CHAPITRE XIII
Cependant le nouveau royaume de Sicile, que le saint abbé avait d'abord tourné en ridicule (1), prenait corps et devenait menaçant. Roger, en effet, n'était pas homme à laisser son œuvre inachevée. « Hypocrite raffiné autant qu'habile politique , capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif dans la paix et dans la guerre, il ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais, au reste, si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées. » Dès 1133, il avait pris sa revanche de la défaite de Nocera. Son but avoué ou secret était d'étendre sa suzeraineté sur toute l'Italie méridionale; et, pour réaliser ce dessein, il ne reculait devant aucune violence, ni devant aucune injustice. Sa parole même n'était pas pour ses nouveaux sujets ou vassaux une garantie de sécurité. Amalfi et quelques autres villes voisines furent victimes de la fidélité qu'elles lui avaient jurée. Non content de leur soumission, il confisqua leur liberté, en leur imposant des gouverneurs de son choix. Toute autorité indépendante de la sienne lui portait ombrage. La fortune, qui lui sourit pendant plusieurs années, encourageait son ambition. En 1134, Rainulphe d'Alife, son gendre, Sergius de Naples, Robert de Capoue et la ville de Bénevent, qui lui avaient
SECOND VOYAGE EN ITALiE. 367
longtemps résisté avec succès, durent se soumettre à son sceptre. Tout le sud de la péninsule tomba ainsi en son pouvoir. Et pendant que le duc Robert de Gapoue cherchait des consolations à Pisé auprès d'Innocent II, l'antipape Anaclet rentrait en triomphe à Bénévent (1).
Pour consolider ses conquêtes, le roi de Sicile usa de tous les moyens que peut fournir une diplomatie avisée. On se rappelle que Pise et Gênes s'étaient déclarées contre lui d'un commun accord. Il essaya de rompre ce pacte ou d'en retarder au moins indéfiniment les effets, en semant la division dans les deux cités. Ses émissaires eurent pour mandat de corrompre, par des présents et des promesses, les chefs des deux républiques et le peuple lui-même. Mais argent et paroles, tout fut dépensé en^ pure perte. Les Génois et les Pisans, fidèles à leurs engagements, répondirent aux avances de l'usurpateur par une déclaration de guerre.
Le bruit de ces tentatives parvint à Glairvaux dans le cours de l'année 1134. Bernard, tremblant pour son œuvre, qu'une telle conjuration aurait pu ruiner, adressa aux habitants de Gênes et de Pise des lettres d'encouragement : « Génois, s'écrie-t-il (2), conservez la paix avec vos frères de Pise, la foi au seigneur pape, la fidélité à l'empereur et l'honneur envers vous-mêmes. Nous avons appris que le duc Roger vous avait envoyé des ambassadeurs. Qu'apportaient-ils? qu'ont-ils remporte? je l'ignore; mais pour ma part, comme le poète, j'ai tou-^ jours redouté les Grecs et leurs présents. Si quelqu'un
(1) Alexand. Teles., lib. II, 54 et suiv., ap. Muratori, V, 630 et suiv.; Falco Benev.^ ad ana. 1134, ap. Muratori, V, 1119 et suiv.; Annal. Cavens., ap. Mon, Germ., III, 191. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 452-458, 493, 620-624.
parmi vous, ce qu'à Dieu "ne plaise ! était surpris étendant la main vers un gain honteux, observez-le, tenez-le pour Tenùemi de votre nom, pour un traître qui vend ses concitoyens, qui trafique de votre gloire. Traitez avec la même rigueur celui qui murmure dans le peuple, qui sème la discorde et cherche à troubler la paix... S'il vous plaît de guerroyer, si vous avez à cœur de montrer votre courage dans les combats, ne tournez pas vos armes contre des voisins et des amis, mais attaquez plutôt les ennemis de l'Église et défendez votre république contre Tambition des Siciliens. »
Les Pisans se montraient en cette circonstance plus prompts et plus décidés que les Génois à prendre l'offensive. Bernard les félicite de leur ardeur en même temps qu'il leur recommande la persévérance : « Voici, ditil (1), que Pise a été choisie pour remplacer Rome. Gela n'est pas l'effet du hasard ni d'un conseil humain, mais une faveur de la Providence qui aime mieux ceux qui l'aiment et qui a dit à son christ Innocent : « Choisis a Pise et je répandrai sur elle mes plus abondantes bé- « nédictions. J'y demeurerai moi-même ; c'est par moi « que la fermeté des Pisans résistera aux pernicieux (( desseins du tyran de la Sicile; ni les menaces ne l'é- « branleront, ni les présents ne la corrompront, ni les « ruses ne parviendront à la circonvenir. » Pisans, Pir sans, le Seigneur s'est proposé de faire en vous de gran-
(1) Bern., ep. 130. Comme cette lettre fait allusion aux tentatives infructueuses de Roger, on serait porté à croire qu'elle a suivi de près la précédente. Il faut cependant la rapporter au mois de mars ou au mois d'avril 1135, car il y est fait mention du marquis Engelbei-t, nouveau représentant de Lothaire en Toscane, que Bernard recommande à la bienveillance des Pisans. L'abbé de Glairvaux n'a connu le marquis qu'à la diète de Bamberg (17 mars 1135). Cf. Bernhardi, Zo^Mr, p. 565, note 13.
des choses. Je m'en réjouis. Et quelle cité ne vous porterait envie? Gardez le dépôt qui vous a été confié, ô ville fidèle, reconnaissez l'honneur qui vous est fait et tâchez de n'être pas indigne de vos prérogatives : Stude prgerogativœ tuse non inveniningrata. »
Il y a dans le ton de cette lettre une sorte d'accent de triomphe et de confiance qu'on retrouve encore dans l'épitre 150, adressée à Innocent II quelques mois auparavant. Il est douteux cependant que le souverain Pontife, qui résidait à Pise, c'est-à-dire au milieu même du danger, ait partagé les sentiments de l'abbé de Glairvaux sur la situation de l'Église en Italie. La fidélité des Pisans n'était pas un rempart capable d'arrêter les progrès de Roger en Apulie, ni une arme assez forte pour abattre dans Rome la puissance d'Anaclet. Si la papauté devait mettre son espoir dans un appui humain, c'était de l'Allemagne qu'il fallait attendre le secours.
Mais l'empire n'était-il pas toujours, aussi bien que l'Église, en proie à la division? Les Hohénstaufen, un instant déconcertés, avaient relevé la tête et agitaient de nouveau le drapeau de la révolte. Il eût été téméraire d'espérer que Lothaire consentît à retourner en Italie avant d'avoir assuré la paix de son royaume. Or, qui pouvait prévoir combien de temps encore devait durer la guerre civile?
Le sort de l'Église semblait ainsi attaché à celui de l'État. C'est dans cette conviction que l'abbé de Clairvaux (probablement sur le conseil d'Innocent II) se rendit en Allemagne vers le mois de février ou le mois de mars 1135 (1), pour hâter, s'il était possible, par la persuasion, la paix que Lothaire avait préparée par l'épée.
(1) Les documents sur ce voyage sont : Othon de Freisingen, Chron., VII, i9, et Bernardi Vita, lib. IV, cap. m, n» U,
Au mois d'août 1134, l'empereur et son gendre, Henri de Bavière, avaient en effet envahi la Souabe de deux côtés à la fois, dirigeant leur marche vers Ulm, dernier boulevard de la puissance des Hohenstaufen. Malgré ses préparatifs de défense, la ville ne tint pas. Avant le siège même Conrad et Frédéric avaient pris la fuite, en prévision d'un désastre. Les défenseurs de leur cause ressentirent les terribles effets de la colère impériale, Ulm fut livrée aux flammes. Lothaire promena ensuite sa vengeance par toute la Souabe, mettant les villes à rançon, rasant les forteresses, menaçant les rebelles d'une complète extermination. Le pays terrifié se soumit tout entier. Les seigneurs, se rendant à merci, prêtèrent à l'empereur serment de fidélité, trop heureux d'obtenir à ce prix un pardon sur lequel ils n'osaient plus compter (i). Après avoir, par ces coups rapides et décisifs, réduit en moins de deux mois les Hohenstaufen à un complet isolement, Lothaire se retira au monastère de Fulda, pour y jouir en paix de son triomphe (2).
Frédéric l'y suivit. Découragé par ce dernier échec, il se souvint à propos des liens de parenté qui l'unissaient à l'impératrice Richinza et se présenta devant elle, pieds nus, dans l'attitude d'un coupable qui demande sa grâce. La princesse, touchée de tant d'humiliation, promit à son cousin d'intercéder pour lui auprès de l'empereur.. Mais Lothaire, qu'une lutte de dix années avait aigri, ne paraissait pas d'abord disposé à la clémence: il finit cependant par céder aux instances de son épouse et autorisa le légat du pape à lever la triple excommunication
(1) AnnaL Saxo, ad ann. 1134. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 553 et suiv,
(2) Cf. diplômes de Lothaire, daté de Fulda, 26 octobre 1134. Stumpf, n" 3300.
qui pesait sur le frère de Conrad. Frédéric, toutefois, ne fut pas admis à paraître devant son vainqueur (1). La cérémonie de la réconciliation officielle fut fixée au mois de mars suivant, à la diète de Bamberg.
Cette dernière condition était une exigence qui heur^ tait de front l'orgueil des Hohenstaufen, et faillit tout perdre. Il ne fallut rien moins, ce semble, que la délicatesse et l'autorité de l'abbé de Glairvaux pour la faire accepter des vaincus. Encore ne réussit -il qu'auprès de Frédéric (2). Conrad, moins engagé que son frère dans la voie de la soumission, fut rebuté 4'^vance par cet appareil d'une réparation solennelle; et les démarches que l'abbé de Clairvaux fit auprès de lui, pour l'exhorter au repentir, restèrent sans résultat, au moins immédiat.
L'hiver touchait à sa fin. Le 17 mars, la diète s'ouvrit à Bamberg en présence des évêques et des seigneurs accourus de tous les points du royaume. Le lendeniain, Frédéric comparut devant l'assemblée et, selon le cérémonial-convenu, s'avança pieds nus jusqu'au trône de l'empereur, tomba à genoux, implorant humblement sa grâce et priant les assistants de lui servir de caution. C'est à ce prix qu'il obtint son pardon définitif, sauf l'obligation de faire un pèlerinage à Pise ou à Rome pour obtenir du souverain Pontife « la plénitude de son absolution (3). »
Lothaire triompha en digne successeur de Gharlema-
(1) Ep. Adalb. Mog. ad Olhon. Bamberg., apud Jaffé, Corf. Udalr,, n» 252; Ep. LotJi., ap. Jaifé, Monum. Samberg., à23; Annal. Mûgdehurg,, adann. 1134. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 555, 562 et 563.
(2) « Fredericum... interventu Bernardi recipit (Lotharius). » Otto Frising., Chron., VII, 19; Annal. Magdeburg. ei Annal, baxo, ad ann. 1125 : « Fredericus dux cum suis, licet aliquamdiu renitereïuïV graliam imperaloris (apud Bamberg) humililer exquisivit , » etc.
(3) « Sub hac conditione recepimus (Fredericum), ut p^e%^<ud^ne»^
gne. Tout était tranquille à ses pieds. « Se voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que rien n'égalait dans l'univers, il n'en connut pas de plus bel usage que de la faire servir à guérir les plaies de l'Église. » Nul doute que l'abbé de Clairvaux ne lui eût souvent déjà fait en- . tendre que l'État, étroitement uni à l'Église, demeurait en souffrance, tant que le schisme régnait à Rome et en Apulie. Docile à cette inspiration, l'empereur, après avoir proclamé une paix de dix années pour tout le royaunae, ouvrit devant la diète l'avis de préparer une nouvelle expédition en Italie. L'assemblée, que la présence de saint Bernard tenait en respect, accueillit favorablement cette généreuse proposition (1).
Mais l'obstination de Conrad devait mettre pour quelque temps encore un obstacle à l'exécution du projet impérial. Ce ne fut que vers la fin de septembre 1135 que Vantiroi, las de son isolement, se décida à imiter à Mulhaiisen, en Thuringe, la démarche que son frère avait faite six mois auparavant. Le cérémonial de la réconciliation fut le même qu'à Bamberg. L'empereur fut généreux envers celui qui avait osé pendant sept ans lui disputer la couronne; il lui rendit toutes ses possessions, le combla de présents et le nomma son porte-enseigne (2).
Nous ne saurions dire avec exactitude à quelle époque l'abbé de Glairvaux quitta Bamberg (3), ni indiquer l'itinéraire qu'il suivit pour se rendre au concile qu'inno-
absoîuiionis sux nonnisi apud tuam paternitatera obtineat. » Ep. Lothar, ad Innocentium, ap. Jaffé, Mon. Bamberg., p. 523.
(1) Frédéric lui-mênoe s'engagea à faire partie de l'expédition, « in proxjmo annb. » Annal. Saxo, ad ann. 1135. Cf. Bernhardi, Lothaf, p. 561-2.
(2) VexilUfer. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 578-579.
(3) Sur la présence de Bernard à la diète de Bamberg, cf. Hiiffer, Bernard von Clairvauûc, T^. 220.
cent II avait convoqué à Pise, « la nouvelle Rome (1). » Prit-il directement, dès la fin de mars ou le commencement d'avril, le chemin de l'Italie, comme le veulent certains historiens (2), ou bien revint-il en France, décidé à ne franchir les Alpes qu'un peu plus tard, comme semblerait porter à le croire sa lettre à Louis le Gros (3)? Ce qui est sûr, c'est qu'au mois de mai il traversait la Lombardie, où une ambassade, composée de seigneurs laïques, de prêtres et de religieux, lui apporta la nouvelle d'une révolution qui venait d'éclater à Milan : l'archevêque Anselme était expulsé, ses amis déconcertés et le schisme en déroute. On priait le saint abbé de venir achever par sa présence la victoire des partisans d'Innocent IL
C'était pour Bernard Toccasion d'un facile triomphe ; mais, pressé de gagner Pise où l'attendait le souverain Pontife, il déclina l'honneur qu'on lui offrait ou du moins ne consentit à satisfaire le désir des milanais qu'après la clôture du concile (4).
Les nations catholiques avaient répondu assez mal à l'appel d'Innocent IL Cinquante-six évêques seulement, si l'on en croit un document contemporain (5), se trouvèrent, à la fin du mois de mai, réunis à Pise. On ne voit pas que l'Allemagne ni l'Angleterre y aient été représentées (6). Le roi de France, sous un prétexte futile et en réalité par mauvaise humeur contre le pape, s'était d'a-
(1) Une bulle adressée à l'archevêque de Dol, en date du 8 novembre 1134, nous apprend que l'ouverture du concile était fixée au jour de la Pentecôte, 26 mai 1135. Jaflfé, Regesta, n» 5476. Cf. Boso, Vita Innoc, ap. Watlerich, II, 177.
(2) Bernhardi, Lothar, p. 565, note 13.
(3) Ep. 255.
(4) Bern., ep. 132, 133, 134.
(5) Mansi, XXI, 489. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 636, note 7.
(6) L'Angleterre y était représentée par rarche,vêque de Rouen (cf.
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bord opposé au départ des évêques de son royaume. Mais saint Bernard lui adressa, à ce sujets une remontrance augsi ferme que respectueuse (1). « Les droits des souverains, s'écrie-t-il, ne sont respectés qu'autant que les souverains respectent eux-mêmesles règles et les dispositions de Dieu. Pourquoi donc votre colère s'attaque-t-elle à relu du Seigneur, à celui que vous avez choisi pour être votre père et le Samuel de votre fils? Il n'est personne qui ne voie combien une assemblée des évêques de la catholicité est nécessaire en ce moment. — La chaleur est excessive, dit-on. —Gomme si nous avions des corps déglace! Ne serait-ce pas plutôt nos coeurs qui seraient glacés? Souffrez que le dernier de vos sujets, — le dernier par la condition, mais non par la fidélité, — vous déclare qu'il ne vous est point avantageux de mettre obstacle à ^J un bien si nécessaire. Si vous avez quelque motif de vous plaindre d'une décision du souverain Pontife, vos sujets s'efforceront de la faire révoquer ou d'en tempérer la rigueur. Pour ma part, quelque modeste que soit mon influence, je ne m'y épargnerai pas. »
Ces conseils tombaient de trop haut pour que Louis le Gros les dédaignât. Il leva sa défense; et les principaux membres du clergé français, les archevêques de Reims, de Bourges et de Sens, les évêques d'Arras, de Chartres, de Rennes, de Troyes, de Bellay, d'Embrun, de Limoges et de Périgueux, et seize abbés, parmi lesquels on distinguait Pierre le Vénérable (2), purent obéir librement aux vœux du souverain Pontife.
Orderic Yitàl, XIII, 7), qui, du reste, peut être considéré comrae évoque français, à cause de la partie française de son diocèse.
(1) Bern, ep. 255, Cf. 1" édition, t. I, p. 369, note 2^
(2) Landulpli. Junior, cap. 60, ap. Mon. G., XX, 46; Bern. Vita, îib. Il, cap. n; Pelr. Venerab., Ep. I, 27.
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Le concile dura huit jours (du 30 mai au 6 juin) (l). Saint Bernard en fut l'âme. Dans l'intervalle des séances publiques, raconte un historien du temps, sa porte était assiégée par ceux qui avaient quelque affaire grave à traiter, On eût dit que cet humble moine possédait l'autorité souveraine et avait le pouvoir de trancher, à son gré, toutes les questions ecclésiastiques (2),
Il était naturel que le double schisme religieux et politique qui désolait l'Italie fût l'objet principal des délibérationsr Le pape donna au marquis Engelbert, reprééentant de Lothaire pour la Toscane, l'investiture des biens de la comtesse Mathilde. Anaclet et ses partisans furent de nouveau excommuniés (3), et le clergé de son obédience frappé d'interdit. Enfin on s'occupa avec une particulière attention de l'état de l'église de Milan.
Les circonstances dans lesquelles s'était accomplie l'expulsion de l'archevêque Anselme étaient des plus dramatiques (4). Son humeur hautaine et ses exactions ayant affaibli insensiblement la popularité dont il jouissait, plusieurs chanoines de la cathédrale osèrent attaquer sa personne, sans épargner ses protecteurs, l'antiroi Conrad et l'antipape Anaclet. Anselme de Pusterla se vengea des mauvais propos en excommuniant le prêtre Azon, maître de chapelle, et quelques autres médisants. Mais, sous prétexte qu'il avait été lui-même excommunié par les évêques de sa province, ses victimes en
(1) Sur la date de ce concile, raai-jùin 1135 et non 1134, cf. Vacanà&Tà, Revue des Quest, Mst., janvier 1899, p. 32, note 3.
(2) Ernald., Vita Bern., II, ii. Cf. la relation publiée en 1881 par M, Bemheim dans le ZeiUchrîft fur kirchenrecht.U XVI, p. 148.
(3) Tito Bern.> II, II.,
(4) Les éléments du récit qui va suivre sont empruntés à Landulphus Junior (hist. Mediolan., cap. 57 à 60, ap. Monurii. Qerm,, XX, 46 et suiv.) -, cf. Bernhardi {Lothar, p. 639 à 641).
appelèrent de sa sentence aux tribunaux civils. Toute la ville prit bientôt part au différend. Anseline dut comparaître devant une assemblée populaire, pour répondre de sa conduite et défendre ses prérogatives archiépiscopales. La discussion traînant en longueur, le doyen dés chanoines vicaires, Etienne, surnommé Guandeca, apostropha tout à coup l'archevêque en termes outra- ' géants : « Vous êtes un hérétique, un parjure, un sacri-
lège, et, j'en prends l'Évangile à témoin, je soutiendrai r ce que j'avance devant le tribunal de l'évêque de No-
vare et de l'évêque d'Albe. » Pour mettre un terme à cette scène affligeante, les consuls décidèrent que les suffragants de l'archevêque seraient appelés à juger le conflit. C'était retarder les conséquences de la crise, mais non les conjurer. Au jour fixé, en effet, les évêques de la province arrivèrent à Milan, amenant à leur suite des religieux de plusieurs Ordres. Aux yeux d'Anselme, ces K moines, que le peuple prenait pour des messagers du
ciel, étaient des suspects. « Arrière, s'écria-t-il, arrière 1^ tous ces gens que vous voyez avec des capes blanches
et grises I Ce sont des hérétiques ! » Cette exclamation : causa une grande surprise et provoqua les murmures
de la foule. Par ce début de la séance, il était aisé de : prévoir quelle en serait l'issue. Les esprits étaient émus :
1 on en vint aux mains, sans égard pour la majesté dés
;, prélats et des magistrats. L'archevêque, s'étant réfugié
[ dans son palais, y fut assiégé pendant la nuit et contraint
de chercher un asile dans l'église Saint -Ambroise. Lorsque ' ,. l'effervescence populaire fut apaisée, le clergé et la mu-
r. nicipalité déléguèrent près de lui l'un des consuls, Jean
de Rode, pour l'inviter à comparaître de nouveau def vant le tribunal de ses suffragants. Anselme fit répondre
par son camérier qu'il était prêt à se soumettre au ju-
gement de sçs collègues, sauf sur la question politique et le sacre de Conrad (1). Cette restriction le perdit. Le consul, rendant compte de sa mission, rapporta à ses mandataires, réunis sur la place publique, que l'accusé refusait de se justifier en aucune façon. Alors les cris de : « A bas rarchevéque (2)î » retentirent de toutes parts. L'assemblée se retira en désordre. Anselme comprit le sort qui Tattendait : il quitta clandestinement Milan. L'évêque d'Albe fut chargé de remplir provisoirement à sa place les fonctions épiscopales.
Ces choses se passaient à la fin du carême 1135 (3). L'abbé de Glairvaux, comme nous l'avons dit, en avait été averti quelques semaines plus tard; et ce fut probablement sur ses conseils que l'évêque d'Albe et les principaux membres du clergé milanais, ayant à leur tête l'archiprêtre Tedaldus de Landriano et Tarchidiacre Amizon de la Salle , vinrent chercher au concile une approbation et un encouragement (4). L'expulsion de l'archevêque avait, en effet, tous les caractères d'un coup d'État. Et c'était au souverain Pontife seul qu'il appartenait de proclamer canoniquement sa déposition. Innocent II, qui trouvait dans la chute d'Anselme de Pusterla un gage, pour l'avenir, de l'entière soumission des Milanais, n'eut garde de désapprouver leur conduite. Lorsque les délégués eurent prononcé entre ses mains un serment de fidélité, il déclara vacant, sans
(1) « Remota causa régis Conradi. » Landulph. Jun., loc. cit., çâp. 59.
(2) « Tune damaverunt : Ipse sit remotus a nobis ! » Ibid.
(3) Comme l'évêque d'Albe resta à Milan pour les cérémonies du Jeudi-Saint : /*î cAmmaie et in cxteris episcopalibus officiis ecclesiae Mediolani subvenit (Landulph., loc. cit.), nous en concluons que la chute d'Anselme de Pusterla arriva pendant le carême et avant le 4 avril 1135.
(4) Landulph,, cap, 61.
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autre procédure, le siège de la métropole lombarde (1). Ce dénouement, tout conforme qu'il fût aux principes ; du droit, n'était pas exempt de péril. On pouvait tbu- 1 jours craindre qu'une partie de la population de Milan ii ne refusât de ratifier les engagements contractés à Pise
Il V par l'archidiacre et les chanoines. La multitude tient aux i privilèges non moins qu'à la liberté. Elle marche en
fv aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Or, il sufiisait au parti anselmien de faire sonner haut 1 les anciennes prérogatives de Téglise métropolitaine, sa-
§ crifiées en principe par les délégués du chapitre, pour
f / retourner en un instant contre eux l'opinion publique. L'évêque d'Albe et ses amis, prévoyant ce danger, demandèrent qu'on leur associât, pour leur retour à Milan, un orateur capable de faire accepter du peuple les décisions du souverain Pontife. L^abbé de Clairvaux était dé- I signé d'avance pour cet office. Ne l'avait-il pas, en quelque
sorte, accepté déjà, lors de son passage en Lombardie? $]- Toutefois, il ne consentit à se charger d'une mission j; I aussi délicate qu'à la condition qu'on lui adjoindrait f? Geoffroy, évêque de Chartres, son ami. Les cardinaux
?: Guy de Pise et Mathieu d'Albano furent en outré dési-
gnés pour l'accompagner, en qualité de légats a latere (2). ! Le concile terminé, Bernard partit pour Milan. A la
nouvelle de son arrivée, toute la ville, clercs et laïques, riches et pauvres, nobles et plébéiens, cavaliers et piétons, se précipitèrent à sa rencontre jusqu'à mi-chemin de Pavie. On eût dit une véritable émigration. Mais lorsqu'il apparut, le flot qui apportait ce peuple enthousiaste M remonta vers sa source. Chacun veut le voir, entendre le
son de sa voix, toucher ses vêtements. On l'entoure, on
(1) Landulph., cap. 61.
* (2) Landulph., Ibid.; Ernald., Vita Bern.\ ÏI, iii
le presse, on se dispute l'honneur de baiser ses pieds, on arrache les pans ou simplement les fils de sa robe, pour s'en servir comme de remèdes dans les maladies, ou les vénérer comme des reliques.
L'illustre abbé s'arrêta au presbytère de Saint-Laurent. Son pouvoir de thaumaturge attira bientôt en ce lieu privilégié tous les malades de Milan. Les chroniqueurs ne tarissent pas sur les étonnantes guérisons qu'il opéra. Paralysies, maladies nerveuses, possessions, rien ne résiste à sa vertu surnaturelle. Mais le saint moine, loin <ie s'enorgueillir de ces merveilles, les attribue à la foi des malades et en rapporte publiquement la gloire à Dieu.
Tout dans ces mystères témoigne de son humilité autant que de sa confiance en la vertu de Jésus-Christ. Qu'il nous suffise d'en donner un exemple frappant. Le troisième jour après son arrivée, il célébrait la messe dans l'église Saint- Ambroi se, lorsqu'on lui amena une jeune fille frénétique et, selon toute apparence, possédée du démon. Profondément ému de ce spectacle, il interrompt l'œuvre liturgique, et trempant ses doigts dans le vin du sacrifice, en applique quelques gouttes aux lèvres frémissantes de la malade. Au même instant « le démon s'enfuit, » dit le chroniqueur, et les convulsions cessent (1).
L'enthousiasme, accru par ce prodige et tant d'autres du même genre, préparait admirablement la voie à la conclusion des affaires que l'abbé de Glairvaux avait mission de traiter. Il profita de cette disposition des esprits, pour publier les actes du concile de Pise. Le devoir des Milanais était clair et impérieux. En définitive, de quoi s'agissait-il pour eux? De suivre l'exemple de la catholi-
[t) Bern. Vita, Mb. II, cap. u-iv. Landulph. Junior, cap. 61.
cité presque entière, en reconnaissant le pape et l'empereur légitimes. Le serment qui les avait liés pour quelque temps à Pierre de Léon et à Conrad, s'il fut jamais valide, était devenu caduc. Après les conciles d'Étampes, de Wurzbourg, de Reims, de Plaisance et de Pise, qui s'étaient déclarés authentiquement pour Innocent 11^ était-il permis de considérer encore comme chef de l'Église catholique un Pierre de Léon, incapable de trouver ans tous les évêques réunis de son obédience les éléments d'un conciliabule? Du haut du ciel, que devait penser saint Ambroise de son peuple attardé dans le schisme? Son dévouement bien connu à l'Église romaine et son amour de l'unité n'avaient-ils pas été jadis l'honneur en même temps que la règle suprême de son épiscopat?
La politique de saint Ambroise à l'égard des empereurs offrait également un bel exemple à suivre. S'il fit quelquefois la loi aux princes et sut, à propos, leur donner de grandes et terribles leçons, en revanche n'a-t-il pas toujours servi leur cause avec une scrupuleuse fidélité et un dévouement sans bornes? L'union du Sacerdoce et de l'Empire ne fut-elle pas le rêve constant de sa vie? N'estce pas sur ce fondement qu'il travaillait à asseoir la société? Sous les coups des barbares, il est vrai, l'empire romain s'est écroulé avec fracas, mais Gharlemagne a ramassé le sceptre tombé de Théodose et de Constantin. A cette heure Lothaire n'est-il pas le légitime successeur de Gharlemagne en même temps que le défenseur de la papauté? C'est en vain que les Hohenstaufen lui ont disputé la couronne. Frédéric a déjà confessé publiquement sa faute àBamberg, et Conrad, abandonné de tous ses partisans, n'a plus d'autre ressource que de se soumettre à son tour. Demain peut-être, l'Italie apprendra la nouvelle
SECOND VOYAGE EN ITALIE. ÔOl
de sa réconciliation avec l'empereur. En ces conjonctures, la sagesse ne conseille-t-elle pas au peuple milanais de reconnaitre son erreur et de se tourner enfin vers Innocent II et Lothaire III qui lui tendent les bras?
L'abbé de Glairvaux se porta garant des sentiments de bienveillance du monarque allemand et du souverain Pontife (1). Nul ne s'étonnera que sa parole ardente et convaincue ait triomphé de toutes les i;ésistances, ouvertes ou secrètes. Pas un partisan de l'archevêque Anselme n'osa protester contre ses déclarations. « A sa voix tout est Souple, disent les chroniqueurs. Milan, hier encore si hautaine et si intraitable, dépose sa fierté, et remet sa destinée aux mains d'un humble moine, prête à lui obéir en tout aveuglément (2). »
Bernard, qui savait combien les masses sont mobiles et inconstantes, voulut s'assurer de la fidélité des Milanais en donnant à l'acte de leur soumission un grand éclat. Dans ce but, il convoqua les consuls et le peuple à une messe d'actions de grâces qu'il célébra dans la basilique Saint- Ambroise. Là, devant les autels, les plus illustres représentants de la cité prêtèrent au nom de tous sur l'Évangile serment d'obéissance au souverain Pontife Innocent II et à l'empereur Lothaire IIÏ. Puis, prêtres et fidèles s'approchèrent de la sainte table, comme pour prendre le corps du Christ à témoin de l'unanimité et de la sincérité de leurs déclarations (3).
Pouvait-on souhaiter un plus brillant succès? Le saint abbé s'empressa d'en informer l'empereur (4). « Je rends
(1) Bern., epist. 137.
(2^ Landulph., cap. 61; Bernardi Vita, lib. II, cap. n, n"" 9-10. (3) Bern., epist. 137; Landulph., cap. 61 : « Per sacramèntum paîiis quod ipse abbas porrexit. »
[li) [Epist, 137. D'après les manuscrits cette lettre fut adressée à
grâces à la divine bonté, écrit-il, de ce qu'elle a ainsi confondu vos ennemis sans combat périlleux et sans effusion de sang humain. Soyez bienveillant à l'égard des Milanais, nous vous en conjurons, afin qu'ils n'aient pas à se , repentir d'avoir suivi les salutaires conseils que nous leur avons donnés. »
Mais si la joie du négociateur était au comble, le zèle de l'apôtre n'était pas satisfait. Les novices qui s'étaient portés à sa rencontre quelques mois auparavant dans les plaines de la Lombardie ne formaient encore à Milan ^ qu'une association irrégulière et imparfaitement constituéCi Bernard désirait vivement que ce précieux noyau, comme le grain de sénevé de l'Évangile, devint un grand arbre et abritât en quelque sorte la ville entière. Ses prédications quotidiennes, en tombant sur des âmes déjà préparées par l'admiration, ne pouvaient manquer d'être fécondes. Bientôt, en effet, on vit une multitude d'hommes et de femmes, abjurant le luxe auquel ils étaient accoutumés, se raser les cheveux, porter le cilice et des vêtements de bure, se livrer sans réserve aux exercices de piété et aux œuvres de charité (1).
Milan conserva deux monuments de cette soudaine transformation : le tiers ordre des Humiliés, qui fut la souche du premier et du second ordre de cette congrégation (2), et le couvent cistercien de Chiaravalley situé à quelques kilomètres de la ville (3). Les riches Milanais,
l'empereur et nop, comme on l'a cru longtemps, à l'impératrice Richinza. Cf. Hiiffer, Der heilige Bernard, p. 206, note 2.
(1) Bern., epist. 134. Landulph., cap. 61.
(2) Cf. Pagi, ad ann. 1134, u» 14.
(3) Annal. Mediol. min., ap. Mon. G., XVIII, 393; cf. Mabillon, lier Ital.; Janauschek, Orig. Cist., I, 39. Ce dernier auteur fixe la fondation au 22 janvier 1136, d'après les nombreuses tables qui la marquent au 22 janvier 1135, Il faut plutôt suivre /les tables qui la
. SECOND^. yO.Y AGE EKITAblli. OOp ^
particulièrement Guy, capitaine de la porte orientale, tinrent à honneur de doter magnifiquement la première fille de Glairvaux en Italie; et dès le mois de juillet Bernard put bénir les fondements, sinon les murs, du nouveau monastère.
Parmi ces innovations qui témoignent du zèle extraordinaire de notre saint, il en est une où son austérité cistercienne se fit peut-être trop sentir ; nous voulons parler de la réforme qu'il introduisit dans règlise Saint-Ambroise. Il semble qu'il ait voulu appliquer en une certaine mesure, à Milan, les principes d'art qui régnaient dans son cloître. '
Dans le cours du onzième et du douzième siècle, le mobilier de la cathédrale s'était considérablement accru, grâce à la munificence des particuliers et au goût du clergé. Tout cet éclat, toute cette pompe déployée dans le lieu saint choqua le regard du pieux abbé, accoutumé au dénûment de sa chapelle. On ne voit pas qu'il ait critiqué les œuvres de sculpture ou de peinture, et nous voulons croire que son zèle n'alla pas jusqu'à cet excès. Mais il condamna Tusage des ornements trop riches, des croix en or et en argent, etc. ; et sur son désir, tous ces objets furent renfermés dans le trésor de la sacristie (1).
Nous retrouvons dans cette proscription de l'orfèvrerie et de la tapisserie religieuses un commentaire de I'-^/jot logiek Guillaume de Saint-Thierry, qui datait déjà de dix années. Les idées de l'abbé de Glairvaux en matière d'art
fixent au 22 juillet 1135. La date 22 janvier se rapporte à un commencement de fondation, antérieur à la venue de Bernard; cf. Bern., ep. 134.
(i) « Ad nutum quidem hujus abbatis omnia ornamenta ecclesiastica, quae auro et argento palliisque in ecclesia ipsius civilatis videbantur, quasi 9b. ipso abbate despecta, in scriniis recïusa sunt. » Landulph., cap. 61, .
chrétien n'ont pas changé, à moins qu'on ne juge qu'elles sont devenues plus sévères encore. Dans sa critique delà basilique clunisiehne, il avait admis deux genres d'ar« chitecture, ou, si l'on veut, deux formes de l'art, l'une qu'il appelait monacale et l'autre épiscopale, l'une conforme au génie de la pénitence, l'autre en rapport avec le goût du peuple. Or, ne dirait-on pas qu'à Milan il ne tint plus compte dé cette distinction? Tout ce qui est appelé à frapper par sa beauté l'imagination populaire lui semble contraire à l'esprit évangélique. La mitre même de saint Ambroise n'eût pas trouvé grâce devant lui (1). Qu'eût-il donc pensé, s'il eût vécu au quinzième et au seizième siècle, au milieu des chefs-d'œuvre de l'école lombarde, et s'il eût entendu le cardinal Frédéric Borromée, successeur de saint Charles, dire à son clergé qu' « une trop grande ignorance des choses de l'art est une honte pour un ecclésiastique (2)? »
Comme nous l'avons dit ailleurs (3], l'horreur que saint , Bernard professe pour les richesses artistiques tient en grande partie à son défaut d'éducation esthétique. Du reste, ce puritanisme ne déplaît pas toujours à la multitude; le peuple est sensible à l'art et à la pompe du culte, mais il l'est plus encore à la sainteté du prêtre: La ville de Milan en fournit elle-même une preuve singulière. Loin de la scandaliser, l'intolérance de l'austère réformateur la toucha profondément; et une heure vint où ce
(1) Le grand évéque de Milan portait, dit Ennodius, une mitre étincelante de pierreries :
Serta redimitus gestabat lucida fronte Distincta gemmis.
(2) « Extrema talium reriim imperitia ecclesiastico homini indecora csset. » Dans Rio, De l'Art chrétien, in-12, t. III, p. 300.
(3) Saint Bernard et V Art chrétien, Rouen, Cagniard, 1886.
sentiment se fit jour par un cri sorti des entrailles du peuple : « Bernard archevêque î » En quelques heures cette exclamation devint un mot d'ordre et de ralliement; Clergé et fidèles, se réunissant dés divers points de la cité, formèrent une longue procession qui se rendit à l'église Saint-Laurent, sous les fenêtres du saint abbé, en chantant des hymnes et des litanies (i). Bernard ne fut pas , médiocrement surpris de ces acclamations spontanées. « L'anneau et la mitre n'avaient pas plus d'attrait pour lui que la bêche et le râteau, » nous dit son biographe (2). Déjà les habitants de Ghâlôns lui avaient'] offert la dignité épiscopale; et, soit humilité, soit sentiment d'une mission différente (3), il avait, à leur grand désappointement, repoussé leurs propositions. Les Milanais éprouvèrent la même déception. « Demain, dit-il (4), pour ne pas froisser le peuple par un refus trop direct, demain, je monterai mon palefroi; s'il me conduit hors de vos murs, c'est que Dieu n'approuve pas votre démande. »
Le lendemain, le saint abbé se confia à son cheval, et l'animal, comme s'il eût compris le dessein de son maître, sortit de la ville par la route de Pavie (5).
L'abbé de Glairvaux allait continuer sur un autre terrain son œuvre de pacification. Si lés Milanais jouissaient de la tranquillité à l'intérieur, ils étaient toujours en guerre avec leurs voisins. Vainement, ils avaient mis en liberté, selon le conseil du saint moine, leurs prisonniers
(l)Landulph., cap. 61.
(2) « Nec magis eum delectabat tiara et annulas, quam rastrum et sarculos. » Vita Bern., Il, cap. iv, n" 26.
f3) Tita Bern., Il, iy, n"» 26-27.
(4^ Landulph., cap. 61.
(5) « Jam Paviamadvenerat... et... usque Oremonam prosequitur. » Brnald., Vita Bern., II, iv, n"' 21-22/
malades (1), et donné ainsi à Pavie, à Crémone, à Plaisance, un gage de leurs intentions pacifiques; ni Plai^ sance, ni Crémone, ni Pavie, n'avaient désarmé. Bernard consuma inutilement plusieurs mois (2) à ménager un accord entre les belligérants. Pavie et Crémone répondi-^ rent fe&e? propositions en infligeant deux défaites aux troupes mîîanafôes^ 13).. Plaisance seule consentit à renvoyer les prisonniers qu^dll^ a^vait faits dans les combats antérieurs (4).
C'était là un bien faible résultat de tant et d^ si généreux efforts. L'abbé de Clairvaux en fut profondémenfeaè' triste (5). Il se proposait déjà d'aller chercher en France le repos dont il avait besoin et l'oubli de ces déboires^ lorsqu'un nouveau conflit, surgissant dans l'église de Milan, l'obligea à retarder l'exécution de son projet de rétraite.
Pendant son absence et au lendemain même de son départ (6), les Milanais avaient, à son défaut, choisi pour archevêque Tévêque Robaldo, qui fut sacré métropolitain* le 4 août, par ses collègues de la Lombardie et maintenu néanmoins titulaire du siège d'Albe (7). Cette
(1) Landulph., loc. cit.
(2) L'épître 314, datée de Crémone, suppose que les Milanais étaient réconciliés avec Innocent II, depuis près de trois mois.
(3) Landulph., cap. 62 et 63.
(4) Bern., ep. 131,
(5) « Abibam tristis. » Ep. 314.
(6) Robaldo fut élu le 29 juillet 1135 et sacré le 4 août suivant. Cf. Catalog. archiep. Mediol., ap. Mon. Germ., VIII, 105; eiibid., XX, 47, note 10.
(7) Landulph., cap. 62. « Sublimayerunt Robaldum Âlbanensem episcopum in Mediolanensem archiepiscopum, habita securitate retinendi, prout dicitur, Âlbanensem episcopatum. » Ce texte explique les expressions de saint Bernard (ep. 131) translationem episcopii in archiepiscopatum, mal comprises par Mabillon {Notse in ep.;13l) et JafFé {Lothar, p. 183), qui ont cru y trouver la preuve que la métro»
translation et ce cumul, bien que contraires aux canons, furent approuvés par le souverain Pontife, qui voulut donner ainsi à la cité récemment convertie un gage de sa particulière bienveillance (1). Vers le même temps, An~ selme de Pusterla était incarcéré à Rome (2). La paix eût donc été définitivement rétablie dans l'église de saint Ambroise^ si la misérable affaire des privilèges, ou, comme nous dirions aujourd'hui, des libertés milanaises, n'eût remis tout en question (3). Innocent II exigeait que le nouvel archevêque prononçât entre ses mains le serment de fidélité prescrit par ses prédéces'éeurs : le pallium devait être le prix de cet acte de subordination (4). Il est remarquable que Robaldo, jadis partisan déclaré des privilèges (5), ne faisait plus maintenant difficulté de se conformer au vœu du souverain Pontife. Un obs-
pole de Milan avait été réduite à la simple dignité d'évêché en punition de sa désobéissance. La vérité est qu'on l'avait dégradée, mutilée, comme parle saint Bernard (ep. 131), en lui ôtant l'évêché de Bobbio pour le rattacher à rarchevôché de Gênes. .
(1) Bern., ep. 131.
(2) Gomme il allait à Bome pour prendre conseil d'AnacIet, il fut pris près deFerrare par un partisan d'Innocent II, envoyé à Pise et de là à Rome, où il mourut le U août 1136 : SepuUus est in Romand S. Joannem Lateranensem {Catal. Archiep. MedioL, ap. Monum-, Gerw., VIII, 105). Cf. Landulph., cap. 63; Mon. Germ., XK, iZ, note 79.
(3) Du texte de l'épitre 131 de saint Bernard : « Si quis dixerit tibi : Partim oportet obedire, partim nonoportet, » comparé à celui de l'épîlre 314 : « Quid faciet (Robaldus) ? Obedire vult et ecce bestise Ephesi frendent in eum dentibus, » et aux vives réclamations d'Innocent II (Bern., ep. 314), nous conjecturons que l'affaire des franchises était la cause du conflit. Tout, en effet, fut apaisé, dès que Robaldo se fut rendu à Pise et eut juré fidélité au pape. Landulph., cap. 63.
(4) Bern., ep. 131.
(5) Landulphus Junior, cap. 52. Cf. Duchesne, i*&er Pontif., II, 294, notée. '
388 VIE DE SAINT BERNARD i , v |
tacle l'arrêta : le peuple, excité sans doute par les der- ^
niers survivants du parti anselmien, protesta contre sa f
;{ démarctte et sa soumission. Ainsi le schisme, à peine
I; éteint, menaçait de renaître de ses cendres. Le malheu-
I?? - reux archevêque, pressé entre son devoir et le caprice de
II ses diocésains, et ne sachant quel parti prendre, se ren- I; ferma d'abord dans le silence, afin de gagner du temps, p: et fit secrètement avertir saint Bernard de sa triste situa- |:^J';..v tion(l). , p; ( L'abbé de Clairvaux, retenu dans une des villes voisi-
nesy peut-être à Crémone, par les négociations qu'il avait
I' entamées, se hâta d'écrire aux Milanais pour les exhorter
È$^ à l'obéissance ; « Dieu a été bon pour vous, s'écrie-
t-il (2), l'Église romaine a été bonne pour vous... En vé-
|^> rite qu'a-t-elle dû faire pour vous, qu'elle n'ait pas fait? »
III II énumère ensuite les faveurs d'Innocent II : « Pour Il comble d'honneur, ajoute-t-il, voici qu'on vous prépare Il le pallium. Écoute-moi donc, ô peuple illustre, écoute- 1^- moi, car je t'aime et je ne cherche que ton salut. L'Église 1^;' romaine est très clémente, mais elle est aussi très puis- I; V santé : prends garde que, si tu abuses de sa clémence, I: elle ne t'écrase de sa puissance. Mais, dira quelqu'un, IIJ nous lui donnerons les témoignages de respect auxquels
elle a droit et rien de plus. Soit : faites ce que vous |j dites ; car, si vous lui témoignez le respect que vous lui I devez, vous lui témoignerez un respect sans mesure. Par |:;K un privilège singulier, le Siège Apostolique ; a reçu la Isl plénitude du pouvoir sur toutes les églises de l'univers. |- Quiconque résiste à ce pouvoir, résiste à l'ordre de Dieu.
^}: (1) Bern., ep. 314. On voit par cette épître que l'abbé de Clairvaux
avait été mis au courant de la conduite de Robaldo, avant qu'Innoïy : cent II formulât ses plaintes et ses menaces.
(2) Bern., ep. 131. Cette Ipître dut être écrite avant l'épître 314.
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SECiOXD VOYAGE EN ITALIE. 389
Rome. peut créer de nouveaux évêchés, quand elle le juge utile. Ceux qui existent, elle peut les abaisser ou les élever à son gré, selon les conseils de sa sagesse; elle peut changer les évêchés en archevêchés et les archevêchés en évêchés, si cela lui parait nécessaire; elle peut appeler devant son tribunal, des extrémités de la terre, les personnes ecclésiastiques les plus élevées en dignité, non pas une fois, mais autant de fois qu'il lui plaira. Oui, il lui appartient de châtier toute désobéissance et'toute résistance. Ne l'avez- vous pas éprouvé? À quoi vous a servi cette rébellion à laquelle vous poussaient jadis des prophètes de malheur? Reconnais, ô église, le pouvoir de celle qui t'a si longtemps privée dé tes suffragants. Qui a pu arrêter le bras de l'autorité apostolique, lorsqu'elle te dépouilla ainsi de ta plus belle parure et retrancha tes membres? Aujourd'hui encore, que serais-tu, si elle ne t'avait regardée d'u'n œil de bienveillance? Évite avec le plus grand soin la récidive. Si quelqu'un te dit : « Il faut obéir, mais seulement dans <( une certaine mesure et jusqu'à un certain point, » ne l'écoute pas, c'est un séducteur. »
Cette déclaration solennelle des droits de la papauté dut refroidir les esprits engagés de bonne foi dans le parti anselmien. Mais la présence de l'abbé de Glairvaux était seule capable d'éteindre le feu de la rébellion. Il s'empressa donc, dès que son infructueuse mission à Crémone fut achevée, de retourner à Milan (1). Il était temps qu'il mît un terme au conflit : car Innocent II, impatient des lenteurs et de l'indifférence apparente de l'archevêque, menaçait de sévir contre lui. « Je plains, dit saint Bernard (2), ce malheureux pontife qui, transit) FîYa^ern., lib. il, cap. iv, n» 24. * '
(2):Ep. 314.
porté du paradis d'Albe dans la capitale des Ghaldéens, est devenu le compagnon des bêtes fauves. Que faire? Il veut obéir et voici que les bêtes grincent des dents contre lui. Il veut garder prudemment le silence pour gagner du temps et il encourt votre indignation, plus redoutable que la rage de ses ennemis. Pour conserver vos bonnes grâces, faudra-t-ir qu'il abandonne le siège de Milan? Épargnez, Seigneur, je vous en prie, cette nouvelle plantation que vous avez eu tant de peine à acquérir. Soùvenez-vous du figuier de l'Évangile, à qui votre Maître a accordé une quatrième année de grâce. C'est à peine s'il y a trois mois que vous attendez, et déjà vous mettez la main à la hache . Accordez donc encore à l'église de Milan une année de répit, afin de voir si celui à qui vous l'avez confiée ne pourra pas enfin en tirer quelque friiit.; » Saint Bernard joue ici le rôle de modérateur. Malgré son caractère naturellement rigide et absolu, il sait, en effet, quelquefois, quand il le faut, tempérer l'ardeur d^ son zèle. Mais loin de lui la pensée de sacrifier par fausse modération les droits imprescriptibles de la justice et du Saint-Siège. Dès qu'il fut rentré à Milan, il alla droit aux adversaires de l'archevêque, pour combattre leurs prétentions et les misérables prétextes dont se couvrait leiir amour-propre provincial. Parvint-il à les convaincre de l'inutilité de leurs réclamations? Nous avons lieu de le croire. Par cette nouvelle victoire de son éloquence, l'indépendance de l'archevêque fut assurée. Robaldo se rendit à Pise, jura fidélité au souverain Pontife et enterra pour toujours les fameuses libertés, source de tant de troubles (1).
(1) Landulph., cap. 63. L'annaliste milanais déplore cette conduite de l'archevêque : « Juravit* dit-il, et jurande libertatera ecclesise Mediolanensis in contrarium convertit. » .
Rien ne retenait plus l'abbé de Glairvaux en Lombardie. Ses biographes ne nous fournissent aucun détail sur son second départ de Milan. Il est fort probable qu'il en sortit secrètement, afin d'éviter les bruyantes acclamations de la foule (1). Il gagna précipitamment les Alpes dont l'agreste population, pasteurs et chevriers, accourut sur son passage pour recevoir sa bénédiction. Les habitants de Besançon le conduisirent en grande pompe jusqu'à Langres. A quelques pas de là, il rencontra plusieurs de ses religieux qui se jetèrent à ses pieds en pleurant; le saint abbé les releva et les embrassa avec effusion. Son voyage devint dès lors une ravissante promenade, où le père et les enfants donnèrent libre cours à leur joie (2). Le bruit de leur pieux entretien ne cessa qu'à la porte du monastère. Glairvaux, en effet, était toujours et devait rester longtemps encore, même aux heures les plus bénies, l'inviolable asile du silence. Le cloître rouvrit ainsi à Bernard les sources d'une vie nouvelle, toute de calme et de paix. Il s'y plongea comme dans un fleuve d'oubli. Et bientôt les soucis, les déboires, les triomphes même de ce qu'on pourrait appeler sa double campagne d'Allemagne et d'Italie, ne furent plus pour lui qu'un souvenir lointain.
(i) Si l'on suppose que le saint abbé se rendit de Crémone à Milan, immédiatement après avoir écrit l'épître 314, il a dû y arriver vers la fin d'oclobie et en repartir au mois de novembre. Il était à Troyes le 29 novembre (Bligne, t, GLXXXV, p. 980).
(2) Ernald., VitaBern., lib. II, cap. v, n" 28.