DE BERNARD
Bernard naquit en 1090 (1) à Fontaines-lès-Dijon, et mourut à Glairvaux le 20 août 1153.
Fontaines est aujourd'hui un village de 488 habitants, posé, à deux kilomètres nord-ouest de la capitale de. la Bourgogne, sur une colline aux gracieux contours, dont les pentes sont couvertes de maisons et de jardins cachés dans les arbres. Il devait offrir au moyen âge un aspect plus sévère.. Un château approprié aux mœurs guerrières de l'époque en couronnait le sommet et. protégeait de son ombre • les quelques rares habitations échelonnées à ses pieds. Le, paysage n'a rien d'alpestre. Le mamelon, que la lumière enveloppe de toutes parts,
' (1) Cette date résulte des diverses données chronologiques dé îa Recensibn B. Cf. V édition, 1. 1, p. 1', note.
se rattache au mont Affrique dont il forme, à Test-nord- j '! est, Tune des dernières ondulations un peu saillantes. î De ce poste isolé la vue est arrêtée à l'ouest par la pointe / boisée de Notre-Dame d'Étang et par les contreforts de '•' la montagne, que découpent au loin plusieurs vallées par où passent, le soir, en gerbes d'or les feux du soleil t couchant. Mais d'instinct c'est surtout vers l'orient que le regard se porte. De ce côté se déroule une plaine vaste comme la mer, ayant pour rives à l'horizon le Jura et les Alpes; le mont Roland apparaît dans ces profondeurs ondoyantes, comme la première falaise d'une île lointaine. Au nord, l'œil se perd dans la campagne verte ; au sud, dans la forêt de Gîteaux. De place en place, au sein de cette immensité, se détache un village riant et touffu. Dijon est là, tout près, assis sur les bords du Suzon et de l'Ouche, avec ses vieux souvenirs et ses curieux monuments, Saint-Bénigne, Saint-Philibert, Saint- " Etienne, Saint-Michel et Notre-Dame.
Le château de Fontaines dominait jadis et la plaine et la cité. De l'antique demeure féodale, il ne reste plus rien. La petite chapelle qui l'avoisinait vers l'angle sudest et qui était dédiée à saint Âmbrosinien, a fait place ', elle-même à une église plus spacieuse, mais dépourvue de tout caractère monumental. Il semble que la mare ,-; ou étang qui sommeille au pied du coteau escarpé, en évoquant le souvenir de la source aujourd'hui dissimulée à laquelle le village doit son nom de Fontaines, garde \
seule la mémoire des anciens jours. Toutefois des re- ,/ cherches intelligentes, patiemment conduites, ont réussi ; ,/y à retrouver le plan du casfrum du douzièine siècle. Le château de Fontaines avait une double enceinte. La pre- ;
mière, consistait en une ligne de fossés qui entourait le - 3 mamèlon^Le périmètre de la seconde èét indiqué par -. i
EDUCATION.ET PREMIER APOSTOLAT. . 3 ï"
la configuration même de l'assiette supérieure dû pla- if, teau. L'escarpement du coteau vers le sud, l'ouest et le ' 1 nord-ouest sufiîsait presque ^à lui seul à protéger cet ; v asile contre toute attaque extérieure. Aussi est-ce à l'est et au nord-est que furent construites les trois tours qui donnaient plus particulièrement à ce lieu l'a-spect d'un château féodal. La grosse tour ou donjon tenait le milieu. On sait qu'à cette époque les donjons consistaient généralement « en. un gros logis quadrangulaire divisé à chaque étage en deux salles. C'était lé séjour ordi- '
naire de la famill,e seigneuriale, qui occupait non seule- - . ■ ment les étages supérieurs, mais quelquefois même les salles basses communément appelées « celliers ». Ces celliers, peu éclairés, formaient, dit Léon Çrautier, des chambres réservées pour les hôtes et convenaient aussi au traitement des malades. » C'est da,ns une de ces ' chambres aujourd'hui transformée en chapelle que Bernard vint au monde (1).
Son père Tescelin et sa mère Aleth appartenaient à la haute noblesse de la Bourgogne.
Tescelin, dit leSaure (2), pour la couleur de sa chevelure, était l'un de ces chevaliers Ghâtillonnais, milites Castellionensesj qui, de Troyes à Dijon, de Langres à Tonnerre, possédaient une partie considérable des fiefs de la province. Nous n'avons malheureusement que fort peu de documents sur son origine, et il est absolument impossible de faire remonter bien haut de ce côté la gé-
(1) Voir toute cette question parfaitement élucidée par M. Tabbé Choraton, Bulletin, etc., jianvier-féTrier 1891, p. 16-19, 95-99 et
-passim.
(2) On lit : Tescelinus H Sors (Cartul. de Molesme, archiv. de la Côte-d'Or, t. I, p. 7i 10-11, 66). Cf. G^ùHiù^j, Fragm., Migne, ,col.' . 523, etc. , , ,., ' -
néalogie de saint Bernard. Selon une conjecture hardie, quelques-uns ont pensé que son aïeul paternel s'appelait Tescelin comme son père. On n'est peut-être pas plus ' près de la vérité, en lui donnant Eve de Grancey ou de Ghâtillon (1) pour grand'mère. Ce qui paraît certain, c'est que celle-ci, quel que fût son nom, se maria en secondes ^ noces à Foulques d'Aigremont et donna à Tescelin plusieurs frères utérins (2).
Tescelin était apparenté aux meilleures familles de Ghâtill0n-sur-Séine. Parmi les seigneurs qui lui étaient unis par les liens du sang, les chroniques et les chartes citent Josbert de la Ferté-sur-Aube — qui n'est autre que Josbert le Roux de Ghâtillon, sénéchal de Hugues de Gbariipagne et vicomte de Dijon (3), -— Rainier dé Ghâtillon, sénéchal des ducs de Bourgogne, et Hugues Godefroid de Ghâtillon, l'un des seigneurs de Sainte- Golombe-sur-Seine (4).
Par la ligne maternelle la généalogie de saint Bernard
(1) Les bases sur lesquelles s'appuie cette opinion sont r rie tableau généalogique connu sous le nom de Chronique de Srrancey, qui date du seizième siècle (livre IIÏ, nP XXVII, p. 21, traduction Jolibois); 2" l'inventaire des titrés de la maison de Cléron, dressé par F. de la Place (Chifflet, ap. Migne, col. 1485); 3° une tradition du château de Grancey, rapportée par Chifflet [Opuscula quatuor, p. 171). Ces documents sont peu sûrs. Mais comme ils proviennent de deux sources différentes, leur accord semble offrir quelque garantie. M. l'abbé Jobin adopte cette opinion (Saint Bernard et sa /amiWe, p. xii-xiv. Cf. Chifflet, Gems illustre, ap. Migne, col, 1515).
(2) Cf. Àlbéric de Troisfontaines/ Cftron., ap. Migne, col. 1395; Chifflet, Genus illustre, ibid., col. 1485, 1488, 1518; Jobin, Saint' Bernard et sa famille, p. xii.
(3) « Secunddm carnem propinquus. » J5erMardî Vita, I, ii, n''43. « Josbertus vicecomes, Josbertiis de Càstèllione. » Petit, Histoire des ducs de Bourgogne, l, 424-425. Jobert était vicomte de Dijon' par sa femme Lucie, fille de Thibaut de Beaùne (Pérard, Recueil, etc., p. 200-iOl). .
(4) Cartul. de Moîesme, t. I, fol. xxx-xxxi.
EbXJCATlON ET^ PREMIER APOSTOLAT.'
,' est plus illustre encore. Aleth (1), selon une croyance générale, tirait son origine des anciens ducs de Bour-
-. gogne (2) ; elle était ûUe du puissant seigneur Bernard de Montbard et d'Humberge ou Amburge dite des Riceys (3). Ses frères avaient nom André, mort jeune, Rainard, Gaudry, Miloii, André second; nous les retrouyerons plus tard dans le cours de cette histoire, ainsi que leur sœur, dont on ignoré le nom (4).
Illustres par la naissance, les parents de Bernard n'étaient pas dénués des avantages de la fortune. On a re- ' cherché quelle pouvait être l'étendue de leur domaine; les chartes sont malheureusement sur ce, point d'une discrétion désespérante. Nous savons que Tescelin était seigneur de FonidàneSy Fontanensis oppidi dominuÈ, et possédait à Ghâtillon-sur-Seine une maison de quelque importance. Ajoutons à ces possessions une terre dans les environs de Clairvaux (3) et une prairie sur les bords de la Brenne, entre Courcelles et Benoisey, au milieu des fiefs des seigneurs de Grignon, de la Roche, d'Épiry, etc.
(1) Le nom d'Aleth se trouve différemmeat indiqué dans les documents : Aalays, bu même Elisabeth, Bernardi Vita, \ih. ï, cap. i; Gautridi Fragm., Ms. 17639, p: 2. Nous avons suivi. l'orthographe reçue. M. l'abbé Boorlier recommande l'orthographe Alette (Chomton,
(2) Bern. Vita IV\ n° 1, col. 535. Selon Chifflet {Genus illustre, ap. Migne, 1392 et 1399) et M. l'abbé Jobin {Saint Bernard et sa famille, p. xu-xLiny, c'est par les comtes de Tonnerre, issus des anciens ducs bénéficiaires de Bourgogne, qu'Aleth a hérité du sang ducal.
(3) « Amburgi de Rimco. ))Gallia Christ., IV, 729. Cf. Lalore, Les Riceys, Troyes, 1872, p. 6. Cette origine d' Amburge est douteuse.
(4) Cf. Chifflet, Genws illustre, ap. Migne, col. 1517-1520, et, spécialement pour le premier enfant du nom d'André, Hist, des ducs de Bourgogne, 1^499-506. Le nom de Diane, que plusieurs donnent,
.après Chifflet, à la sœur d'Aleth, n'est pas sûr : car le document auquel on l'emprunte est, en plusieurs points, fautif. ■ (5) Cartul. de Clairvaux, ¥tdiv'ûh, t. Il, p. 3; cf. Chomton, II, '"22-13. , , , -, ' ■
-•- ^^'^^K^Tm
C'est tout ce. que nous pouvons indiquer avec certitude (1). Peut-être son domaine s'étendait-il à l'ouest de Fontaines, sur le territoire de Daix, où se trouvent Ghan-, gey et Bonvau qui, d'après les chartes, appartinrent plus tard aux petits- enfants de Barthélémy de Sombernon marié à la petite-fille de Tescelin; mais ce n'est là qu'une conjecture (2). Il faut donc nous en rapporter simplement aux historiens de saint Bernard, si nous voulons croire ique Tescelin était « riche, » « très riche en biens du siècle (3). »
Vassal du duc de Bourgogne, Tescelin occupait un rang distingué à la cour de son suzerain. Eudes P* et Hugues II l'avaient admis dans leurs conseils. Aussi fin jurisconsulte que fier chevalier, il montrait une adresse égale à dénouer les différends et à manier l'épée. La justice faisait la seule loi de sa conduite. Les chroniqueurs nous le représentent comme un homme droit par excellence. Un mot peint son caractère : la loyauté, legalitate prœcipuus. Il avait coutume de dire : « Je ne comprends pas que la justice soit pour tant de gens une chose si onéreuse, » Et ce qui l'indignait particulièrement, c'était qu'on abandonnât la justice par crainte ou par cupidité.
Tel il se montrait dans son domaine, tel il était à la cour (4). On raconte qu'un jour, dans un de ces litiges que font naître si fréquemment les questions de propriété, irrité contre son adversaire qui n'était qu'un simple bourgeois, il eut la faiblesse de lui proposer un duel. C'était déroger à sa noblesse, c'était surtout off'enser
(1) Bern, Vita IV, Ub. I, n" 1; Genus illustre, ap. Migne, col. 1463; Gauf.JPra^m., ibid., col. 525.
(2) Cf. Genus illustre, ibid., col. 1424 et suiv.
(3) Gàvif. Frag., Migne, coi. 523; Vita IF% lib. I, n° 1.
(4) Fragm. Giauf., 1. c; Bern. Vita, 11b. I, cap. i.
-:;'.',' ■' ' ""'' 'éducation' ET ''PR'EMl[E'R'4p0Sf0LATj. / ' -~ '"f ' -' . ^"-
Dieu ; et la justice n'avait aucune réparation à attendre , ^ d'un tel conflit, quel qu'en fût le dénouement. Tescelin '• comprit enfin la folie de sa proposition. Arrivé sur le ter- ^ ; rain, il dit simplement à son voisin : « Tenons-nous-en là, je vous abandonne l'objet du débat. » Yoilà un trait ^
„ qui, mieux que le faux point d'honneur, décèle le gentilhomme (1).
Cet amour délicat de l'équité lui donnait quelque autorité auprès de son suzerain. Dans la contestation qui s'éleva en U13 entre Hugues II et l'évêque d'Autun au sujet d'une terre indûment exploitée par le duc, Tescelin fut l'un des conseillers qui, sans égard poyr le secret désir de leur maître, n'hésitèrent pas à faire prévaloir les droits de la justice (2).
A la droiture Tescelin joignait le prestige de la bra- J^ voure. Il avait à l'armée le même rang qu'il tenait dans les chartes ducales (3). Les ducs de Bourgogne n'eurent pas de plus sûr lieutenant que lui ; et les contemporains ' lui adressent cet éloge singulier, que son épée portait toujours bonheur à la cause qu'elle défendait (4). On se le représente volontiers comme l'un de ces preux qui de son temps prenaient saint Georges pour patron. C'est le type de la force protégeant le droit.
Tel était le seigneur de Fontaines. Son épouse offre un autre assemblage de vertus non moins exquises. Nous ; avons vu la force ; voici maintenant la douceur et la délicatesse. Aleth, que son père Bernard destinait au cloître,
(1) Bern. Vita IV% I, n» 4.
(2) Dom Plancher, Histoire, I, Inst. xlix ; cf. Petit, Histoire, etc. , I, 298.
(3) Tescelin figure dans dix chartes indiquées par Petit, Histoire, t. I, sous les n" 42, 58, 99, 102, 108, 126, 134, 142, et par dom Plancher, jHïs/oirc, I, 285-288, Instr. xxiv-xxxvi.
(4) Gauf. Fragm., Migne, p. 524.
8 ^ .VïE DE -SAINT BERNARD, v^ ^ . .-..J«
- KiSJ
avait reçu une éducation conforme à ce dessein. La distinction de sa race, jointe à une instruction solide, faisait d'elle à quinze ans une jeune fille accomplie et présageait une femme d'un rare mérite. Tescelin, l'ayant connue, la demanda en mariage. Bernard de Montbard n'osa rejeter l'offre d'une main si sûre et si loyale. Il abandonna les vues qu'il avait sur sa fille ; et la jeune Aleth alla s'asseoir ' au foyer du seigneur de Eontaines, qu'elle devait tant illustrer (1).
Elle fut la châtelaine idéale, telle que la concevaient nos aïeux.. Les pauvres du voisinage trouvèrent en elle une providence visible. Elle ne se contentait pas de faire l'aumône, chose banale pour un riche ; elle visitait ellemême les malades sans famille et ne dédaignait pas de laver leur vaisselle et de faire leur cuisine (2).
Dieu bénit une union si bien assortie. Alèth mit sept enfants ,au naonde : Guy, Gérard, Bernard , Hombeline, André, Barthélémy etNivard (3). Bernard était le> troisième. Avant même qu'il fût né, Aleth avait pressenti sa grande fortune. Un jour elle eut un songe, où le trésor qu'elle portait dans son sein lui apparut sous la forme d'un petit chien blanc taché de roux, qui poussait des aboiements formidables. Effrayée de sa vision v elle alla consulter un saint religieux qui la rassura, dit-on, en ces termes : <( L'enfant qui naîtra de vous sera le gardien de la maison de Dieu; excellent prédicateur^ il ne ressemblera en rien à tant de chiens infidèles qui ne savent pas aboyer (4). »
(1) Bern. Yita IV\ lib. I, n» 1 ; Gauf, Fragm., 1. c.
(2) jBern. Vita /F% lib. I, n° 5. GL Vita i\lib. I, c i, n" 1.
(3) £em, T'ï«aiF% lib. IjU" 3.,
(4) Gauf. Fragm,, Ms. 17639, p; 2''; cf. Bern, Vita, Mh, I, cap. i,
 partir de ce jour, Aleth eut les yeux constamment fixés sur l'avenir de ce fils prédestiné. Sans que l'éducation de ses autres enfants en soufTrit, elle trouva le moyen, pour seconder les desseins de la Providence, d'appliquer d'une façon particulière à l'élu du Seigneur sa tendresse et ses soins maternels. Elle avait, selon une pieuse coutume du pays, offert à Dieu Guy et Gérard au jour de leur naissance. En recevant pour la première fois leur jeune frère dans ses bras, elle l'éleva, nous dit un contemporain, le plus haut qu'elle put vers le ciel; et, afin de marquer Texcellence de l'affeëtion qu'elle avait déjà conçue pour lui, elle voulut qu'il portât le nom de son propre père et s'appelât Bernard (1). <■
Nulle femme ne comprit mieux qu'Ai eth les devoirs de la maternité; elle en aimait lès sacrifices non moins que la gloire. Déjà de son temps bien des mères se déchargeaient sur des mercenaires ou des subalternes du soin d'allaiter leur progéniture. Suivre cet exemple lui eût paru un crime. A aucun prix elle n'eût souffert qu'un sang nàoins noble et moins pur, en tout cas moins généreux que le sien, coulât dans les veines de ses enfants (2). Quel autre lait que le sien eût fait des fils de Tesceliri autant de héros, avant qu'ils eussent atteint l'âge de vingt-cinq ans?
Mais réducation des enfants n'est pas l'effet de la seule tendresse; il y faut aussi de la force et de la fermeté. Aleth n'en manqua pas. Élevée elle-même sous une austère discipline qui la préparait au cloître, elle fprma ses enfants à la même école. Tant qu'ils restèrent sous sa main, ôllé leur apprit à se contenter dé vêtements sim-
(1) « Elevans la cœlum altius quam potuit, » Qic. GdLUÎ. Fragn., p. 2j Bern. Vita, lib. I, ci, n» 2; Fito /F% lib. I, h» 3.
(2) jBem. Tità, lib. r, cap. I, n* i.
pies et d'une nourriture solide, mais commune et même grossière. Tous les raffinements de l'art culinaire, toutes les gâteries à l'aide desquelles tant de mères altèrent la ,;^ santé de leurs enfants au lieu de la fortifier, furent bannis 7. .; du château de Fontaines. Àleth rêvait de voir ses fils ; robustes et écartait d'eux avec une sévérité inquiète et inexorable tout ce qui aurait pu les amollir et les efféminer (1).
Bernard grandit au milieu de ces soins. Quand il fut à l'âge de fréquenter les écoles publiques, sa mère n'hésita pas à l'y conduire (2). EUe avait le choix entre l'école de Saint-Bénigne de Dijon ou celle de Ghâtillon-sur- Seine, presque également célèbres. Elle se décida, nous ne savons au juste pour quel motif, en faveur de cette dernière (3). Peut-être la perspective d'un long séjour obligé à Ghâtillon l'y détermina-t-elle. Elle ne pouvait ni ne voulait se dérober à l'auguste devoir et renoncer au bonheur délicat de surveiller de près les progrès intellectuels et moraux du fils de sa prédilection.
Quand on arrive à Ghâtillon, en partant de Dijon par la route de Grancey et de Recey-sur-Ource, après avoir traversé le plateau qui sépare la vallée de VOurce de la
(1) « Ne effeminarentur usu deliciarum. » Gauf. Fragm,, p. a"», Bern. Vita, 1. c.
(2) Une tradition châtillonnaise veut que Bernard ait résidé à Ghâtillon « pas plus de treize à quatorze ans » (Jobin, Saint Bernard et sa famille, p. 661-664). Il faut entendre par là le temps de 'ses études et le séjour qui suivit la mort de sa mère jusqu'en 1112. Il serait donc arrivé à Ghâtillon vers 1098 à l'âge d'environ huit ans. Ce sentiment n'est pas improbable.
(3) Gauf. Fragm,, Migne, col. 525, Bern. Vita., Uh. I, cap. i, n*» 3.
vallée de la Seine, on se trouve tout à coup à l'entrée de la ville, près d'une sorte de promontoire qui fait mine de s'avancer, de l'est à l'ouest, dans la vieille cité et la commande d'une hauteur d'environ quarante mètres. Sur cette éminence les évêques de Langres,, seigneurs en partie de Châtillon, avaient construit au moyen âge un château fort dont il ne reste plus que quelques tours eii ruines. Sur la pointe même du promontoire est pittoresquement assise la curieuse église de Saint- Vorles, construite au onzième siècle sur l'emplacement d'une église plus ancienne. La Seine longe au nord le coteau escarpé et reçoit les eaux de la « Douix, » qui sourd à la base du rocher avec une extrême abondance et un éternel bruissement. La maison de Tescelin était située au midi (1), à cent mètres environ de l'église et du château, dans le vallon qui débouche sur la Seine.
C'est ce coin de Châtillon qui garde plus particulièrement le souvenir du fils d'Aleth. Bernard y passa les plus douces années de sa vie; son adolescence s'y écoula presque tout entière.
A l'église Saint -Vorles était attaché depuis près de cent ans un chapitre collégial, dit canoniquement de Notre-Dame, mais appelé aussi vulgairement de Saint- Vorles. De ces chanoines séculiers, l'évêque de Langres Brunon de Roucy, zélé disciple de Gerbert, avait fait des
(1) C'est sur l'emplacement de cette maison, rue du Truchot, aujourd'hui rue Saint-]^ernard, que les Feuillants établirent leur monastère au dix-septième siècle (Certificat des Ghâtillonnais en 1620, dans Jobin, Saint Bernard et sa fawiiite, p. 664). Les Ursulines de Troyes l'occupent à l'heure présente. Dans les substrnctîons de l'édiGce on montre tin réduit obscur et souterrain dont les murs paraissent fort anciens. Les religieuses y mènent les visiteurs par un long corridor sombre et ne manquent pas de dire que Bernard a fréquenté cette retraite. « C'est là, ajoutent-elles gravement, que le saiût a composé le Memorare. y>
12 ^ VIE > DE SAINT BERNARD i " ' '
instituteurs; il leur avait confié les écoles châtillonnaises. Leur maison était alors très florissante. Cent ans plue tard, un chroniqueur la citera comme l'une des gloires de la Bourgogne (1). Les maîtres qui la dirigeaient brillaient par leyurs vertus non moins que par leur science ; , et c'est le parfum de leur piété encore plus que l'éclat de leur enseignement qui attira Bernard aU pied de leur chaire (2).
Leur programme était celui de toutes les écoles du temps ; il comprenait les humanités» la philosophie et la théologie, tout cela renfermé, à part la théologie^ dans un double cercle bien connu sous le nom de Trimum et de QuadrimumiW THesi pas probable que Bernard l'ait parcouru tout entier. Du f3t*«<^wiwm qui embrassait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique, il ne posséda jamais que des notions très élémentaires; la musique, entendue dans le seiis de la connaissance du pliain-chant, fut pour lui l'objet d'études plus spéciales qu'il continua d'ailleurs plus tard dans le cloître. Mais on ne saurait douter qu'il ait dès lors approfondi, dans le THmww, la grammaire et la rhétorique, et même qu'il ait abordé résolument les problèmes delà dialectique.
La grammaire consistait dans la lecture et l'explication des classiques latins, Cicéron, Boèce, Virgile, Horace, Ovide, Lucain et Stace (3).Tels furent sûrement les auteurs favoris du jeune Bernard ; les poètes surtout lui devinrent familiers; plus tard il sèmera volontiers ses
(1) Willelmi'Briton. P/iiMppi^os, lib. I, ap. Ms*. ^es Gt., XXII, 105.
(2) JBerw. Fiia, lib, I, cap. 1, 11° 3.
(3) On a publié les catalogues des ouvrages eu usage dans les' écoles du douzième siècle. Les auteurs cités s'y trouvent constamment. Cf. Léon Maître, les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident depuis ÇharlemagTie jusqu'à Philippe'- Auguste, Paris, 1866, p. 278- 398. Bernard ne paraît pas avoir étudié le grec.
écrits, même les plus mystiques, de leurs vers aimés. -^ On lui a reproché d'avoir eu, dans son enfance, un goût " trop prononcé pour la poésie et d'avoir poussé jusqu'à l'indécence l'imitation d'Ovide. L'auteur de cette critique assure même avoir eu sous les yeux un échantillon de ces poèmes licencieux (Ij. Son témoignage, qui est celui d'un ennemi; nous parait à tous égards fort suspect. Si l'histoire en doit retenir quelque chose, c'est que, pendant le cours de ses études à Ghâtillon, Bernard s'est exercé à mettre en vers quelque sujet profane. En ce cas, il serait fort à regretter qu'on ne nous, ait pas conservé ces jwvemHa. Nul doute que son génie' ne s'y fût déjà révélé. Sa précocité tenait du prodige. Ses maîtres ne pouvaient s'empêcher d'amirer Faisance avec laquelle il dépassa de prime-saut tous les enfants de son âge et devint le plus brillant élève de leur maison (2) .
Mais ces succès littéraires n'offrent qu'un aspect, et non le plus étonnant de son éducation. Ses progrès dans la vertu allaient de pair avec son développement intellec- j tuel. Bossuet a dit : « Malheur à la science qui ne se tourne pas à aimer! » Chez le jeune Bernard toute la science se tournait à aimer, à aimer Dieu d'abord, puis le prochain. S'il voulait exceller dans la littérature, nous, disent ses historiens, c'était pour apprendre à mieux
(1) « Audivimus te a primis fere adolesceatiœ rudimeatis, cantiunculas mimicas et urbanos modules factitasse...Fratres tuos rhythmico certamine, acutseque ÎQvehtionis versutia semper exsuperare contendebas... Vereor paginam fœdi commenti interpositione interpolari. » Pétri Berengarii scolastici Apologeticus, inter Opi Abœl.jéd. Cousin, II, 771. Nous avons prouvé ailleurs {Revue des Qiiest. Aïs;., janvier 18B1) que le lieu de ces essais poétiques ne pouvait, être que l'école ' de Châtillon et non Cîteaux, comme le veut M. Haurcaux (Poèims latinSiattribuésâ Saint Bernard, ^.ïii-\),
(2) « Facilius discens super omnes coetaneos suos. » G'âVif. Fragm', p. a''; Cf. Bern.VUa^Ubiil^iidipiîim^
14 / VIE DE SAINT BERNARD. ; VVft
goûter l'Écriture sainte, le seul livre qui enseigne la science du salut (1). On reconnaît là les premiers fruits des leçons d'Aleth. Dieu voulut bénir et encourager ces efforts d'une vertu qui s'ignore, mais qui cherche naïvement sa vocation. C'était pendant la nuit de Noël, Bernard était près de sa mère. Tout le monde s'apprêtait à partir pour chanter les vigiles à l'église Saint- Vorles; mais comme la cloche tardait à sonner l'office, le jeune écolier fut pris de sommeil et s'endormit sur sa chaise. Aussitôt, la scène de la Nativité du Sauveur se déroula dans son imagination ravie. Jésus lui apparut^ comme s'il sortait du sein de sa mère, éclatant de beauté. Ge fut entre les deux enfants un délicieux échange de caresses angéliques, que le pinceau d'un Raphaël pourrait seul retracer. Aleth les interrompit pour conduire Bernard à l'église, après l'avoir revêtu de ses habits de chœur. Mais le souvenir en resta inaltérablement gravé dans l'âme du futur apôtre. Plus tard il aimait à dire que le Sauveur lui était apparu à l'heure même où il est né (2). Ge sujet était en chaire son thème de prédilection, et, pour emprunter le langage de saint François de Sales, « combien que depuis, comme une abeille sacrée, il recueillit toujours de tous les divins mystères le miel de mille douces et divines consolations, si est-ce que la solennité de Noël lui apportait une particulière suavité, et il parlait avec un goust non pareil de cette nativité de son Maistre (3). »
Cette vision ne fut pas sans effet sur le caractère du jeune Bernard. Ses biographes ont remarqué qu'il fut dès
(1) Bern. Vita, 1. c.
(2) Nous avons démontré (Revue des Q. Ms^, avril 1892, p. 582-583) que cette scène eut lieu non dans l'église Saint-Yorles, mais dans la maison de Tescelin, in domo patris^ comme parle Geoffroy, J'rfl^- Wïc«<av p. 3.
(3) Traité de l'amour de Dieu, livre III, chap. xii. Cf. Bern, Vita, 1. c.
ÉDUCATION BT PREMIER APOSTOtAT. ' 15 '
l'école un grand « méditatif (i). » Sans doute le fils d'Aleth cultiva les vertus de son âge ; il fut bon disciple et excellent camarade. Il conçut de bonne heure pour ses maîtres cette reconnaissance exquise dont il leur donna plus tard la preuve en leur proposant de transformer leur libre association en congrégation régulière. Ses condisciples n'eurent pas de meilleur ami. C'est à Châtillon qu'il noua ces amitiés si vives et si profondes qui firent le charme de toute sa vie : c'est là qu'il apprit à connaître et subjugua ces âmes si ardentes et si fières qui devaient, peu de temps après, s'attacher à lui comme à leur iriàître, un Hugues de Mâcon, et peut-être Godefroid de la Roche, deux futurs évoques. On se tromperait cependant, , si on se figurait Bernard comme un zélateur précoce que le feu.de l'apostolat dévore. Bernard est un élève naturellement modeste et réservé, fuyant les compagnies bruyantes et les jeux dissipants, recherchant la solitude comme un asile pour sa piété et un abri pour sa timidité * Chose à peine croyable, ce futur apôtre, qui devait donner aux grands de la terre de si hautes et de si éclatantes leçons, fut un écolier silencieux et timide à l'excès. Rien ne lui était plus pénible que de paraître en public et d'être présenté à des étrangers. La vue d'un inconnu qui lui adressait la parole lui faisait monter la rougeur au front. C'était, pour employer une expression vulgaire, le défaut d'une qualité. Il ne s'en corrigea jamais complètement. Ce défaut, du reste, qui contenait un fond de pudeur qu'il confondait volontiers avec la modestie, parait lui avoir été cher, et il se plaignait que ses maîtres eussent employé la violence pour l'en délivrer (2). Il est sûr qu'aucune
(1) « Mire cogitativus. » Bern. 7*ta, lib. I, C; i, n" 3.
(2) Fuit puer... ad ea quee mundl simt simplicitatis inestimabilis 0t inçredibilis Terecunâiœ, ita ut loqui coram aliis aut ignotis prœsen-
disposition n'était plus favorable au développement dé sa piété. Et déjà ses contemporains en font foi, « la piété, pour parler le langage de Bossuet, était son tout. »
Sa dévotion à la Sainte Vierge fut dès lors remarquée. On vénérait particulièrement à Saint- Yorles une image de la mère de Dieu, « faite, dit un pieux auteur (l),-d'un bois que l'âge a plus noircy que le soleil... Le visage est longuet, les yeux grands sans excès, le nez long, les joues ni trop enflées, ni trop abbattiies, la couleur brune et par l'art et par l'âge ; elle est assise et tient avec les deux mains le petit Jésus sur son gyron. » Bernard connut cette statue. Elle était placée dans un petit oratoire situé sous le transept nord de l'église, mais plus ancien que le reste de Tédiflce et désigné sous le nom de Sainte Marie du Château. Selon la tradition, c'est dans cet oratoire et devant cette image que le fils d'Aleth aimait à venir prier. Tradition fort vraisemblable, car le souvenir de la vision de Noël dut souvent ramener le jeune écolier au pied de l'autel de la Vierge Mère. Il commença à puiser là cet amour de Marie qui l'inspira si heureusement plus tard et lui valut le titre de Citharista Marias (2).
Le cours de ses études littéraires terminé, Bernard rentra au château de Fontaines. Un deuil, le premier qu'il ait éprouvé et le plus cruel qui puisse frapper le cœur d'un enfant, l'y attendait. Pendant les vacances scolaires, vers la fin du mois d'août 1106 ou 1107, Aleth annonça à sa famille réunie qu'elle avait le pressentiment de sa mort prochaine. Ce fut un coup de surprise pour
tari vins, ipsa sibi morte raolestius judicaret, etc. » Gauf. Fragm., p. 2^; Bern, Vita, loc. cit., n° 3; cf. 11b. III, cap. vu, n" 25.
(1) L'Histoire sainte de la ville de Châtillon, par le P. Legrand,^ 2* p., p. 161.
(2) Chomton, Bulletin, mars-avril 1891, p. 123, note 4:
tops ; personne ne voulut ajouter foi à la sinistre prédiction. Cependant le 13 août, veille de la fête de saint Âmbrosinien (1), patron de l'église de Fontaines, elle ressentit les premières atteintes de la fièvie et s'alita. L'alarme était dans le château ; Aleth. releva par sa fermeté et sa boîine humeur les courages abattus. C'était sa coutume, encette solennité, de réunir le clergé de Saint- Martin-des-Champs (2) et de lui offrir, après l'office, un repas qu'elle servait de ses propres mains. Elle exigea qu'on ne dérogeât en aucune façon à ce touchant usage. Gomme elle ne put se rendre à l'église, elle demanda' qu'on lui apportât la sainte communion après la messe, et elle reçut en même temps l'extréme-onction. Le dîner fut fort triste, la place de celle qui en eût fait le charme étant vide. Guy, l'aîné des enfants, était chargé de conduire les clercs après le repas dans la chambre de la malade. Lorsqu'ils y furent assemblés et qu'ils eurent formé un cercle auprès de son lit, elle leur annonça tranquillement qu'elle se sentait mourir. Ils entonnèrent, aussitôt les litanies auxquelles elle s'unit de cœur et de bouche. La mort les interrompit. Pendant l'invocatipn : «Par votre passion et par votre croix, délivrez-la. Seigneur, » la moribonde éleva la main pour faire le signe de croix ; elle ne put achever son geste : dans ce pieux effort son âme était partie (3).
(1) On peut lire dans Chifflet {Genus illustre, ap. Migne, col. 1414- 1417) la Fie apocryphe de saint Ambrosinien, évêque et martyr. La fête de saint Ambrosinien était célébrée à Fontaines le f" septembre {Genus illustre, ap. Migne, col. 1417).
~ , (2) Sur l'église Saint^Martin située à l'est de Fontaines,, entre Pouilly et Dijon, cf. Jobin; Saint Bernard et sa famille, p. 569.
(3)Bern. n<a IF% lib. .1, n« 5; cf. Wa iV Ub. I, c. ii, >n"> 5. L'année n'est pas isûre. Bernard n'était pas bien éloigné de sa vingtième année (Gauf. Fragm., p. 3). D'autre part; selon la Vita ZF» (lib. I, n» 8), Aleth apparut à André pendant: cinq ans avant, sa cou-
18 * VIE.de SAINT BERNARD. -- ~ '•'". '\' Im
Lorsque Jarenton, abbé de Saint-Bénigne , connut cette , . î douloureuse nouvelle, — peut-être assistait-il à la fête de saint Ambrosinien, — il s'empressa de réclamer ^[ comme un trésor le corps de la sainte épouse de Tescelin. Dijon lui fit, s'il faut en croire un chroniqueur, de pompeuses funérailles. Ses précieux restes furent déposés dans la crypte de Saint-Bénigne, où ils demeurèrent jusqu'au milieu du treizième siècle (1). En 1250, l'abbé Lexington obtint d'Innocent IV l'autorisation de les transférer à Glairvaux (2), et Glairvaux les vénérerait encore, si la Révolution n'avait passé par là. Quel fut en cette circonstance le chagrin de Bernard, nul ne saurait le dire. Les cris désespérés que lui arracha plus tard la mort de son frère Gérard peuvent seuls nous aider à comprendre la douleur qu'il ressentit. A cet âge, l'amour d'une mère remplace et surpasse tous les amours dans un cœur tel que le sien. Il faut l'avoir goûté et perdu comme lui, pour savoir quel vide il creuse quand il nous quitte.
A vrai dire cependant, Bernard ne restait pas seul. Sans parler de son père et de ses frères et sœur dont l'affection adoucissait sa peine, il eut toujours ce que j'appellerai le sentiment de la pi'ésence réelle de sa mère
version, qu'il faut placer vraisemblablement en 1111 ou 1112. La date 1106 ou 1107 est donc probable.
(1) Bern. Vita IV, lib. I, n" 8. Le lieu de cette sépulture fut la crypte de Saint-Bénigne, inferior ecclesia. Le tombeau d'Aleth était dans les caveaux de la Rotonde, admirable édifice à triple étage situé au chevet du monument et flanqué de deux tours avec escaliers à vis, l'une au nord, l'autre au midi. Le sepulchrum Alaysx matris divi Bernardi abbatis Clarevallis se trouvait du côté du nord, près de l'escalier et à main gauche en descendant. Cf. Chomton, Bulletin, mars-avril 1891, p. 132-134.
(2) Cf. Migne, 185, col. 1402.
ÉDtJCAtlON ET i>REMIER APOStOLÂT. 19 ^^!
auprès de lui (1). Aux heures décisives où son avenir et son ëalut se trouvèrent en jeu, ce fut l'autorité d'Aleth qui le soutint et sa piété qui l'inspira (2).
Bernard ne pouvait échapper à la crise qui attend tout adolescent au seuil de la vie. Il était à la veille d'avoir ses vingt ans. C'est Tâge où le jeune homme entre en possession de lui-même et reprend pour ainsi dire sa vie intellectuelle et morale en sous-œuvre, avec la pleine conscience de sa raison et de sa liberté. Pendant deux ans, nous allons le voir chercher sa voie, d'abord calme et comme sûr de son avenir, quelle que fût la carrière qu'il dût embrasser, puis tout à coup inquiet, dégoûté du monde et tout entier aux choses de l'éternité.
Cette heure de sa vie est particulièrement attachante. Que ne donnerait-on pas pour posséder un portrait de Bernard à vingt ans! Sa beauté, à la fois virile et douce, attirait tous les regards. Il était d'une taille élégante, un peu au-dessus de la moyenne. Sa chevelure était blonde, sa barbe naissante presque rousse. 11 avait la peau extrêmement fine et les joues légèrement rosées. Ses yeux bleus, où brillaient une pureté d'ange et une simplicité de colombe, répandaient sur son visage un doux éclat; là grâce régnait sur sOn front, une grâce qui venait de l'esprit et non de la chair, nous dit son biographe. Ce qui
(1) Herbert {De MiracuUs, lib. II, cap. 23) raconte que Bernard pendant son noviciat à Giteaux avait coutume de réciter chaque jour pour l'âme de sa mère les sept psaumes de la Pénitence.
(2) Guillaume^de Saint-ThieVry {Bern. Vita, lib. I, cap. ni, n» 10) et Jean l'Ermite (F«to IV% lib. I, n» 8) mtentionnent une véritable apparition d'Aleth à Bernard.
v,i;. (^ - <■>'.'>■' li3,mi^W
20' - : VIE- pE^SA^T BERNARD. -»''■' - < - ' -^ -^'W^
faisait, en effet, le charme particulier de sa physiono- ^.i^ mie, c'est que la beauté de son âme rayonnait au tra- ^^1 vers. Tout ce que l'intelligence, la douceur et la force *;; peuvent donner de beauté à une âme; tout ce que l'ex- 3'^ pression d'une telle âme peut donner de beauté au corps '^ de l'homme et à sa face, enfin ce je ne sais quoi de dé- \4'\ licat que l'innocence conservée et une vertu déjà éprouvée ajoutent à la beauté de l'âme et du corps, la nature et la grâce le lui avaient donné : il en était resplendissant (1). ' -/•
Quand un tel homme parait au milieu du monde, il est sûr d'inspirer le respect ; et s'il joint à tous ces dons une éloquence naturelle et une instruction solide, il semble que tous les rêves lui soient permis. Tel fut Bernard. Aussi allait-on répétant de tous côtés autour de lui qu'il était un jeune homme de grande espérance (2).
Mais de tels dons ne vont pas sans danger. Maître de ses désirs, Bernard ne surveilla pas, avec tout le soin -. désirable, le choix de ses compagnons. Parmi les jeunes .;' gens qui firent irruption au château de Fontaines après la mort d'Aleth, il en était dont la société ne pouvait lui être que funeste. Il fit l'expérience de ces amitiés péril- ;;
leuses qu'il devait qualifier plus tard si sévèrement (3). Les plaisirs mondains ne répugnaient pas à cette jeu- y nesse frivole. Bernard y prit part, d'abord à regret, puis avec une pointe de satisfaction. La pente était glissante. -^\ Bientôt il s'aperçut qu'il lui fallait choisir décidément entre le plaisir et la vertu. x
Le charme de sa personne devint un piège oti des re- ^ . ' 1
(1) Bern. Vita, lib. I, c. m, n" 6; lib. III, c. i.
(2) Bern. Yita, lib. I, c. m, n" 6.
(3) « Amicitiae inimicissimae. » In Cant., sermo XXIV, n° 3.
ÉDUCÀTiOI^ ET PREMIER APOSTOLAT. 21
■^ ^ *■ ^ ti
gârdstrop peu modestes et des âmes peu circonspectes se laissèrent prendre. Un jour, dans une de ses excursions avec ses amis, il dut s'arrêter chez des étrangers où ^ ^ il passa la nuit. La maîtresse de la maison, éblouie et troublée par la beauté de ce jeune gentilhomme, conçut • aussitôt pour lui un sentiment coupable. Dans l'égarement de sa passion, elle osa entrer dans la chambre où , il reposait. Bernard réveillé en sursaut ne perdit pas ., son sang-froid; avec une grande présence d'esprit, il se mit à crier de toutes ses forces : « Au voleur! au voleur I » A cette clameur, les domestiqiiies accoururent et ' fouillèrent toute la maison, mais sans succès, comme on le pense bien; la coupable avait pris la fuite discrètement et sans bruit. Le leridemain, comme ses amis le plaisantaient en route sur les voleurs qu'il avait vus en songe : « Cessez votre badinage, leur dit-il, le voleur n'était pas du tout un être imaginaire : notre hôtesse en sait quelque chose ; et pour tout dire, ce n'est pas à ma vie qu'on en voulait, mais à mon horineur (1). »
Ses historiens rapportent une autïe circonstance où il expérimenta en lui-même, sans fléchir pourtant, la fra- ,, gilité de la nature humaine. Dans un moment d'oubli il lui arriva de fixer avec une curiosité trop vive son regard sur une personne du mondes Ses sens en furent troublés. Il eut recours à la prière; mais la vision le poursuivait toujours. Pour s'en défaire, quand il fut seul, il se précipita dans uh étang du voisinage et y demeura jusqu'à ce que son imagination et sa chair vaincues demandassent merci (2). De ce jour, nous dit son bio-
(t) Bern.Vita, lib. If c. m, n°'7. ,
(2) Bern. Vita, 1. c, n° 6. Cf. Gauf. JFrag'm., p. S"* : « Odiens eam ' \, , qua carnalis est tunîçam maculatàm, jam quum Tîcesimo appropinquaret œtatis anno, adoiescentiœ stiiiaulos sehtiehs in
graphe, il fit, comme Job, un pacte avec ses yeux, afin de ne plus même penser à une vierge (1).
Mais ce renoncement volontaire et absolu en entraînait d'autres. La jeune fille joue un rôle sacré ici-bas. Quiconque évite sa présence et se dérobe à son approche, sacrifie du môme coup la famille et le foyer qu'il était peut-être appelé à fonder avec elle. Bernard, qui éprouva toujours pour la femme un respect mêlé d'une sorte de crainte, avait une autre destinée. Il comprit à quoi l'engageait le pacte qu'il venait de faire et tourna aussitôt sa pensée vers le cloître. La vie du monde avec ses tentations et ses défaillances presque inévitables l'effrayait. C'est dans la solitude seule qu'il pouvait réaliser l'idéal de perfection que son adolescence avait conçu. Exécuter, à vingt et un ans, un tel projet de retraite, sans prendre conseil de personne, était sans doute hardi, presque présomptueux. Aussi mit-il, sans tarder, son oncle Gaudry, homme grave et mûr, dans son secrg t. Au changement qu'une telle résolution imprima à sa
. conduite ordinaire, ses frères et ses amis eurent bientôt quelque soupçon de son dessein. Il n'hésita plus alors à leur avouer que son parti était pris d'ensevelir sa vie dans le monastère de Gîteaux. Ce seul nom de Gîteaux les fit tous frémir. Il leur représentait, outre les rigueurs d'une effrayante austérité, le travail des mains, un métier de bûcheron ou d'agriculteur, en un mot la vie vulgaire d'un serf obscur. Un pareil abaissement avait-il donc tant d'attrait pour le fils d'un gentilhomme, auquel une grande partie de la jeunesse bourguignonne portait envie? Si Bernard éprouvait quelque répugnance pour le métier des armes ou la vie de cour, d'autres carrières
(1) fierw. F»to, 1. c; Job, XXXI, 1.
•i ' ^ : , - EDUCATION' ET PREMIER APOSTOLAT. . , 23
libérales ne s'olfraient-elles pas à sa légitime ambition? Les lettres, en particulier, pour lesquelles il était si bien préparé par ses premières études à Ghâtillon, ne lui réservaient-elles pas des triomphes certains et ne pouvaient-elles lui fournir le moyen d'être utile en même temps à son âme et à celle d'autrui? Si ce noble but . fixait ses désirs, n'avait-il pas le choix entre les écoles de France et celles d'Allemagne?
Bernard écouta d'abord d'une manière distraite ces remontrances et ces conseils. Mais répétés pendant plusieurs jours de suite, ils finirent par ,ébranler sa résolution encore mal affermie. Les lettres lui avaient toujours souri. Une heure vint où il se laissa convaincre qu'elles contenaient peut-être la part de bonheur qu'il était appelé à goûter sur la terre. Il fixa ses vues sur une école d'Allemagne qui avait quelque célébrité. Ses frères, ravis de ces nouvelles dispositions, mirent un grand empressement à les seconder et à hâter le départ du pèlerin de la science. Ils se chargèrent inême de préparer son trousseau. Déjà le jour des adieux était fixé. Bernard, encore qu'un peu indécis et hésitant, se mit en route pour le rendez- vous que ses frères lui avaient assigné. Mais en chemin son projet lui devint de plus en plus suspect. Ayant aperçu une église, il y descendit pour prier et demander à Dieu la lumière. Le souvenir de sa mère lui revint alors en esprit, plus vif que jamais. Il lui semblait qu'elle lui reprochait son inconstance. Quelle gloire solide attendait-il de l'étude des lettres? Est-ce pour de telles futilités qu'elle l'avait élevé? Ces questions pressantes, mêlées de tendresse, le bouleversaient. Il n'y trouva pas de réponse et tomba abîmé dans ses réflexions. La crise se dénoua dans un flot de larmes. Quand il se releva, sa décision était dé-
24 ' , VIE DE SAÎNT B^RÎTÀRb.
fiiutivement arrêtée; il avait renoncé pour jamais à toute carrière mondaine. Ses frères qui attendaient son arrivée avec impatience, apprenant ce revirement soudain, en furent consternés ; mais ils eurent beau tenter de le convertir de nouveau à leurs idées, cette fois sa résolution était irrévocable. Son vrai dessein resta pendant quelque temps encore un mystère pour tous ; il ne s'en ouvrit qu'à son oncle Gaudry et laissa encore croire aux autres qu'il partait pour Jérusalem (1).
Ceci se passait vraisemblablement au commencement del'autonine de l'année 1111. Trois de ses frères, Guy, Gérard et André étaierit occupés, sous la conduite du duc de Bourgogne, avec leur oiicle Gaudry, au siège de Grancey-le-Ghiâteaù (2), lorsque ce dernier déclara un jour brusquement qu'il était disposé à quitter son baudrier. Les fils dé Téscelin devinèrent sans peine d'où venait ce coup inattendu, et ne furent pas étonnés de voir le , même jour arriver au camp leur frère Bernard. Le confident avait été séduit par le secret même dont il était le dépositaire. Et l'oncle et le neveu se présentèrent devant Téscelin, pour lui demander la liberté de partir et d'entrer ensemble dans ce monastère de Citeaux dont la réputation d'austérité faisait trembler tous les lieux d'alentour.
Cette requête n- avait rien qui pût surprendre l'époux d'Aleth qui connaissait bien le caractère généreux de son
(1) Gauf. Fràgm.f p. 3-4; cf. Bern. Vita, lib. I, cap. m, n"» 8 et 9, où fluillaume, en abrégeant Geoffroy.,. i^aaque de précision.
(2) Ne pas confondre avec Grancey-sùr-Ource. Cf. Vet% Histoire, I, 308. " ■ ■ ■ ' -''
ÉDUCATION Éf PREivffER' APOSTOLAT; , ^5 -
fils ; il y accéda sans hésitation. Il ne se doutait pas que d'autres sacrifices allaient lui être imposés, qui devaient compléter et parfaire celui-là. Bernard, dïi effet, saintement enflammé par la conversion de son oncle, seigneur de Touillon et l'un des chevaliers lés plus en vue de la Bourgogne, rêva sur-le-champ de faire d'autres conquêtes, et, dans l'ardeur naïve dé son prosélytisme, il n'imagina rien de moins que d'entraîner avec lui tous ses frères. Touchant instinct, céleste sentiment de la fraternité : ce fut le principe et le point dé départ d'un apostolat qui ne devait pas connaître de bornes. Barthélémy, le plus jeune de ses frères, à l'exception de Nivard — il pouvait avoir de seize à dix-huit ans — entra d'emblée dans ses desseins. André, qui venait, après Hombeline et qui faisait déjà l'apprentissage du métier des armes, lui opposa plus de résistance. L'espoir de s'illustrer bientôt par un glorieux coup d'épée dans ce siège laborieux de Grancey, oii-^figurait toute la chevalerie bourguignonne, aveuglait 1er jeune gentilhomme et tenait son esprit fermé à toute autre pensée. Bernard désespérait déjà de rarracher à ces rêves de gloire, lorsqu'il eut l'heureuse idée d'intoquer le;souvenir de sa'' inère. Au même instant l'ardeur guerrière d'André s'apaisa. Il crut apercevoir, au-dessus de la tête de Bernard, Aleth encourageant son fils du geste et de la voix. « J'aperçois ma mère, » s'écria-t-il. « C'est donc un signe, reprit Bernard, qu'elle approuve notre conversion. » André était vaincu; mais pensant à ses aînés qui allaient poursuivre dans le monde une carrière à laquelle il avait trouvé lui-même tant de charme, et songeant qu'il fallait les quitter pour suivre Bernard et Barthélémy, il sentit toute la grandeur de son sacrifice et. ne put retenir un gémissement : « Faites donc en
f j(u j^u 0A11V1 juïnnAnj^a u
sorte, dit-il à Bernard, qu'aucun de nos frères ne reste '"-''h dans le siècle; sinon partagez-moi en deux, car être " '. éloigné de leur présence ou de la vôtre m'est insup- ;^5 portable (1). » /!]
Bernard n'avait pas besoin de cet encouragement pour ^J
continuer son apostolat. Il s'attaqua d'abord à Guy. L'a- ^ gression était hardie autant que délicate. Marié, depuis plusieurs années déjà, aune jeune fille d'une naissance , ", égale à la sienne, Guy adorait son épouse et les deux •
ravissantes enfants dont elle l'avait rendu père et dont l'une était encore à la mamelle. C'était ce lien, à la fois si doux et si fort, que Bernard entreprenait de rompre. c
De son temps, il est vrai, de telles séparations n'avaient rien d'insolite. On voyait parfois les époux les plus unis sacrifier les joies, d'ailleurs si légitimes et si pures, de la /
vie de famille, pour s'adonner, chacun de son côté, aux exercices de la vie cénobitique. Les enfants, surtout de petites filles, n'avaient guère à souffrir de cette dissolu- ^, tion du lien familial. Le cloître où entrait leur mère pourvoyait à leur éducation et les rendait au monde, si le J
monde les lui redemandait. Toutefois ce régime, quels qu'en fussent les avantages spirituels, ne pouvait être qu'exceptionnel, même durant le moyen âge; et, pour tout dire, la nature y répugne. Au premier appel de Bernard, Guy fut pourtant subjugué, tant la parole de son frère était irrésistible. Mais il eut soin de subordonner son adhésion définitive au consentement exprès de son épouse, qu'une telle proposition devait nécessairement effrayer. « Qu'à cela ne tienne I s'écrie alors Bernard triom- v"* phant ; si ton épouse résiste à la grâce. Dieu, qui tient à sa disposition la maladie et la mort, saura bien la faire
(1) Gauf. Fragm,, p. 5. Cf. Bern. Vita, lib. I, c. m, n 10.
EDUCATION ET FKtSAUiJIK A^'OSTOLAÏ. . Zi
fléchir; avant Pâques elle aura cédé, de gré ou de force (1). » Elisabeth, qui connut ce propos, étant tombée malade quelques semaines plus tard, fit appeler son beaufrère et lui demanda pardon d'avoir mis sciemment et par faiblesse obstacle à ses desseins. Elle lui remit généreusement l'époux qu'elle chérissait et s'engagea à entrer avec ses petites filles dans le cloître (2).
De tous les frères de Bernard un seul s'était obstiné à méconnaître pendant quelque temps la noblesse et l'héroïsme de sa résolution : c'était Gérard. « Tout cela n'est que légèreté et folie, » disait-il. La conversion de ses frères le laissa insensible ou même lé' rendit dédaigneux. Il ne pouvait comprendre qu'on sacrifiât tous les avantages d'une naissance illustre et d'une carrière honorable, aux rigueurs et à l'obscurité du cloître. L'éloquence de Bernard n'avait aucune prise sur cet « animal de gloire, » comme parle TertuUien. « Je vois, dit enfin l'apôtre, que la souffrance seule pourra t'éclairer; » et le touchant du doigt : « Un jour viendra, et il est proche, où une lance percera cette poitrine et y ouvrira un passage facile aux pensées du salut. » La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Dans un assaut où les assiégeants paraissent
(1) Gauf. Fragm., Migne, p. 525.
(2) Elisabeth se retira d'abord à Jully-sous-Ravières, co&nu depuis sous le nom de JuUy-les-Nonnains {Bern. VUtty lib. I, cap. m, n° lO; cf. Jobin, Saint Bernard et sa famille,^. 68-72; Histoire de Jullyles-Nonndins, Paris, 1881, p. 24-30). En 1145, elle était prieure des religieuses de Larrey près de Dijon (Gauf. Fragm., ap. Migne, col. 525-526). Quelques-uns ont cru qu'elle avait également fondé l'abbaye de Prâlon, non loin de Sombernon [GïAiïiet, Genus illustre, ap. Migne, col. 1386). Mais ce point est fort obscur. De ses deux filles, l'une épousa Barthélémy de Sombernon (cf. Jobin, Saint Bernard et sa famiïleip.x\-xx); la seconde, Adeline, devint religieuse et abbesse de Poulangy : « Abbatissa loci (Polengeii) filia erat fratris beati Bernardi » {Chron. Clarav., ap. Migne, t. CLXXXV, col. 1250; cf. Jobin, ouv. cit., p. 73-75).
avoir été repoussés, Gérard fut gravement blessé et, fait prisonnier. Comme on le menait dans un cachot où il lui semblait qu'il n'eût plus à attendre que la mort, il s'écria épouvanté : « Je suis moine, je suis moine de Giteaux. » Bernard, apprenant cette nouvelle, accourut pour rassurer son frère sur les suites de sa blessure et tâcher d'obtenir sa délivrance ; mais il n'eut pas même la consolation de le voir. « Courage! lui cria-t-il en passant près de sa prison, nous allons bientôt entrer à Gîteaux; unistoi à nous de cœur et tu seras moine comme nous, au moins d'intention. » Mais à quelques jours de là, avant même la fin du carême, Gérard put s'échapper d'une façon que tous jugèrent providentielle, et il rejoignit, sans tarder, ses frères à Ghâtillon-sur-Seine (1).
C'était à Ghâtillon, en effet, et vraisemblablement dans le manoir paternel, non loin de cette église Saint- Vorles qui avait abrité ses premiers progrès dans la vertu, que Bernard avait réuni, dès le mois d'octobre 1111 (2), ceux qu'il pouvait déjà, malgré son jeune âge, nommer ses disciples. Il compta bientôt parmi eux, non seulement ses frères, mais encore son oncle Gaudry de Touillon, ses cousins Godefroid de la Roche (3) et le jeune Ro-
(i) GauL Fragm., p. 5; Bern. Vita, lib. I, c. m, n"' 11 et 12.
(2) Cette date nous est fournie par le. texte de Guillaume de Saint- Thierry (iBerw. Fiia, n° 13) : « Cum caeteri primo die in eodem essent cum Bernardo spiritu congregati, mane intrantibus eis ad ecclesiam, apostolicum iliud capitulum legebatur : Fidelis est Deus, quia qui çœpit in vobis opus bonum ipse perficiet usque in diem Jesu Cfifisti. » Ce passage de HÉpître aux PMIippiens (ï, 6) se lit aujourd'hui à la messe du XXII® Dimanche après la Pentecôte-, chez les Cisterciens il se lisait le XXIII® Dimanche (^^w^oiare, p. 111, Ms. 82, ancien fonds, bibliothèque de Dijon). En 1111, le XXII» Dimanche tombait le 22 octobre et le XXIII» le 29 octobre. C'est donc à l'une de ces deux dates qu'il faut s'attacher.
(3) Bern, Vita, lib. 1,0. xi, n» 35. Sur la parenté de Bernard et
r ^ ' EDUCATION- ETIjFRKBUJSK-.APOSTOLAT; . ^ 2y
bert (1) qui devait plus tard lui coûter tant de larmes, entîn de jeunes gentilshommes dont le nombre allait tous les jours croissant. Son apostolat s'était exercé dans toute la région environnante, et il ne s'était guère passé de semaine, que plusieurs nobles chevaliers ne vinssent grossir la petite communauté. Son succès parut bientôt inquiétant. On en vint à se demander publiquement si son zèle, qiii s'étendait ainsi de proche en proche, finirait par s'arrêter. « Il devint, nous dit son biographe, la terreur des mères et des jeunes femmes; les amis redoutaient de lé voir aborder leurs amis ^ (2). »
Bernard souhaitait vivement qu'aucun de ses camarades d'enfance ne manquât à ce rendez-vous du sacrifice. Un jour, il dit à ses frères : m J'ai/encore à Mâcon un ami,- Hugues de Vitry; il faut que j'aille le trouver et que je le décide à faire partie de notre associatiou. » Hugues était, depuis quelque temps déjà, entré dans la cléricature; le clergé de son diocèse l'adulait, et les bénéfices ecclésiastiques plëùvaient sur lui; il lui suffisait de laisser son âme s'ouvrir à l'ambition, pour qu'il fût précipité dans les honneurs. Considérant cette haute fortune, les frères de Bernard voulurent dissuader leur jeune directeur d'en; treprendre la démarche qu'il projetait; Mais, sans écouter ces observations inspirées par la timidité, Bernard se' mit en route pour Mâcon, ou vraisemblablement une
de Godefroid, cf. Jobin, S. Bernard, p. xntj xlii-xxv; Chomton, fiwî- Zciin, mars-avril 1891, p; 104-105.
(1) Dans deux de ses lettres, Bernard appelle Robert : propinquus carne (epp. 1, h* 9; 32, n" 3). D'après Jean l'Ermite, il était neveu de la bieiiheurèuse Âleth : nepbs siquideu ejusdem màtroriœ de qud voluvms tractare, films autem soforis suas (Bern. yita IV\ n» 5). Quelle était cette sœur d' Aleth? Chifflet la nomme Diane, sur l'autorité d'un Inventaire de 1622 (ap. Migne, col. 1485 et 1488). Cette 'autorité n'est pas absolument sûre.
- i2)Bern, Vitai lib. I, n« 10, 13, 15.
autre ville moins éloignée de Dijon. La nouvelle de son étonnante conversion l'y avait précédé et le bruit courait qu'il partait pour Jérusalem. En l'apercevant, Hugues se jeta dans ses bras, et l'arrosa de ses larmes comme pour lui reprocher sa résolution, d'une façon discrète mais éloquente. Sans prendre garde à ces pleurs dont il ne comprenait pas le véritable sens, Bernard découvrit à Hugues son vrai dessein, qui était d'ensevelir sa vie à Gitèaux. A cette révélation soudaine et imprévue, les sanglots de son ami redoublèrent et rien ne put le consoler de la journée. Le soir venu, ils se couchèrent tous les deUx dans un même lit, si étroit qu'il pouvait à peine les contenir. Les pleurs de Hugues n'avaient pas cessé. Bernard, qu'ils empêchaient dé dormir, l'en reprit doucement. Le lendemain matin ils coulaient encore, mais la nuit et un éclair de la grâce en avaient changé la nature. Gomme Bernard s'étonnait d'une telle abondance de larmes : « Pardonnez-moi, dit Hugues, je ne pleure plus aujourd'hui pour la même raison qu'hier; hier c'était sur vous que je pleurais; aujourd'hui je pleure sur moimême. Je connais votre âme et je comprends que c'est moi qui ai besoin de conversion et non pas vous. » Bernard, tout ravi et sûr de sa conquête, lui répondit : « C'est bien, pleurez maintenant : vos larmes sont précieuses devant Dieu. »
dette conversion ne pouvait passer inaperçue. Les clercs, un peu mondains, qui étaient les familiers de Hugues, en conçurent un vif ressentiment contre Bernard et mirent tout en œuvre pour empêcher les deux amis de se revoir. Hugues, qu'ils essayaient de rattacher à la vie séculière, parut même un instant céder àleUr avis. Bernard connut toutes ces manœuvres; on l'indiiisit même à douter de la fidélité de son ami. L'occasion s'offrit
bientôt à lui de s'en éclaircir. Les évoques de la région tenaient un synode provincial, auquel ils avaient convié les membres du clergé inférieur. Bernard s'y rendit, dans l'espoir d'y rencontrer Hugues. Hugues y assistait en effet; mais ses familiers montaient si bien la garde autour de lui, qu'il était impossible de l'entretenir secrètement. Bernard n'eut d'autre ressource que de prendre place auprès de lui ; et comme il ne pouvait lui adresser la parole à cause de l'assistance, il se pencha amicalement sur son épaule et à son tour pleura sans bruit. Tout à coup une pluie torrentielle vint à toipber et dispersa l'assemblée qui se tenait en plein air. Pendant que tout le monde se précipitait pour chercher un abri dans le voisinage, Bernard dit à Hugues : « Reste à la pluie avec moi, j'ai un secret à te dire. » Hugues obéit. Bernard lui confia alors son inquiétude et son tourment. Mais Hugues le rassura d'un mot : « J'ai fait, il est vrai, le serment de n'être pas moine avant un an ; mais en prenant cet engagement, je songeais qu'avant de faire profession, il fallait un an de noviciat. » Bernard admira le subterfuge. Ils rejoignirent tous deux, la main dans la main, les clercs hostiles qu'une pluie providentielle avait fort à propoé dispersés ; et chacun, à les voir, comprit qu'il serait désormais inutile d'essayer de rompre le pacte d'amitié qu'ils venaient de renouveler (1).
La retraite de Châtillon n'était qu'une école préparatoire à la vie monastique, une sorte de noviciat avant la lettre. Bernard ne s'y était enfermé avec ses amis qu'afin de donner à ceux qui étaient engagés dans le monde le temps de régler leurs affaires de famille (2). Cela lui per-
(1) Gauf. jFmgfm., Migne, p. 528-9;cf. Bern. Vita, lih. I, n" 13-14.
(2; C'est ainsi qûéMilon de Montbard fait don à l'abbaye de Mo-
lesme du village dé Poilly (Petiti Histoire, ï, 508). Gaudry de TouiJ^ ,
kàà'r
mit d'étendre encore son apostolat et d'élever jusqu'à ' ;^ trente-deux le nombre de ses disciples; Deux dé ces jeunes gens s'effrayèrent de l'avenir qui leur était réservé et « retournèrent dans le siècle, » comme parle son bio- ; graphe; Les autres lui demeurèrent fidèles jusqu'au ^ '\ bout(l). ;
En voyant ces trente gentilshommes groupés autour de Bernard dans un asile si propre au recueillement, qui ne songe à saint Augustin retiré, le lendemain de sa conver- ' sion et la veille de son baptême, dans une maison de ' campagne, à Cassiacum, entouré de cinq ou six amis, de son fils Adéodat et de sainte Monique? Qui ne voit qu'à Châtillon comme à Cassiacum, les cœurs ne font qu'un, les pensées n'ont qu'un objet et les conversations qu'une fin, le ciel et Dieu? On aime à comparer saint Augustin et saint Bernard à cette heure décisive de leur vie. Saint Augustin ouvre le livre des Psaumes, et tous les sentiments qui remplissaient son cœur débordent à la fois : « Quels cris poussais-je vers vous, rtion Dieu, dit-il dans ses Confessions^ lorsque novice encore en votre pur amour, je lisais les Psaumes de David, ces cantiques animés d'une foi si humble et si vive! De quels élans ils m'emportaient vers vous et de quelle flamme ils me consumaient! Je brûlais de les chanter à toute la terre pour anéantir l'orgueil humain. J'étais tour à tour fris-
ion vend pareillement casamentum Tullionis castri à Etienne, évoque d'Autun, (Petit, Histoire, I, 452, n° 159).
{\)Bern, Vita, lib. 1, n" 15 et 16. Ils étaient, ce semble, trentetrois, Bernard compris ; car on sait à'nheipàtiy&vïExordium Cistercîense(fip. iSuignard, Monuments primitifs de la règle Cistercienne, p. 74) que trente seulement furent reçus à Gîteaux et, d'autre part, que Robert fut écarté, ou plutôt ajourné (Bern. ep. I); C'est en ce sens qu'il faut expliquer la phrase de Guillaume de Saint-Thierry •• '« Oum sociis plus quam triginta » (iSem; Tiiff^ lib; I, cap. vi, noi9).
"ÉDUbAfbN'^ET, PREMIER' ÀPoWoLAT. ^ ,' * 33
sonnant de crainte et enflammé d'espérance, et tressaillant devant votre miséricorde, ô moii Père. Et mon âme sortait par mes yeux, et par ma voix, quand j'entendais votre Esprit d'amour me dire : « Enfants des hommes, « jusques à quand aurez-vous votre coeur endurci? Pour- « quoi aimez-vons la vanité et recherchez-vous le men- « songe? » Qui ne reconnaît ici l'enthousiasme, la passion, les accents mêmes de Bernard prêchant à ses compagnons la vanité des choses de ce monde?
Le séjour à Ghâtillon-sur-Seine dura environ six mois (1). Ce fut vraisemblablement au jcours du mois d'avril de l'année 1112 que les pèlerins de Cîteaux abandonnèrent cette retraite (â). Ils s'arrêtèrent, selon toute apparence, quel(îue temps à Fontaines-lès^Dijon, oti les fils de Tescelin prirent congé de leur famille. Les adieux furent tels qu'on pouvait les attendre du père de tels enfants. Nulle faiblesse, pas de pleurs; une seule recommandation qui révèle la perspicacité du saint vieillard : « Soyez modérés, leur dit-il, et gardez en tout la mesure, je vous connais; on aura toujours quelque peine à contenir votre zèle. » Il faut avouer que ce trait peint Bernard à merveille. Nivard, trop jeune encore pour que ses frères eussent songé à lui parler du cloître, restait seul à la maison paternelle. En l'embrassant dans la cour du château, où il jouait avec des enfants de son âge, Guy crut pouvoir lui dire par manière d'adieu : «:< Voici, mon Nivard, nous partons ; tout ce domaine est à toi, vois comme tu seras riche ! » — « Eh quoi, répliqua l'enfant
(1) « Quasi mensibus sex. » Bern. Vita, 1. c, n» 15.
(2) Ea 1112, Pâques tombait le 21 avril. Du texte de Geoffroy (F/'afifmentay Migne, 525, n" IV, ante proximum Pascha), nous concluons que Bernard se proposait de partir pour Cîteaux vers Pâques. Les mensibus sea; indiqués, note précédente, confirment cette conclusion, Sur la datelll2, voir note première du chapitre suiyant,
34 ^ VIE DE SAINT BERNARD. ^ . ^^niP'/i
qui avait du sang d'Aleth dans ses veines, vous prenez le ^ ciel et me laissez la terre, je n'accepte pas ce partage ; » et il voulut accompagner ses frères à Gîteaux. L'inflexibilité de la Règle mit seule obstacle à son désir ; mais quand il eut seize ans, il vint résolument frapper à la porte du monastère, qui s'ouvrit enfin devant lui (1). ^
Les vœux secrets d'Aleth étaient exaucés ; tous ses fils avaient embrassé la vie religieuse sous la forme la plus ^ , J héroïque qu'elle eût pu concevoir, la Règle de Gîteaux; et, subissant le charme de celui qui avait été T^enfant de sa prédilection, nne élite nombreuse de jeunes et nobles 1 chevaliers avait suivi la même inspiration.
(1) Gauf. Fragm., Migne, p. 525 ; cf. Bern. Vita, lib. I, n" 17. Surius nous donne cette précieuse variante : « Dum eiirent de mansione Guidonis primogeniti, quœ Fontana dicebatur. »
iSfi:fiifi,y-':-':-:l