments, même les plus légitimes, de peur qu'il ne s'y mêlât quelque chose de trop humain. Son secrétaire nous cite un exemple de cette réserve courageuse, presque héroïque. Quand son frère Gérard, qu'il aimait tant, vint à mourir, il contint si bien son émotion qu'il put présider aux funérailles sans verser une larme. C'était le triomphe de la foi sur le sentiment. Mais le cœur eut bientôt sa revanche. Le lendemain, sa douleur fut plus forte que sa volonté, et elle fit explosion dans cette éloquente oraison funèbre qui commence par un sanglot étouffé et finit dans un flot de larmes (3).

^ dehors de son cloître, en dehors de ce groupe d'amis qui forme une élite, avec la grande famille humaine, sa bonté se déclare d'une façon moins sensible sans doute, mais non moins généreuse, sans distinction de races, ni même de religion. Son cœur ne connaît pas de frontières, si ce n'est celles qu'établit l'impiété militante. Les hérétiques, les Juifs, les mahométans eux-mêmes, trouvent

(1) Bern., ep. 90, n° 1.

(2) Bern., ep. 85.

(3) Bern. Yita, lib. III, cap. vn, n" 21.

grâce à ses yeux, pourvu qu'ils ne s'attaquent pas à l'Église, l'épouse du Christ qu'il adore^ La seule arme dont il veuille vraiment les percer est le glaive de la parole de Dieu. A ceux d'entre ses frères qu'un zèle intempérant aveugle et qui ne rêvent que massacres, il rappelle que la loi évarigélique est une loi de douceur : « Réduisez les hérétiques par des arguments et non par les armes, » répondait-il au prévôt de Steinfeld. Et, dans ce déchaînement de fureurs qui faillit, en 1146, faire disparaître des bords du Rhin jusqu'à la trace de la race juive, il est le seul, entre les prédicateurs de la croisade, qui, par sa présence et sa parole, ait offert aux fils d'Israël un rempart assuré (1).

On reconnaît, à ces sentiments d'humanité, la sagesse de l'apôtre, qui distingue entre l'erreur et ses victimes, ■ et qui, frappant l'une, sait épargner les autres, suivant, cette admirable maxime de saint Augustin : Interficite erroresj diligite hommes. Bernard fut, en effet, un apôtre, le plus grand de son siècle. Gagner des âmes à Dieu fut l'unique loi de sa vie. Son zèle ne souffre pas dé limites. A peine converti, il rêve d'entraîner toute la noblesse bourguignonne à sa suite, dans la solitude de Gîteaux. Les mères et les épouses s'effraient déjà dé son ardeur de prosélytisme, qui menace de leur ravir des iils ou des époux. Plus tard, l'Ordre cistercien, qui étend ses braS' jusqu'aux extrémités du monde chrétien, ne parvient pas à contenter son ardeur apostolique. Il jette, pour employer l'une de ses expressions favorites, la faux dans le champ du voisin, et ne peut s'empêcher d'aider les au-

(1) « Hœrelici capiantur, non armis sed arguraehlis, » In Cant., Serra. LXIV, n° 9. « Non sunt persequendi Jadsei, disait-il, non sunt trucidandi, sed nec effugandi quidem. » Ep. 363. Cf. ep. 364; Liber ad milites TempU, cap. x.

très Ordres religieux à faire leur moisson. 11 n'est guère d'abbayes, un peu importantes, qui n'aient recueilli le bénéfice de sa collaboration à l'œuvre de la réforme monastique. L'épiscopat n'échappe pas à sa sollicitude : nombre d'évêqu es, bon gré malgré, subissent l'ascendant de sa vertu et suivent ses inspirations. Enfin, tel est le caractère entreprenant, j'allais presque dire agressif de son apostolat, qu'il s'attaque jusqu'à la royauté et jusqu'à la papauté; ni la cour de France ni la cour de Rome ne lui paraissent exemptes de la juridiction ofQcieuse que Dieu a départie à tout missionnaire de la vérité dans son Église. Dès que la mauvaise berbe croît'dans un champ, ce champ, même réservé, appartient de droit commun, pour être défriché, aux ouvriers apostoliques. Tous les champs sont à Dieu et Dieu ne saurait se désintéresser de la culture d'une partie quelconque de son domaine. Or, disait Bernard dès le début de son ministère évangélique : « Les affaires de Dieu sont les miennes; rien de ce qui le regardé ne m'est étranger (1). » Telle est la devise d'un véritable apôtre, et l'abbé de Glairvaux y fut fidèle jusqu'à son dernier jour.

De son temps, trois graves périls menacent l'Église : le schisme, l'hérésie, l'islamisme. A lui seul, il fait tête à ces diverses menaces ; son zèle suffit à tout.

Il ne tint pas à lui que la Palestine, sur le point de devenir la proie de l'Islam, demeurât une colonie française, au service de l'Église. Deux cent mille hommes, dont cent quarante mille en état de porter les armes, se lèvent à sa voix et franchissent les mers pour arrêter le progrès des musulmans et renforcer la garde établie par Gode-

(1) « Nulla tamen quee Dei esse constiterit (negotia) a me duco aliéna. » Ep. 20.

froid de Bouillon autour du tombeau du Christ. Pourquoi faut-il que les capitaines n'aient pas été à la hauteur de leur tâche et n'aient pas rempli leur devoir, comme l'apôtre avait fait le sien?

Dans sa lutte corps à corps contre le schisme, Bernard fut plus heureux; l'effort avait été long et douloureux, mais le triomphe fut complet. En quittant Rome après sept années de labeur, il pouvait s'écrier : « J'emporte avec moi ma récompense, la victoire du Christ et la paix de l'Église. »

Lorsque Abélard, Arnauld de Brescia et Gilbert de la Porrée troublèrent, quelques années plus tard, par leur enseignement téméraire cette paix si chèrement acquise, Bernard se jeta de nouveau dans la mêlée avec toute l'impétuosité de son zèle. Dès la première heure, il entrevit le péril qu'il allait courir, en se mesurant avec un adversaire tel qu' Abélard. Mais rien n'était capable d'arrêter l'élan que lui communiquait sa foi. Il ne s'attarda pas à considérer la supériorité que l'habitude des joutes dialectiques conférait à son adversaire. Au risque d'être écrasé et foulé aux pieds, il se posa en champion de l'Église menacée.

Ce conflit révéla toute la souplesse de son intelligence. Malgré le dédain qu'il professe pour les subtilités de Platon et les finesses d'Aristote, Bernard manie l'arme de la dialectique avec, une adresse merveilleuse. Si les vaines querelles de l'école lui échappent, la vraie métaphysique n'a pas pour lui de secrets. Il n'y entre pas par ~ degrés, après un long circuit de raisonnements, comme dans un labyrinthe ténébreux, à la manière des dialecticiens de profession qui trop souvent tâtonnent et s'égarent; il s'y élève d'une envolée, il y pénètre par intuition, grâce à la sûreté de son sens théologique, D'un mot

il éclaire les questions, et les plus habiles s'étonnent de le voir résoudre en se jouant les difficultés sur lesquelles ils ont pâli durant de longues années. En un ins- , tant l'erreur est démasquée, confondue, et la vérité mise en tout son jour.

Ses adversaires, cependant, ne lui ont pas toujours rendu justice ; ils ont lutté désespérément contre la lumière qui les offusquait. C'est alors que son zèle éclate comme un tonnerre. La résistance opiniâtre, inspirée par l'ignorance ou l'orgueil, l'exaspère, et l'apôtre, naturellement enclin à la douceur, devient subitemeut un polémiste terrible. Sa juste colère s'e répand en véhiémentes invectives. Bien qu'il fît profession de prendre pour règle de conduite « la modération, » qu'il appelle excellemment « la guide des vertus, » auriga virtutum (1), il lui a,rriva plus d'une fois de lâcher imprudemment les rênes de son indignation. Il ne serait pas impossible de signaler dans ses écrits certains excès de plume, assez semblables à ce qu'on a si bien nommé depuis « les ini- .. quitès de la polémique. » Et l'on peut se demander comment cette violence de langage se concilie avec la charité, qui est l'apanage du chrétien. Pour ne rien celer, , on a même adressé à l'abbé de Glairvaux le reproche d'orgueil et de haine.

Que Bernard ait été vif, violent même dans l'expression, il est impossible de le méconnaître; ses amis euxmêmes pourraient en rendre témoignage (2). Mais l'im^ putation de haine et d'orgueil est une injurieuse méprise : ses écrits respirent de tout autres sentiments, et son âme rend un autre son* Certes, il eut sur Anaclet, sur

(1) In CanWca, Sèrm. XLIX, 5.

,{2) Voir, par exemple, la lettre 281, adressée à son disciple et ami, l'abbé Bruno : « Perturbate Ipqueris, nesciens quid loquaris, » etc.

Abélard, sur Arnauld de Brescia, des mots à faire trembler. Mais il faut les entendre; ils ne sont pas l'expression de vifs sentiments qui ne naissent que dans les âmes , égoïstes et vulgaires : ils ne visent que le mal ou l'erreur, incarnés, ce lui semblait, dans telle ou telle personne; ils n'atteignent les personnes elles-mêmes que par concomitance, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Le sentiment qui les dicte est aussi pur que vif; c'est encore la charité qui les inspire. Bref, ses haines, si Von tient à ce terme équivoque, ses haines sont une des formes de l'amour. Ce qu'on peut à bon droit lui reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux qu'il croyait dans l'erreur; mais il est clair qu'en cela il était lui-même de bonne foi.

Beaucoup ne connaissent que les éclats de ses éblouissantes colères; ils ne le voient que dans l'éclair que jette sctti épée, quand elle s'abat sur les ennemis de l'Église ou sur les violateurs dé la morale. Mais cet homme, si ardent à la bataille et dont les coups portaient si loin, était doux et bon à tous ceux qui l'approchaient. Ses adversaires ont souvent éprouvé les effets de cette infinie douceur qui rendait irrésistible la séduction de sa personne. Il est visible que ses violences étaient toutes à fleur d'âme, toutes dans le geste, dans la voix, dans l'accent, dans le mot; elles n'étaient pas au fond du cœur : ses colères étaient colères de colombe, sans fiel. Ceux qu'il a combattus l'ont senti; il n'en est guère parmi eux qui lui aient tenu rigueur. Il convertit Pierre de Pise ; il désarma Pierre Abélard; Bérenger de Poitiers finit par lui faire une amende honorable. S'il eut des ennemis véritables, le nombre en est restreint (1). La plupart de

(1) « Dicitur tamen et invidos habuisse, ut haberet meritum ab eis. » Bern. Vita, lib. III, cap. vu, n" 27.

ceux qu'il accablait de ses coups se relevaient pour l'embrasser. Tels Suger, abbé de Saint-Denis, Simon, évêque de Noyon, Henri, archevêque de Sens, et jusqu'au roi de France, Louis le Jeune, qu'il avait si rudement traités. Qui oserait dire que ce n'est pas là le triomphe du zèle apostolique?

Bien que son zèle embrassât le genre humain, la tentation de trahir sa vocation monastique pour agir sur un plus vaste théâtre, ne le surprit jamais. Il est naturellement défiant de ses forces et de ses lumières. La charge de gouverner les hommes indociles et de démêler les affaires embrouillées lui cause une invincible peur. Pendant que tout le monde fait appel à sa sagesse, il proclame hautement et sincèrement son inexpérience et son incapacité. « Gomment vous adressez-vous à moi, pauvre moine? écrit-il au légat Mathieu qui le convoquait au concile de Troyes. Les affaires que vous avez à traiter sont faciles ou difficiles. Faciles, on peut les arranger sans moi; difficiles, je ne saurais les traiter mieux qu'un autre, à moins qu'on ne m'estime assez habile pour faire des choses qu'un autre ne peut faire. Mais alors, Seigneur mon Dieu, comment avez-vous souffert qu'on mit sous le boisseau une lampe qui pouvait luire sur un candélabre, et fait un moine caché dans un cloître d'un homme qui est si nécessaire au monde, que les évêque s ne peuvent traiter leurs affaires sans lui (1)? »

Cette défiance accompagna Bernard toute sa vie. Aussi l'ostentation est-elle le moindre de ses défauts. L'amour des grandeurs, qui est l'ordinaire écueil des hommes d'action, n'effleura jamais son âme, Pour atteindre aux dignités ecclésiastiques il n'avait qu'à tendre la main; quedisje? elles s'inclinaient jusqu'à lui; toujours il les écarta avec

(1) Ep. 21.

un certain sentiment, de répugnance, mais aussi par prudence et par modestie. « Il aimait mieux rendre des services que d'occuper un rang élevé, » nous dit son biographe (1). Il redoutait le vertige que les sommets causent parfois aux meilleures têtes. Mais « en refusant de s'asseoir sur le trône des dignités, dit encore Geoffroy, il mérita de s'asseoir sur le trône des vertus. » Ce fut sa récompense.

Parla, du reste, Bernard demeurait fidèle à sa vocation. En effet, bien qu'il semblât né uniquement pour l'apostolat, il prit toujours soin de garder sa liberté entière et s'occupa de sa conscience comme s'il n'avait eu d'autre office à remplir ici-bas (2). Il n'oubliait pas qu'entre toutes les âmes la première qu'il eût à sauver était la sienne. Il la traitait avec un aussi religieux respect que s'il eût « porté, nous dit-il (3), une goutte du sang de Jésus-Ghrist dans lïn vase fragile, » que le moindre heurt pouvait mettre en éclats. C'est pour cela qu'à l'aurore de sa vie, il déserte le siècle et les chemins battus, où la foule tumultueuse menaçait de le jeter dans des transes perpétuelles. C'est pour cela qu'il abrite sa vertu dans le cloître, La vue du monde et de ses embarras lui donne le frisson.

Dès les premières années de son séjour à Clairvaux, il se plaint d'être, « pauvre petit oiseau, sans cesse exilé de son nid, bien que sans plumes encore (4). » Plus tard,

(1) « Semper prodesse studuit, nunquam prseesse sustinuit, » etc. . Bern. Vita, lib. III, cap. m, n» 8.

(2) « Ita sese omnium fecerat servum, ac si totus genitus Orbi : ità tamen liber ex omnibus, conscientise suœ curam gerensf^ tanquam soli deditus curée et custodiœ cordis sui. » Bern. Vita, lib. III, cap. viii, n" 30.

{d) In Adventu,SQTm, m, w Q.

(4) « Implumis avicula, pane omni tempore nidulo exsulans, ventis exposita et turbini. » Ep. 12.

- ' ' ' GLOIllE POSTHUME. 54i

quand ses ailes devenues grandes lui permettront de prendre un plus vigoureux essor, ses sorties ne seront pas moins fréquentes, et, souvent encore, plus souvent que jamais, malgré ses plaintes incessantes, il lui arrivera de dormir^ loin du nid,, à la belle étoile, témoin les années 1133, 1135, 1137, 1145, 1146, 1147, Son âge mûr se consumera de la sorte en grande partie à trahir les espérances de vie solitaire que sa jeunesse avait cour çues. Il en viendra à se demander s'il ne trahit pas en même temps sa vocation. Il sera à lui-même une énigmeb dont il fié saurait déchiffrer le sens. Sa vie lui paraîtra unevéritable monstruosité. « Je suis, écrivait-f-il, la chimère^ de mon siècle, n'étant ni clerc ni laïque; car, du moine que conservé-je encore? Si j'en ai toujours l'habit, je n'eK ai guère les mœurs (1). »

Ce jugement, bien que signé de lui, le calomnie sinr gulièrement.n garda toute sa vie, même au milieu dumonde, non seulement l'habit, mais les mœurs d'um moine. Il portait avec lui sa solitude : son âme était um asile inviolable où, malgré le bruit des affaires, il savaii se réfugier à ses heures et à sa volonté.

Néanmoins il re^te^ très vrai que, vue de loin et em gros, sa vie offre l'aspect de celle d'un homme d'actionk et de gouvernement. Suger, ministre officieux de LouiSi) le Gros, et ministre officiel de Louis le Jeune, n'a guèMi été mêlé davantage à la politique de son temps. Des hasrtoriens sont partis de ce fait pour établir entre les disam illustres abbés une comparaison,, toute au désavanta§gBL> db fondateur de Clairvaux. On a placé en regard « du bon sens et de l'énergique habileté de Suger, pour quiriniénêt dé la France dominait tout, » le zèle imprudéht Jtesaifet.

(i) Ep. 250. /■

Bernard, qui déchaîna la seconde croisade et provoqua le divorce de Louis le Jeune^ « sans se soucier des maux qu'une telle politique allait appeler sur la monar-; cliie (1) » : accusation insoutenable, à notre sentiment. Le fatal divorce de Louis le Jeune eut des causes bien autrement profondes que l'influence de saint Bernard, à peine perceptible dans cette affaire. D'autre part, on a vu plus haut ce que Suger, aussi bien que l'abbé de Glairvaux, pensait de la nécessité d'une croisade, maigre l'état précaire de la dynastie capétienne. Si le rôle de saint Bernard fut prépondérant dans les préparatifs de cette expé-. dîtion, cela tient à l'éminence de sa personnalité. Partout où il parait, il éclipse tout le monde de sa seule présence. Mais pour quiconque ne se laisse pas éblouir, il est manir feste que Bernard n'a été, dans cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, qu'un instrument docile aux mains de l'Église et de la royauté. Il n'eut pas toujours, on peut l'accorder, la mesure dans le langage et la prudence dans l'action, qui distinguent les. ministres de profession, Suger par exemple. Les finesses de la diplomatie liii échappent. Il ne considère que le but à atteindre; et, pour y arriver, il ne connaît qu'un chemin : la droiture. Mais, sauf une fois (2), où l'on surprend sa loyauté en défaut, il n'eut jamais en vue que l'honneur de l'Église et la grandeur de la Fraince capétienne, dont les intérêtsjui paraissaient étroitement liés ensemble. En général, dans les affaiires politico-religieuses, onne.voit pas que sa politique ait été, ni théoriquement, ni pratiquement, différente de

(1) Luchaire, Institut, monarchiques, 2' éd., II, 277-281. .

(2) Cf. t. II, p. 188; cf; Bern., ep. 217. La bonne foi desaint Bernard dans cette affaire n'est pas en cause. 11 crut sûrement pouvoir donner en conscience le conseil qu'il donnait. Mais le procédé, ars aHe dehcdatur, n'était pas marqué au coin de la loyauté.

.celle de Suger. L'estime que ces deux grands hommes professèrent toujours l'un pour l'autre marque, au contraire, chez eux une complète unité des vues (1). . Il n'y a donc pas lieu, ce nous semble, de regretter l'intervention de l'abbé de Clairvaux dans les affaires publiques. S'il fût resté confiné entre les murs d'un cloître^ son siècle en eût été moins grand. Nous aurions à enregistrer quelques traités de plus à l'usagé des mystiques; le commentaire sur le Cantique des cantiques eût été achevé; mais le spectacle de ce génie merveilleux, également propre aux affaires et au repos, a.iissi grand dans , l'action que par la pensée/ nous eût été refusé, et l'histoire de France aurait.une belle page de moins. - A coup sûr, on peut dire qu'il n'a pas songé à écrire cette page : la vanité n'eut jamais de prise sur lui. Au milieu de l'action, il ne songeait qu'à bien faire et à vaincre ; son labeur achevé, il rentrait au plus tôt dans l'ombre du dpitre, d'où il n'aurait jamais voulu sortir. Bien différent en cela de tant d'hommes d'État, qui trouvent un ennui mortel dans le repos après lequel ils soupiraient quand ils étaient aux affaires, Bernard goûtait vraiirient les charmes de la solitude et sut les estimer à leur véritable prix. C'est qu'il était un moine d'habitude, aussi bien que de vocation, « moine jusqu'au cou, » comme parle Lacordaire, moine jusqu'à la moelle des os, s'il est per- ^ mis de s'exprimer ainsi.

La voix du Maître : « Que celui qui veut venir après

moi se renonce lui-même, porte sa croix chaque jdur et

; me suive, » n'avait pas été pour lui un vain appel. Entré

,. les monastères qui pouvaient abriter sa vie pénitente, son

choix fut vite fait : le plus sévère obtint ses préférences.

' (1) Cf. t. II, p. 501. ; ' '.

Il enferma sa liberté dans la Règle cistercienne, qui, ou^ tre l'ombre et la paix, lui promettait la plus grande somme de sacrifices à accomplir. Aucune douleur physique ou morale, nous l'avons vu, ne fut à l'épreuve de son courage. Durant quarante ans, il tint son âme et son corps « accablés, anéantis, sous la rude loi de souffrir, » comme parle Bossuet. Aux mortifications qu'imposait la RèglCj il ajoutait, quand il pouvait, des pénitences particulières. C'est ainsi qu'il porta un cilice en secret durant plusieurs années; il ne l'ôta que pour ne pas scandaliser ses frères en se singularisant (1). Dàris son désir d'imiter le Sauveur, il courait à la souffrance avec plus d'ardeur que d'autres ne vont aux délices. Il continuait' la lignée de ces hommes étranges qui, depuis le Calvaire, forment, autour du Christ crucifié, non seulement une cour d'adorateurs fidèles, mais une école d'imitateurs héroïques.

Dès sa jeunesse, il avait contracté la pieuse habitude de faire, comme nous dirions aujourd'hui, son chemin de croix, méditant les mystères douloureux avec une dévotion chaque jour plus ardente, et les imprimant dans son cœur à force d'amour. « Mon bien-aimé est à moi, disait-il, comme un faisceau de myrrhe. » A quelle hauteur de mysticisme l'éleva cette méthode d'oraison, ses sermons sur le Cantique des cantiques le disent assez. Nous y voyons comment le Verbe le payait de retour, en versant dans son âme altérée les ivresses de l'amour divin. « J'aime, parce que j'aime, disait-il, et j'aime pour aimer. L'amour est à lui-même sa récompense (2); » On raconte qu'un jour, pendant qu'il adorait en extase le crucifix, le Christ, détachant de la croix ses mains percées, '

(i) Bern. Vita, lib. III, cap. i, n" 1.

(2) In Cantica, Serm. LXXXIII, n» 4.

les lui passa autour du cou et, l'attirant à soi, le pressa longuement sur sa poitrine. Il est permis de ne voir dans cette anecdote qu'une pieuse légende (1) ; mais elle exprime sûrement mieux qu'aucun autre symbole Tunion; mystique de Bernard avec l'Homme-Dieu. Plus tard, on

' racontera le même miracle au sujet de saint François d'Assise.

Fra Angelico eut l'heureuse idée de grouper au pied du crucifix, dans une peinture célèbre, les plus illustres amants de la croix que le moyen âge ait enfantés (2). L'abbé de Glairvaux y figure au prenaier plan à côté de

. saint François d'Assise. Ce sont peut-être les personnages les plus frappants du groupe. Sur le visage amaigri de François frémit un amour d'une telle intensité, que l'on croit voir la compassion en personne. La main droite que le saint porte à sa tête, comme pour la soutenir, n'ajoute rien à l'expression poignante de ce sentiment. Jamais la peinture n'a mieux rendu la souffrance morale d'un amour à la fois humain et surnatureL En saint Bernard, qui presse l'Évangile sur son cœur et tend vers le Christ ses yeux ardents, l'angoisse est moins sensible, elle paraît plus concentrée; on sent qu'elle part d'une âme blessée j qui veut se taire ; le visage n'en a qu'un reflet ; elle éclate surtout dans la fixité du regard. Ces diverses attitudes répondaient-elles dans la pensée du pein:^re à deux états réels, qu'il essayait de traduire par le dessin? On peut le; supposer. Les deux états offraient, au fond, une touchante ressemblance. Les stigmates que l'ange de i'Alverne avait imprimés visiblement sur les membres souffrants de saint

(1) Jîera. Yita^ lib. VII, cap. vu, n' 10; extrait de VExordium magnum. L'auteur invoque le témoignage de Ménard, abbé de Mores, lequel tient le miracle d'un religieux dont il tait le liom.

(2) Fresque de la salle capitulaire de Saint-Marc de Florence.

François d'Assise revivaient dans la mémoire de Frà Angelico, quand il peignit sa fresque. Saint Bernard n'avait pas connu les âpres joies du même Grucifiement ; la méditation du mystère de la Passion n'avait produit en lui que des plaies invisibles. Mais quiconque eût soulevé le voile de son corps eût sûrement aperçu au fond de son âme, gravées par un mystérieux séraphin, comme des stigmates sacrés, les douces blessures de l'amour de Jé^ sus, suave vulnus amoris [i).

Aucune image plus vive du Christ souffrant ne parut au douzième siècle. Aussi, je ne sais quoi de céleste et de surnaturel rayonne-t-il sur son front et déborde de tout son être. Déjà ses contemporains, attirés par le parfum de sa piété, saluent en lui « un ange de Dieu, » « un homme de Dieu, » angélus Dei, homo Dei. Sûrs de sa puissance, ils lui demandent avec une confiante simplicité la guérison de leurs malades, et ils voient sans étonnement la vertu divine découler de sa personne sacrée. En mille endroits, nous dit-on, mais surtout en Italie, en Languedoc et sur les bords du Rhin, les miracles naissent sous ses pas, comme des fleurs au printemps; tous lés lieux par où il passe en sont embaumés. A sa voix, les boiteux se redressent, les paralytiques se lèvent et les aveugles voient. De la sorte, à l'auréole du saint s'ajoutait par surcroît la gloire du thaumaturge.

Les hommes les plus éminents, aussi bien que le menu peuple, rendent témoignage de ses œuvres (2) et s'inclinent devant sa vertu. Cependant les hommages empressés qu'il reçoit ne portent pas atteinte à sa modestie.

(1) In Cantica, Serra. XXIX, 8.

(2) Outre les preuves citées (t. I, p. xxv-xl), cf. une épître de l'archidiacre de Châlons (inter Bernardinas, ep. 482) et le témoignage du cardinal évoqué d'Albano [Bern. Vita, lïb. II, cap. m, n" 18-19).

' - ' ' nGloire posthume, , 547

. Nous n'oserions affirmer qu'il crut à la réalité de tous les miracles qu'on lui attribue ; néanmoins il est certain qu'il eut foi à l'authenticité de quelques-uns (1). Cette conviction n'altérait aucunement son habituelle sérénité. S'il ne

- lui répugnait pas d'admettre qu'il pût être entre les mains de Dieu un instrument utile, l'œuvre sainte ache-

; vée, il avait soin d'en reporter la gloire à l'auteur, véritable, . au Souverain Maître des hommes et des choses, à qui seul la nature entière obéit. Un jour, comme on citait devant lui avec admiration un exorcisme accompli dans l'abbaye de Bellevaux au moyen d'une étole qu'il avait portée, il interrompit cette flatterie ' indiscrète par un mot de douce et fine ironie : « Eh quoi ! dit-il, nous étions deuK contre un; avec un aide tel quemoi,'il eût été bien surprenant que Dieu ne fût pas venu à bout de chasser le démon (2) 1 » Une autre fois il se confondait intérieurement en actions de grâces, au souvenir des miracles qu'il avait accomplis. Mais un point obscur tourmentait sa pensée : « Gomment, dit-il à ses disciples. Dieu s'est-il servi d'un homme tel que moi pour opérer de semblables merveilles? D'ordinaire les vrais miracles sont l'œuvre des saints, les faux miracles l'œuvre des hypocrites. Or, il me semble que je ne suis ni l'un ni l'autre. » Personne n'osait exprimer la réponse qui était au fond de tous les cœurs et qui eût offensé sa modestie. Soudain il crut avoir irouvé le mot de l'énigme. « Je le vois, ces miracles ne sont pas les signes de la sainteté, ils ne sont qu'un moyen

' de gagner les âmes. Dieu les a faits, non pour me glorifier, mais pour édifier le prochain. Entre ces miracles et moi, il n'y a donc rien de commun (3) ». Sa piété était rassu-

(I) Cf. 1. 1, p. xxxvm.

{2)Bern. Vita, lib. IV, cap. i, n» 7.

{z)Bern. F*(a, lib. III, cap. vn, nv20.

"548 VIÏB9-DE SÀINT~ BERNARD. •- '^

rée. Ce sentiment d'humilitë ne l'abandonnait jamais. ^ Plus on voulait l'élever, plus il slabaissàit; « sa propre gloire, nous dit-on, lui causait un véritable effroi (1). » En voyant venir l'éloge, il se dérobait en quelque sorte, il disparaissait à ses propres yeux et essayait de se rassurer contré le péril de la vanité, en se figurant que l'hommage rendu à sa vertu s'adressait à un autre que lui (2). Un temps devait venir où l'Église honorerait tant de mérites, rehaussés par tant d'humilité, en les proposant à l'imitation de ses enfants. Le saint fondateur de Clairvaux avait sa place marquée sur les autels. Au lendemain même dé sa mort, ses disciples lui préparèrent cette glorification. Dès 1155, nous l'avons vu, les pièces de sa canonisation étaient prêtes. Il fallut cependant attendre huit années, avant de trouver une occasion favorable pour introduire la cause à la cour de Rome. Alexandre III, de séjour à Paris, écouta d'une oreille complaisante la requête des abbés cisterciens ; et il eût sûrement inscrit le fondateur de Glairvaux au catalogue des saints pendant la tenue du concile de Tours, en mai 1163, si d'autres demandes de même nature, auxquelles il ne pouvait faire droit, ne l'eussent contraint d'ajourner sa décision, pour éviter, le scandale et faire taire la jalousie. Enfin, le 18 janvier 1 i 74, parut la bulle de canonisation si ardemment désirée. Le souverain Pontife, par une attention délicate, la notifia en même temps à Gérard, abbé de Clairvaux, à tous les abbés de l'Ordre cistercien, aux archevêques, évêques et abbés de l'Église de France, et enfin au roi Louis le Jeune. Nulle mention n'y est faite des miracles

(1) « Pavebat ille gloriam suara. » Gaufridi Sermo, Migne, CLXXXV, p. 579, n* 9.

(2) Bern. Vita, lib. III, cap. vu, n° 22.

de saint Bernard; mais sa foi, sa religion, la pureté de sa doctrine, les mortifications qui font de sa vie un long martyre, y sont expressément rappelées et proposées comme exemple. De telles vertus, remarque Alexandre III, honorent tout le royaume de France, en même temps qu'elles contribuent à la gloire de Dieu et à l'exaltation de l'Église (1)1 C'est une gerbe de lumière qui jette sur le douzième siècle un incomparable éclat.

,Goup d'œil sur le culte de sâ,int Bernard. , ^ ^

Le monastère dont ces vertus formaient plus particulièrement le patrimoine devint le centre du culte rendu alors à saint Bernard. Lorsque la nouvelle de sa canonisation parvint a Glairvaux, les religieux étaient occupés aux iapprêts delà dédicace de leur église, qui venait d'être augmentée d'une abside avec neuf chapelles rayonnantes. La date à.e la cérémonie fut fixée au 13 octobre de la même année 1174. Il fallut exhumer les restes du saint fondateur. Son corps fut levé de terre, selon les usages liturgiques (2), et, en attendant qu'un tombeau digne de' le recevoir fût édifié, on le déposa dans une cellule, à l'entrée du transept de l'église, près de la porte qui communiquait avec le cloître (3).

Quatre ans plus tard, eut lieu Une seconde élévation du corps saint, plus solennelle que la première. On le trans-

(1) Jaffé, Regesta, n" 12328-12331 ; Migne, t. OLXXXV, p. 622-625.

(2) Chron. Claravall., ad ann. 1174. Sur la date, 13 octobre, cf. note de Mabillon dans Migne, t. GLXXXIII, p. 513, note 79 bis.

(3) Sur cette cellule, voir les textes dans Guignard (XeWre à Montalembert, p. 1670, note IJ), qui n'en saisit pas le véritable sens, lalore {Reliques des trois tombeaux saints, f. 10) est exact.

porta dans un tombeau construit par les soins de Tabbé Henri, derrière le maître autel (1). Ce monument, selon les descriptions qui nous en restent, était de pierre couleur de porphyre et surmonté d'un édicule en marbre, re? posant sur quatre colonnes (2). En avant se dressait un autel sur lequel, nous dit un visiteur de lol7, on plaça « l'ymaige de Ms»" sainct Bernard, fait sur le vif, incontinent après son trespas; et avoit le visaige, à veoir.la dicte ymaige, magre et contemplatif (3). »

Les saintes reliques furent traitées avec un religieux respect. On ne songeait pas encore à les entamer, pour contenter Favidité de la dévotion populaire. L'abbé Henri en détacha seulement un doigt, qu'il offrit au roi d'Angleterre, en reconnaissance de ses bienfaits (4). Le corps saint demeura entier jusqu'au quatorzième siècle. Sous le gouvernement de l'abbé Jean d'Aizan ville (1330-1348), la tête fut séparée du tronc et déposée au Trésor dans un reliquaire en argent (5). En 1633, l'abbé Claude Largentier ouvrit à son tour le tombeau vénéré et enleva l'os sacr-ww dont il fit hommage à la République de Gènes (6). Mais cent soixante ans plus tard, le corps de saint Bernard prit la route de l'exil et finit par perdre son authenticité. Le monastère de Glairvaux, mis à l'encan le 15 janvier 1792, avait été acheté par un architecte de

{i) Liber sepulchrorum, dans Migne, t. CLXXXV, p. 1553.

(l) Ibid.; Didron, AiMales archéol., III, 226; Méglinger, Iter Cisterc, n." 55.

, (3) Didron, Annales archéolog., III, 226. Sur l'authenticité de cette map'e, voir Appendice au tome premier.

- (4) Henrici Ep., dans Migne, t. OLXXXV, p. 627-628; cf. Liber sepulchrorum, ibid., p. 1553. Le roi d'Angleterre fournil la somme nécessaire pour couvrir l'église de Clairvaux en plomb.

(5) Cf. Guignard, Lettre à Montalembert, p. 1663-1664.-

(6) md.,V' 1678, 1722-1724.

GLOIRE 'posthume. ^551

\' Bar-sur- Aube. Une verrerie fut installée dans l'église. - Par égard pour la « dévotion extrême des habitants de ' Ville-sous-la-Eerté qui désiraient posséder dans des reli- . ., quaires les restes de saint Bernard, saint Malachie, saint Eutrope et autres, » le Directoire de l'Aube nomma en 1793 une commission qui procéda à l'exhumation des corps saints, en présence d'un grand nôinbre de personnes accourues des villages voisins. « Gomme tous les gens, raconte un des commissaires, demandaient des reliques de saint Bernard, on leur a donné d'abord des petits ossements, et enfin mon collègjûe. prit un tibia de. saint Bernard, il le rompit sur le tombeau et en donna une portion aux gens, leur disant de se le partager, et il a remis l'autre dans le cercueil. » Trois châsses en bois ou plutôt trois hannetons oblongs reçurent les précieuses dépouilles du sanctuaire de Glairvaux et furent portés en ;. procession à TÉghsc de Ville. Le dernier abbé de Glair-

^\^ vaux, Dom Recourt, retiré à Juvencourt dans la maison ^ du vicaire émigré, put voir de son domicile ce triste défilé. Une plus grande infortune attendait les saintes reliques. Abandonnées aiu fond d'une armoire de la sacristie depuis la cérémonie de la translation, elles furent ' jetées, en 1837, pêle-mêle dans un bahut eii chêne, ferr ,mant à clef. Chose incroyable, l'auteur de ce méfait était le curé de Ville lui-même I Vainement essaya-t-on depuis, à plusieurs reprises, de distinguer, entre toutes les rer liques que renfermait le coîfre mystérieux, celles qni composaient le corps de saint Bernard. La commission chargée de cet examen en 1874 déclara qu'une telle re-

. .connaissance était impossible. Une partie du linceul qui , enveloppait les restes du fondateur de Glairvaux fut seule certifiée authentique. !

Ms' Ravinet, évêque de Troyes, par une ordonnance en

552 VIE DE SAINT BERNARD. - ' ., ■ V'i^f

•daté du 6 janvier 1875, fit alors déposer dans une châsse .' unique toutes les reliques si malheureusement mélangées. Le il3 juin de la même année^ elles furent exposées solennellement à la vénération des fidèles dans l^église de 'Ville, où on les voit encore. La châsse qui les contient est « en bois^ peinte en* couleur bronze, construite en ;' forme d'édicule à deux étages, et surmontée d'une sorte j de toit qui forme un troisième étage. » Sous la vitMne supérieure, on aperçoit le suaire authentique de saint Bernard, avec cette inscription : Sudarium sancii-Ber" nardi\i). - ^ .• v. . , ., , • r '

Le chef de saint Bernard, renfermé, comme nous l'avons ditv dans un reliquaire en argent doré, sous forme d-un buste qui réproduisait son image réputée traditionnelle (2), eut un plus heureux sort que le reste du corps saint. En vertu de l'arrêté du 29 septembre 1789, concernant rargenterie won n^cewaife awa?e^Kses, le buste fut, ^ à la vérité j brisé à coups de marteau et envoyé à l'hôtel des Monnaies, le 3 décembre 1791. Mais, dès la fin .de l'année précédente, Dom Recourt, abbé de Glairvaux,^en avait ôté le chef vénéré, comme il l'attesta plus tard, et avait apposé à l'intérieur son sceau abbatial en présence de témoins. Le 1®"= -octobre 1813, le même abbé remit le précieux dépôt au baron Charles Gafarelli, préfet de l'Aube , qui le déposa au trésor de la cathédrale de> Troyes. Le chef de saint Malachie, pareillement conservé depuis le quatorzième siècle dans un buste en argent, eut la même , fortune. Tous deux reposent aujourd'hui dans une très

(i) Pour les preuves et plus de détails, voir Lalore, Reliques des trois tombeaux saints, p. 34-77 ; Appendice, p. lvi-lxvii.

(2) Oa peut voir la description de ce reliquaire dans Guignard [Lettre à Montalembert, Migne, p. 1664) et dans l'/ier Çisterciense de Méglihger \iMd., p. 1601).

. - ' GLOIRE EOSTHUME. 55^^^

belle châsse de la fin du douzième siècle, qui appartint" autrefois à Nesle-la- Reposte (1).

Mais ces reliques, quoique désignées encore communément sous le nom de chefs de saint Bernard et de saint Malachieysoni loin d'être entières. De pieuses convoitises y firent pratiquer des brèches regrettables. A diverses reprises, les abbés de Clairvaux faiblirent devant des sol-, licitàtions trop pressantes et morcelèrent le chef de saint Bernard. De 1813 à 1865 les évêques de Troyes suivirent cet exemple funeste. Aujourd'hui la relique se compose uniquement du fades qui comprend l'os frontal et les deux maxillaires supérieurs. L'os Jfrontal est liifaité.en haut par Une section transversale pratiquée à là scie, à quatre centimètres ?iu-dessus des arcades sourcilières ; . sur les côtés, par une coupe légèrement oblique. Les deux maxillaires sont entiers et articulés entre eux et avec l'os frontal. De -la sorte, les deux cavités nasales sont complètes. Cependant les os propres au nez ont été enlevés (2). Tel est le triste état de la plus importante re- , lique que nous possédions de l'abbé de Clairvaux. Mais qui ne s'inclinerait avec respect devant ce chef nautile qui contint l'intelligence la plus haute et la volonté la plus forte du douzième siècle 1

Le culte de saint Bernard n'était pas, du resté, attaché à ces dépouilles mortelles : son nom a glorieusement traversé les âges. A la suite de Clairvaux, de nombreuses

(1) Gf. Lalore, Xe Chef de saint Bernard, p. 8-9. On trouve une description détaillée de la châsse dans Lalore, Le Trésor de Clairvauw, "p. 219-221. Signalons encore, entre autres reliques de saint Bernard, de beaucoup moindre importance, celles qui se trouvent à Fontaines-lès-Dijoh (cf. Chomton, m, 141-161).

(2) Cf. Lalore, Xe Chef de saint Bernard^ p. 9-23. La deàcription de la relique est due aux D" Paul Carteron et Charles Forest, de Troyes.

épsès lui ont rendu des honneurs litùrgiqùesvDè^ l'an- ^ . née 1174i Pierre de Tarentaise venait, à la prière de Gauthier de Bourgogne, évoque de Langres, lui consacrer un autel dans l'église de Longuay (Haute-Marne) (1). L'aniiée suivante, le chapitre général réuni à Gîteaux rendait obligatoire pour tout l'Ordre l'ofQce de saint Bernard, en -même temps que celui de la Sainte Trinité (2). L'exemple des Cisterciens donna le branle aux églises particulières. Pour né citer qu'un diocèse, Eudes de Sully, éxê que de Paris, institua en 1202 la fête de saint Bernard à Notre- " ' Dame (3) ; et le monastère royal de Saint-Denis l'imita en 1241 f4). La dévotion à saint Bernard, ainsi implantée au cœur de la France, devait porter ses fruits. Au dix- ;septième siècle, la royauté s'y associe et stimule le zèle des particuliers. Louis XIV, dans une lettre célèbre, déclare saint Bernard « le protecteur de sa couronne » et lui attribué la victoire de Lens, gagnée le jour de sa fête (20 août 1648) (5). Anne d'Autriche n'était pas étrangère à ces sentiments de reconnaissance. Lorsqu'elle eut mis Louis XIV au monde, elle demanda aux Feuillants, récemment établis à Fontaines-lès-Dijon, une neuvaine de prières d'actions de grâces en l'honneur de leur saint pa- ■ tron, auquel elle s'estimait redevable de la naissance d'un fils (6). Et en 1653, l'on vit, chose encore plus édifiante, le roi de France s'inscrire, en même temps que sa mère et son frère, parmi les membres delà confrérie de Saint-Bernard que l'évêque de LangreSj Sébastien Zamet, venait de fonder dans la maison des Cisterciens ré-

(i) GalUa Christ., Xn, 101. , :

,(2) CArow. c;«/'aî;«Z., Migne, p. 1248. ; (3) Félibien, Histoire de la ville de Paris, J, 243. C (4) GaZiio C/^mi{., VII, 388-389.

(5) Lettre du 20 décembre 1652, dans Migne, t. OLXXXV, p. 1654. * (6) Ibid.,^. 1652. , .

\fbrmés de Fontaines (1). A cette date, le lieu denaissancèv î du fondateur de Clairvaux était devenu l'un des sanc- ; '

' tùaires les plus chers à la piété des Bourbons. L'église, ■ construite en 1619 par les Feuillants, sur l'emplacement même du château de Tescelin, était due aux libéralités de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. Les deux chapelles; qu'ornaient les chiffres du royal couple, surmontés de couronnes et enlacés de branches de laurier, font encore

. aujourd'hui l'admiration des connaisseurs (2).

Fontaines-lès-îDijon, où naquit saint Bernard, et Clairvaux, où il mourut, relevaient l'un et l'autre, au douzième ' siècle, du diocèse de Langres (3). Il était jnaturel qu'entre

- toutes les églises de France l'église de Langres s'empressât de rendre un culte spécial à son illustre enfant. Aussi voyons-nous dans un Ordo psallendi in ecclesia Lingonensi, qui date du treizième siècle, l'office de saint Bernard marqué avec neuf leçons ; plus tard l'office fut élevé au rite double. Nous possédons encore les curieuses leçons insérées dans le bréviaire qui porte le nom de Louis II de Bar, évêque de Langres (4). Par une coïncidence vraiment remarquable, le temps vint où ce glorieux diocèse offrit à lui seul trois types différents d'office en l'honneur de saint Bernard : l'office de la liturgie '

,. langroise proprement dite, celui des Cisterciens de Clairvaux et celui des Feuillants de Fontaines-lès-Dijon. / Cependant Rome, la mère des Églises, suivait d'un œil ^

(1) Lettre du 20 décembre 1652, dans Migne, t. CLXXXV, p. 1638, 1654-1660.

(2) Voir la description de ces chapelles dans Chomton, I, 108 et , suiv.; cf. III, 3 et suiv.

(3) Aujourd'hui Clairvaux est du diocèse de Troyes. La fête de saint Bernard ne fut établie à Troyes que le 29 août 1681. Cf. Lalore, Ueliques des trois tombeaux saints, p. 15, note 3.

' : (4) Cf. Lalore, £es Reliques des trois tombeaux saints, Appendice XV, lxxiii-lxxvi.

complaisant le progrès de ce culte plus spécialement ' français, auquel elle avait elle-même donné la première impulsion. C'est d'elle que les Cisterciens 4e Glairvaux avaient reçu la messe composée en 1174 par le pape Alexandre III pour la canonisation de saint Bernard. C'est à elle encore qu'ils s'adressèrent pour obtenir des oraisons propres, lorsqu'ils eurent modifié, vers la fin du douzième siècle, cette messe primitive. Une bulle datée du 10 juillet 1201 combla leurs désirs. Innocent III occupait alors le siège de saint Pierre. De son propre , aveu^ réminent auteur n'était pas indifférent à la beauté du style liturgique. Son œuvre porte la marque d'un goût épuré : elle est aussi correcte que pieuse; les lois an cunus rythmique y sont scrupuleusement observées (1).

D'autre part, la place de isaint Bernard dans la liturgie romaine alla toujours s'élargissant. Les plus anciens bréviaires ne lui consacraient qu'une troisième leçon, qu'on ^ peut lire encore dans le Breviarium romanum du cardinal Quignonez, imprimé en 1536. Mais, lors de la réforme de saint Pie Y, la légende fut développée et distribuée en trois leçons, qui sont devenues le patrimoine de la chrétienté entière, depuis rintroduction de la liturgie romaine dans les églises particulières. Enfin, le 17 juillet 1830, la sacrée Congrégation des Rites soUi- -' cita l'élévation de saint Bernard au rang de docteur. Le 23 juillet et le 20 août de la même année, Pie VIII,. par deux décrets successifs, satisfit à cette pieuse demande, et, en conséquence, enrichit encore de quelques lignes

(1) Cf. Lalore, ibid., Appendice Itl, p. viii-xxvii, où se lisent tous , les documents liturgiques qui regardent l'olBce de saint Bernard ù Clairvaux.

. ' GLOinE POSTHUME. 5S7

la légende du saint abbé, dans le missel, le bréviaire et le martyrologe (1).

Par cette mesure, on peut assurer qu'il répondait au vœu secret de l'Église universelle. Alexandre III et; Innocent III, en préconisant la force et la puretéde la doctrine du fondateur de Glairvaux (2), avaient donné le signal de l'admiration que tous les siècles devaient lui témoigner. Il était réservé à saint Bernard de clore; cette glorieuse liste des Pères de l'Église, qui commence aux premiers jours du christianisme et qui, continuée presque sans interruption pendant plus de six cents ans, porte des noms illustres, tels que ceux de saint Augustin, saint Ambroisé, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, etc. Aux yeux de la postérité, il ne devait en rien céder à ceux qu'il s'était choisis pour maîtres et modèles dans la dispensàtion dé la doctrine. Le dernier des Pères, il est aussi grand que les plus grands d'entre eux : ultimùs inter Patres, primis certe non impar, a écrit Mabillon (^j.

Placé aux confins de deux âges, à la limite des temps anciens et des temps modernes, l'abbé de Clairyaux çl^t le passé, dont il recueille l'enseignement traditionhel, et ouvre l'avenir auquel ille transmet. A partir du treizième siècle les professeurs des écoles, les orateurs; les écriivains mystiques relèvent de lui plus que de tous les autres Pères grecs ou latins, saint Augustin excepté. Les héréti? ques eux-mêmes, un Luther et un Calvin, non moins que les catholiques orthodoxes, un saint Thomas d'Aquin ou

(1) Cf. Lalore, Reliques des trois tombeaux saints, Appendice XV, p. Lxxii-, Migne, t. OLXXXV, p. 1544-1548.

(2) « Qualiter in universa Ecclesia Dei fidei et doctrlnse iumine îà- . diarit. « Bulle de canonisation, Jaffé, Regesta, n» 12330; Migne,

t. CLXXXV, p; 622. « Bernardus, abbas et doctor egregiu», » dit. Innocent m, Collèctey dans Migne, ibid., p. 625. '

(3) Prsèfatio gêner alis, n» XXIII, Migne, t. CLXXXII, p. 26.

un Gerson, se font gloire de feuilleter ses écrits et de demeurer fidèles à sa doctrine (1). Il est un auteur sur- i tout, qui porte au moyen âge la manifeste empreinte de la pensée et du style des sermons sur le Cantique des ' cantiques et du Traité de V Humilité. Nous avons nommé . ' Thomas de Kempen plus connu sous le nom de Thomas \. à Kempis (2). Saint Bernard a tant fourni au texte de , t V Imitation de Jésus-Christ, dit M. Arthur Loth, qu'on a pu • sans trop d'invraisemblance lui attribuer la paternité de l'ouvrage. C'est à lui notamment que le pieux inconnu ■ , . emprunte les beaux mots qui servent pour ainsi dire d'épigraphe à son livre et qui en résument toute la doctrine : Ama nesciri. En général, le plagiat est moins manifeste, les ressouvenirs sont moins frappants, parce qu'ils sont moins textuels. Mais il serait aisé de retrouver, délicatement fondus dans la trame des chapitres, les fils d'or qu'une main habile a tirés des écrits du grand abbé de Glairvaux (3) : ce qui a fait dire, non sans une certaine ;

(1) « Bernardus, dit Luther dans ses Propos de table, omaes Ecclesise doctores vincit. » « Bernardus in libris de Considération e ita loquitur, ut Veritas ipsa loqui videatur, » dit Calvin, Instit., lib. IVj cap. 11. Sur saint Tliomas d'Aquin, Gerson et les autres auteurs qui témoignent en faveur de l'excellence de la doctrine de saint Bernard, cf. Migne, t. CLXXXV, p. 627-639.

(2) Sur l'attribution de l'Imitation à Thomas de Kempen, voir nôtre article : L'auteur de Vlmiiation dans Revue du Clergé français, 15 décembre 1908, p. 663 et suiv.

(3) Par exemple, dans le livre premier, chapitre second, outre les mots : ama nesciri, qui sont tirés du troisième sermon sur la Nativité de Notre-Seigneur, nous lisons : Qui bene se cognoscit, sibi ipsi vilescit, qui rappellent la définition de l'humilité donnée par saint Bernard : humilitas est virtus qua homo verissima suî agniiione sibi ipsi vilescit. Dans tout le chapitre, l'auteur s'inspire évidemment ~ des sermons XXXVI et XXXVII sur le Cantique des cantiques : notamment des n" 1-3, 5, sermon XXXVl; n»' 1, 7, sermon XXXVII. ; Remarquer les mots :,sunt qui scire volunt, ut sciantur ipsi, de saint Bernard, qui sont devenus dans l'Imitation la phrase suivante :

exagération, à un controversiste érudit, après la lecture de ces ouvrages : « V Imitation ne m'a plus -semblé être que la reproduction et l'analyse des écrits de saint Bernard (1). »

. De ce rapprochement inévitable, il résulte au moins

.que les .deux auteurs ont des traits marqués de ressemblance littéraire, nous allions presque dire une caractéristique commune. Cette caractéristique, c'est l'onction;

, - c'est ce je ne sais quoi de doux, de fort et de pieux à la fois, qui trempe le style, le rend suave et le fait pénétrer jusqu'aux profondeurs de l'âme, à la manière de la grâce , divine. Saint Bernard possède au plus haut,degré ce merveilleux secret. Tous ses lecteurs en ont fait l'expérience. De là ce titre de Doctor mellifiuus qu'on lui donnait cou-

- ramment au seizième siècle, et qui est resté attaché à son nom (2), comme celui à'Angelicus au nom de saint Thomas d'Aquin, et celui de Seraphicusk saint Bonaventure.

Aussi les œuvres de l'abbé de Glairvaux ont-elles fait de tout temps les délices des âmes pieuses. Une simple statistique de librairie suffirait à le prouver. Si l'on excepte

- les quatre grands docteurs de l'Église latine, saint Bernard est, de tous lés Pères, celui dont les ouvrages ont été le plus souvent transcrits au moyen âge. Avecl'inven-

^ , tion de l'imprimerie, une nouvelle fortune commence

Scientes Ubenter volunt videri et sapientes dici; et encore celte pensée : Noli te comparare majoribus, noli minoribus, noUûliquibus, noli uni; quid scis enim, ohomo, si unus ille quem forte omnium vilissinium atque miserrimum reputas..., noumeïiorfe? etc., que l'auteur de Y Imitation a traduite ainsi : Si videres aliumaperte peceare vel aliqua gravia perpetrare, non deberes te tanien meliorem sestîmare, etc.

■^ (i) Revue des Quest. historiq., janv. 1874. (2) Cf. UAhiWon, prsefatio gênerai., n° XXIII. , '

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pour ses écrits. On en compte plus de quatre-vingts éditions avant le commencement du seizième siècle. Ce tra- ' vail aboutit à l'édition de Horstius en 1 641 , revue et corrigée par Mabillon en 1667 et 1690, pour se continuer au dix-huitième siècle, et atteindre de nos jours le chiffre vraiment prodigieux d'environ cinq cents éditions. Toutes les nations de l'Europe, à des degrés divers, ont contribué au succès de cette œuvre. La France marche en tête avec environ deux cents éditions des œuvres complètes ou partielles de son illustre enfant; l'Allemagne la suit dé près; puis viennent l'Italie avec plus de quatre-vingts éditions, la Belgique-Hollande avec plus de vingt; le reste se répartit entre l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Suède et les peuples slaves (1).

Ce mouvement, qui a toujours porté les esprits vers le dernier des Pères de l'Église, doit-il s'arrêter ou seulement se ralentir? Le goût de ses ouvrages, que nous ont légué les siècles passés, doit-il finir par se perdre? Rien de nos jours ne fait pressentir un pareil déclin. Jamais l'abbé de Glairvaux ne fut plus étudié, jamais son imposante figure ne fut mise en plus pleine lumière. Puisse le modeste récit que nous achevons en ces pages développer encore le culte du grand docteur! Mieux que de la frêle couronne que nous avons essayé de lui tresser, nous voudrions le voir couronné de ses propres œuvres, qui ne se flétrissent pas, et loué de sa propre bouche, qui demeure éternellement éloquente : Laude sua ipse se.

(1) Gf. Janauschek, Bibliographia Bernardina. En 1891, à l'occasion du huitième centenaire de saint Bernard, les Cisterciens d' Autriche-Hongrie ont donné une nouvelle édition des Sermons de saint Bernard, d'après les manuscrits de l'Autriche, de la Bohême et de la Styrie; trois fascicules de xxxvi-478, 481-734, 737-1040 pages, Vindobonae, Holder.

sonet, et taureatus spiritu scripiis coronetur suis (1). C'est dans ses ouvrages qu'on le trouve vraiment représenté au vif; c'est là que l'on saisit toutes les nuances d'une phyfeionomie à la fois douce et forte, où, pourtant, malgré les éclats de fougue, la douceur domine : « Doux et tendres écrits, tirés et tissus du Saint-Esprit même, précieux monument dont il a enrichi l'Église, rien ne pourra vous effacer; et la suite des siècles, loin de vous obscurcir, tirera de vous la lumière. Vous vivrez à jamais et Bernard vivra aussi en vous (2). »

(1) Ces mots, empruntés à saint Ambroise, [sont appliqués à saint Bernard par Geoffroy, Bern. Vita, lib. III, cap. viii, n» 29.

(2) Fénelon, Panégyrique de saint Bernard. ~ ;

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