‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 14 sur 118 · XVI . INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI . INTRODUCTION

qu'ils développent leur a été insuffisamment expliqué,!', ou que Bernard n'a pas eu le temps de reviser leur rédac-^ tion (1). En règle générale, l'abbé de Glairvaux ne se contente pas d'indiquer le sujet de la lettre : il la dicte mot à mot ; sa marque y est ; son style, surtout à l'époque de sa maturité, est inimitable. L'imitation que quelques-uns de ses admirateurs, Nicolas de Montiéramey, par exemple, ont essayé d'en faire n'est qu'un plagiat manifeste. Bernard n'ignore aucun des secrets de l'art d'écrire; il indique dans une de ses lettres (2) la méthode par laquelle les écrivains de métier font des phrases harmonieuses et balancent de belles périodes. Mais c'est là un procédé auquel il dédaigne d'avoir recours; à ses yeux le soin exagéré du style est un amusement frivole, un jeu indigne d'un chrétien, à plus forte raison d'un moine. Ses lettres sont d'un seul jet. A la fois vif, rude, parfois ironique, puis tout à coup tendre et affectueux (3), souvent: passionné, il devait exceller dans un genre qui exige avant tout du premier mouvement. Aussi est-on sûr d'y retrouver son âme tout entière et sa pensée toute nUe.

En aucun autre de ses écrits, son image n'est aussi fortement empreinte. Son amour de Dieu et des âmes, son horreur du mal et de l'erreur, son zèle avec ses exigences et ses vivacités, son énergie ardente, sujette à de soudains abattements, en un mot tout ce qui fait le caractère propre de cet homme extraordinaire, est représenté au vif dans sa correspondance. L'impétuosité de sa nature et la

(1) Cf. Bera., ep. 387.

(2) Bern., ep. 89, n» 1.

(3) Par exemple, ep. 221, adressée à Louis le Jeune, tour à tour violente et affectueuse.

\"r CRITIQUE. DES DOCUMENTS. XVII

violence de son langage y éclatent parfois de façon à choquer les oreilles modernes. « Croyez-vous donc que la justice ait disparu du reste du monde, comme elle a disparu de votre cœur, » écrivait-il à un archevêque (1). Et c'est sur ce ton, sinon en ces termes, que dans certaines circonstances il s'adresse aux papes, aux rois, aux évêq[ues et aux moines. L'ardeur de ses convictions l'entraînait à cette véhémence de langage. Non que l'indignation ait jamais étouffé en lui la charité ; son coeur ne respire que la bonté. Il ne faut pas croire davantage que le sentiment de sa supériorité lui ait dicté ces apostrophes hardies; Bernard est par excellence l'homme de l'humilité. Ce moine que l'opinion de ses contemporains plaçait au-dessus de l'épiscopat, au-dessus même du Pontife suprême, ne parlait jamais de soi qu'avec une extrême modestie et ne souffrait pas que d'autres en parlassent autrement. « Excellent ami, que faites- vous? écrivait-il à Pierre le Vénérable (2), qui se faisait l'écho de la renommée et lui prodiguait les marques de sa vénération, vous donnez des louanges à un pécheur, vous béatifiez un misérable; » C'est là le ton qui règne dans ses lettres. On a remarqué que le saint abbé ne s'y est jamais présenté, sauf une fois peut-être (3), comme pro phète ni comme thaumaturge. A ce signe, avec cette pierre de touche, Mabillon a cru reconnaître la fausse attribution, de l'épître qui porte dans l'édition de Migne le numéro 463.

(1) Ep. 182, à Henri, archevêque de Sens.

(2) Ep. 265.

(3) Dans son épitve 242, Bernard parle de l'éclat qu'il a donné à la vérité en Languedoc, « non solum in sermone, sed et in yirtute. » Il nous semble que ces derniers mots font allusion à ses miracles.

XVIII INTBODUCTION.,

Outre le portrait de l'auteur, les lettres de, l'abbé de Glairvaux nous révèlent les figures des principaux personnages de son temps. Ace titre, elles valent des mémoires. Il n'est pas un événement grave, entre 1125 et 1153, auquel Bernard n'ait été mêlé. Faut-il nommer les personnages avec lesquels il est en relations fréquentés? Ce sont des papes, des empereurs et des rois, des impératrices et des reines, des ducs et des comtes, des cardinaux, des évêques et des abbés, des philosophes et des courtisans, l'élite en un mot de la société du douzième siècle, Honorius II, Innocent II, Gélestin II. Lucius II, Eugène III, Louis le Gros et Louis le Jeune, Lothaire III et Conrad III, Manuel Gomnène, Roger de Sicile, Henri Beauclere et la reine Mathilde, le roi d'Écossa et la reine de Jérusalem, les comtes de Ghampagne et les ducs de Bourgogne, d'Aquitaine, de Bretagne et de Lorraine, l'épiscopat français et la curie romaine, Pierre le Vénérable, Suger et presque tous les supérieurs ou abbés de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Suède et de la Palestine, etc. Qu'on juge, par cette simple énumération, de la variété et de l'importance des documents historiques que renferme sa correspondance.

Tous ces documents sont sincères. Gependant, il ne faudrait pas que l'historien les employât en aveugle; ils n'ont pas tous le même poids et ne méritent pas une égale créance. Sincérité n'est pas exactitude. Les meilleurs peuvent se tromper, tout en restant de bonne foi. , Et c'est quelquefois le cas de l'abbé de Glairvaux. Même dans les choses qu'il sait très bien, il lui arrive de donner à sa phrase, qu'emporte le zèle, un tour oratoire qui force la vérité et la dénature. G'est au critique à démêler

CRITIQUE /des documents. XIX

dans ces éclats d'une passion, qui est presque toujours juste à son origine, la part exacte du vrai. La même méthode doit être appliquée, à plus forte raison, lorsque la correspondance de l'abbé de Glairvaux ne fait que refléter la pensée d'autrui. En maintes circonstances, ses lettres ne sont que la traduction d'un témoignage étranger, et sans que Bernard, qui ne sait pas marchander sa confiance, soupçonne la méprise, ce témoignage est parfois sujet à caution. Il ne parait pas douteux par exemple que ses amis d'Angleterre l'aient ind'uit en erreur au sujet du neveu du grand saint Anselme, appelé à occuper le siège de Londres vers 1140 (1). Les jugements qu'il porte sur Guillaume d'York et sur l'évêque nommé de Langres ne sont pas davantage exempts de partialité. La faute en est à ses correspondants. Pour être juste, il nous faudra donc atténuer la portée des témoignages de cette nature et les corriger, s'il se peut, par d'autres documents.

Sa correspondance impose à qui veut s'en servir un autre travail plus considérable encore et non moins délicat. Geoffroy n'a pas pris soin d'observer dans son édition du Corpus, epistolarum un ordre strictement chronologique. Les publications qui ont suivi pèchent par le même défaut. Delà, pour les historiens, un embarras, une confusion, que Mabillon, malgré l'étendue de son savoir, n'est pas parvenu à débrouiller. Un grand nombre des dates qu'il assigné aux épîtres de l'abbé de Clair-

(1) Cf. Bern., ep. 211, écrite en 1142. Dans la seconde partie, il s'agit d'Anselme, neveu du grand saint Anselme et abbé de Edraunds- . bury, qui avait été déposé, et remplacé par Robert,, sur le siège de Londres. Cf. Wolf, dans Studien und Mittheihngen aus demBenC' d^c^merorrfe^^, 1885, p. 30.

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