IV
Maladie et mort de Bernard.
Tous les amis de Bernard disparaissaient ainsi l'un après l'autre, sans être remplacés. Le vide se faisait autour de lui, et, dans l'isolement où le jetait ce ravage de la mort, il ne songea bientôt plus lui-même qu'à quitter la terre. Sa santé, toujours chancelante et menaçant ruine, se prétait à ces pensées funèbres. Depuis son dér- . nier voyage d'Italie, il avait été condamné pour ainsi dire périodiquement à se mettre au lit (2). Après chaque grande sortie, c'était une crise nouvelle. Il prenait alors la résolution de ne plus sortir de son nionastère, si ce n'est une fois l'an, pour aller au chapitre de Giteaux (3) : résolution toujours bien arrêtée et jamais suivie d'effet. « Je suis brisé, écrivait-il à Pierre le Vénéra-, ble en 1144; j'ai une légitime raison de ne plus courir,
(1) Bernard Brito, ap. Henriquez, Menolog. Cisterc, I, 333. Cf. d'Arbois iie Jubain ville, loc. cit., p. 400-402.
(2) En 1138 il écrit : « En lectulo recubantem plus cordis, quam corporis dolor excruciat. » Ep. 166, n" 2. Entre 1139 et 1145, date de son voyage en Toulousain, les plaintes sur l'état de sa santé sont semées dans ses Sermons sur le Psaume Qui habitat et sur le Cantique des cantiques. En 1144, ep. 228, n» 2; en 1145, ep. Gaufridi, n» 2, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 410,- 411, etc.
(3) «Decrelum est mihl ultra non egredi monasterio, » etc.. Ep% 228, n" 2; cf. ep. 245.
comme j'avais accoutumé de le faire... Pendant le peu de jours qui me restent à militer maintenant, je vais attendre en silence et en repos Theure de mon changement (1). » Il n'en avait pas moins entrepris l'année suivante le voyage d'Aquitaine et de l'Albigeois; et, quand éclata la croisade, il lui fallut, bon gré mal gré, sur l'ordre du pape, « courir comme autrefois » les provinces et ramasser ses forces pour entraîner à sa suite les populations. Chose étonnante, remarque son biographe, dans ces cas d'extrême nécessité, son corps affaibli reprenait une vigueur nouvelle (2) et suffisait à la tâche, gouverné qu'il était par une âme impérieuse qui ne souffrait pas de défaillance. Mais il retombait ensuite dans une prostration plus profonde, et à chaque rechute sa vie était en danger. « Votre enfant est plus malade que jamais, écrivait-il à Eugène III en 1151; ma vie s'en va goutte à goutte. Je ne suis pas digne sans doute de mourir en une fois et de faire tout de suite mon entrée dans la vie (3). » A la fin de l'année 1152, la faiblesse générale avait fait des progrès effrayants ; il dut garder le lit une grande partie de l'hiver. On s'attendait de tous côtés, de Rome même, à recevoir la nouvelle de sa mort (4). La cour de France n'était pas moins inquiète. Robert, frère du roi, fit une visite à l'illustre malade (5). On a raconté plus tard que Louis YIl s'était transporté lui-même à Glairvaux (6). Le fait n'est guère vraisemblable; mais ce
(1) Ep. 228, n» 2.
(2) Bern. Vita, lib. V, cap. i, n» 4. .
(3) « Guttatim defluit, » etc. Ep. 270, n" 3.
(4) Ep. 307, n''2;
(5) Ep. 304.
(6) Étieane de Bourbon, Anecdotes historiques, éd. Lecoy de la Marche, p. 422. L'éditeur attache à tort quelque crédit 'à l'anecdote
qui n'est pas douteux, c'est que Bernard reçut, au cours , de sa maladie, une lettre du roi, qui le réjouit fort. « Qui suis-jè, répondit-il, pour que la majesté royale s'occupe de ma mort ou de ma vie? Et, puisque je suis un personnage assez important pour que vous ayez souci de savoir comment je vais, sachez que je vais un peu mieux, et que, tout faible que je suis, très faible même, je me sens pour un temps échappé encore une fois au péril de la mort (1). » Du reste, au plus fort dé la crise, il avait rassuré ses religieux en leur disant : « Vous n'avez rien à craindre pour cet hiver; ce sera pour l'été prochain (2). » Ce pressentiment d'une mort immineiiite ne devait plus le quitter. « Si vous venez me voir, écrit-il à son oncle André, de l'Ordre du Temple, ne tardez pas; car vous pourriez ne plus me trouver : j'ai déjà reçu les libations destinées au sacrifice, et je ne pense pas faire long séjour sur la terre (3). » Parfois pourtant il semble qu'il se soit repris à espérer de vivre encore ; car, vers la même époque, tout en remarquant qu'il était faible au delà de ce qu'on peut croire et qu'il ne se sentait pas de forces pour longtemps, il ajoute : « Soit dit sans préjudice de la divine Providence qui peut ressusciter les morts (4). »
Au printemps, un mieux sensible se déclara. Ce temps ' de relâche était providentiel. Le vénérable archevêque de Trêves, Hillin, arrivait à Clairvaux porteur d'une désolante nouvelle : une partie de la Lorraine était à feu et à sang; la guerre qui avait éclaté entre l'évêqùe de Metz
qu'il rapporte. L'autorité de Calon sur laquelle il s'appuie est nulle dans l'espèce. Cf. Bern., ep. 310.
(1) Ep. 304.
(2) Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n» 8; cf. cap. iir, n*" 18-19.
(3) Ep. 288, n» 2.
(4) Ep. 307, n''2.
d'une part, Mathieu duc de Lorraine, et quelques autres seigneurs d'autre part, prenait un caractère atroce. Les Messins, qui s'étaient avancés dans la direction de Pont-à- Mousson, avaient été écrasés, non loinde Tirey (village aujourd'hui disparu), dans le défilé que forment la Moselle et les escarpements du Froidmont (28 février); ils perdirent près de deux mille hommes, tués ou noyés (i). Repliés sur Metz, c'était la rage au cœur qu'ils préparaient Une revanche. Mais il était à craindre que leur infériorité numérique ne leur attirât de nouveaux malheurs. L'archevêque de Trêves s'entremit inutilement pour proposer un accord aux belligérants : la colère des uns et les exigences des autres rompirent les négociations à peine entamées. Il semblait qu'un seul homme au monde fût capiable d'imposer à tous, par le prestige de son autorité , les conditions d'une paix équitable et nécessaire. Hillin venait solliciter ce secours de l'abbé de Glairvaux. Malgré son état de faiblesse inquiétante, Bernard n'hésita pas à prendre le chemin de Metz, pour arrêter une nouvelle effusion de sang. Déjà précédemment il avait pu rétablir
(1) Le nom des belligérants nous est fourni par les Annales Moso mêmes (Mousson), ad ann. 1152 : « Bellum apud Tireium inter Stephanum Metensem episcopum et duceni Mattheeum in quo dux victor extitit » (ap. Mon. Germ., III, 162), et par la Vita Bernardi (lib. V, cap. ij n"» 3-6). Richer (Gesfa Senoniensis ecclesiœyâp.TAon. Germ., XXV, 284) écrit que la lutte avait lieu entre l'évêqué Etienne et Rai-. naud, comte de Bar. Il s'agit de Rainaud II, neveu de l'évêqué de Metz, sans doute allié de Mathieu de Lorraine. Sur Tirey, cf. dom Calmet, Histoire de Lorraine, II, 75, note. La date de la bataille, 28 février, est fournie par la Chronica universalis Mettensis (Mon. Germ., XXIV, 517). Le nombre des morts est inàiqué pâv là Vita Bernardi (lib. V, cap. I, n° 3). Cf. Chron. S. Vitonis Virdunensis, âA ann. 1153, ifwi. des G., XIII, 641 : « Bellùm anle Mozon ubi Metenses t^interierunt; » et Chron. S. Vincentii:Metensis{Mi., p. 645). Pour plus de détails cf. Vacandard, La Vie de Saint Bernard et ses critiques, dans Revue des Quest. /%*s<or., juillet 1897, p. 204-210..
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l'accord entre Vévêque de Metz et Henri de Salm (1). Le succès de cette première intervention était de bon augure . Mais les esprits étaient particulièrement aigris. Aux approches de Metz, Bernard se trouva en présence de deux armées prêtes à en venir aux mains et séparées seulement par la Moselle. Gomme il fallait s'y attendre, ses propositions ne furent d'abord goûtées de personne. Les Messins, qui ne respiraient que la vengeance, n'étaient pas disposés à accepter une paix dont les conditions devaient être nécessairement à leur désavantage; et, de leur côté, les vainqueurs n'entendaient perdre à aucun prix le fruit de leur victoire. U
Le premier projet élaboré par l'abbé de Glairvaux échoua donc, comme la précédente tentative de l'archevêque de Trêves. Les vainqueurs poussèrent même l'impertinence jusqu'à tourner le dos au négociateur, et à quitter la séance sans le saluer. Bernard ne désespéra pasj ce-r, pendant, du succès de sa mission, dont l'heureuse issue lui fut, dit-on, révélée en songe. Quelques guérisons miraculeuses qu'il opéra publiquement aidèrent, selon son biographe, à lui gagner les esprits. « II faut bien, se dirent enfin les belligérants, que nous écoutions celui que Dieu lui-même exauce. » Et lui de répondre : « Ce n'est pas pour moi, mais à cause de vous, que Dieu a accompli par mes mains ces merveilles. » Une dernière entrevue eut lieu, entre les chefs des deux armées, dans une île voisine de la ville, et Bernard fut assez éloquent pour faire accepter aux deux partis les termes d'un accord définitif. Le traité, dont nous ignorons la teneur, était dur pour les Messins ; et lorsque l'abbé de Glairvaux en rapporta les termes àl'évêque de Metz, ce prélat, qui était
(1) 5eTO. Fifa, lib. IV, cap. -viii, nM9.
d'humeur fort batailleuse (l),'ii'y mit sûrement sa signa- ■ ture qu'en murmurant et à contre-cœur. Il en témoigna même, très peu de temps après, son mécontentement à l'abbé Wibald de Corbie, et essaya de le faire rompre par l'empereur d'Allemagne (2). Les documents nous manquent pour savoir si sa démarche eut des suites.
Bernard, son œuvre achevée, remonta la Moselle (3), passa par Gond re ville, Toul (4), et regagna Glairvaux qu'il ne devait plus quitter. Les fatigues de ce voyage avaient de nouveau épuisé ses forces. Quelques mois plus tard, la nouvelle de la mort du pape lui donna, pour ainsi parler, le dernier coup.
Bernard perdait en Eugène un fils de sa prédilection, et l'Église l'un des plus grands pontifes du douzième siècle. D'une activité discrète, mais persévérante et habile, l'ancien moine cistercien avait imprimé à tous les ressorts du gouvernement pontifical une vigoureuse impulsion. Ses réformes révèlent un talent qui approche du génie. En administration, il était venu à bout de supprimer les abus qui donnaient à la curie romaine un air de mercantilisme : sous son règne, l'avarice disparait peu à peu du sacré-collège (5); en outre, les revenus lâu Saint-
(1) Déjà Etienne avait eu querelle avec Mathieu, duc de Lorraine : cf. Chron. episcop. Mettensium, ap. Hist.des G., XIII, 643.
(2) Epist. ad Wibald., ap. Migne, t. CLXXXIX, p. 1431.
(3) On a rattaché à ce voyage de Bernard à Metz la fondation d'une abbaye de femmes, le Petit-Clairvaux. « Mais, selon la juste remarque de Martène {Voyage littéraire, 1, 2, p. 127), il n'y a pas d'apparence qu'on l'ait placée dans une grande ville, dans un temps où les monastères de l'Ordre étaient bâtis dans les plus sombres solitudes. » La fondation du Petit- Glairvaux est évidemment postérieure à saint
'Bjernard.
(4) Bern. Vita, lib. V, cap, i, n» 7.
-- (5) Cf. plus haut, t. II, p. 473, note 3.
Siège sont- fixés approximativement par la rédaction d'un \ivre censier : la première ébauche du Liber Censuum date de son pontificat (1). En politique, ses efforts ne furent pas moins heureusement couronnés : il étouffa la révolution romaine, presque sans effusion de sang; quand il mourut, le sénat était devenu, à côté du pouvoir suprême, un corps à peu près inoffensif (2). Dans les sciences Eugène III ne reste pas en arrière de son siècle; il le devance plutôt; il encourage la traduction des auteurs grecs, en particulier des œuvres de saint Jean Chrysostome (3). Ce regard jeté sur l'Orient, sur Constantinople, lui inspire les plus audacieuses espérances. Son rêve, nous l'avons vu, était de rétablir l'union, si tristement dissoute, de l'Église grecque et de l'Église latine. Ge beau projet sombra malheureusement dans le naufrage dé la seconde croisade. Eugène III léguait au moins en mou- . rant à ses successeurs de hautes leçons de sagesse administrative; il leur laissait en même temps, ce que l'abbéi de Glairvaux estimait par-dessus tout, l'exemple de sa vie privée, un miroir de sainteté, comme on disait au moyen âge. On raconte qu'au lendemain même de sa mort, des miracles éclatèrent sur sa tombe; et le bruit s'en répandit aussitôt jusqu'en France (4).
Quand la nouvelle en vint à Glairvaux, Bernard était étendu sur un lit de douleur. Personne ne nous apprend quelle fut la profondeur de son deuil. Ce qui est sûr, c'est qu'une langueur mortelle le mit bientôt aux portes du
(1] Cf. Fabre, I*6er Censuum, p. 1, col. 2, note 1; p. 88, col. 2, et Introduction,
(2)^ern., ep. 488; Romuald. Salern., ap. Watterich, II, 318.
(3) Robert de ïorigny, éd. Delisle, I, 270, note 5.
{i)Ibid.,ip. 274-275. Sur les miracles d'Eugène III, cf. Martène, Ampliss. Collect., Yl, iiS9.
tombeau. Son estomac délabré ne pouvait plus supporter de nourriture. A l'abbé de Bonneval qui lui envoie vers ce temps quelques menus présents, peut-être des friandises, il décrit ainsi son triste, état : « Nous avons reçu votre charité avec joie, mais sans plaisir. Car quel plaisir peutil y avoir pour qui tout est amertume? Ne rienjmanger du tout serait la seule chose qui me flat|^rï£îfrï;è sommeil s'est retiré de moi, de sorte que ïna douleur n'a ni trêve ni repos; toute ma souffrance vient de l'estomac. 11 faut, jour et nuit, à toute heure, le réconforter avec un peu de liquide ; car le solide l'irrite, et il le repousse inexorablement. Le peu qu'il daigne admettre, il le prend avec une peine extrême; mais la peine serait plus grande encore, s'il restait complètement à jeun. Et s'il lui arrive de prendre parfois tant soit peu plus que de coutume, c'est le paroxysme de la souffrance. J'ai les pieds et les mains enflés, comme les hydropiques. » Bernard ajoute pour consoler son ami : « Dans tout cela, selon l'homme intérieur, je le dis comme un insensé, l'esprit est prompt dans une chair infirme (1). »
L'âme, en effet, resta jusqu'au bout maîtresse du corps qu'elle animait, calme, libre et sereine. Le courageux abbé continuait de méditer, de dicter et d'exhorter ses frères au milieu de ses douleurs. Tant qu'il put se lever et se tenir debout, c'est-à-dire presque jusqu'au dernier jour, il célébra la sainte messe. Les pensées éternelles, qui lui étaient depuis si longtemps familières, devinrent peu à peu l'unique objet de ses préoccupations. Et un jour que l'évêque de Langres s'étonnait de le trouver peu attentif aux affaires dont il l'entretenait : « Ne soyez point
^1) Bem., ep. 310; écrite paucissimis diebus avant sa mort. Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n° 9.
J.ES DERNIÈRJES ANNEES: 525
surpris, lui répondit-il, je ne suis plus de ce monde (1). » Bientôt il fut visible pour tous que le fil qui le tenait encore à la terre était sur le point de se rompre. Ses reli- . gieux, inconsolables à la pensée de devenir orphelins, entourèrent sa couche en pleurant. « Eh quoi, Père, s'écrièrent-ils, vous n'avez donc pas pitié de ce monastère? Vous n'avez pas pitié de nous, que vous avez nourris de votre lait maternel? Gomment pouvez- vous laisser votre œuvre à l'abandon? Comment pouvez-vous laisser ainsi des enfants que vous avez tant aimés jusqu'à ce jour? » Et lui, pleurant avec eux et levant vers le ciel ses yeux pleins de douceur, columbinos oculos, les assurait qu'il était partagé entre deux sentiments, et ne savait auquel obéir. D'une part, l'amour de ses enfants lui faisait désirer de rester auprès d'eux ; d'autre part, rampur du Christ le pressait de partir. Il laissait donc à la bonté divine le soin de décider (2), Et, pour adoucir l'amertume d'une telle réponse, il attendrissait sa voix et répandait son cœur en touchantes exhortations. Il suppUait ses ûls de ne jamais oublier les conseils de perfection qu'il leur avait donnés durant le cours de sa carrière abbatiale. Aux plus parfaits, à ceux qui avaient vécu dans son intimité et qui partageaient avec lui le fardeau de radministration, il confia plus particulièrement ses secrets désirs et ses dernières volontés. « Je n'ai guère de bons exemples de religion à vous léguer, leur dit-il; mais il y a trois points que je propose à votre imitation et que je me rappelle avoir observés selon mon pouvoir. Je me suis toujours moins fié ^, mon sentiment qu'à celui des autres. Quand on m'a blessé, je n'ai jamais cherché à tirer ven-
(1) Bem. Vita, lib. V, cap. i, n» 1; cap. ii, n»' 8 et 11.
(2) Ibid., cap. II, n»' 9 et 12.
geance de celui qui me blessait. J'ai évité, autant que j'ai pu, de scandaliser personne ; et si le scandale est arrivé, je me suis appliqué à l'apaiser. » Bref, humilité, patience, charité, tel fut, en trois mots, le testament spirituel de l'abbé de Clairvaux (1).
Le bruit de l'imminence de sa mort s'était répandu au loin; plusieurs évêques, l'abbé de Giteaux, quelques autres abbés de l'Ordre et des monastères du voisinage, accoururent à Clairvaux pour recevoir une dernière fois sa bénédiction. Le mercredi 19 ou le jeudi 20 août, il demanda et reçut le viatique et l'Extrême-Onction (2). Dès lors il n'eut plus de pensées que pour Dieu, et le jeudi même, vers neuf heures du matin, il s'éteignit doucement, à l'âge d'environ' soixante-trois ans (3).
Pendant que ce prêtre du Très-Haut, comme parle son biographe, faisait ainsi son entrée dans le Saint des saints et montait à l'autel du Seigneur, son corps, lavé selon l'usage et revêtu des ornements sacerdotaux, était exposé dans l'église du monastère (4).
Durant deux jours, évêques, moines et laïques, seigneurs et paysans, se pressèrent en foule auprès du catafalque. Des villages environnants, de Ville, de la Ferté,
(1) Bern. Vita 11^, cap. xxx, n" 82; cf. Berri. Vita, lib. V, cap. ii, n* 9.
(2) Bern. Vita H", cap. xxx, n" 84.
(3) « Hora diei pêne tertia. » Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n" 13, « Annis circiter sexaginta tribus expletis. » Ibid., n" 15.
(4) « Corpus ejus rite paratum, » etc. /ôirf., n» 14. On raconte que le corps laissa son empreinte dans la pierre sur laquelle il avait été lavé. Cela formait une sorte à'ombre ou image que l'on montrait encore aux pèlerins durant le dix-septième et le dix- huitième siècle. Méglinger [Iter Cisterciense, n" 60) etManrique {Annales Cisierc, ad ann. 1153, cap. vn) croient au prodige. Dom Martène, plus circonspect, estime, après avoir examiné l'ombre, qu'il n'y a là qu'un effet naturel de la réflexion de la lumière {Voyage littéraire, II, 104).
de Longchamp, de Perrecin, de Ghampignol, de Monteville, etc., les paysans, hommes, femmes, vieillards et enfants, se précipitaient dans la Claire- Vallée, battant comme un flot les murs du monastère. Sauf les femmes, à qui l'entrée du cloître était interdite par la Règle, tous pénétraient peu à peu jusqu'auprès du mort et lui offraient, avec leurs prières, l'hommage de leur vénération.
Déjà on rinvoquait comme un saint. Non contents de baiser ses mains, les pieux pèlerins lui faisaient toucher du pain, des linges, des pièces de monnaie, un objet quelconque, pour emporter ce souvenir béni, comme une relique (1). Plusieurs miracles, nous dit-on, furent opérés à son contact; citons seulement la guérison d'un manchot, guérison instantanée qu'un témoin oculaire^ Eudes, prieur de Morimond, racontait huit jours plus tard aux religieux de son couvent (2).
On comprend que, malgré le respect du lieu, la foule n'ait pas su contenir ses sentiments, son émotion et ses réflexions. Clairvaux, d'ordinaire si calme, était devenue semblable à une ruche où bourdonnent des milliers d'abeilles. La loi du silence était ouvertement violée. A la fin, l'abbé de Giteaux et ses collègues s'émurent d'une telle infraction et, redoutant un plus grand désordre pour le jour de l'inhumation, ils résolurent d'en avancer
{i) Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n" 14.
(2) Planctus Odoais, ap. Haffer, Bernard, I, 22-23. Geoffroy cite un autre miracle dont il supprime le récit dans la seconde Recension [Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n° 12). L'auteur de YExordium magnum s'étend davantage encore sur ces faits de nature merveilleuse [Bern. Vita, lib. VU, cap. xxviu). Il raconte que l'abbé de Cîteaux, pour arrêter les clameurs que provoquaient ces guérisons, ordonna à Bernard, tout mort qu'il était, en vertu de l'obéissance, de cesser tout miracle, et qu'il fut écouté.
l'heure. Dès le malin du samedi 22, la messe dite et les prières de l'absoute récitées pour ainsi dire à la dérobée, le corps saint fut déposé dans un caveau creusé devant l'autel de Notre-Dame (1). L'illustre abbé fut enseveli avec la tunique qu'il avait, comme nous l'avons vu, ôtée pieusement à Malachie défunt (2). Sur sa poitrine reposait une petite cassette contenant des reliques de saint Thaddée, apôtre, qu'il avait reçues de Jérusalem cette année même, et avec lesquelles il avait exprimé le désir d'être inhumé, « afin, disait-il, d'être étroitement uni à un disciple du Seigneur, le jour de la résurrection générale (3). » On croit que ses religieux déposèrent pareillement dans son tombeau une planchette sur laquelle étaient gravés ces mots inspirés : FascicMiws myrrhœ dilectus meusmihi,inter ubera mea commorabitur. « Mon bien-aimé est pour moi un faisceau de myrrhe, il demeurera sur mon cœur (4). » Ce qui est sûr, c'est qu'aucune autre devise ne pouvait mieux convenir à celui qui fut à la fois un grand martyr de la pénitence et un merveilleux interprète du Cantique des cantiques.
(1) Bern. Vita, lib. V, cap. ii, n"' 14 et 15. M. Guignard croit que Bernard fut inhumé derrière le maître-autel dans une chapelle spéciale dédiée à la sainte Vierge [Lettre à Montalembert, p. 1670-1671, note II). Cette chapelle n'existait pas, à la date de la mort de saint Bernard. Par l'autel de la sainte Vierge il faut entendre l'autel principal, Marie étant la patronne de l'église.
(2) Bern. Vita, lib. III, cap. iii, n» 23.
(3) Ibid,, cap. II, n" 15.
(4) Cant. canticor., i, 12. Voir, sur ce point assez douteux, Guignard [Lettre à Montalembert, p. 1699-1701).
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