‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 43 sur 118 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

BERNARD A CITEÀUX.

Le passé du monastère où entrait le jeune Bernard n'embrassait guère plus de quatorze ans (l).^Nous trouvons les éléments de son histoire dans VExordium Cis^ terciensis cœnobii (2), rédigé par l'un de ses fondateurs, saint Etienne Harding. Le « Nouveau Monastère (3) » doit son origine à saint Robert, abbé de Molesme, un Champenois de naissance, qui, tourmenté du besoin de

(1) Le texte-de la Vita prima (Wh.I, cap. iv, n" 19) porte : Anno ah incarnatione Domini millesimo centesimo decimo tertio^ a constitutione domus Cistèrciensis quindecimo, etc. Mais dans an manuscrit de la Recension B (Ms. 398 de la bibliotli. municip. de Dijon) on lit : Anno... Domini M" C" XH", a constitutione domus Cistèrciensis XV. VExordium magnum Cisterciense (dist. I, cap. XYi) s'exprime également comme il suit : « Cum per quatuordecim annos... etc., quintodecimo demum a constitutione domus Cistèrciensis anno, » etc. Tpus ces te^jtes sont d'accord pour fixer l'entrée de Bernard à Gîteaux dans la quinzième année du monastère, c'est-àdire entre le 21 mars 1112 et le 21 mars 1113. Déplus, les Mss. 1864 et 5369, fonds latin, de la Bibliothèque nationale, à Paris, qui représentent la Recension B àa Isl Vita prima, portent la date 1111, le premier en chiffres romains, le second en toutes lettres. Il faut ■évidemment lire 1111, ancien style, c'est-à-dire 1112 avant Pâques.

Bernard serait de la sorte entré à Gîteaux entre le 21 mars et le 21 avril 1Î12. Cf. Chomton (II, 23-28).

(2) Cf. Tmier\Biblioth. Patrum Cisterciens. y I, prœf. mjin.) et Guignard {Monuments primitifs, p. xxx-xxxi).

(3) Novum Monasterium, c'est le nom qu'il porte dans VExordium et dans laChaiîe do fondation, GflWîfl Cftnsf., IV, ïristnim., 233.

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la perfection évangélique, avait essayé vainement de la '

trouver en plusieurs couvents de Champagne et de Bourgogne, notamment à Moutier-la-Celle, à Tonnerre et en \, dernier lieu à Molesme (1). Son idéal était la pratique, aussi littérale que possible, de la régie de saint Benoit, dont ses contemporains lui paraissaient avoir perdu la tradition et Tesprit. Plusieurs religieux de Molesme par- . tageaient ses vues; l'un d'eux, le prieur Albéric, eut / même à essuyer, en Tabsence de son supérieur, une révolte des moines réfractaires à la réforme et subit entre autres outrages le fouet et la prison (2). Une sorte de coup d'État eïi fut la suite. Robert, prenant avec lui -> les frères qui formaient l'élite dé son couvent, Albéric, Eudes, Jean, Étieniie, Letald et Pierre, alla trouver Hugues, archevêque de Lyon, légat du Saint-Siège, et lui demanda l'autorisation de quitter Molesme pour vivre dans une solitude plus profonde, sous une règle plus sévère. Afin de ne rien brusquer, Hugues décida que les deux partis, si nettement tranchés parmi les religieux de Molesme, se sépareraient à l'amiable. De retour au milieu de ses frères, Robert résigna les fonctions abbatiales et partit, emmenant à sa suite, outre ses premiers compagnons, quatorze autres moines (3). Ils se retirèrent au milieu des bois qui séparent la Bourgogne de la Bresse, et là, dans un coin sauvage, nommé Cistercium ou Gîteaux (4), entre les étangs que forment le Sans-

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(1) Acta Sanctorum, avril, t. III, p. 662-678. Manrique fait' de ^saint Robert un Normand; mais le texte de là Vita porte Campanies partibus oriundus [Acta Sanct., loc. çit;, cap. i, p. 669).

(2) jPa;ordiwwi, p. 67, édit. Gruignard.

(3) Ea;ordtMm, p. 61-63.

(4) « Ad eremum quœ Cistercium dicebalur, » etc. Exordium, p. 62. Les uns font venir Cistercium àèCisternis, d'autres plus

.1 '' " BERNARD A CITE AUX. ai

- r-- ' Fond, -la Vouge et le Coindon, ils établirent quelques huttes en bois, autour d'un modeste sanctuaire dédié à ; Notre-Dame. Leur installation date du jour des Rameaux 1098, 21 mars, fête de saint Benoit (1).

Les débuts du nouveau monastère furent pénibles. Pourtant les secours matériels lui vinrent de plusieurs, côtés à la fois. Raymond, vicomte de Beaune, en avait donné l'emplacement ; Eudes, duc de Bourgogne, se fit un pieux devoir de l'enrichir. Par ses soins, le gros œuvre des bâtiments claustraux fut yite achevé, et à mesure que la forêt tombait sous la hache des moines aux alentours du couvent pour se transformer en terre arable ou en pâturages, la ferme naissante se voyait peuplée de troupeaux empruntés au domaine ducal. En même temps Robert recevait des mains de l'évêque de Ghâlon l'invesr titure canonique et le bâton pastoral; et ses religieux, à leur tour faisaient entre ses mains vœu de stabilité. Le « Nouveau Monastère » se trouva de la sorte constitué en véritable abbaye (2).

Mais à peine était-il érigé, qu'il eut a traverser une crise terrible. Les religieux restés à Molesme, sous la conduite d'un nouvel abbé, Geoffroy, voyant en quel discrédit leur monastère était tombé après le départ de leurs frères pour Citeaux, redemandèrent à grands cris le retour de Robert. Leur plainte monta jusqu'à la cour du pape Urbain II; et l'archevêque de Lyon, chargé en sa qualité de légat d'examiner leur cause, jugea nécessaire de leur -donner satisfaction. Robert reprit, sans mur-

vraisemblablement de Cistels, mot fiançais équivalant à ^aiîtsifres junci, disent les Bollahdistes. :4cf à 5awcf. Vapril., t. III, p. 666.

(1) Exord., p. 63; Ex(ïrd, Magn., dist. I, c. xiii, Migne, p. 1009.

(2) Exordium, p. 63; CMrta fund., ap. Gallia Christ., lY, Inst., -233. ' '

murer, le chemin de Molesme. Il pouvait se rassurer sur l'avenir de son œuvre. Si parmi ses disciples quelquesuns, déjà las des rigueurs de la discipline cistercienne, ■ eurent la faiblesse de s'attacher à ses pas, les autres, et .c'était lé plus grand nombre, étaient décidés à suivre jusqu'au bout dans la solitude la voie ardue qu'il leur avait tracée (1).

Le prieur Albéric fut élu pour lui succéder (juilletaoût 1099) (2). Esprit lettré, délicat, au courant des choses divines et humaines, cœur chaud et dévoué, caractère énergique et ami de la discipline, Albéric allait donner à ses frères la mesure de sa prudence et de sa force. C'est à lui que remontent les premiers règlements cisterciens qui regardent la nourriture et le vêtement. On lui doit en, particulier le choix de la couleur blanche, qui devait distinguer dans rhabillement le nouvel Ordre de tous les autres membres de la grande famille bénédictine (3). Pour mettre ses frères à l'abri de la jalousie que leurs exercices éveillaient dans les monastères du voisinage, il avait pris soin, dès le début de son ministère, de placer son abbaye sous le patronage officiel du Saint-Siège (4). Quand il mourut (26 janvier 1109) l'Ordre était en pleine prospérité.

Son successeur Etienne Harding, Anglais de naissance, comme son nom l'indique, sut maintenir les traditions

(1) Eûcordium, p. 64.

(2) Albéric mourut le 26 janvier 1109, après neuf ans et demi de charge, per novem annos et dimidium {Exord.^ p. 73). De là, la date approximative de son élection.

(3) Exord., p. 67 et 71. La tradition attribue à Albéric l'adoption de la couleur blanche ou plutôt blanchâtre des vêtements cisterciens. ^ Cf. Alberici VUa, Henriquez, ap. Ada Sanct., iaimeTy t. II, p, 753^. 58. :•; ■■, '; .• . ./ ■..■>.-,.. :: -.y- ■ . ■

{ (4) Exord:, p. 67-71. La bulle du pape Pascal est du 19 novembre [ 1 100. Jalfé, jRe^'e^^fl!, n" 5842.

Îbernaiid a citeauxV ' ' ,39

d'alustérité monastique dont l'héritage lui était légué. Pour cela, il n'eut qu'à suivre sa propre inspiration. Élevé en son pays d'origine, Sherborne, dans le Dorsètshire, Etienne avait ensuite fréquenté les écoles d Irlande et de Paris et, au retour d'un voyage de Rome, visitant M olesme, il s'y était confiné sOus la discipline de l'abbé Robert (1). La réforme n'avait pas eu de partisan plus résolu. Aussi en 1098 il n'hésita pas un instant à faire partie de l'émigration. Ce furent certainement sa science et ses vertus qui le désignèrent au choix de ses frères pour les fonctions abbatiales. Uja des premiers actes de son gouvernement montre quelle vigueur il devait déployer dans l'exercice de son autorité. Bien que le duc de Bourgogne, Hugues II, fût Fun des principaux bienfaiteurs de l'abbaye, il osa lui interdire de tenir sa cour dans la chapelle, à la manière des grands seigneurs du temps et des patrons de monastères. Cette réforme fut suivie de quelques autres, qui sentent à un degré rare l'esprit de dénuement, presque le puritanisme. L'ornementation et Tameublenient de la chapelle furent réduits à leur plus simple expression. La soie et l'or en furent impitoyablement bannis ; les calices seuls et les ciboires devaient être en argent, ou en vermeil. Pour les croix, il suffisait qu'elles fussent en bois; les candélabres et les encensoirs en fer; les chasubles, les aubes et les amictg, de futaine ou de lin (2).

A cette austérité tout extérieure et qui ne frappait que les yeux répondait une austérité non moins rigoureuse dans les mcÊurs. Les visiteurs du monastère en étaient effrayés. Aussi un moment arriva où «les nouveaux Che-

(1) Sur l'abbé Etienne, cf. Âcta SancL, april., II, 496-501,

(2) ^icort*., p. 73-74,^

valiers du Christ, » comme ils s'appelaient (1), durent s'inquiéter du recrutement de leur milice. La mort faisait dans leurs rangs des vides que personne ne venait remplir. On raconte qu'Etienne lui-même , considérant ces ravages, se surprit à douter du succès de sa mission et chargea un religieux mourant de venir lui annoncer de la part de Dieu quel avenir était réservé au « Nouveau Monastère. » Le moine, dit-on, fut docile, et après avoir subi son jugement au tribunal divin, il apparut à son ancien supérieur dont il releva le courage en lui montrant dans une perspective lointaine une nombreuse et étonnante postérité (2). Ce qui est sûr, c'est qu'en 1112 le vœu d'Étienne fut providentiellement comblé et ses espérances heureusement dépassées. L'arrivée de Bernard et de ses trente compagnons assurait, à n'en pouvoir douter, la perpétuité indéfinie de l'Ordre cistercien.

Le jeune seigneur de Fontaines allait donc Se soumettre aux rigueurs de cette Règle bénédictine que jusque-là il n'avait fait qu'entrevoir de loin. Après avoir, selon l'usage, médité pendant quatre jours dans l'hôtellerie sur la gravité de sa résolution, il fut conduit au Chapitre, et là, prosterné devant la chaire, il attendit que l'abbé lui . adressât la question sacramentelle : « Que demandez- ^^ vous? » « La miséricorde de Dieu et la vôtre, » réponditil. Aussitôt il reçut l'ordre de se lever, et l'abbé lui expliqua les âpres exigences de la profession religieuse qu'il voulait embrasser. Ces leçons n'étaient pas pour effrayer la ferveur du fils d' Aleth ; il murmura d'une voix humble et douce, qu'il était prêt à observer la Règle tout entière. « Que Dieu achève en vous ce qu'il y a comnrencé, » re-

(1) « Novi milites Chrisli. » Exord., p. 72.

(2) Exord., p. 74. Cf. Bern. Vita, ïib. I, cap. m, n» 18 ; Exord. Magn., dist. I, cap. xv et xvi, Migae, p, 1011-1014.

prit l'abbé Etienne. La communauté répondit : « Amen, » et Bernard, après s'être incliné, se retira à l'hôtellerie. Trois jours plus tard, il était introduit au noviciat pour y subir son année de « probation (1). »

Cette année fut l'une des plus laborieuses et des plus décisives de sa vie religieuse; il importe de s'y arrêter. « Bernard, se dit-il, qu'es-tu venu faire ici, » Bernarde, ad quid venisti? Saint Paul lui suggérait sa réponse. Au dire des chroniqueurs, il était venu chercher l'oubli du monde, dépouiller le vieil homme et crucifier sa chair avec ses convoitises. Tout dans le « Nouveau Monastère » se prêtait à cet anéantissement volontaire, auquel l'esprit trouvait son compte. On entendra plus tard dans.ses insr tructions l'écho des pensées qui avaient occupé son âme de novice. Les choses du dehors ne pouvaient que troubler sa sérénité : « Les esprits seuls ont ici droit d'entrée, disait-^il, la chair n'a rien à y faire (2). » La Règle cistercienne était le commentaire détaillé dé cette mortifiante maxime.

La mortification s'étendait d'abord au vêtement, à la nourriture et au sommeil.

Le moine de Gîteaux renonçait aux frocs, c'est-à-dire aux vastes robes alors fendues des deux côtés dans les deux tiers de la hauteur, avec des attaches sur les fentes, pour empêcher les pans de voltiger ; il renonçait aux pe-

(1) s. Bened. Reg.y cap. 58. Cf. Conswef. cisterc, cap. 102, Guigaard, ouv. cit., p. 219. M. Guignard a publié le livre des Us {Consuetudines) qui comprend le& Offices ecclésiastiques, les Établissements du Chapitre général et les Us des Convers, d'après un manuscrit type de Cîteaux, composé en grande partie entre 1173 et 1191 (Voir preuves, Monuments primitifs, p. xxn).

{2)~« Ingressus est... intentioiie ibi moriendia cordibus et memoria hominum, » etc. « Soli spiritus ingrèdiantur; caro non prodest quidquara. » J5em. Fîïa, lib. I, cap. VI, n»= 19-2p.

lissons OU fourrures, aux capuces proprement dits, espèces de chaperons, détachés de la coule, ,qui protégeaient la -personne par derrière, de la tête aux pieds, et par devant lui couvraient la poitrine et les bras jusqu'au poignet (1). Les caleçons, les longues étamines, tuniques de laine à manches étroites qui se portaient surla peau pendant l'été, mais qui dans la saison rigoureuse se superposaient à un pèlisson sans manches, les chainses ou chemises, lui étaient également interdits (2). Pour tous vêtements, la Règle de saint Benoit, strictement interprétée, tolérait la tunique ou'^robe étroite en serge qui enveloppait le corps jusqu'à mi-jambe, et la coule en laine, robe flottante pourvue de manches et surmontée d'un capuchon ou capuce (3). Aux heures de travail manuel, la coule était remplacée par le scapulaire, serré à la hauteur des reins par une ceinture en cuir. Des souliers découverts et des chausses protégeaient le ,bas de jambes (4). Mabillon es-

(1) « Rejicientes a se qiùdquid régulée refragabatur, froôcos videlicet et pellicias, capucia quoque, » etc. Exordiiim, cap. xt, p. 71. « Pellicias lenes et calidse..., longae manicse et araplùm capucium, » dit Bernard avec dédain (ep. 1, n" II}. « Non siiit cucullce deforis floccatœ, » InsUluta, cap. xv, Guignard, p. 254. Sur la diiFérence entre le froc et la coule, cf. Mabillon, note au n" 11 de l'épître 1" de saint Bernard.

(2) « Rejicientes a se staininia, ^^ Eccordium, loc. cit. Les chemises en lainage, fort différentes des chainses ou chemises proprement dites, s'appelaient étamines dans J'orde de Cluny. Cf. Pétri Venerab. Sta-

i tuta, cap. 63, ap. Migne, t. CLXXXIX, p. 1043. « Pellibus et camisiis l^non utùhtur, » dit Jacques de Vilry parlant des Cisterciens du treizième syhû& XHistoria orientaUs et occidentalisa cap. xiv, p. 301). Cf. S. Bened. Reg., cap. 55. Les caleçons ou /emo7'flWa étaient tolérés par la Règle pour ceux qui se mettaient en voyage.

{S) Benedi Reg., Cà^. 5o; Exordium,loc4 ût. Sur la longueur dé la tunique, cf. Mabillon, Préface aux Sermons de saint Bernard, n» XLV : « Tunica quse vix ad mediara tibiam defluebat, qualem gestabant Cislercienses. »

(4) « Caligae et pedules. » Bened. Reg., cap. 55, espèces de bas, ou

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timè que les premières Cisterciens portaient aussi', en guise de caleçon, une sorte de ceinturon fermé ou semu cinciium; la chose nous parait douteuse (1). Durant sa- « probation, » Bernard garda certainement ses vêtements séculiers (2). Mais il est à présumer que la forme en devait être peu différente des habits des religieux; autrement l'épreuve du noviciat n'eût pas eu toute la sincérité désirable. Du reste, il est sûr, — et nous le verrons plus loin, — que le capuce faisait partie de l'habillement du jeune novice (3).

La nourriture était des plus simples, pour ne pas dire des plus viles. En cela comme en tout lé reste, travail, prière, repos, il fut soumis au même régime que les profès (4). La viande, le poisson, les œufs, le laitage et le pain blanc étaient des mets inconnus à Gtteaux (5). Bien que saint Benoit n'eût pas proscrit absolument l'usage dû vin, il fallut, pour entrer dans l'esprit du patriarche des moines d'Occident, accepter comme règle de conduite ce principe que le « vin ne convient pas à des religieux (6). »

chausses. « Subtalares... non caprini vel corduanl, sed Vaccini. » /nsUM., cap. XV, Guignard, p. 254; cf. cap. Lxxxrir, p. 273.

(1) Mabillon, Préface aux Serm. de S. Bernard, n" xliv-xlv. Le semicinctium dont parle le moine Nicolas dans le texte allégué n'est" il pas siraplemenl la tunique, quœ mx ad mediam tibiam defluebat?

(2) Béhed. Beg., cap. 58; cf. Bern. ep. 1, n° 8.

(3) Bern. ViiaIV\ lib. II, n» 1. Cf. Consuet., cap. i02.

(4) Consuetud., cap. 102, Guignard, p. 219.

(h) Benëdict. Reg., cap." 39. Le pain blanc, pani* ca%did?«, était interdit aux moines bien portants. Institut, cap. 14, Guignard, p. 253 j cf. /MsWi.,cap. XIX, XXIV, XXV, i, Lvi, Lxi, Lxii, LxiiijLxxii. Au treizième siècle Jacques de Vitry écrivait : « Carnes aulém nisi in gravi infirmilalè non màndùcant. Piscibus, ovis, lacté et caseo non vescuntur communiter. Quàndoque tamen, licet raro, pietatis et relevationis intuitu prb pitanciis et summis deliciis bis utunlur. » HisloHa orient. ef omrfewi., loc. cité, p. 300.

(6) Bèned. Reg,, cap; 40. Saint Benoît accordait à ses moines' une

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Les légumes, secs ou verts, l'huile, le sel et l'eau firent tous les frais de la table cénobitique (1). Giteaux avait adopté, à la suite de saint Benoît, pour les repas de l'été une coutume qui a quelque analogie avec celle des vieux Romains. En temps de grands labeurs, deux repas, prandium çt cœna, fixés à la sixième et à la douzième heure (de onze heures à midi, et dé cinq à six heures) devaient apaiser l'appétit des frères; du 15 septembre à Pâques, sauf les dimanches, un seul repas était de règle, il se prenait à la neuvième heure, c'est-à-dire de deux à trois heures (2), ou même, pendant le carême, au coucher du soleil. Malheur alors aux estomacs qui ne pouvaient supporter vingt-quatre heures de jeune !

Une épreuve non moins rude attendait Bernard au dortoir. Ce dortoir était commun; une pâle chandelle en éclairait l'obscurité pendant la nuit. Les lits, disposés à une petite distance l'un dé l'autre et séparés par une cloison, consistaient dans une humble paillasse étalée sur une planche, et un oreiller également en paille, le tout recouvert d'une saie, sagum (3). C'était sur cette couche rudimentaire que le Cistercien, novice ou profès, prenait son somme. Il couchait tout habillé et les reins ceints, afin d'être toujours prêt à se rendre à la chapelle,

héminede vin par jour, $oit vraisembjablement 0,26 centilitres. Cf. Reinach, Manuel de philologie classique, 1880, p. 310

{\) Bened. Reg., cap. 39. Cf. Bern. ep. 1, n» 12 : « Olus, faba, pultes, panisque cibarius cuin aqua. »

(2) Benedicti Reg., cap. 41; Bern, Serra. 3, in Quadrages., n» 1, « Vos, qui diebus dominicis bis comeditis; » Pétri yenjBrab., lib. I, ep. 28, ap. Migne, p. 128. ;

(3) « Stramenta autem leclorum sufGcis^nt : matta, sagum, iena et capitale. » Bened, Reg., cap. 55. C(. Institut., cap. 37, ap. Guignard, p. 261. « Rejicientes a se... coopertoria, slramina lectorum, » courtepointes, matelas et lits de plumes. Exordium, m^. ^v, jp. 71. Cf. Jacques de Vitry, Historia orient, et occid., p. ioo^

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au premier signal de l'abbé, pour l'ofQce nocturne (1). Une pièce de laine lui servait au besoin de couverture (2).

Cet usage de conserver jour et nuit les mêmes vêtements était à lui seul une rude pénitence. Ici se pose la question de propreté dans le cloître. Les historiens de saint Bernard nous assurent que toute sa vie il eut horreur de ce qui est sale (3). C'est là le fait d'une nature . délicate. Mais il ne faut pas oublier que le moyen âge n'entendait pas la propreté tout à fait comme nous la comprenons aujourd'hui. Le moine cistercien n'éprouve pas le besoin de changer de tunique une fois par semaine. S'il avait un costume de rechange, c'était pour en user quand la Règle l'autorisait à laver celui qu'il portait (4); et les jours de lavage étaient assez rares. Saint Benoît aurait craint de favoriser la sensualité, en accordant aux soins du corps une trop large part. Les bains étaient à peine tolérés; les malades seuls y avaient droit, sur une ordonnance du médecin. La Règle recommandait à l'abbé de ne les accorder que « difficilement aux religieux bien portants, surtout aux jeunes. » Chaque jour il silfflsait que les frères se lavassent la figure et les mains, et le samedi les pieds (5). Le port de la barbe n'était pas absolument facultatif; les moines devaient se raser sept fois

(1) Bemdict. Reg., cap. 22; Consuet., cap. 82, Guignard, p. 187. Qf. Jacques de Vilry, 1. c.

(2) « Lena, » Bened. Reg.^ cap. 55.

(3).« Iq veslibus ei pauperlas semper plaçait, sordes nunquam, » -JBer». Fiia, lib. m, cap. II, n" 5.

, (4) Bened. Reg., cap. 55.

(5) li Balnearum usas infirmîs quoties expedit ; sanis autem et maxime juvenibus lardius concedatur. » Bened. Reg.^ cap. 36. rtoter cependant le bain de pieds des samedis, ConsuetiuL, cap. 81, ap. Guignard, P' 185.

l'an (1); mais l'usage du peigne leur était interdit. (2)/ ^ Tout cet ensemble de prescriptions marque un profond dédain de tout ce qui flatte les sens. Bien loin de reculer devant l'emploi de ces pratiques de mortification, Bernard trouvait encore moyen de les rendre plus crucifiantes. Il lui semblait qu'il ne pourrait jamais trop accabler l'animal hunSain, au profit de la liberté spirituelle. La pauvreté . ne lui plaisait pas toute seule ; il lui fallait encore le sentiment de la privation. Il goûtait une joie singulière à im*poser à son corps des sacrifices que la nature a enliorreur. C'est surtout dans la privation de la nourriture et dans celle du sommeil qu'il fit éclater son amour de la pénitence. Jeûner régulièrement jusqu'à none, c'est-à-dire jusqu'à deux heures après midi et quelquefois jusqu'après vêpres, sauf pendant l'été, était déjà une cruelle mortification (3). La Règle accordait aux novices comme aux profès une livre de pain par jour avec deux plats de légumes. Jamais Bernard ne consomma sa portion entière. Manger à sa faim lui paraissait chez un religieux un péché de gourmandise. Il mangeait juste assez pour ne pas tomber en défaillance, mais trop peu pour se maintenir en bonne santé. C'était évidemment là un abus. Aussi, avant la fin de son noviciat, fut-il atteint d'une maladie d'estomac qui le tourmenta toute sa vie : châtiment imprévu, mais inévitable, d'une abstinence excessive (4).

(1) Consuetud., cap. 85, ap. Guignard, p. 192. Le Chapitre général de 1191 ordonna aux moines de se raser deux fois de plus par an. Martène, Thésaurus Anecdot.^ IV, 1270.

(2) « Rejicientes a se... pectines. » Exordium, cap. xv, p. 71. Sur ' l'usage des peignes, cf. Consuetud., cap. 8â, loc. cit.^

(3) « Hactenus usque ad nonam jejunavimus soli : nunc usque ad vesperam jejunabunt noblscum pariter universî, reges et principes, clerus et populus, » etc. In Quadrag., Serm. 3, n" 1. Cf. Bened, Reg., cap. 41.

(4) Bern. Yitcf,, lib. I, cap. it, n»' 21-22,

Les veilles trop prolongées n'étaient pas étrangères à* l'affaiblissement de sa santé. Les Cisterciens accordaient en moyenne six heures au repos de la nuit. Bernard, qui estimait que « dormir était une perte de temps, » consacrait à la méditation intérieure les précieux instants qu'il dérobait secrètement au sommeil. Il prit dès lors l'habitude, disent ses historiens, de « veiller au delà dé la possibilité humaine. » Ex tune usque hodie oigilat ultra possibilitaiem humanam. Les douceurs du sommeil lui iitspirèrent toujours quelque défiance; il trouvait peu séant qu'un moine s'y abandonnât;; et plus tard, quand il entendait un dé ses frères ronfler, il avait coijîjtume de dire qùie c'était là « dormir d'une manière charnelle et à la façoii des séculiers. » Il faut croire qu'il ne dormit jamais ainsi. Malheureuse ment la légèreté et surtout la brièveté de ses sommes ne purent qu'aggraver la malheureuse gastrite dont son abstinence était la cause première (1).

Par de telles mortifications, Bernard entendait affran-chir son esprit des exigences du corps. Il allai plus loin; non content « de retrancher, comme le veut là Règle, lès désirs de la chair (2), » il voulut crucifier jusqu'aux sens qui sont parfois des instruments trop dociles au service de la passion (3). Il étendit a la vue et à l'ouïe le supplice de l'abstinence, qu'il infligeait aux organes du goût et du toucher. Son regard était si habituellement recueilli que les spectacles du dehors lui échappaient à peu près comiplètement. Il passa, nous disent ses historiens, une année entière dans la salle des novices sans s'apercevoir si le

(1) Bem.Vita, îib. I, cap. iv, n" 21.

. (2) « Desidéria carnis amputare. » Bened. Reg., cap. 7.

(3) ((Non soluin concupiscentias carnîs, quœ per sensus corporis fiunt, sed et sensus ipsosper quos fiunt. -o Bern. VUa, llb. I, càp.;iv,

plafond en était voûté ou plat. Il ignora également durant de longs mois de quelle manière la chapelle du monastère était éclairée ; un beau jour, il fut étonné d'apprendre par le témoignage d'un tiers que le chevet versait la lumière par trois fenêtres et non par une (1). Tant était profonde la modestie de ses yeux, tant il avait pris soin de mortifier la curiosité, source ordinaire de la dissipation!

Son sens de l'ouïe fut soumis à la même discipline. Il se fit de bonne heure une règle d.e sacrifier toute conversation qui n'eût pas pour objet les choses spirituelles. On rapporte àce propos une curieuse anecdote. Peu de temps après son entrée dans la cellule des novices, quelques-uns de ses parents vinrent le visiter au parloir. L'entretien achevé, le pieux jeune homme se rendit à la chapelle où l'appelait l'office de none, heureux de faire trêve à la frivolité et de se retremper dans la prière. Mais quelle ne fut pas sa surprise, quand il sentit que Dieu, sourd à sa .voix, lui refusait les consolations intérieures dont il était d'ordinaire inondé pendant son oraison! A force d'examiner sa conscience, il lui semblaque cette sécheresse était un châtiment de ses effusions du parloir. La pénitence dura trois semaines. Une telle leçon était dure; aussi le novice la mit-il à profit. A quelque temps de là, il reçut, avec l'assentiment, de l'abbé Etienne, une autre visite. Pour échapper au péril de la dissipation, l'idée lui vint de se boucher les oreilles avec de l'étoupe, et, le capuce sur. la tête, il vint s'installer, une heure durant, dans le parloir, en présence des hôtes qui désiraient l'entretenir. Ce qu'ils purent lui raconter, il ne l'entendit guère. Avant de les quitter, il leur adressa quelques paroles d'édiflca-

(1) Dern. Vitaylih. I, cap;iv, n" 20. L'église dont il estici question existait Mcore au dix-huilième siècle; cf. pomMartène( Foyag'eK^feVaire, I, p. I, p. 223-224).

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tion, et rejoignit en hâte ses frères à la chajpelle, enchanté du stratagème qui lui avait permis de conserver la grâce du recueillement. Son biographe nous laisse entendre que Dieu, cette fois, fut content de lui (1).

11 résulte, au moins, de cette anecdote, que Bernard était prêt à tout sacrifier pour atteindre la perfection de la sainteté et gravir les hauteurs du mysticisme. On retrouve le même esprit de haute spiritualité dans tous ses exerr cices. La journée du Cistercien se divisait en deux parts, la prière et le travail; c'est là qu'il nous faut maintenant suivre le jeune novice, si nous voulons surprendre tout entier le secret de sa formation et de ses vertus monas-

tiques.

Dans l'esprit de saint Benoit l'occupation qui prime toutes les autres, c'est la prière; c'est là Tœuvre par excellence, c'est l'œuvre divin, o^M5 Dei, opus divinum. Quand sonne l'heure de 1' « office, » le moine doit s'y rendre avec le plus vif empressement, il faudrait presque qu'il eût des ailes pour y voler (2). Le psalmiste avait dit : Media riocte surgeham : « au milieu de la nuit, je me suis levé pour vous glorifier, Seigneur (3). » Du 1°^^ novembre à Pâques, les Cisterciens, au saut du lit, sortent du dortoir dès une heure du matin, Àom oc^awa, pour chanter l'office nocturne en leur froide et obscure chapelle. Durant le reste de l'année, leur lever a lieu un peu plus tard; il suffit que, leur nocturne achevé, ils puissent commencer laudes à la première lueur de l'aurore, incipiente luce (4).

(1) Bern. Vita /F% lib. II, n° 1 .

(2) « Ad horam divini ofïicii, mox ut auditum. fuerit signuin..., summa cum festinàtione curralur, ciim gravitate tamen. » Bened. Régula, cap. 4^. > \

(3) Psalm. 118, V. 62.

(4) Bened, Reg., cap. 8. L'horaire suivi par saint Benoît et les^Cis-

Ces laudes ou matines forment le premier office de leiir journée qui embrasse sept exercices du même genre : Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Gomplies. Saint Benoît s'est encore attaché par là à imiter le Roi prophète : Septies in die laudem dm fi6i (1). A rorigine, Prime et Gomplies ne rentraient pas dans le cycle de l'office eucologique, ils étaient d'ordre absolument privé et se récitaient dans le dortoir des moines. Prime fut inventé par les religieux de la Palestine au quatrième siècle. En Occident, saint Benoît est le premier chef d'Ordre qui ait fait admettre la prière du soir dans le cours des offices, en lui donnant le nom de Complétorium qu'elle a gardé (2). Àbélard reproche aux Cisterciens d'avoir éliminé de Prime et de Gomplies la récitation du Credo, usitée de son temps, si on l'en croit, dans toutes les églises et tous les monastères (3). En terminant ces deux heures, comme les autres heures diurnes par le Paie»', les disciples de saint Etienne ne faisaient pourtant qu'obéir à la Règle ou, si l'on veut, à la coutume primitive. Leur réforme particulière était motivée chez eux par le retour à la stricte observance. Abélard roubliait-il? ou faut-il croire que sur ce point son érudition se trouvait en défaut?

Nous n'avons pas à définir quelle était la composition du bréviaire cistercien. On en peut trouver les détails dans les //s, et dans la Règle même de saint Benoit (4).

terciens était celui des anciens Romains. Prime ou la première heure commençait à 6 heures du matin.

(1) Psalm. 118, T. 164; Bened. Reg,, cap. 16.

(2) Sur la genèse des Heures, voir Batiffol, Histoire du Bréviaire romain, Paris, Picard, 1893, p. 2-16,

(3) Abœlardi ep. ad Bernard., éd. Cousin, I, 623; dans Migne, ep. X. L'Usage que blâme Âbélard fut plus tard modifié : car à l'époque de la rédaction des Consuetudines, on récitait Credo après CdmpUes. Consuetud., cap. 85, Guignard, p. 186.

(4) Jîe«e<i. Jîepf., cap. 8-18.

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11 suffît de remarquer que la récitation de cet office et l'assistance à la messe offraient à la piété du moine un aliment de toutes les heures. Avec quelle religion Bernard s'en nourrissait, nul ne saurait le dire. Il relèvera plus tard, dans un de ses sermons, rimportance, réminence de VOpus Z)ei. Ce qu'il exigeait de ses disciples, il le pratiquait sûrement lui-même à l'époque de son noviciat. Pureté et ferveur, telle était sa devise. Pureté d'intention d'abord; il ne souffrait pas que la moindre distraction troublât son âme durant la psalmodie , et ce n'étaient pas seulement les pensées oiseuses qu'il écartait ainsi inexorablement : pensées pieuses recueillies dans ses lectures, souvenirs de l'instruction qu'il venait d'entendre, en un mot tout ce qui n'était pas le psaume, l'hymne ou le répons entonné ^ avait infailliblement le même sort. A cette sincérité dans l'exécution de la liturgie, il joignait un accent de profonde dévotion. La Règle défendait qu'on chantât en voix de fausset, Bernard, qui traita toujours le chant avec un souverain i-espect, n'avait pas besoin d'une telle recommandation. Il ne comprenait pas qu'un moine pût psalmodier mollement, languissamment, d'une voix endormie, d'un ton nasillard, mutilant les mots, mangeant les syllabes. « Chantez donc à pleine voix, disait-il ; quand on répète les paroles de l' Esprit-Saint, il faut dans le son et dans l'accent quelque chose de viril (1). » Ainsi chantait îê jeune novice.

La prière prenait au Cistercien environ six heures; le

(1) « Pure et strenue... non parcentes vocibus... séd virili, utdignum est, et sonitu et affectu, » etc. In Cant,Serm. 47, n" 8. « Ut affectuosius et virllicis psalleretur. » Bern^ Yita, lib. IV, cap. i, n" 3. ce Sic stemusad psallendutn, utmen^ nostra coocordet voci nosti'93. » Bened. Reff,, càp. 19, GtlnstihU., cap. 73, Guignard, p. 271.

reste de sa journée était consacré au travail. Une réunion matinale de toute la communauté reliait l'un à l'autre ces deux exercices, c'était le chapitre ou capitulum qui s'ouvrait par la récitation du Symbole des Apôtres, se continuait par la coulpe et la lecture du Martyrologe suivi du verset Pretiosa in conspectu Domini et de l'oraiisort Sancta Maria et omnes sancti. Mais la tenue du chaipitre avait une autre raison d'être ; s'il était placé ainsi au début de la journée, c'était pour que la tâche de chaque naoine fût déterminée d'avance et la bénédictiou de Dieu appelée sur l'œuvre des mains de ses serviteurs. De là le verset trois fois répété : Beus in adjutorium, auquel on ajoutait le Respice in servos tuos et la belle oraison : Dirigere et sanctificare. Avant de lever la séance, on lisait un ou plusieurs articles de la Règle de saint Benoit, afin que nul ne pût se prévaloir de l'ignorance de la loi à laquelle il s'était assujetti; cette lecture était précédée de la bénédiction de l'abbé : deux rubriques purement monastiques qui passèrent dans la liturgie romaine. Il est aisé de reconnaître dans la série de ces prières ou exercices capitulaires l'appendice que le bréviaire a finalement rattaché à l'office de Prime, en remplaçant la lecture de la Règle bénédictine par une leçon brève. Anciennement, en effet, le Chapitre se tenait immédiatement après Prime. Les Us de Giteaux le reportent après la messe (1); mais on sait que si la messe de communauté était parfois supprimée, le chapitre ne l'était jamais.

^^Tissue du chapitre, le Cistercien se livrait au travail, soit manuel, soit intellectuel. C'est la gloire du patriarche des moines d'Occident d'avoir mis en honneur le travail

(1) Consue^iid., cap. 69-70, Guignard, p. 176-177.

manuel. « Un vrai moine, disait-il, doit vivre du travail de ses mains (1). » En conséquence, la Règle déterminait certaines heures où. tous les religieux sans exception vaquaient aux occupations purement matérielles que nécessite la bonne administration d'une ferme. En été, c'est-à-dire de Pâques au 1" octobre, chaque frère accomplit, dans lé cloître même, dans la plaine ou dans la forêt, dé six heures du matin à neuf heures, et de deux heures après midi à cinq heures, la lâche qui lui est assignée. A l'époque de la fenaison et de la moisson, ce règlement fixe ne saurait être observé rigoureusement. C'est la nécessité seule qui fait loi. Pour sauver les fourrages et les grains, on transpose sans scrupule l'heure de l'office divin; la messe est même quelquefois supprimée ; ou dii moins les frères sont, en raison de la presse, dispensés d'y assister. Du 1^^' octobre au mercredi des Gendres, le travail manuel embrasse sept heures, de sept heures du matin à deux heures de l'après-midi. Pendant le carême la durée en est la même; seulement il commence à neuf heures et finit à quatre (2),

Pour un gentilhomme habitué aux aises de la vie de château, une telle besogne n'offrait rien de bien attrayant. Bernard s'y livra pourtant avec ardeur. Ses historiens nous racontent qu'il y goûtait de véritables délices. Mais son adresse et sa force musculaire ne répondaient pas toujours à sa bonne volonté. On peut douter qu'il ait su diriger une charrue ou porter de lourds fardeaux. Quand ses frères étaient occupés à des

(1) « Timc vère monacH sunt, sîlabore manuum suarum vivunt. » Bened. Reg.^ cap. 48.

(2) Bened: Reg.\ cap. 48. Sur la suppression de la messe en temps de presse, cf. Bernard, In Cantica, serm. L, n" 5; Consuet., cap-S-i, Gujgnard, p. 190-192. '^

travaux de ce ^ënre; nous dît Guill?iuraë dé^Si^mt-Thièrry ^^^ il s^ réfugiait -dans d'autres menus ouvrages^ d'tineuti-r lité lion moindre, mais de plus facile exécution r^i^ bêchait le jardin, il fendait le bois, le portait sur ses épaules, le rangeait dans le bûcher. La besogne en apparence la plus yile avait pour lui un charme de plus, ir se consolait de n'être ni robuste ni habile^ en balayant le cloître ou en lavant les écuelles. Un jour, cependant, le sentiment de son incapacité lui arracha dés larmes. C'était le temps de la, moisson ; toute la communauté était aux champs, ■faucille en mains. Le poignet de Bernard se prêtait mal au maniement d'un tel outil; ses frères ou peut-être l'abbé Etienne, voyant sa gaucherie et son embarras, lui firent signe de se tenir en repos. Il fallût obéir; mais humilié de l'espèce de commisération que renfermait un pareil ordre, il tomba à genoux et pria Dieu en pleurant de lui accorder, comme une grâce, l'art de couper le blé. Son vœu fut exai^cé. A . partir de ce jour, il mania là faucille avec une dex'térité rare et devint l'un des meilleurs moissonneurs du couvent. Aussi, plus tard, se félicitait-il avec quelque complaisance de ce petit talent,' dans lequel il aimait à reconnaître un don de Dieu (1)./

Quelle que fût, au dire de son biographe, sa « dévotion » pour les ouvrages de ce genre, il est douteux qu'elle ait jamais égalé le goût et l'ardeur qu'il appor- ' tait aux travaux de l'esprit. De Pâques -au l'^'^ octobre, le Gîstercien, spécialement occupé aux travaux de la ^ campagne, ne consacrait guère, sauf les dimanches et \. les fêtes, plus de deux heures par jour à la lecture, soit de neuf heures à onze heures du matin. La Règle ce- •

(1) ^ew.Fi^fl, lib. I, cap, IV, n" 23-24.

,f "^ BERNARD A CITEAUX. 55 '

f pendant ne lui interdisait pas de prendre un livre au lieu :; de faire la sieste, entre le déjeuner, prandium, et Tofflce de None qui se récitait à une heure et demie. L'hiver était plus parliculîèrement le temps des études. Les « moineis vaquaient à la lecture, » deux heures ou même i plus dans la matinée, et l'après-midi, depuis la fin du repas jusqu'aux vêpres, jusqu'à la « synaxe du soir, » comme s'exprime la Règle; Cela donne une moyenne de cinq heures environ de travail intellectuel. Les dimanches et les fêtes se partageaient exclusivement entre . l'office et la lecture. Cette lecture n'était guère variée. Saint Benoit ne parle que de lecture pieuse, lecture divine, Jecho divina (1). Il faut entendre par là l'Écriture et les Pères, ou encore la Vie des Saints. Tels furent certainement les ouvrages dont se nourrit l'âme de Bernard durant son noviciat, et il est infiniment probable qu'il n'en connut point d'autres.

Grâce aux immortels travaux de la Congrégation de Saint-Maur, l'usage s'est introduit depuis longtemps dans le langage usuel de faire du nom de « Bénédictin » lé synonyme de savant et d'érudit. On se tromperait étrangement, si roii appliquait cette qualification aux Cisterciens, bien qu'ils appartinssent au même titre que les Mabillon et les Montfaucon à la grande famille béné- dictine. Giteaux ne fut pas une école de science, pas même de science théologique* Ce serait cependant méconnaître l'un des plus grands services de l'Ordre que de le croire absolument étranger aux idées littéraires ' et au sens de l'éruditibn. Les maîtres de saint Bernard nous ont légué une œuvre de critique biblique, supérieure à tout ce qu'ont produit en ce genre les autres

(1) Bened. iîe^,, cap. 48; cf. ConmeM., cap. 70 et 71, ap. Guignard, p* 158-159, 172-174. - •^-

monastères contemporains, sans excepter Cluny dont le culte pour les sciences et les arts est pourtant bien connu. Etienne Harding, frappé des divergences nombreuses et profondes qui existaient entre les différents manuscrits de l'Écriture sainte, osa entreprendre une Recension de laVulgate latine en usagé dans sa région. Pour les livres de l'Ancien Testament où, à défaut de l'original, on pouvait retrouver un texte hébreu ou chaldaïqùe traditionnel, il n'hésita pas à consulter les rabbins juifs de son voisinage.

Si on s'en rapportait à sa préface, on serait tenté de croire que l'hébreu seul lui servit de type; mais les notes marginales destinées à justifier ses corrections nous apprennent qu'il avait également sous les, yeux d'anciens manuscrits latins : Ita in hebraicis et laiinis libHs, lisons-nous à toutes les pages de certains livres. A cet égard encore, saint Etienne fut un précurseur; les correcteurs de la Bible dont s'honore le treizième siècle semèrent, à son imitation, leurs marges de gloses et remarques justificatives .

En cela, ils furent moins sobres que lui et non sans raison. La réforme Stéphanique, si remarquable soitelle, n'était qu'un essai qui devait rester stérile, faute de méthode. La critique moderne n'en loue pas moins l'intention qui était excellente et les efforts qui, sur certains points, n'ont pas été sans fruit. L'œuvre était terminée dès l'année 1109. On peut voir encore aujourd'hui à la Bibliothèque municipale de Dijon, sous le n<* 9 bis, le vénérable manuscrit qui devait servir de type à toutes les Bibles cisterciennes. Après nous avoir raconté de quelle manière il avait exécuté cette Recension, l'auteur ajoute : « Je supplie instamment ceux qui liront ce volume de ne pas y interpoler de nouveau les parties des versets ou les

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