CHAPITRE XIV
ACCROISSEMENT DE CLAÏRVAUX.
Affluence de novices.
Les fréquentes sorties de Bernard, ses longs voyages en France et à l'étranger; n'étaient pas sans profit pour son ceuvre monastique. « Rarement, remarque son historien, il rentrait chez lui à vide (1). » Dans rimpossibilité où nous sommes de décrire ou simplement d'énumérer ses « pêches miraculeuses, » il importe d'indiquer au moins d'un trait les principales.
Après les riches captures de Ghâlons et de Reims qui datent des premiers temps de son apostolat, la plus abondante et la plus fameuse est sans contredit celle qu'il fit en Flandre au commencement de l'année 1131. Il accompagnait alors Innocent II, qui s'acheminait vers Liège et séjourna à Saint-Quentin^ puis à Cambrai le 14 et le 16 mars (2). Bernard prêcha-t-il dans ces deux villes et dans les villes environnantes? Nous l'ignorons. Mais publics ou secrets, ses entretiens exercèrent une influence
(1) Bern, Vita, Ub. I, cap. xiii, n°» 61-62.
(2) Jaffé, RegeMa, n» 7455; Lambert Vaterlos, Chron., a.^^. HisL des G., Xin, 498.
ACCROISSEMENT DE CLàlRVAUX. 393
prodigieuse sur l'élite de la population. Trente jeunes gens des plus grandes familles s'engagèrent à le suivre, parmi lesquels figurent quelques noms appelés à la célébrité, Geoffroy de Péro^ne, trésorier de Saint-Quentin, Geoffroy, futur abbé de Glairmarais, Rainier deTérouanne, sixième prieur de Glairvaux, Alain de Lille, plus tard éyêque d'Auxerre, et Robert de Bruges, futur abbé de. Dunes et de Glairvaux (1). Chez quelques-uns de ces gentilshommes l'appel de la grâce s'était déjà fait entendre; mais il était réservé à Bernard de fixer leurs pensées et de mettre un terme à leur irrésolution (2). Quelques mois plus tard, il adressa à Geoffroy de Péronne, qui semble avoir pris la tète du mouvement, une dernière sommation. « J'espère, lui écrit-il, que la croix ne sera pas inutile pour vous, comme elle l'a été pour plusieurs enfants ingrats qui, tardant de jour en jour à se conver-^ tir au Seigneur, ont été enlevés par une mort soudaine et précipités en un instant dans les enfers... Remarquez que de toutes les vertus la persévérance seule est couronnée. Qu'il n'y ait pas en vous de oui et de non. S'il est vrai, comme je l'apprends, que j'ai été jugé digne d'être choisi pour ministre des desseins de Dieu sur vous, je m'en félicite et je vous promets mon aide» Si vous m'estimez utile, je ne refuse pas le travail, non recuso laborem, et selon la mesure de mes forces, je n'y faillirai pas. Bien que mes épaules soient déjà fatiguées,
[i) Uenriqnez, Fasciculus, lib. II, p. 418. Cf. Epitaphion Soberti DMwenws, ap. Mlgne, t. CLXXXV, p. 1558. Selon Maarique (ad aan, 1131, cap. I, n° 8, ap. Migne, ibid., p, 729), il s'agit ici de la captura Leodiensis éont parle Guillaume de Saint^Thierry (Bern: Vità; lib. ï, cap. xra, il» 62). La présence de Bernard à Saint-Quentin en mars 1131 nous fournit avec certitude la date de la conversion de Geoffroy de Péronné et de ses compagnons. v,
{2) Bern. Vita, lib. IV, cap. m, n-> 16.
je les présente dévotement à ce fardeau que le ciel m'inipose; et joyevix, je vous recevrai, comme on ditf les bras ouverts, dans la cité des saints et la maison de ■ Dieu (1). »
Geoffroy était d'une santé délicate. Fils unique, ses
parents, qui avaient mis en lui toutes leurs complaisant
ces, prenaient prétexte de son frêle tempérament pour le
dissuader de s'engager dans l'Ordre cistercien. L'abbé de
|l Glairvaux, informé de cette opposition dangereuse, essaya
> d'y couper court par une lettre. « Si Dieu, écrit-il, de l
votre fils fiait aussi le sien, que perdez-vous, et lui-même
que perd-il? Il n'en devient que plus riche, plus noble et
I plus illustre, et, ce qui vaut beaucoup mieux, de pécheur
h ^ il devient saint. Ne fàut-il pas qu'il se prépare au royaume
s;::', qui lui a été destiné depuis l'origine du monde? Si vous
l'aimez vraiment, vous vous réjouirez de ce qu'il va; à
g son Père. Vous ne le perdez pas; au contraire, vous acqué-
l-j rez par lui un grand nombre de fils. Tous tant que nous
I sommes à Glairvaux et de Glairvaux, nous le prenons
II' pour frère et vous pour parents. Est-ce que par hasard
vous redouteriez pour son corps les âpretés de notre vie?
Rassurez-vous, votre Geoffroy s'avance à la joie, non au
|- deuil. Je serai pour lui un père,je serai une mère, je
I serai un frère et une sœur. Je redresserai pour Jui les
|IJ choses anguleuses, je lui aplanirai les chemins raboteux,
je tempérerai tout pour lui avec une telle mesure, que son
! âme en profitera sans que son corps en défaille (2). »
Gomment résister à une si touchante et si paternelle
I exhortation? Geoffroy de Péronne et ses compagnons se
mirent en chemin pour Glairvaux. Un chroniqueur nous
donne à entendre que Bernard fit, par on ne sait quelle
f (1) Bern., ep. 109.
(2)Bern., ep. llo.
ACOROISSÉMÉNT DE CLAIRVAUX. 395
circonstance, route avec eux (1). Geoffroy nous apparaît sous les traits d'un gentilhomme d'une nature fine extrêmement vive et sensible. Peut-^être, au souvenir de son père et de sa mère alarmés, son cœur saignait-il encore de la coupure qu'il venait d'opérer. Pendant qu'il chettiinait silencieusement, un voile de tristesse assombrit tout à coup son visage : « D'où vous vient cet abattement?» lui demande un des frères. « Je sens, répondit Geoffroy, que dorénavant je ne serai plus gai. » Le mot fut rapporté à l'abbé de Clairvaux qui, sans rien dire, entra dans la première église qu'il rencontra, afin d'écarter ce funeste présage. Sa prière fut exaucée : car la joie reparut aussitôt sur le front de Geoffroy; et, comme son con-» ildent en profitait pour lui reprocher amicalement là plainte, désespérée qu'il avait laissé échapper : « C'est vrai, reprit-il,, tout à l'heure je disais : « Je ne serai plus « gai; » mais maintenant je dis avec assurance : « Dé- « sormais je ne serai plus triste. »
Le seul point, en effet, qui troubla encore la sérénité de Geoffroy pendant son noviciat fut le sort de ses parents qu'il avait laissés dans le monde. « Soyez tranquille, lui dit alors Bernard : votre père sera moine et je l'ensevelirai de mes propres mains dans cette Claire-Vallée. » Geoffroy, qui mourut en 1144, après avoir exercé quel'que temps les fonctions de prieur (2), ne vit sq réaliser
(1) Gaufridus, fiem. Fiia, lib. IV, cap. m, nM6.
(2) Après le départ du prieur Geoffroy, devenu abbé de Glairmaraîs, 26 avril lt40 (Janauschek, On^f. Cis^erc, p. 59; cf. Henriquez, jPascicnlus, lib. II, p. 418). Dès la première année de son priorat, on offrit à Geoffroy de Péronne l'évêché de Tournai, qu'il s'agissait de restaurer. On dit qu'il le refusa (Petrus Blesens., ep. 102, Migne, t. GLXXXII, p. 252, note; cf. Henriquez, loc. cit.). Mais le fait est que l'essai de restauration, appuyé par l'abbé de Clairvaux (Heriman. Tornac, Histoi\ Eeclesise S, Martini resiawr., ap. Bist.des Q.^ XIII,
qu'une partie de la prophétie. Mais laparole.de Bernard devait recevoir son entier accomplissement. Le saint abbé ferma les yeux du vieillard, en cette même année 1144; et le père et Tenfant reposèrent à côté l'un de l'autre dans le cimetière de Glairvaux.
Le second voyage de Bernard en Allemagne (mars 1135) fut presque aussi fécond que son voyage en Flandre. Nous trouvons ici un exemple frappant de rascendant irrésistible qu'il exerçait parfois sur les âmes. Adalbert, métropolitain de Mayence, averti de son arrivée, avait envoyé à sa rencontre, pour lui souhaiter la bienvenue, un de ses clercs, nommé Mascelin. Lorsque celui-ci eut décliné ses titres et indiqué l'auteur de son message, Bernard le regarda un instant fixement et lui dit : « C'est un autre maître qui vous a envoyé. » Étonné d'une pareille réplique, le Teuton affirma de nouveau avec insistance qu'il venait bien de la part de son seigneur, l'archevêque de Mayence : « Vous vous trompez, repartit l'homme de Dieu ; celui qui vous a envoyé est un plus grand seigneur, c'est le Christ. » Le clerc comprit alors \ où Bernard voulait en venir ; mais, gardant obstinément \ sa première attitude : « Vous croyez peut-être, dit-il, que j
407), n'aboutit qu'en 1146. M. d'Arbois de Jubainville {Les Abbayes cisterciennes, p. 357), se fondant sur le Ms. n" 1402 de la Bibliothèque de Troyes, lit : « eleclus in episcopatum Nannetensem, » au lieu de Tornacenseni. L'évêché de Nantes était en effet racant à cette époque {GalUa CjirisL, XIV, 815). Mais la lettre de Pierre de Blois, confirmant la leçon Tornacensem du Fasciculus de Henriquez, tranche; la question différemment, selon nous. Geoffroy mourut au plus tard en 1144 : car il était mort avant son père, qui fut enseveli par l'abbé de Clairvaux vers la fin du conflit entre Louis le Jeune et Thibaut de Champagne (Gaufridi Frag., ms. Paris, p.. W). L'apparition de Geoffroy à son père, dont parlent les Fragmenta en cet endroit, suppose que Geoffroy était déjà mort. Le Ménologe cistercien célèbre sa mémoire au 15 janvier.
;-'' '^' ' ACCROISSEMENT DE CLAIRVACX. 397 >'^
je veux me faire moine. Loin de moi une telle résolu- :^
tioni l'idée ne m'en est jamais venue à l'esprit. » Toute discussion sur ce point était inutile; aussi Bernard, qui prenait ses conseils plus haut que la terre, se contenta d'ajouter ; « Il faudra bien que ce que Dieu a décidé de , vous se réalise. » Le coup était porté droit. Mascelin ne ■ :
s'en releva pas; à quelques jours de là, il dit adieu au - ;S monde et à son archevêque, et s'ensevelit à Clairvaux, c;^
avec plusieurs personnages de marque que Bernard avait pareillement convertis dans son voyage (1).
En Italie, même succès. Nous l'avons ^ vu à l'œuvre à Pise et à Milan. Le nombre des recrues qu'il ramena à ^
sa suite, après la fondation de Chiaravalle, ne fut vraisemblablement pas fort considérable. Les historiens ont négligé de nous l'indiquer. Parmi les nouveaux venus, il . en est un qui absorbait, à lui seul, toute l'attention des chroniqueurs : c'était Bernard, vidame de la cathédrale . { de Pise, qui devait monter dix ans plus tard sur la chaire de saint Pierre sous le nom d'Eugène IIÏ (2).
Ce n'était pas seulement par sa présence que l'abbé de Clairvaux fascinait les esprits d'élite ; partout où retentissait son nom, il exerçait un prestigieux effet. Depuis longtemps déjà, l'Angleterre, qui ne devait jamais le voir, subissait à distance le charme de sa vertu. Les maîtres les plus renommés de l'île sainte, un Henri Murdach, un Thomas de Beverley, un Jean de Salisbury, un Gilbert l'Universel, tournaient comme par un instinct divin leurs regards vers la Glaire-Vallée. Le même attrait s'étendait aux disciples. Tous ne répondaient pas à l'appel mystérieux que semblait leur adresser la règle cistercienne^
<l) 5em. H«a, lib. IV, cap. m, no 14.
(2) Cf. Bern., ep. 237, note, ap. Migne,. l. CLXXXÏI, p. 4254426.
SAIWT TlB!nl«A-nT> T T nr, .
mais tous étaient frappés et reconnaissaient en Bernard ^i* un maître. Deux disciples de Henri Murdach, Guillaume 1 et Yves, quittèrent un jour subitement l'école pour venir | chercher sous la discipline de Clairvaux des leçons plus J hautes de mysticisme pratique (1). Henri devait bientôt les y rejoindre. Mais, comme il hésitait à déserter sa chaire et retardait indéfiniment son départ, par un reste d'attachement pour ses études bibliques, Bernard voulut Taider à rompre ce lien si difficile à dénouer : « Vous, mon frère, qui lisez les Prophètes, me dit-on, croyez- vous comprendre ce que vous lisez? Si vous le comprenez, vous sentez que le Christ est l'objet des leçons prophétie ques. Mais, ce Christ, si vous voulez le saisir, vous l'atteindrez bien plus vite en le suivant qu'en le lisant. Oh! si vous saviez ce que je veux dire 1 L'œil n'a point vu ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment. Ohl si vous ;aviez une fois goûté de ce froment savoureux dont se nourrit Jérusalem, avec quelle aisance vous laisseriez aux littérateurs juifs leurs croûtes à ronger (2)! Que ne mérité-je de vous avoir jamais pour condisciple à l'école de la piété sous le maître Jésus! Avec quel plaisir je vous offrirais les pains chauds, tout fumants, — sortant du four, comme on dit, — que le Christ dans sa bergerie rompt à ses pauvres. Groyez^en mon expérience, vous trouverez quelque chose de plus dans les forêts que dans les livres ; les poutres et les pierres vous enseigneront ce que vos maîtres ne vous ont pas appris. »
Soit attrait d'une science plus haute que la lettre morte de la Bible, soit esprit de sacrifice et amour des rigueurs l cisterciennes, soit pour ces deux motifs à la fois, Henri
(1) Bern., ep. 106, n" 3. Cf. epp. 24 et 107.
(2) « Quara libenier suas crustas rodendas litteratoribus judœis relinqueres! » Ep. 106, n» 2,
, . ACCKOiSbiSMJSJNT Xtb LJLAIKVAUX. ÙV}f
Murdach vint enfin expérimenter à Glairvaux la vie sévère dont Bernard lui avait vanté les douceurs. Son attente, ne fût pas frustrée. Il se distingua bientôt entre tous lès fervents disciples du « Maître Jésus. » Et pour tirer profit de sa science et de sa piété, Bernard lui confia dès 1134 la fondation de Vauclair au diocèse de Laon [aujourd'hui de Soissons), où nous le retrouverons plus tard.
Sans sortir de son cloître, et sans autre effort d'éloquence qu'un simple mot du cœur, Bernard gagna un jour à la vie. religieuse une cohorte de jeunes gens venus à Glairvaux dans un but tout profane. Grands amateurs de tournois, ces gentilshommes, qui se rendaient gaiement à Tune de ces joutes périlleuses où se complaisait tant la jeunesse féodale, se détournèrent de leur chemin, comme par hasard, pour visiter l'homme de Dieu. Le carême qui était proche allait mettre un terme aux combats de toutes sortes. Mais, chose étonnante, ces chevaliers qui se faisaient un point d'honneur d'observer la Trêve de Dieu, oubliaientquel'Église interdisait les tournois, avec nonmoins de rigueur que les guerres injustes. En 1131, le concile de Reims avait formellement condamné « ces détestables fêtes ou foires, où les chevaliers ont coutume de se donner rendez-vous, et livrent des batailles pour faire montre de leur force et de leur audace téméraire. » Le canon ajoutait : « Si quelqu'un y est frappé mortellement, on pourra sur sa demande l'admettre à la pénitence et lui donner le viatique; mais la sépulture ecclésiastique lui sera refusée. » Cette règle devait être renouvelée .en 1139, au deuxième concile général de Latran (1). Un ptojet de tournoi était donc, en principe, un projet de révolté contre l'Église. Averti du dessein de ses visi-
■V)tabbe, Cfo%c«.,X, 985-986 et 1006,
400s < - VIE DE SAINT BERNARD.
teurs, Bernard consterné leur demanda en grâce de respecter les trois jours qui les séparaient encore du carême et de rester au moins ce temps-là sans se battre. C'était exiger de leur frivolité un trop grand sacrifice. Ils rèfu- ^sèrent de prendre aucun engagement. « Soit, dit alors le saint abbé; j'ai confiance que Dieu m'accordera la trêve que vous me refusez. » Et appelant un frère, il lui fit apporter des tasses, les remplit de cervoise qu'il bénit, et s'adressant aux gentilshommes : « Allons, buvez, dit-il; à la santé de vos âmes! » Quelques-uns hésitaient à porter la coupe à leurs lèvres, craignant qu'elle né contînt quelque charme surnaturel. Néanmoins, ils burent tous. Mais à peine étaient-^ils sortis du monastère^ qu'une transformation subite les arrêta court. Touchés après coup de la parole qui les avait d'abord laissés froids, ils retournèrent sur leurs pas et s'enrôlèrent dans « la milice spirituelle » de Glairvaux. Un an plus tard, ils revê^ talent l'habit cistercien. L'histoire ne nous a pas livré leurs noms; nous ne connaissons parmi eux que le seigneur Gautier ou Walter de Montmirail(l).
Fondations en France et à, l'Étranger.
Toute cette afduence eût dès longtemps encombré et débordé l'étroite enceinte de Glairvaux, si le saint abbé ne lui eût trouvé une issue par la fondation successive de dix-sept nouveaux monastères. Après l'établissement de Poigny (11 juillet 1121), il y eut un moment d'arrêt, qui ne prit fin que cinq ou six ans plus tard par l'érection d'Igny au diocèse de Reims. Le cercle des fondations
(1) Bern. VUa, lib. I, cap. ii, n°» 55-6; Gml Fragm., m. p. U.
ACCROISSEMENT DE CLAIRVAIÎX. 401
de Clairvaux alla ensuite s'élargissant chaque année» embrassant en France les diocèses d'Auxerre (Reigny), deNoyon (Ourscamp), de Besançon (Gherlieu), de Soissons (Longpont), de Laon (Vauclair), de Saintes (la Grâce- Dieu), de Nantes (Buzay), et atteignant la Belgique (par Vaucelles au diocèse de Cambrai), les bords du Rhin et la Prusse Rhénane (par Eberbach etHimmerod), la Suisse et la Savoie (par Bonmont et Hautecombe, au diocèse de Genève), enfin passant les monts et traversant les miers (Ghiaràvalle en Italie, Moreruela en Espagne, Rievaulx et Fountains en Angleterre). Parmi ces dix-sept monastères, onze seulement étaient de véritables créations; dans les six autres, Reigny, Gherlieu, Bonmont, Eberbach, Moreruela, Fountains, les fils de Bernard s'étaient simplement substitués à de& Chanoines réguliers ou à des Bénédictins en détresse. 'v
Igny doit son origine à l'archevêque de Reims, Ràinaud II, qui en scelle dès 1126 la charte d'établissement. Il est remarquable que y malgré la famine qui désolait alors la contrée, Bernard n'hésita pas à accepter remplacement du nouveau monastère. A la tête des douze religieux qui allaient planter leur tente dans ce désert, entouré de forêts, il plaça un homme sûr, le prieur même de Clairvaux, le bienheureux Humbert (1).
Reigny, que baigne la Cure, fut fondé le 7 septembre 1128 (2). Le 10 décembre 1129, ce fut sur les bords de
(1) Sur Igny, cf. Gallia Christ., IX, 300; X, 37-41; Janauschek, Qrig. Cisterc, I, 14. Janauschek fixe en 1128 l'installation des religiepx d'Igny. Mais la fondation date vraisemblablement de 1126, avec désignation de Humbert pour abbé : car, dès 1126, Godefroid avait déjà succédé à Humbert comme prieur de Clairvaux ; cf. la charte donnée par Petit, Histoire, U, 220, n" 259.
MCf' GalUa Christ, XII, 459; Instrum., 106-107; Janauschek, ; oj). cit., ï, 15.
rôisa^dans une prairie channante, abritée par^n bpi^^ j
pires d'une église dédiée à saint Éloi et longtemps desser- |
vie par des chanoines, que s'installa sous la conduite^ de |
ï l'ancien abbé d'Épernay, Galeran de Baudement, une au- 1
H tre colonie cistercienne. Le lieu, appelé Ourscamp de J
ï^ temps immémorial, donna son nom à la sixième fille dé
K Glairvaux (1). L'évêque de Noyon, Simon, gagna sûrement
;^< par cette fondation les bonnes grâces de Bernard; Il faut
V rattacher à cette date la première rencontre des deux
personnages et l'anecdote racontée par Geoffroy touchant
î; la vocation de Hervée, neveu de Simon et futur abbé
d'Ourscamp. L'abbé de Glairvaux, ayant entendu chanter
à ce jeune clerc pendant l'office, fut ravi de sa voix et en
prit occasion pour entamer un discours sur les choses de
l'âme et du cieL La nuit suivante, il eut un songe pendant
g ; lequel il croyait dire la messe, ayant pour diacre un ange,
qui, après avoir reçu le baiser de paix, le transmit àl'en-
;' fant. Bernard rie douta plus dès lors de l'avenir de Hervée
; et lui prédit son entrée dans le cloître. La prophétie se
réalisa bientôt : l'ange qui transmit à Hervée le baiser de
l'homme de Dieu ne fut autre que Galeran lui-même (2),
0'' auquel Hervée, d'abord novice, puis profès à Ourscamp,
devait finalement succéder.
A Gherlieu, les disciples de l'abbé de Glairvaux ayant été appelés à remplacer des chanoines réguliers, Bernard dut visiter le monastère pour déterminer la distribulidh ! nouvelle et diriger la construction des bâtiments claustraux. La chapelle était déjà un lieu de pèlerinage. On y venait de tous les villages d'alentour pour obtenir la guérison de diverses maladies. Parmi les infirmes que l'abbé
(1) Gallia Christ., IX, 1129; X, 357 ; Janauschek, op. cU.,ï, 17.
(2) Gaufridi jFmjfW., ap. Migne, 530.
de Clairvaux y rencontra, se trouvait un enfant, affligé d'une maladie des glandes lacrymales, dont les yeux coulaient sans cesse, sauf pendant les heures de sommeil. L'homme de Dieu, l'ayant aperçu, fut touché de son sort et le prit à part, pour le confesser, dans la salle capitnlaire. Cette marque particulière de tendresse n'échappa point à l'enfant qui, tout en faisant l'aveu de ses fautes, regarda tout à coup fixement son confesseur et lui dit : « Si j'osais, seigneur, je vous demanderais de nie donner un baiser de paix. » « Je veux bien, répondit Bernard, si tu me promets de ne plus pleurer à l'avenir. » L' enfant promit tout ce qu'on voulut; il reçut le baiser désiré : ce fut sa guérison; le baiser d'un saint avait tari la source de ses larmes (1).
fL'année il31 fut marquée par trois fondations. En même temps qu'il établissait ses religieux à Gherlieu, l'abbé de Clairvaux envoyait une autre colonie à Bonmont dans le pays de Vaud (2), et une troisième à Eberbach; de l'autre côté du Rhin, non loin de Mayence (3).
En 1132, quatre fondations nouvelles, Longpont^ Rievaulx-Abbey, Moreruela et Vaucelles^Longpont et Rievaulx prirent naissance le même jour, S mars, veille du second dimanche de carême (4). Le l^'^août, Bernard installait lui-même, nous dit une chronique, ses religieux à
(1) Gmfriài Fragm., ms. 17639, p. S** (cf. Bern. Yita, lib. I, cap. xi, n" 53, où le fait est moins clairement rapporté); Gallia Christ., XV, 252; Janauschek, op. cit., I, 19-20. Les Cisterciens prirent possession de ce monastère le 17 juin 1181.
(2) Sur Bonmont, cf. Gallia CJirisl., XVI, 467; Janauschek, op. cit., I, 20.
(3) Cf. Gallia Christ., Y, 654; Janauschek, ibid.
(4) Auctarium Vrsicamp., ap. Mon. Germ., VI, 472; Chron. de 3fû«ros, Edinburgi, 1835, p. 69; Gallia Christ., IX, 473 (erreur de date); Janauschek, op. ci«., I, 22-23.
■Ypxkcéilp monastère, dû aux libéralités de Hup^è^ |v d'Oisy, seigneur de Grèvecœur, était situé dans un val^e
lïi forêt de Ligescourt, débouchant sur la rive droite de
fe l'Escaut, à deux kilomètres de Cambrai , De toutes les ^
^ ûlles de Clairvaux, Vaucelles paraît avoir été l'une des ^
I mieux dotées. Le fils de Hugues devait ratifier plus tard ^
p en sa ftiveur les donations paternelles. Sous la ferme et J
j) intelligente administration de l'abbé Raoul, Anglais de 1
g f race, le monastère atteignit promptement le plus haut i
1' ' degré de prospérité. Au bout de vingt ans, il abritait cent j
trois moines, trois novices et cent trente convers. Une des I
J- fonctions les plus délicates du couvent, celle de maître J
I V ; des novices, avait été confiée dès le début au dernier né i
des fils de Tescelin, au jeune Nivard (1). j
^•: Ce fut encore un Anglais, Henri Murdach, le futur ar- |
l^: çhevêque d'York, que Bernard étabht abbé de Vauclair, j IP dans le val de Gourmemblain au diocèse de Laon, le 23 ||f ; mai 1134 (2) . L'année 1133, toute consacrée aux affaires
§r; du schisme et aux troubles de Paris et d'Orléans, s'était |
fj':, ; écoulée sans fondations nouvelles. En revanche les années j|
ij 1134 et 1135 furent fécondes. Mandés par l'archevêque |
1^9 Adalbéron de Montreuil , treize religieux détachés de 1
Clairvaux allèrent planter leur tente (9 mars 1134) d'abord |
à Winterbach, sur la Kyll, rive gauche de la Moselle un l
i!" peu au nord de Trêves, puis (en 1138), faute d'espace, 1
plus au nord, sur les bords de la Salm, en un lieu qui prit |
le nom de Himmerod (3). Nous avons d^à raconté ail- I
&:'-/ leurs les fondations de la Grâce-Dieu (25 mars 1135) et de |
|- ; Ghiaravalle (juillet 1135). La même année vit naître en- ^
te (1) Gallia Christ., III, 175-176; Bern., ep. 186 ; Janauschek, op, cit.,
% (2) Gallia Christ, IX, 633; X, 195; Janauschek, op. cit., I, 32.
v' (3) Janauschek, op. cit., I, 31;, Gallia Christ., XIII, 634.
core Haute-Combe, si coquettement posée au bord du lac du Bourget en Savoie (14 juin) (1), Buzay en Bretagne (28 juin) et Fountains en Angleterre (l*"" octobre).
La fondation de Buzay, due aux libéralités de Gonan III, duc de Bretagne, et de sa mère Ermengarde, fut particulièrement pénible. Il semble cependant que les premiers travaux d'installation aient été entrepris sous les meilleurs auspices. Bernard connaissait depuis longtemps déjà la duchesse Ermengarde ; il lui avait donné le voile à Larrey, près de Dijon (2), et entretenait avec elle un touchant commerce épistolaire. Les lettrées qu'il lui adresse sont peut-être les seules, de toute sa correspondance^ qui rappellent la correspondance de saint François de Sales et de sainte Chantai. Sa plume., d'ordinaire si réservée avec les femmes, y prend un ton de franche confiance, et son cœur déborde en témoignages répétés de vive et sereine amitié. « Oh! si vous pouviez lire dans mon cœur, écrit-il, si vous pouviez y lire quel amour pour vous Dieu a daigné y écrire de son doigt ! Vous pouvez cependant, je ne dis pas connaître, mais au moins conjecturer d'une certaine façon ce que je dis. Entrez dans votre cœur et voyez le mien; accordez-moi autant d'amour pour vous que vous sentez que vous en avez pour moi... Si vous êtes modeste, vous reconnaîtrez que celui qui vous a donné de m'aimer et de me choisir pour directeur spirituel m'a donné en retour de vous aimer d'une dilection pleine de dévouement. C'est à vous de voir quelle place vous me gardez en vous ; pour moi, je dois le dire, nulle part je ne suis loin de vous sans Vous. » Un mot d'une autre lettre résume ce sentiment d'une si grande complexité et d'une tendresse
(1) GalUa Christ, XV, 346; XVI, 479 ; Janauschek, I, 34-35.
(2) Cf. là charte de Conan III, donnée par Jobin, Saint Bernard et safamme,^, 578-579.
si vraie : « Croyez-moi, écrit Bernard, j'en veux à mes ,: occupations, qui m'empêchent de vous voir, et je mé ré- |' jouis des occasions qui me permettent parfois de le k faire (1) . » Ermengar de répondait sans doute à ces effusions | par des déclarations non moins émues, et parmi les sou- | vênirs de sa Bretagne qui hantaient sa pensée, plus d'une | fois ridée lui sourit d'établir en son pays un monastère, qui fût comme un gage de son amitié pour l'abbé de Glairvaux. Son fils Gonan, qui vint la visiter à Larréy, lui offrit à cet effet en pur don l'île de Caberon près de Nantes. Mais ce ne fut qu'au commencement de l'année Î13S, lors de son premier voyage en Poitou, que Bernard consentit à supporter les frais d'un nouvel établissement dans la région Nantaise. Le 28 juin, l'un de ses frères, Nivard, rappelé de Vaucelles, reçut des mains de Gonan l'investiture du domaine qui devait constituer la dot de Buzay. Le duc « faisait cette aumône en son nom, au nom de sa mère et en celui de sa femme, » qui paraissent comme donateurs, sinon comme témoins (2). Mais la suite fit voir que la véritable donatrice était Ermengarde. Son fils, qui ne se prêtait, ce semble, à la fondation que par complaisance pour elle, paralysa peu à peu par son mauvais vouloir l'œuvre toujours laborieuse de l'installation des religieux. Bernard, averti de ses manœuvres déloyales, lui en fit de vifs reproches, que le coupable enfin converti consigne lui-même en toute simplicité dans une charte
(1) Ep. 116 et 117.
(2) Cf. charte citée, et Bern. Vita, lib. II, cap. vi, n» 34; Gallia Christ., XIV, 860; Janauschek, op. cit., I, 35. Selon Janauschek, Buzay fut établi le 16 juin 1135 • XVI Kalend. JuUi; mais la charte de Conan marqué expressément que Nivard, prieur el frère de l'abbé de Clairvaux, reçut l'investiture le 28 juin : feria VJ, IV Kalend. Julii, vigilia SS> Apost. Pétri et PmUi,
ACCROISSEMENT DE CLAIRVÂUX.- 407
qui confirme et accroît les donations premières (1). Buzay n'eût plus connu de longtemps d'autre crise, si elle n'avait eu à déplorer pour un moment le départ de Jean, son abbé, follement entraîné dans la solitude par son goût de la vie érémitique (2).
Insensiblement les frontières de l'Ordre cistercien se reculaient. On le voyait s'avancer chaque jour en Allemagne, en Italie et en Angleterre. Bernard, qui avait d'abord paru contraire à l'idée d'établir des postes aussi avancés, finit par s'y rallier. Vers 1127, il avait empêché l'abbé de Preuilly, Artaud, de passer les Pyrénées (3). Mais, pendant ce temps, l'Ordre s'apprêtait à franchir le Rhin, les Alpes et la Manche. Bernard dut céder à l'entraînement général. Et, chose curieuse, ce fut une colonie partie de Giairvaux qui s'établit la première en Espagne. Sur un désir d'Alphonse VII, roi de Castille et de Léon, Bernard consentit à recueillir, au diocèse de Zamora, la succession d'un couvent de moines noirs, tombé en déshérence. Grâce à cette infusion d'un sang nouveau, Moreruela, qui devait à son fondateur saint Froilan une certaine illustration, allait connaître encore de longs jours de prospérité et de gloire (4).
Cette renaissance qui se faisait sentir un peu partout | envahit l'Angleterre, où de longs siècles de guerre avaient relâché peut-être plus qu'ailleurs les liens de la discipline (5). Avec le règne de Henri 1% nous dit un chroni-
(1) Jobin, Saint Bernard et sa famille, p. 590-592. Celte pièce, qui mentionne un second voyage de Bernard en Bretagne, est de 1144- 1146 (cf. Gallia Christ., XIV, 861; 815-816; 749; 924; 1001).
(2) Bern., ep, 233.
(3) Ep. 75, antérieure à la fondation de Vauluisant (1127-9).
(4) Cf. Janauschek, op. aï., I, 23.
(5) Cf. Bern., ep. 490 (n» 11), qui est de l'archevêque d'York.
queur, on voit poindre en divers lieux un ardent désir de réforme (1) . L'apostolat de saint Anselme portait ses fruits. L'île fait appel à toutes les institutions régénérées dii continent ; et à la suite des Chanoines réguliers, la coule blanche des Cisterciens pénètre! dans quelques diocèses du royaume Anglo-Normand. Dès 1128,rabbaye derAumône, fille de Cîteaux, envoie ses moines fonder au diocèse de Winchester le couvent de Waverley et, trois ans plus tard, le monastère de Tintern, sur la limite du pays de Galles, dans le diocèse de Herefort (2).
Le nord voulut aussi connaître ces nouveaux fils de saint Benoît, d'un aspect si étrange et d'une vertu si héroïque. C'est à Bernard lui-même que Gautier l'Espec, un riche baron du diocèse d'York, offrit une partie de son domaine, dans la vallée de Rie, près de Blackemore, pour y établir une colonie cistercienne. Les Bernardins pénétrèrent en Angleterre comme des messagers du ciel et prirent possession du sol en véritables conquérants. « Rendez-leur vos hommages de vassal, » écrivait Bernard au roi d'Angleterre. Henri ?', encore sous le coup de l'éloquence du champion d'Innocent II, entendit sans surprise ce fier langage. Il était capable de le comprendre. Aussi sa bienveillance fut-elle acquise pour toujours aux moines de Clairvaux. Les premiers travaux de construction achevés, la colonie s'installa définitivement à Rievaulx-Abbey, le 5 mars 1132.
Toute l'attention du diocèse se porta invinciblement sur ces étrangers, dont l'austérité contrastait si fort avec le relâchement des autres monastères. L'exemple de leurs vertus inspira bientôt dans le voisinage une salutaire ému-
(1) 3Ionast. Anglic., I, 733.
(2) Cf. Janauschek, op. cit., I, 16-17, 19.
lation. La contagion M si prompte et si irrésistible au couvent bénédictin de Sainte -Marie d'York, qu'elle y détermina une véritable crise, qui eut pour résultat le départ de treize religieux des plus zélés et la fondation de l'abbaye de Fountains, d'abord indépendante, puis finalement affiliée à Glairvaux.
Bien que cette affiliation fût assez tardive, l'intervention de Bernard ne se comprendrait pas, si on ne remontait à l'origine du conflit. Ce fut sans contredit le specta.cle de la vie mortifiée des moines de Rievaulx qui porta le prieur de Sainte-Marie, Richard, et quelques-uns de ses frères à entreprendre la restauration dé la discipline 4u monastère. Sans prétendre à la sévérité cistercienne, ils firent sentir à leur abbé combien il était urgent de rétablir le silence dans le cloître, de sacrifier la richesse du costume, de renoncer af*x délices de la table, d'abandonner les dîmes qui grevaient d'une façon criante le paysan. Effrayé d'un tel programme, qui déconcertait ses vues et contrariait ses goûts, l'abbé Geoffroy demanda deux mois de réflexion. Durant ce temps, les esprits ne pouvaient manquer de s'aigrir. Il fallait bien s'attendre que tous les religieux ne partageraient pas l'avis des réformateurs. Deux groupes bien tranchés se trouvèrent ainsi en présence. Les partisans du nouveau régime, en minorité, furent bientôt en butte à une persécution ouverte et acharnée. On ne parlait de rien moins que de les mettre en prison ou de les chasser. Et tout porte à croire que Geoffroy, sans favoriser précisément la sédition, soutenait, au moins par son inertie, le parti des mutins.
En un tel péril, le prieur et ses amis se jetèrent dans les bras de l'archevêque Turstin, qui fit comprendre à l'abbé la nécessité de tenir, à Sainte-Marie même, un conseil pli seraient convoqués les personnages les plus émi-
nents de l'église d'York, afin d'examiner en toute pru- i dence et loyauté la question qui causait tous ces troubles , | Au jour fixé, l'archevêque parut avec le doyen de son % chapitre, le prieur des clercs réguliers dé Cisborne, iin archidiacre et plusieurs chanoines. Mais à peine la porte du monastère se fut-elle ouverte pour lui livrer passage^ qu'elle se referma aussitôt devant les ecclésiastiques qui l'accompagnaient. Il eut beau alléguer leur impartialité et la pureté de leurs intentions; on lui répondit par des injures et par des menaces. Nul doute que ce désordre ne fût concerté, et que Geoffroy, sans approuver publiquement les insulteurs, ne fût d'intelligence avec eux. Comprenant qu'il était inutile, impossible même de parlementer davantage, l'archevêque répliqua par une sentence d'interdit. Ce fut le signal d'une tempête de violences. Les factieux voulaient se précipitS" sur les réformateurs pour les jeter en prison : « Enlevez-les, s'écriaient-ils , prenez les rebelles, saisissez les traîtres. » Ceux-ci, après s'être réfugiés dans l'église, parvinrent à s'échapper; ils suivirent l'archevêque jusque dans sOn palais, au nombre de treize, douze prêtres et un sous-diacre. La rupture était définitivement consommée.
Ce triste résultat d'une tentative de conciliation ne laissa pas de troubler la tranquillité de l'archevêque d'York, qui , par manière de justification, envoya à son collègue de Ganterbury un récit détaillé de l'affaire. Dans sa lettre, il ne craint pas de comparer la fuite de ses protégés à celle des fondateurs de Cîteaux échappés de Molesme. Comme les fugitifs ne pouvaient séjourner indéfiniment à l'archevêché, Turstin les installa, le 25 décembre 1132, en un lieu désert, voisin d'York et dépendant de son église cathédrale. Làdevaitcomihencerpoureuxune série de cruelles épreuves. Dénués de tout et surpris par les rigueurs de
l'hiver, ils avaient pour unique abri un orme au vaste branchage, auquel ils accrochèrent une tente, qui leur servit à la fois de dortoir, de réfectoire et de chapelle. Les maigres aumônes qui leur venaient du dehors ne pouvaient suffire à leurs besoins, Plus d'une fois, même quand le printemps refleurit, il leur fallut, pour ne pas mourir de faim, manger, comme autrefois les moines dé Glairvaux, des racines et des feuilles d'arbres.
Malgré ce dénûment horrible, ils ne cédèrent pas à la tentation du découragement, sauf deux d'entre eux^ Gervais et Raoul, qui^ trompant l'espérance commune, retournèrent à Sainte-Marie. Ce qui désolait le plus les exiles, c'était le défaut de Règle olTicielle et canonique. L'idéal cistercien dont la beauté les avait frappés s'offrait constamment à leur pensée inquiète. Après mûre réflexion, ils conçurent le dessein de s'affilier à Clairvaux. C'est alors que, s'adressant à Bernard, ils sollicitèrent ses conseils et son approbation.
Déjà l'abbé de Sainte-Marie d'York les avait prévenus et s'était plaint au même Bernard de leur sécession irrégulière. Le retour des moines Gervais et Raoul formait, dans sa lettre, l'objet d'une consultation spéciale. On devine quelle position l'abbé de Glairvaux allait prendre (4) dans le débat. Après avoir contesté toute participation directe des Cisterciens à l'entreprise des fauteurs de la réforme, il loue expressément leur conduite, engage l'abbé Geoff'roy à les imiter dans la mesure du possible et condamne nettement les deux renégats qui> par faiblesse, avaient trahi leur vocation nouvelle : « Vous me demandez, dit-il, pourquoi je les appelle
(1) Bern., ep, 92; Monast. Anglic, I, 727-729; Chronica de Mailros, p, 6d; Janauschek, op. cit., I, 22-23. La donation de Guillaume Espec est de 1131 ; pareillement l'épître de saint Bernard.
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apostats, bien qu'ils soient résolus à ne suivre que de bonnes coutumes dans leur ancien cloître. Je ne dois pas les condamner. Le Seigneur connaît lès siens et charcun portera son fardeau... Je parle pour moi. Eh bien, si moi, Bernard, par vœu et de fait, j'avais passé librement du bien au mieux, d'un endroit dangereux en un lieu sûr, et que, par l'effet d'une volonté illicite, j'eusse été assez présomptueux pour retourner à mon ancien état, non seulement je craindrais d'être apostat, mais encore je craindrais de devenir impropre au royaume de Dieu. Tel est aussi le sentiment de saint Grégoire : « Quiconque, dit-il, a pris la résolution d'accomplir un <( plus grand bien, s'est rendu par là même illicite un « bien moindre, qui jusque-là lui était permis ; car il est <( écrit : Celui qui met la main à la charrue et regarde « en arrière n'est pas apte au royaume de Dieu . »
On peut croire que Gervais fut avisé de cette consultation; car bientôt, pressé par le remords, il rejoignit les fugitifs. Des encouragements précieux parvenaient en même temps à la nouvelle colonie. L'abbé de Glairvaux ne lui marchande pas les éloges. Il envie le bonheur dé ceux qui peuvent contempler le spectacle qu'elle offre au monde : « Qui me donnera, écrit-il au prieur Richard, devenu abbé par le choix même de ses frères, qui me donnera d'aller voir cette grande vision? » Non content de le soutenir par ses conseils et par des secours en argent, il lui envoie un de ses moines, un vétéran de Glairvaux, Geoffroy d'Ainai, à la fois architecte habile et chantre distingué, pour l'initier à la discipline cistercienne. Sous la prudente et vigoureuse direction de ce vieillard, le désert de Skedale prit en quelques années l'aspect d'un monastère régulier. Les lettres d'affiliation que l'abbé de Glairvaux accorda à la nouvelle
abbaye datent de 1134 ou 1135. Telle fut la noble, mais laborieuse origine de Fountains, qui, devenue enfin prospère, donna, un peu plus tard, naissance à Newmins-
ter(l). ^
Déplacement du monastère.
Malgré ce continuel essaimage, la ruche de Glairvâux demeurait toujours pleine. QTfallut bientôt reconnaître que l'enceinte du monastère était devenue trop étroite pour contenir les novices qui ne cessaient d'y affluer. La chapelle ne suffisait même plus aux seuls moines, A la fin, Godefroid, prieur, et les autres dignitaires de l'abbaye se préoccupèrent de cette situation ; et, lorsque Bernard revint d'Italie (2) (1133 ou 1135), ils lui exposèrent le plan d'agrandissement qu'ils avaient concerté durant son absence. Une s'agissait de rien moins que de reculer les limites du monastère jusqu'à plusieurs centaines de mètres à l'est, ou même d'y transférer les bâtiments claustraux. Ils représentèrent humblement au saint fondateur la nécessité de cette translation, mettant en comparaison l'exiguïté de l'enclos présent avec l'étendue de
(1) Sur toute cette affaire, voir l'épître de Turslin (inter Bernard., ep. 490); les lettres 94 et 313 de Bernard à l'abbé de Sainte-Marie d'York; l'épître 95 à l'archevêque Turslin-, l'épître 96 au fondateur de Fountains, l'abbé Richard; Monast. anglic, I, 735-743; Janauschek, op. cit., I, 37, 55. Les épîtres 94, 95 et 313 de l'abbé de Clairvaux sont vraisemblablement postérieures à son voyage en Italie, c'est-à-dire au mois de mai et même de juin 1133; l'épître 96 de 1133-1134.
(2) On place d'ordinaire celte translation en 1135-1136, après le second voyage de Bernard en Italie; mais si l'on prend à la lettre de texte de Geoffroy : apud Vrbem morabatur [Bern. Vita, lib. IV, cap.
n''^), il faut faire remonter le projet à l'été de l'année 1133 : car Bernard ne séjourna pas à Rome lors d& son second voyage en Italie.
remplacement futur, que le voisinage de l'Aube devait rendre si avantageux. Ils ne manquèrent pas de lui faire observer qu'on trouverait là un large espace pour toutes les dépendances d'une abbaye : moulin, tannerie, jardin, vergers, vignes, prairies et granges; enfin, dirent-ils, « si la forêt ne nous sert plus de cloître, nous pourrons facilement y suppléer par des murs en pierres. »
Bernard, surpris par ces propositions, fit d'abord quelque difliculté de les agréer. « Considérez, dit-il à ses religieux, combien cette maison a coûté! Que de frais seulement pour amener l'eau dans les divers offices ! Si nous détruisons tout cela, quelle triste opinion les gens du monde auront-ils de nous! Ils nous accuseront de légèreté ou d'inconstance, ou bien ils diront que les richesses nous font perdre la têt^Or, Dieu sait que. nous n'avons pas d'argent; c'est poWquoi rappelons -nouf qu'avant d'entreprendre un ouvrage, il faut, selon le conseil évangélique, en supputer les frais; autrement on murmurerait bientôt autour de nous : « Voyez ces « insensés, qui ont commencé de construire et qui n'ont « pu achever. »
« Vous auriez raison, lui répondirent ses frères, si le monastère que nous avons construit atteignait le but que . nous devons nous proposer; mais ou bien il faut renvoyer les novices que Dieu nous envoie, ou bien il faut pourvoir à leur logement. Or, il n'y a pas de doute que celui qui nous procure des hôtes ne veuille aussi leur procurer une demeure. A Dieu ne plaise que, par crainte de la dépense, nous courions le risque de nous repentir un jour de notre négligence (1) ! »
Ces représentations si sensées et si pleines de foi tou-
(1) 5em, Fifa, lib. II, cap. 4, n" 29-30.
chèrent le saint abbé. Une vision qu'il avait eue durant sa première maladie lui revint alors en mémoire. Il se rappela qu'une nuit le bruit de voix nombreuses et murmurantes, semblable à celui d'une grande troupe qui passe, l'avait réveillé. Intrigué par ce chant insolite, il était sorti de sa cellule et avait suivi lentement les voix, qui s'arrêtèrent à quelques pas de là sur un lieu couvert d'épines et dé ronces, où elles formèrent deux chœurs qui alternaient leurs psalmodies. Or, l'endroit où le menèrent ses disciples pour qu'il désignât lui-même, à l'entrée de la vallée, l'emplacement de la future âÎDbaye était précisément celui que le mystérieux concert avait déjà, pour ainsi dire, consacré d'avance. Aussi voulut-il que le nouvel oratoire y fût bâti, afin que les moines continuassent le chant jadis entonné par les voix prophétiques (i).
Le hardi projet des religieux de Glairvaux fut bientôt "connu de tout le voisinage. Chacun voulut seconder leur ■entreprise. Le comte Thibaut de Champagne contribua pour la plus large part aux frais du nouvel établissement. Les évêques de plusieurs diocèses, les seigneurs, les marchands, en un mot toutes les classes de la société rivalisèrent de zèle en cette occasion pour montrer à Bernard en quelle estime ils tenaient sa maison et son œuvre. Encouragé par ces témoignages de généreuse sympathie, le saint abbé loua sans retard quelques ouvriers du dehors, et distribua à chacun de ses frères, moines ou convers, la tâche qui leur incombait. Il serait difficile de
(1) Bern. Vita, lib. I, cap. vii, n" 34; lib. II, n° 30; lib. IV, cap. i, n' 4; Vita quarta, lib. II, n" 7; Gaufridi Fragm., ms., p. 10. Selon ce dernier récit un religieux, du nom de Barthélémy, aurait eu également révélation de l'emplacement que devait occuper le second monastère de Clairvaux.
peindre l'activité déployée par tout ce monde de travailleurs. Les uns coupaient le bois, d'autres taillaient les pierres ou maçonnaient les édifices, d'autres enfin creùr saient un canal pour amener l'Âube dans le monastère (1). Les murs d'enceinte, qui n'eurent pas moins de « 8.0S0 pieds de roy (2), » furent construits avec une rapidité inouïe. Presque simultanément s'élevaient la chapelle, le cloître, le réfectoire, le dortoir, le chapitre et les principaux offices de l'abbaye.
L'église sortit du sol, dit un chroniqueur, comme si elle eût été animée d'une âme vivante et capable de se mouvoir (3) ; nous en connaissons à peu près exactement les dimensions (4). Le chœur, d'abord carré, fut détruit, quelques années, plus tard, pour faire place à une abside de forme circulaire avec neuf chapelles rayonnantes Ç5|; Primitivement, le plan comprenait, sur une longueur
(1) Bern. Vita, lib. Il, cap. v, n» 31.
(2) Arch. histor. de l'Aube, par Vallet de Viriville, Troyes, p 4il.
(3) Bern. Vita, lib. II, n" 31.
(4) Les dimensions données à cette église par M. d'Arbois de Jubain- \ille {Les Abbayes cisterciennes, p. 36) sont purement imaginaires, L'auteur confond du reste l'oratoire du premier monastère avec celui du second.
(5) Nous voyons que le moine Laurent, envoyé en Sicile par le prieur Philippe en 1153 ou 1154, reçut du roi Guillaume P* une somme considérable pour la construction de la basilique de Clairvaux, ad œdificationem novee basilicse Clarevallensis (Herbert, De Miraat- Zis, lib. If, cap. 30, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 1341). Faut-il croire que l'église, construite quinze ans plus tôt, fit alors place à une troisième? Il est évident qu'il s'agissait de l'achever, ou plutôt d'en modifier l'abside. Nous lisons en effet dans Henriquez {Fascieulus sanct. ord. Cisterc, lib. II, dist. XLI, cap. vi, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 1560) : « Quse videlicet ossa, propter œdificationem oratorii quod nunc est, fuerunt de prioribus suis tumulis hue translata. Ante enim | œdificationem primi oratorii, unum in hoc loco fuerat prius fabrîcatum, in que tantum erant novem altaria. » Cette phrase n'est guère intelligible. Au lieu de primi oratorii, nous proposons de lire ftîy'îts oratorii, et nous paraphrasons ainsi : « Les restes (des moines, novices
d'environ cent mèlres et une largeur de vingt-cinq mètres, une triple nef divisée en onze travées et terminée à l'ouest par un porche, analogue au narthex des basiliques latines. Le chœur, peu profond, qui terminait les lignes de la rfef principale, offrait simplement un chevet ajouré de trois fenêtres. C'était là une disposition du style cistercien primitif. Le transept, large de cinquantequatre mètres, renfermait huit chapelles carrées, se faisant face deux par deux dans chaque bras, et ayant leurs autels tournés vers l'orient. On s'explique aisément de la sorte que la seconde église, — ce que les historiens des âges suivants ont appelé Voratorimi, — ait possédé neuf autels, un dans chaque chapelle et l'autel principal dans le sanctuaire (1).
et convers, morts en ce lieu du vivant de saint Bernard) furent inhumés près du chevet de la présente église. Je dis « la présente église, » car avant cette époque existait déjà en cet endroit, prius in hoc loco, un oratoire qui se terminait par un transept carré avec huit chapelles et le sanctuaire, et ne renfermait que neuf autels. » La dédicace de la seconde église ainsi transformée eut lieu en 1174 [Chron. Claravall, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 1248). En 1178, le roi d'Angleterre, Henri II, fournit les fonds nécessaires pour la couvrir en plomb {Chron. Alber., ap. flïsi. des G., XIII, 713; cf. épUre de Henri, abbé de Clairvaux, ma., XYI, 654-655).
(1) Pour le plan de l'église, voir les planches de Dom Milley, particulièrement Tabula P (que nous reproduisons), n* 51. Dom Milley, prieur de Mores, a publié en 1708 trois vues gravées de Clair vaux; on les trouve à la Bibliothèque nationale à Paris et à la Bibliothèque municipale de Troyes. Des trois planches, la première est la plus intéressante pour le lecteur. — Sur la forme du chevet primitif comparer le chenet de l'église de Fontenay, près Montbard. Les absides drculaires n'apparaissent qu'après les chevets carrés dans l'art cistercien. Faute d'avoir suivi l'ordre chronologique dans ses classifications, ^- Dion {Étude sur lés églises de V ordre de CîteauXt Toms, 1889) nous donne une idée vague des différents types d'églises cisterciennes. — Pour le portail et le porche, voit tabula I" et II-" de Milley. Cf. le portail et le porche de Pontigny (Yonne), construits un peu plus tard, -- Pour la disposition des autels dans le transept, comparez
Aucun ornement architectural n'atténuait, à l'intérieur ou à Textérieur, la sévérité de l'édifice. L'imagerie figurée en était inexorablement bannie. Bernard avait l'âme trop repliée sur elle-même pour comprendre qu'une, galerie de statues servît à entretenir la piété d'un moine; à plus forte raison réprouvait-il dans le lieu saint la présence de ces monstres grotesques qui s'accroupissent en culs-de-lampe sous les pieds des saints, saillissent à tous les angles en gargouilles chimériques, et grimacent à travers les enroulements des chapiteaux et des frises. Point de sculpture ornementale; à peine un feuillage rudimentaire, une feuille d'acanthe, comme à Fontenay, apparaît-elle aux chapiteaux^. On n'aperçoit que les grandes lignes du monument, et le regard se refroidit sur les longues murailles nues. La peinture et la couleur sont également proscrites. Point de vitraux peints aux étroites fenêtres; il ne faut pas que le soleil, projetant sur les murs. soi^ spectre coloré, attire l'œil du cénobite et le distraie de sa prière : le temple cistercien est par essence un lieu de recueillement.
Cependant, si simple et si sévère qu'il fût, ce lîionument n'était pas dépourvu de caractère et de style. « Sa simplicité, nous dit-on, avait quelque chose de grand (1); » et au dix-septième siècle Méglinger en louait encore « la hauteur et les belles formes (2). » Pour s'en faire une idée exacte, il faudrait visiter l'église de Fontenay près Montbard, Pontigny dans l'Yonne ou Nerlac en Berryi qui sont
également la tabula /" de Milley et l'église de Pontigny. Une entrée? pratiquée dans les murs des nefs latérales, donnait accès aux autels placés dans les chapelles appliquées aux deux côtés ouest du transept. Cette disposition est très visible dans la Tabula^ que nous reproduisons;
(t) Martène, Voyage littéraire de deux Bénédictins, 1,^9.
(2) lier Cisterciense, n"' 51-53, àp. Migne, t. OLXXXV, p.U598.
à peu prés du même temps et, bien que moins importantes, offrent le même caractère architectural.
Au collatéral sud de Téglise était attenant le cloître, qui formait vraisemblablement un carré parfait d'environ trente mètres de côté. Ici encore une sévérité de style qui n'accorde rien au plaisir des yeux. Pendant qu'à la même époque d'autres sacrifient à la grâce et élèvent des cloîtres largement ouverts, dont les arcatures reposent sur de fines colonnettes aux chapiteaux délicatement ciselés (1), Bernard ne songe qu'à construire une sombre et pesante galerie, dont la voûte courbe vers le pavé le promeneur, et l'invite au silencè.(2).
Le réfectoire y faisait suite au sud; c'était une salle d'environ vingt- cinq mètres de long, divisée en deux nefs par deux files de quatre colonnes (3). k droite fut aménagée la cuisine avec ses dépendances; à gauche le chauffoir (4).
A l'ouest du cloître, et perpendiculaire au porche de l'église, fut construit le cellier ou grenier. Cet édifice à double étage était divisé en trois nefs d'une longueur totale de soixante-dix mètres environ. On peut encore aujourd'hui en mesurer du regard l'étonnante structure; c'est ïme des rares reliques du Clairvaux primitif. Au
(1) Voir le cloître de Moissac, par exemple.
(2) Voir le cloître de Fontenay, qui est de la même époque et du . même style. Le cloître de Clairvaux fut refait plus tard par Jean II ^(1286-1291) : « Iste fecit duo claustra nova de ligno pulcherrima, in-
firmitorium,... et alia raulta » (D'Arbois de Jubainville, Abbayes cisterc, p, 356). Ce sont ces cloîtres qui sont indiqués dans les plans de Dom Milley. Vlollet-le-Duc les prend à tort [ouv. cit., 1, 265) pounme œuvre du douzième siècle. Voir notre planche, n" 54 et 66.
(3) Nous supposons que le réfectoire existait encore au dix-septième et au dix-huitième siècle. Cf. Méglinger, Iter Cisterc, n» 56, ap. Migne, t. CLXXXV, p. iaoo; Dom Milley, tabula I^, n" 59.
{4} Cf. Dom Milley, *6î{i., n" 60 et 58.
420, ' VIE DE'SAIÎS
dix-septième siècle Méglinge menses que leurs voûtes n rincendie, tandis que la lil pêche lé grain d'y pourrir ( vait de cellier proprement d
- ' sage de salle de bains et d'
la maison centrale de déten
A l'est du cloître, et pou
dressaient le chapitre, la bil
-''■ lesquels régnait le dortoir
pelle (2).
Plus à l'est encore fut inst
" transforma en promenoir, le
des un peu plus loin, au cen
richement planté, devait ofTi
(1) ifer Cisiej'C, n» 64; Dom Mil
(2) Cf. Nicolai ep. 35 , écrite entre 1
- ' p. 27). Tout le corps de bâtiment
fut plus tard restauré, et la distribi que, qui était établie entre le chap entre le transept et la salle capitulai cella librdria minor). Au sujet de en effet : « In eodem claustro sunt «apitùlo sepultarum, pro illius qu capituli ffîdifîcatione translata » (H Migne, t. CLXXXV, p. 1558). A quell cas on ne saurait voir dans les plai le dortoir bâtis par saint Bernard ' , sous le nom de Bibliothèque, et ( / dense, n" 60) et par Dom Martènc de la fin du quinzième siècle; comn (Cf. d'Arbois de Jubainville, Abbay tacher à cette date la reconstructio
(3) Cf. Méglinger : « Hinc regres mus..., nunc pro ambulacro serv l'emplacement de l'infirmerie cons Dom Milley, n' 69.
îglinger admirait « ces greniers, imùtes robustes meltent à l'abri de e la libre circulation de l'air cmlurrir (1). » Le rez-de-chaussée serment dit; aujourd'hui, il est à l'us et d'atelier pour le personnel de détention.
et pour faire suite au transept, se , la bibliothèque et le noviciat sur jrtoir qui donnait accès à la chaut installée l'infirmerie, que Jean II noir, lorsqu'il transporta les malaau centre du verger (3). Le verger, ^ait offrir aux infirmes un agréable
Dom Milley, tabula P, n» 40.
te entre 1145 et 1151 (ap.Migne, t. CLXXXIII,
«âtiment dont faisait partie la bibliothèque
i distribution en fut modifiée. La bibliothè-
le chapitre et le noviciat, fut alors placée
sapitulaire (cf. dom Milley, tabula l'', n° 55,
sujet de cette reconstruction, nous lisons
ro sunt ossa plurlum personarum in priori
llius quod nunc exlat dormitorii et novi
ata » (Henriquez, Fasciculus, cap. v, ap.
A quelle époque? Nous l'ignorons. £n tout
les planches de Dom Milley le chapitre- et
Bernard. Le bâtiment indiqué sur ce plan
[ue, et décrit par Méglinger {lier Cister-
Martène {Voyage littéraire^ l, 102), date
e; commencé en 1495, il fut achevé en 1502
, Abbayes cisterc.y p. 82-83). Faut-il rat-
istruction du chapitre et du dortoir?
c regressi ad infîrmitorium vêtus perveni-
!ro servit y>,{loc. cit., n° 60). Voir, pour
rie construite par Jean II, le plau d'après
'&iSi^É^? ■»',!;
Mimmms.