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CHAPITRE XVII

SERMONS SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES. MYSTICISME DE l'aBBÉ DE CUIRVAUX.

Mabillon place avec vraisemblance la composition des premiers sermons de Bernard sur le Cantique des cantiques au temps de l'Avent 1135. On était encore en plein schisme. L'explication calme et reposée des mystères les plus délicats de la vie spirituelle succédait ainsi presque sans transition à la solution émouvante des problèmes de la diplomatie. Le passage de la vie active à la vie contemplative n'offrait rien qui pût dérouter le saint abbé. Dans son cloître même il retrouvait ces deux formes de l'activité humaine. La Règle faisait succéder à l'oraison le travail manuel ou les œuvres de charité. Bernard s'adonnait avec une sainte indifférence à ces exercices d'ordres divers, en songeant que l'un et l'autre plaisaient également à Dieu, ou, pour parler son langage, « que Marthe est sœur de Marie (1). »

Quand il entreprit de commenter le Cantique des cantiques, il ne fit que réaliser un projet conçu depuis longtemps déjà. Son coup d'essai remontait peut-être à une douzaine d'années. Durant l'une de ses fréquentes maladies, il avait mandé à Glairvaux Guillaume de Saint- Thierry, pareillement malade ; et au cours de ses cause-

(1) In Cant., Serm. LI, r 2.

ries, qui valaient des sermons, il avait comme esquissé le tableau moral dont le Cow%Me lui fournissait les lignes et qu'il devait reprendre plus tard sans jamais pouvoir l'achever. Si les notes recueillies au fur et à mesure par son auditeur nous eussent été transmises, nul doute que nous posséderions là une ébauche de son admirable commentaire (1).

Ce commentaire fut improvisé, comme tous les autres discours de Bernard (2), après de fortes méditations sur le texte. Les questions préliminaires qui arrêtent aujourd'hui tout commentateur devant un livre aussi prodigieux que le Cantique des cantiques, son authenticité, son origine divine, n'étaient pas pour embarrasser l'abbé de Glàirvaux; illes tranche d'un mot, en passant, sans même les discuter. C'est un arrêt sans phrases, dont ses auditeurs, du reste, ne songeaient pas à lui demander compte. En ce temps la critique historique n'était pas encore née. De qui est ce livre? De Salomon. Est-il inspiré? Qui oserait en douter, après que l'Église l'a inséré dans son canon (3)?

Telle est encore, en somme, la double réponse que fait aux mêmes questions la critique orthodoxe. Elle ne saurait pourtant se dissimuler qu'elle se trouve ici en pré-

(1) Bern. Vita, lib. ï, cap. xu, n" 59. La date de cette maladie de Bernard ne peut être fixée qu'approximativement entre 1122 et 1128. Mabillon avait cru d'abord tenir, dans le commentaire de Guillaume de Saint-Thierry sur le Cantique des cantiques {Bern. Opem, Migne, t. CLXXXIV, p. 407-436), le résumé des conversations de saint Bernard; mais il dut renoncer à cette illusion. Cf. Préface aux Sermons de Bernard sur le Cantique des cantiques, n° 9, ti Préface aux Sermons de Guillaume, loc. cit., p. 407-408.

(2) « Excepta stilo, sicut et sermones ceeteri. » J» Cant., Serm. LIV, n° 1. Cf. XVI, 1; IX, 9; cf. Bern., ep. 18.

(3) Serm. f , n" 7. « Constat hoc opus non humano ingenlo, sed Spiritus arte conapositum. » /6*e?., 5.

sence d'un problème particulier de haute exégèse. A entendre, en effet, l'école hypercritique, c'est par suite du plus étrange malentendu, et «grâce àuneméprise (1), » que le Cantique des cantiques a été inséré dans le canon; un chant d'un caractère aussi nettement profane et voluptueux ne devait pas trouver place parmi les livres inspirés. Cette opinion était déjà celle de Schammaï au temps de Notre-Seigneur. Il est aisé de répondre qu'on n'aurait pas joint ce livre aux Écritures, si on ne lui avait prêté un sens qui justifiait cette place (2). La tradition juive à peu près universelle, représentée par Hillel au commencement de notre ère, et la tradition chrétienne depuis dix'-huit siècles, à deux ou trois exceptions près, ont attribué au Cantique des cantiques la plus haute morale. Il faut évidemment que les deux écoles n'aient pas eu la même façon d'entendre l'ouvrage. Il y a là un phénomène curieux à observer. Pendant que les rationalistes s'étonnent qu'un pareil livre soit au rang des livres saints et craignent qu'il ne fasse rougir la pudeur, les moines du moyen âge et ceux des temps modernes en ont fait leurs délices. Les échos de Glairvaux en ont répété les premiers chants au temps de saint Bernard ; et de nos jours encore les lèvres les plus pures en murmurent doucement les harmonieuses syllabes. « Quand je lus ce fameux Cantique des cantiques que Voltaire appelait avec tant de goût « une chanson de corps de garde, » je fus étonné, dit Lacordaire (3), de demeurer si froid devant une si grande et si orientale nudité d'expression; je me demandai pourquoi, ne comprenant pas encore que, s'il y a un art de

. (1) Reuss, Le Cantique des cantiques, p. 3 ; Renan, Le Cantique des cantiques, 2» éd., p. iv.

(2) Reuss, ouv. cit., p. 6.

[Z] Deuxième lettre à Emmanuel.

cacher le vice sous des formes de style savamment calculées, il y a aussi un art de cacher la vertu sous des couleurs qui sembleraient celles de la passion. Il en est du Cantique des cantiques comme du crucifix : tous les deux sont nus impunément, parce qu'ils sont divins. »

Aufond, ce qui fait la singularité de cet écrite c'est moins son caractère allégorique que son antiquité. La littérature orientale, persane et indienne, nous offre des allégories du même style, où l'alliance de l'homme avec Dieu est figurée par l'union d'un berger etd'une bergère. Au sixième siècle avant Jésus-Christ, Jérémie et Ézéchiel représentaient également sous le symbole d'un mystique mariage les rapports de Jéhovah avec le peuple d'Israël. De là, à concevoir sur un même thème tout un poème allégorique, il n'y avait qu'un pas; il n'y avait pas du moins d'impossibilité absolue, pas d'abîme à franchir. Le vrai problème, c'est que cette conception remonte à Salomon, c'est-à-dire à une époque où la littérature hébraïque n'offre rien d'analogue. Mais est-il toujours possible de fixer, sans le secours de la tradition, la date d'un livre inspiré? Le livre de Job ne déconcerte-t-il pas également toutes les théories des hébraïsants rationalistes? Aucun caractère interne ne le rattache à une époque plutôt, qu'à une autre. Est-ce une raison pour le rayer du canon des Hébreux?

L'abbé de Glairvaux, du reste, n'entre point dans ces considérations. Pour lui, l'âge du Cantique des cantiques ne formait pas plus l'objet d'un doute que sa canonicité. il dédaigne pareillement de justifier l'interprétation qu'il en donne. A ses yeux, le sens allégorique et purement spirituel va de soi; il est seul acceptable. Lalettre brutale, selon laquelle on verrait dans le Cantique des cantiques un amour charnel, un reflet de la passion de Salomon

pour la Sulamite, reine ou bergère, ne lui inspire que de l'horreur (1). « Une telle conception, s'écrie-t-il, est toiit au plus bonne pour les Juifs qui ont un voile sur la face (2). » L'école mystique, si dignement représentée pourtant par Bosstiet, son compatriote, et qui donne pour base historique au livre inspiré l'union de Salomon avec la Me du roi d'Egypte, figurant le mariage mystique du Sauveur avec son Église, n'aurait pas davantage trouvé grâce devant l'abbé de Glairvaux. Tout cela lui paraît trop humain et indigne du Saint-Esprit.

A la suite d'Origène (3), il considère l'ouvrage sacré comme un chant nuptial sous forme de drame, comme un épithalame où figurent tour à tour quelques interlocuteurs, l'époux, l'épouse et deux chœurs, l'un composé des compagnes de l'épouse, l'autre formé des amis de l'époux. Un nombre de jours indéterminé est nécessaire pour le développement de la pièce mystérieuse ; les scènes sont reliées les unes aux autres d'une façon un peu vague et incohérente. Mais ce dessin, fait pour déconcerter les partisans du sens littéral, suflît au but que l'auteur s'est proposé. Ce n'est là que le cadre extérieur du véritable drame auquel l'Esprit-Saint voulait nous convier. L'époux du Cantique n'est autre que l'Homme-Dieu; ;| l'épouse, l'Église ou l'âme fidèle; par les compagnes de l'époux, il faut entendre les âmes encore imparfaites qui

(1) « Communem et usitatum litterœ sensum ab hac explanatione ;[ penitos respuamus, utpote ineptum et iasulsum, indignumque plane qui recipiatur in Scriptura tam sancta, tam authentica. » In Cant., Serm. LXIII, n° 1. « Si de carnalibus sponsis et pudendis amoribus : quœstio est, sîcul litteralis superficies prselusisse Tidetur..., mea iioiii[ interest. » Serm. LXXV, 2; cf. Serra. LXI, 2; XXXIl, 1; LIIlj S.

(2) In Cant., Serm. LXXIII, n<" 1 et 2.

(3) Sur le commentaire d'Origène, voir Freppel, Origène^ t, Hy p. 182 et suir.

aspirent, elles aussi, à l'union avec Dieu ; et par les amis de répoux, les anges qui protègent l'Église et se réjouissent de son triomphe (1).

Qu'on ne s'attende pas à trouver dans les sermons sur le Cantique des cantiques un commentaire suivi du texte sacré. Bernard interrompt volontiers ses explications pour s'abandonner à des épanchements familiers que justifie d'ailleurs son intimité avec l'auditoire. Cet auditoire, nous l'avons dit, ne se compose pas seulement des âmes d'élite auxquelles convient le titre d'épouses; il s'y mêle des âmes plus faibles qui languissent dans la tiédeur ou qui, n'ayant pas encore subi toutes les épreuves de Tascèse, sont incapables de s'élever jusqu'au véritable mysticisme : pour parler comme le saint abbé, Marthe et même Lazare y coudoient Marie (2). De là pour l'orateur la nécessité de rappeler les principes de la mortification chrétienne, avant de pénétrer dans les mystères du pur amour. Il ne faut donc pas s'étonner que ce thème défraie bon nombre de sermons. Les vétérans du cloître, de longtemps assouplis par une rigoureuse discipline, initiés aux secrets de la méthode d'oraison, sont seuls préparés à entendre le mystique langage du Cantique des cantiques. « C'est là ilne science toute particulière, remarque l'abbé de Clairvaux, L'amour a sa langue propre; quiconque n'aime pas ne saurait l'entendre. De même qu'on ne comprend pas un discours grec ou latin si on ne sait le

(1) « Epithalamii carmen..., nuptiale carmen, Christi et Ëcclesiae laudes et sacri amoris gratîam et eeterni connubii cecinit saciamenta. » Serm. I, n° 8. Bernard appelle fréquemment le Christ : Homo Deus (Serm. X, 8; LXIII, 5; XX, 6, etc.l Sur la façon de rattacher les scènes entre elles, lUteralis contexUo scJiematis (Serm. XLII, n" 1), voir la plupart des sermons. Pour la composition d'une scène et l'indication des jours, cf. Serm. IX, 1 ; LUI, n" 1 : « Heri et nudius tertius, » Sur le rôle des Anges, Serm. VII, 4.

(2) In Canl, Serm. LYII, 11.

latin et le grec, ainsi pour celui qui n'aime pas, le langage de l'amour est un langage barbare (1). »

Cette science, comme les autres, a ses degrés; on n'en pénètre pas tous les mystères d'un seul coup. Avant d'être purement spirituel, l'amour mystique traverse une phase que Bernard appelle l'amour sensible et charneL Le mot sonne mal à nos oreilles, mais l'orateur distinguait simplement par là l'objet sensible du saint amotir, la chair ou, sil'on veut, l'humanité du Christ (2). L'homme est ainsi fait qu'il ne peut s'élever aux choses intelligibles que par le secours des choses sensibles» Il ne saurait se représenter Dieu, ni l'aimer, si ce n'es| revêtu d'une forme corporelle. De là l'anthropomorphisme, <le là l'idolâtrie qui n'est que l'altération de l'anthropomorphisme. Dieu, qui connaissait ce besoin irrésistible de la nature humaine, y pourvut par l'Incarnation; le Verbe se fît chair : « à ceux qui goûta^ient la chair, il offrit sa chair à aimer, afin de les amener peu à peu à goûter l'esprit (3). »

Bernard nous raconte ingénument qu'il a passé luimême par cet apprentissage. Il avoue même, à sa honte, que parfois le souvenir d'un être cher ou la présence d'une âme pieuse le portait à Dieu plus efficacement que la contemplation des mystères de la vie du Christ* Mais ce n'était là qu'une épreuve passagère. S'il la subit, c'était surtout au début de sa conversion (4). La méditation

(1) « Frustra ad audiendum legendumve araoris carmen, qui non amat accedit; sic lingua amoris, ei qui non amat, barbara erit. » Jn Cant, Serm. LXXIX, 1 ; cf. Serm. I, n° 11.

(2) « Nota amorem cordis quodammodo esse carnalem, quod magis erga carnem Christi, » etc. Serm. XX, 6.

. (3) (( Obtulit carnem sapientibus carnem, pe^: quain discerent sapere et spiritura. » Serm. VI, 3. Cf. Serm. XX, 6.

(4) « Pudet ùimirum magis ad hominis quam ad Bei moveri merao' riam. » Serm. XIV, 6.

du mystère de l'Incarnation l'émouvait souvent jusqu'au fond des entrailles. Il aimait à repasser ainsi intérieurement toutes les scènes du pèlerinage de l'Homme-Dieu sur la terre. Et lui, d'ordinaire si sobre dans l'emploi des comparaisons tirées de la nature, trouvait alors, pour éxj)rimer sa pensée, les plus délicates images. C'est ainsi que l'union du Verbe avec l'humanité s'offre à son imagination sous la forme d'un lis pur dont la corolle éclatante dé blancheur forme une coupe gracieuse, une couronne qui représenté la nature humaine^ et dont les pistils dorés symbolisent les rayons de la divinité (1). ; : Bethléhena :et le Calvaire formaient le sujet le plus habituel 4e sa méditation. Un tableau qui provient, croyons-nous, de l'ancienne abbaye de Glairvaux le représente en contemplation devant l'enfant Jésus. C'est vraiment dans cette attitude qu'on aime à se le figurer. Son regard attendri, son maigre visage légèrement coloré par la chaleur intérieure qui l'anime, peignent son ineffable tendresse pour le divin Emmanuel; il semble lui adresser ces touchantes paroles de l'un de ses sermons : « petit enfant, désiré des petits, » o parvule,parvulis desidemte. Que d'autres célèbrent la grandeur et la majesté du Seigneur Dieu, magnus Dominus et laudabilis nimis, Bernard excelle à louer « le Seigneur qui s'est fait petit et tout aimable, le tout petit enfant qui nous est ïié, y> fàrvus Dominus et amabilis nimis ^ parvulus utique quinatùs est nobis (2). A défaut de ses historiens. (3), ses sermons seraient là pour attester combien le mystère de la Nativité était familier à son esprit et cher à son cœur.

(1) Serra. LXX, 5.

(2) Serm. XLVÏII, 3.

(3) Bern. Vitct, lib. I, cap. ii, n" 4.

La Croix et les souffrances de rHomme-Dieu l'attiraient non moins puissamment. « Au commencement de ma conversion, dit-il, en guise de mérites que je n'avais pas, j'eus soin de cueillir un bouquet de myrrhe, et de le placer sur mon cœur; je le composai de toutes les angoisses et de toutes les amertumes de mon Seigneur, d'abord de ses souffrances d'enfant, puis des labeurs et des fatigues qu'il endura dans ses courses et ses prédications, de ses veilles dans la prière, de ses tentations dans le désert, de ses larmes de compassion, des périls qu'il a courus parmi les faux frères, des injures, des crachats, des soufflets, des sarcasmes, des moqueries, des clous..., dont sa passion fut si abondamment remplie.^ Et parmi toutes ces menues tiges de myrrhe odorante, je n'oubliai pas de placer la myrrhe dont il fut abreuvé sur la croix, ni celle dont il a été oint pour sa sépulture. Tant que je vivrai, je savourerai le souvenir dont leur parfum m'a imprégné. Jamais je n'oublierai ces miséricordes : car c'est en elles que j'ai trouvé la vie... Ce faisceau salutaire, on l'a conservé pour moi; personne ne me le ravira, il demeurera sur mon sein... C'est en ces mystères que résident la perfection de la justice et la plénitude de la science, les richesses du salut et les trésors de mérites. J'y puise quelquefois un breuvage de salutaire amertume, et d'autres fois j'y trouve l'huile suave de la consolation. Ils me soutiennent dans l'adversité et me modèrent dans la pros^ périté... C'est pour cela que je les ai souvent à la bouche, comme vous le savez; toujours dans le cœur, Dieu le sait; et très fréquemment au bout de ma plume, nul ne l'ignore. Savoir Jésus et Jésus crucifié, c'est là le résumé de ma philosophie (1). »

(1) In Cant, Serm. XLIII, 4.

Les mystères de la vie et de la mort de l'Homme-Dieu, mystères joyeux ou douloureux, tels sont donc les spectacles qui alimentent l'amour charnel dont parle l'abbé de Glairvaux. « Quiconque est rempli de cet amour se laisse aisément émouvoir par tout ce qui a trait au Verbe fait chair. Il n'est rien qu'il entende plus volontiers, rien qu'il lise avec plus de goût, rien qu'il aime davantage à se rappeler, rien qu'il médite avec plus de suavité. De là ces holocaustes de prières qui s'échappent de l'abondance de son cœur. Quand il prie, l'image sacrée de l'Homme-Dieu est debout devant lui.: il le voit naître, grandir, enseigner, mourir, ressusciter et monter au ciel; et toutes ces images allument nécessairement dans son cœur l'amour de la vertu et apaisent les désirs mauvais. Aussi suis-je persuadé que la principale raison pour laquelle le Dieu invisible a voulu se montrer dans la chair et converser humainement avec les hommes, c'était précisément d'attirer d'abord sur sa chair les affections des âmes charnelles, qui ne savaient aimer que la chair, et de les conduire ainsi, insensiblement, à l'amour spirituel (1). »

Dans cet état, il n'est pas besoin d*une longue méditation pour émouvoir l'âme pieuse; le seul nom de Jésus la fait tressaillir. Étrange puissance d'un mot, quand on aime. Bernard y trouve à la fois lumière, nourriture et remède à ses maux. « Est-il rien, dit-il, qui, à un égal degré, ranime les sens fatigués, fortifie les vertus, entretienne les bonnes mœurs, échauffe les pures affections ? Toute nourriture de l'âme est sèche, si elle n'est arrosée

de cette huile; insipide, si elle n'est relevée par ce sel. Vos écrits n'ont aucune saveur pour moi, si je n'y lis le

nom de Jésus; vos discussions et vos conférences n'en

(1) Serra. XX, 6.

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ont pas davantage, si je n'y entends résonnerie nom de Jésus. Jésus est du miel pour la bouche , une mélodie pour l'oreille, une jubilation pour le cœur (1). »

il est visible qu'une âme qui tient un pareil langage et qui éprouve de semblables sentiments « a reçu, comme parle l'abbé de Glairvaux, la grande et suave blessure de l'amour (2). » Le Christ est tout pour elle, elle ne respire que pour lui. Rien ne l'empêche plus de contracter avec lui une mystique union : elle est nubile; son affection la lie au Verbe ; par la conformité de sa volonté avec la sienne elle devient son épouse (3).

Jusque-là elle n'avait chanté que les Cantiques des degrés, à mesure qu'elle progressait dans la vertu ; maintenant, arrivée ^u terme de ses désirs, elle va entonner le Cantique des cantiques. « C'est le cantique de l'amour; nul ne saurait le chanter, si l'onction ne le lui a appris; ce n'est pas un frémissement de la bouche, c'est un hymne du cœur; ce n'est pas un bruit des lèvres, mais un mouvement de joie ; ce sont les volontés qui sont en harmonie, non les paroles. On ne l'entend pas au dehors, il ne retentit pas en public; personne ne l'entend que celle q[ui chante et celui à qui elle le chante, l'épouse et l'époux. C'est un chant nuptial où sont exprimées les chastes et délicieuses étreintes des âmes, l'accord des sentiments et la mutuelle correspondance des affections. L'âme novice . ne le sait pas. Pour le chanter, il faut qu'elle ait atteint l'âge parfait, l'âge nubile, et que par ses vertus elle, soit devenue digne de l'époux (4). »

(1) Serm. XV, 5 et 6. Cf. S. Augustin, Confess., lib. III, cap. 4.

(2) « Grande et suave vulnus amoris. » Serra. XXIX, 8.

(3) « Talis conformitas maritat aniraam Verbo... Si perfecte diligit, nupsit. » Serai. LXXXIII, 3. « Bo senubilemquo similem cernens, » etc. Serm. LXXXV, 10 et 12. Cf. Serm. XXXI, 6.

(4) Serm. 1,9, 10 et 11.

Nul n'a célébré plus délicatement et plus hardiment que l'abbé de Clairvaux dans son sermon quatre-vingttroisième sur le Cantique des cantiques les douceurs de cet^hymen mystérieux. C'est peut-être le plus bel hymne à l'amour que les échos d'un cloître aient jamais répété. « Ge qui marie l'âme au Verbe, dit-il, c'est le parfait amour. Qu'y a-t-il de plus délicieux que cette union? Qu'y a-t-il de plus désirable que cette charité qui rapproche l'âme du Verbe et la rend si familière qu'elle ose lui exprimer tous ses désirs? C'est bien là le lien du saint «iariage; le lien, c'est peu dire, c'en est l'intimité, la fusion, une fusion où deux esprits ne font plus qu'un, par l'union même des volontés exaltée jusqu'à l'unité. Et il n'y a pas lieu de craindre que l'inégalité des conditions ne désaccorde les volontés : car l'amour ne connaît pas les égards dus aux personnes. L'amour tire son nom d'aimer et non pas d'honorer. On honore quand on s'étonne, quand on craint et qu'on admire; mais quand on aime, il n'y a plus place pour tout cela. L'amour se suffit pleinement à lui-même; quand il entre dans un cœur, il absorbe en lui tous les autres sentiments. L'âme qui aime, aime et ne sait rien autre chose. L'époux, il est vrai, a droit à l'honneur; mais il aime mieux être aimé. Il n'y a plus là qu'un époux et une épouse. Quel autre lien, quel autre devoir cherchez-vous entre deux époux que celui d'aimer et d'être aimé? Ge lien d'amour est plus puissant que le lien le plus puissant formé par la nature, le lien qui unit les parents à leurs enfants : car l'homme doit quitter son père et sa mère pour s'attacher à son épouse.

« Ajoutez à cela que l'époux, ici, n'est pas seulement un amant, c'est l'amour même. Quelqu'un me dira peutêtre qu'il est aussi l'honneur; je ne l'ai lu nulle part. J'ai bien lu que Dieu est charité, je n'ai jamais lu qu'il fût

honneur ou dignité. Noa pas que Dieu dédaigne l'honneur ou le respect; il veut être redouté comme souverain, honoré comme père et aimé comme époux. Lequel de ces sentiments doit dominer les autres? L'amour. La crainte et l'honneur sont sans grâce et Dieu les rejette, s'ils j[ie sont adoucis par le miel de l'amour. L'amour au contraire se suffit, il plaît par lui-même et pour luimême, il est à lui-même ^son mérite, il est à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche pas en dehors de soi sa raison d'être et sa fin. Le fruit de l'amour, c'est l'amour; j'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer. C'est une grande chose que ra,mour. De tous les mouvements de l'âme, c'est le seul par lequel une créature puisse agir pour ainsi dire de pair avec son auteur, Dieu s'irrite contre moi, puis-je lui répondre par une ire semblable? S'il me juge, dois-je le juger? Quand il commande, il faut que j'obéisse, et je n'ai aucun droit d'exiger de. m, à mon tour, l'obéissance. Mais voyez comme il en est autrement quand il s'agit d'amour. Lors- ^ que Dieu aime, il ne veut qu'une chose : être aimé; il n'aime que pour qu'on l'aime, sachant que l'amour rendra bienheureux tous ceux qui l'aimeront.

[■« C'est une grande chose que l'amour; mais il y a dans l'amour des degrés. L'épouse est au plus élevée Dans les ; autrefey affections, il se mêle toujours quelque élément étranger à l'amour ^ême. L'unique affaire de l'épousé,^ c'est l'amour. Elle en surabonde, et cela fait la joie de; l'époux; lui ne cherche, elle ne possède rien autre chose; c'est ce qui fait l'époux, c'est ce qui fait l'épouse.

« Est-ce à dire que l'âme, qui s'est toute répandue en amour, égale les torrents qui s'échappent du sein de Dieu? Non, certes, l'abondance de l'amour n'est pas là^ même entre l'époux et l'épouse, entre le créateur et là

créature ; il y a la même différence qu'entre une source et celui qui a soif. Mais quoi! Tâme deyra-t-elle renoncer à épouser le Verbe, parce qu'elle ne peut lutter de vitesse avec un géant, de suavité avec le miel, de douceur avec l'agneau, de candeur avec le lis, de clarté avec le soleil, de charité avec celui qui est la charité même ? Non. Si elle aime moins, parce qu'elle est créature et parce qu'elle est moindre, elle est cependant tout entière dans son amour; et là où il y a tout, il ne manqué rien. C'est pourquoi, comme je l'ai dit, aimer ainsi c'est être épouse : car il est impossible qu'elle aime à ce point, sans être aimée pareillement à son tour- et c'est dans cet accord de deux amours que consiste le plein et parfait naariage (1).»

i)ès lors entre l'âme et le Verbe tout est commun,

comme entre époux, la maison, la table, la chambre et

le lit (2). Bernard entend par là cette retraite mystérieuse

où l'âme, recueillie et soustraite au tumulte dés sens,

tantôt s'abandonne à ses transports et tantôt se repose

tranquillement sous le regard du bien-aimé. Ici nulle n

contrainte. L'âme jouit sans entraves de son bonheur :

« Mon bien-aimé est à moi, s'écrie-t-elle, et moi à lui. »

Bilectus meus mihif et ego illi. « Quelle audace! s'écrie

saint Bernard; ou bien elle se vante immensément, ou

bien c'est lui qui aime sans mesure. N'admirez-vous pas

que, non contente de se glorifier en disant : « mon bien-

« aimé esta moi, » elle a la prétention de traiter avec lui

d'égal à égal et de le payer en quelque sorte de retour?

Etègo un : « Et moi à lui, » voilà un mot bien ambi-

(1) Serm. LXXXm, no'.S-ô; cf. Serm. VII, 2. ^

(2) « Quibus omnia communia sunt... Una domns, una mensa, unus thorus.» Serm. Vlï, 2. « Cubiculum. » Serm, XXUI, 12, 1*5, 16. Cf. Serm. XLVI, 4. . J

tieux (1). Celui-ci ne l'est pas moins : « mon bien-aimé « est à moi. » El il y a quelque chose de plus audacieux encore, c'est de joindre ces deux mots ensemble. Quelle hardiesse d'un cœur pur et d'une conscience droite de cro>ire que celui à qui incombe le .gouvernement de l'univers passe ainsi du soin de la création et des siècles aux affaires, que dis-je, aux loisirs de l'amour, pour contenter une âme (2) ! »

^ Aussi dans l'enivrement de son bonheur l'âme n'at-elle plus qu'un désir : « Qu'il me baise d'un baiser de sa: bouche! » A ce cri, on reconnaît l'épouse. « Elle ne demande ni la liberté, ni la richesse, ni la science; elle demande un baiser. Et pour obtenir une si grande chose de celui qui est si grand, elle ne voile pas sa pensée, elle n'emploie pas de circonlocution, elle n'a pas recours à l'exordejde l'abondance du cœur, elle laisse échapper soudainement ce mot si nu et si hardi : Osculetur me osculo oris sui. Évidemment, pour oublier ainsi la majesté de celui à qui elle s'adresse, il faut qu'elle soit ivre d'amour (3). »

Bernard explique comment le Verbe répond à cet impétueux désir de l'âme, en lui communiquant la science I du salut, l'amour du prochain, un accroissement d'amour divin et enfin la paix, la quiétude (4).

Ici il nous fait pénétrer proprement dans la chambre J de l'époux. C'est un sanctuaire fermé à tous les regards; c'est en quelque sorte le saint des saints, où l'épouse, comme autrefois le grand prêtre, n'a accès qu'une fois -, l'ail. Dans ce lieu tranquille tout repose; « la tranquillité

(1) « Insolëns verbum. » Sôrm. LXVIII, 1.

(2) Serm. LXVIir, n"» 1 et 2.

, (3) Serm. VII, 2 et 3; cf. IX, 2.

(4) Serm. VII-XIII, surtout XLV.

de Dieu tranquillise tout (1). » Lui-même est assis dans son repos ; et rien qu'à le regarder, l'âme s'endort paisiblement. Mais ce n'est là qu'un sommeil apparent; l'âme vit et veille encore (2). Parfois alors elle est ravie à ellemême : c'est rextase. Dans un éclair rapide, elle aperçoit la Divinité; mais c'est àpeine si elle a pu saisir l'objet immatériel qui lui est apparu : elle retombe aussitôt da:ns lés images qui lui dérobent l'essence même de la beauté éternelle (3).

Bernard a connu par expérience ces douceurs du mystique amour. Mais ce sont là, dit-il, des secrets qu'on ne ç^yèle que par devoir (4). Ce sont, du resté, des moments bien rares dans sa vie, bien rares et bien courts, rara kom, et parva mora; « que ne duraient-ils plus longtemps I » si durasset (5)! Son plus vif désir, au sortir de ces ravissements, était de voir son corps tomber en poudre, pour être perpétuellement avec Jésus-Ghrist. « Encore un peu de temps !» lui répond l'Époux. Ce dé"-

(1) « Tranquillus Deus tranquillat omnia. » Serm. XXIÏf, 16.

(2) « Vigil vitalisque sopor. » Serm. LU, 3.

(3) Serm. LU, 3-5. « Cum autem divimas aliquid raptim et velutl iti velocilate corusci luminis interluxerlt, » etc. Serm. XLI, 3. « Dormiens in contemplatione Deum somniat... Tamen sic non tam spectatiquam conjeclati, idque raptim et quasi sub quodam coruscamine scintillulâB transenntis, tenuiter yîx attacti inardescit amore. ^> Serm.. XVIII, 6. A noter que l'âme ici-bas ne voit pas Dieu directement et proprement, même dans l'extase : « Per spéculum siquidem et in SBnigmate, non autem facie ad faciem, intérim intuetur. » Serm>. XJlïl, iUd. m Nunc quidem apparet quibus Yult, sed sicuti Tult, non sicttti est; non sapiens, non sanctus, non propheta videre illum, sicuti est, potest aut potuit in corpore boc morlali. » Serm. XXXI, 2. Cf. Serm. XXXIII, 6 ; XXXIV, 1 ; de Diversis, IX, 1.

(4) « bicd ego cui ex offîcio loqui est, » etc. In Cant^, Serm. LVII, 5;cCLXXXV, Î4.

(5) Serm. XXIII, 15; cf. LXXXV, 13 : « Dùlce commercium-, sed , brève moDftentum et experimentum rarum. » Cf. XXXII, 2. '■

lai fait son tourment; la patience lui échappe : « Rêve- | nez^, revenez, dit-il, revertere; il n'a qu'un seul cri, qu'un 1 seul mot à la bouche, c'est un continuel revertere (1). » i « Encore un peu de temps et vous me re verrez... I le ! peu de temps qui est bien long I Doux Jésus ! vous appe- \ lez cela un peu de temps! Sauf le respect que je dois à { la parole dé mon Seigneui;, je le trouve long et bien long, oui, très long, trop long même (2). » Quel touchant langage! Le Verbea-t-il jamais entendu un plus tendre et plus amoureux reproche?

En dépit de sa discrétion, Bernard a laissé échapper uDcmat qui peut nous donner une idée de l'état extatique, telqu'^iFTé^e^mgrend et qu'il l'a expérimenté. C'est une sorte de mort aux c&os^ de ce monde. Avec les images sensibles qui se sont évanouies,, tout sentiment naturel a disparu. L'âme alors n'est plus sujette à la tentation et au péché. Tout est pur et spirituel dans sa^ m^^ comme ! dans son amour. Vous n'avez plus à redouter pouK- e^lle la luxure ou l'orgueil. « C'est en vain, dit-il, qu'on jette un filet devant les pieds de ceux qui ont des ailes (3). »

Il semble qu'une telle doctrine soit bien voisine de celle de Fénelon et de M"^® de Guyon. Mais un fait important les sépare. Bernard ne croit pas à un état proprement dit de pur amour. L'extase à ses yeux est chose |! passagère (4); et c'est uniquement pendant qu'elle dure qu'il accorde à l'ânie l'immunité du péché. Dans sa pen- „. sée, l'extase est le moment précis où l'âme est ravie à elle-même par le consentement imperceptible qu'elle

(1) Serm. LXXIV„2, 7.

(3) « Sponsae ecstasim voco mortem... Quid enim ^formidetur luxuria, ubi nec viia senlitur? » Serm. L!I, 4.

(4) Cf. Serm, XLI, 3, '^

donne à Tattrait de la beauté du Verbe. Il est clair qu'à cette heure la tentation ne saurait avoir de prise sur

Mais tin tel ravissement est-il possible, est-il réel? Certains esprits, peu au courant des choses de l'âme et disposés à blasphémer ce qu'ils ignorent, ne verront là que l'effet d'une imagination en délire, qu'un trouble cérébral. Prétendre s'élever à ces sublimités, disent^ils, c'est vouloir sortir des conditions de l'humanité, c'est vouloir être un ange. Or, « qui veut faire l'ange fait la bête. » L'abbé de Glairvaux avait prévu ces étonnements, sinon ces blasphèmes ; et il y répond en affirmant que « même datis un corps presque bestial l'âme humaine peut faire Vknge;y)incorporepœnebestiali vivere angelum (i). En pareille matière, son témoignage, ce nous semble, est péremptoire et vaut une preuve.

On méconnaîtrait singuHèrement le caractère de la contemplation mystique décrite par l'abbé de Glairvaux, si 6n n'y voyait que l'une des formes du repos intellectuel. C'est au contraire une véritable école d'éloquence (2). «C'est là, dit-il, que le zèle s'allume et que la langue se délie. » Au milieu des jouissances du pur amour, « la poitrine se gonfle, les mamelles s'emplissent d'un torrent de piété. On n'a qu'à les presser, pour que le lait exquis dont elles sont remplies coule en abondance (3). » C'est un moment critique et douloureux pour l'épouse. « La suavité du Verbe la retient, et le

(1) Serm. XXVII, 6; cf. Serra. LU, 5 : « Irruentia undique phantasinata corporearum simili tudinum transvolare mentis puritate..., corpoTum vero similitudinibus speculando non involvi, angelicaa purîtatis est. » Cf. Serm. IV, 4 et 5.

(2) « Sapientiam cum eloquentia, haud dubium quin ad prœdicationis opus. » Serm. Xtl, 5.

(3) Serm. IX, 7. -

besoin du prochain la sollicite. Ses enfants lui sont chers, mais les baisers de l'époux ont pour elle plus de délices (1). » Elle sacrifiera cependant ce qui fait son plus grand charme. Elle entend une voix qui lui dit : Surge, « Lève-toi. » Ce ne peut être que pour aller à la recherche des âmes. Elle se lèvera donc : car elle a compris que ce qu'elle a reçu n'était pas seulement pour son profit personnel, mais encore pour rédifîcation du prochain (2). Ici-bas, « on ne vit pas pour soi, mais pour tous (3). »

L'abbé de Glairvaux a insisté à plusieurs reprises sur le devoir de la prédication, qui incombe aux directeurs d'âmes. Il en a marqué les règles avec précision et avec force. N'est pas prédicateur, n'est pas maître qui veut. Cette vocation exige un sérieux apprentissage (4). Il fait, à la vérité, assez bon marché des sciences profanes, des arts dits libéraux. « Le Christ, dit-il, n'a pas tiré ses apôtres de l'école des rhéteurs et des philosophes (5). » La seule science absolument indispensable à l'apôtre, c'est la science de la contemplation.

Bernard ne conçoit pas un prédicateur qui ne soit pas un homme d'oraison. A l'entendre même, il faut être consoiiimé dans cette science pour attirer les âmes à soi. Ce sujet lui tenait au cœur; il s'en est expliqué longuement, un jour, devant ses disciples : « On ne donne que de son trop-plein, disait-il, vous répandez et perdez

(1) Serm. LXXXV, 13.

' (2) Serm. LVII, 8 et 9. .

(3) « î>ocemur ex hoc sane inlermittenda plerumque dulcia oscula propter lactentia ubera; nec cuîquam sibl, sed omnibus esse vivendum. » Serm. XLI, 6.

(4) Serra. XXIII, 6, 8.

(5) Serm. XXXVI, 1.

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SERMONS SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES. ^Vi

ce qui est pour vous, si vous vous hâtez de répandre votre semi-plénitude,, avant que vous soyez rempli vousmême tout entier. Vous vous dérobez à vous-même votre vie et votre salut pour en faire part à d'autres, et vous vous ruinez par vaine gloire et par orgueil. Si vous voulez être sage, faites-vous réservoir et non canal. Le canal répand tout ce qu'il reçoit aussitôt qu'il l'a reçu; 1^ réservoir au contraire attend qu'il soit rempli et donne alors de son trop-plein, sans dommage pour luimême, comme s'il savait la malédiction qui retombe sur celui qui se fait la part mauvaise... Hélas I nous avons aujourd'hui dans l'Église beaucoup de canaux et fort peu de réservoirs. Ceux par qui nous arrivent les eaux du ciel sont si charitables qu'ils voudraient ré-' pandre avant de recevoir, plus attentifs à parler qu'à entendre, prompts à enseigner ce qu'ils n'ont pas appris, avides de commander aux a.utres, avant de savoir se gouverner eux-mêmes. Pour moi j'estime qu'il faut commencer par le soin de son âme, et en cela je suis l'exemple de Celui qui n'a donné au monde que de sa plénitude. Apprenez donc aussi à ne répandre que de votre trop-plein et ne prétendez pas être plus généreux, plus large que Dieu. Que le réservoir imite la source. La source ne devient ruisseau et ne prend la forme d'un lac qu'après s'être rassasiée de ses propres eaux. Que le réservoir n'éprouve pas de honte à n'être pas plus abondant que sa propre source. La source de la vie ellemême, toute pleine qu'elle était, n'a rempli tout de sa bonté qu'après avoir rejailli en bouillonnant sur les mystérieuses régions qui l'avoisinaient. Ce ne fut qu'après avoir inondé les hauteurs du ciel qu'elle s'épancha sur la terre, et par un excès de miséricorde, sauva de son superflu, de super fluo^ les hommes et leshêtes... Faites

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de même; remplisse25-vous d'abord; après, vous vous occuperez à répandre. Une charité bienveillante, mais prudente, a coutume de surabonder, mais non de gaspiller son trésor. « Mon fils, dit Salomon, ne vous ré- « pandez pas à l'excès, » ne superfluas; et l'Apôtre fait la même recommandation. Êtes-vous donc plus saint que Paul' et plus sage que Salomon? Je ne voudrais pas m'enriciiir à vos dépens. Aidez-moi, si vous le pouvez, de votre superflu, de cumulo; mais d'abord, prélevez votre part, » parcifo /loi (1).

Or, « c'est dans la prière que l'on boit le vin enivrant de l'esprit..; Durant le sommeil de la contemplation, on rêve Dieu; on ne le voit pas encore face à face; mais au contact, si léger soit-il, de cette lumière ou plutôt de cette étincelle rapide qui passe devant nos yeux et nous permet d'entrevoir la Divinité comme à la dérobée, le cœur s'enflamme d'amour... C'est cet amour plein de zèle qui doit embraser le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a placé à la tête de sa famille. Il échauffe, il bouillonne, il s'échappe à flots pressés et fait dire : « Qui « est-ce qui souffre, sans que je souffre? » Alors prêchez, fructifiez, renouvelez les prodiges, surpassez toutes les merveilles connues. « Il n'y a plus de place pour la vanité dans un cçeur occupé par la charité, » non est quo se immisceat vaniias, ubi totum occupât chantas (2).

La charité, tel est le principe et le dernier mot de l'apostolat; tel est aussi, au sentiment de l'abbé de Clairvaux, le dernier mot de la science du gouvernement des âmes. Aimez : les cœurs sont à ce prix. C'est par l'amour que vous les gagnerez, c'est par l'amour que vous main-

(1) Sem. XVIII, 2-4.

(2) Serm. XVIII, n° 6,

tiendrez sur eux votre pouvoir et que vous les gouvernerez.

Aimez Dieu, d'abord. « Il faut que les pasteurs soient les amis de l'Époux ; amis, c'^st peu dire, il faut qu'ils soient ses grands arais, » amicissimi (1). Saint Pierre reste leur éternel exemplaire. Avant de préposer cet apôtre à la garde de son troupeau, le Seigneur lui a demandé un triple témoignage d'amour. « Aime-moi, semblait-il dire, plus que tes biens, plus que tes proches, plus que toimême, » ut me âmes... plus quam tua, plu^ quam tuos, plusquam etiam te (2). C'est aux pasteurs surtout que s'applique la belle sentence de l'abbé de Clairvaux : « Lamesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesuré. » Jlforfws diligendi Deum est diligere sine modo (3). Quiconque est capable d'un tel renoncement, porte en soi la marque de la vocation aux fonctions pastorales. Les prélatures peuvent impunément devenir son partage.

Il est nécessaire, cependant, qu'à l'amour de Dieu les prélats joignent un sincère amour des âmes. N'en est-il pas qui oublient trop qu'ils « sont des médecins et non des seigneurs, » medici, non domini (4)? N'en est41 pas qui songent plus à leurs aises, à leur bien-être qu'au salut du troupeau qui leur est confié (5)? N'en est-il pas qui abusent de leur pouvoir pour terroriser leurs subordonnés? « Instruisez-vous donc, arbitres du monde* Apprenez que vous devez être les mères de ceux qui sont

(1) Serm. LXXVI, 8.

(2) Ibid.

(3) Tractât. De diligendo Deo, cap. i; cf. note de Mabillôn.

(4) Serm. X3LV, 2.

(5) (( TimeaDt ministri Ëcclesiœ..., quistipendiis non contenti..., in nsQs sùsa superbise atque luxurîœ victum pauperum consumere non Verentur. » Serm. XXUI, 12. Cf. Serra. XXXIÏI, 15; LXXVlï, 1 et 2;

au-dessous de vous, et non leurs maîtres. Travaillez à vous faire aimer plutôt qu'à vous faire craindre ; et §i par- ' fois" il: est besoin de sévérité, que cette sévérité soit paternelle et non tyrannique. Montrez-vous mères par les caresses, pères pour la correction. Adoucissez- vous, déposez, toute fierté, suspendez les coups, montrez plutôt votre sein; que ce sein regorge de lait, que rien d'amer ne le gonfle. Pourquoi aggraver le joug de ceux dont vous devriez au contraire porter les fardeaux? Pourquoi ce petit enfant qu'un serpent a mordu fuit-il votre conscience de prêtre, au lieu de s'y précipiter, comme il ferait dans le sein d'une mère? Si vqus êtes les hommes de l'Esprit, spirituales, relevez-le, et le recevez en esprit de douceur; autrement il mourra dans son péché et vous entendrez Dieu vous réclamer son sang (1). »

Tels étaient les principes qui dirigeaient Bernard dans ses rapports avec ses disciples. Après quelques écarts de sévérité outrée, dus à son austérité première et à son inexpérience, il trouva cet équihbre de douceur et de fermeté qui distingue tous les bons directeurs, et il ne s'en est jamais départi dans la suite. Aux premiers jours de Glairvaux son zèle avait été parfois intempérant ; mais il fut bientôt forcé de reconnaître que, même dans un cloître, les âmes veulent être conduites avec modération et patience. Il avait cru d'abord n'avoir affaire qu'à des anges ; quand il s'aperçut que son idéal était une illusion, il n'hésita pas un instant à le sacrifier. Son expérience ne fut pas perdue; il ne négligea aucune occasion d'inculquer à ses moines, futurs abbés ou prélats, les leçons de zèle et de prudence qui lui avaient coûté si cher. On ne |

(1) Serm, XXIII, 2. Fénelon a imité ce passage dans son beau J)iS' | coiirs pour le sacre de l'Électeur de Cologne.

s'étonnera pas qu'il ait alors prisé « la discrétion, » non moins que la charité. Il lui arrive même de la préconiser comme « la mère des vertuê, » matrem virtutum discretionèm (1) ; et il la juge si nécessaire à tous, mais spécialement aux pasteurs, que sans elle il n'y a pas pour eux de vertu, et que leur zèle même est un danger, un vice : ;i^ZWariç,e^mr/w5 moment (2).

Beriiard a trouvé le moyen d'extraire ces diverses leçons, du Cantique des cantiques, sans même dépasser le troisième chapitre (3). C'est assez dire que le poème sacré n'était pour lui qu'un prétexte à sermons. Son commentaire était surtout moral. Des textes les pl^us variés il tirait aisément les mêmes conséquences pratiques. Il eût fallu que le mot inspiré fût bien rebelle, pour qu'il ne le pliât pas à ses desseins. Il parvenait presque toujours, par quelque détour ingénieux, à lui faire exprimer une idée, un conseil qu'il se proposait de donner à ses moines. En quatre-vingt-six sermons, il put de la sorte parcourir

(1) Serm. XXIII, 8. Le mot est emprunté à la Règle de saint Benoît, cap. 64.

(2) « Importabilis absque scientia est zelus... Discretio quippe omni virtuti ordinem ponit... Est ergo discretio non tam virtus qnam qusedam moderatrix et auriga virtutum, ordinatrixque affectuum et morumdoctrix. Toile hanc, et virtus vitium erit. » Serm. XLIX, 5; cf. Serm. XXill, 8.

(3) Dans le sermon LXXXVf, Bernard commente le premier verset du troisième chapitre : In lèciulo meo per noctes quxsivi quem di' ligit amma mea. Gilbert de Hoy a continué le commentaire interrompu, sans pouvoir l'achever (ap. Migne, t. CLXXXIV, p. 14-252). Son quarante-huitième et dernier sermon s'arrête ait verset 10 du cinquième chapitre du Cantique des cantiques. Comme l'abbé de Clairvaux n'a prononcé ses derniers sermons qu'à la fin de sa vie, — lesermon LXXX est postérieur au concile de Reims 1148, — on peut se demander pour quel motif nous avons étudié et résumé son commentaire à la date où nous sommes. C'est que sa théorie mystique est déjà tout entière dans ses vingt-trois premiers sermons, qui sont de 1135-1136. Cf. Serm. XXIII et Serm. LXXXIII.

le cercle des enseignements qui convenaient au cloître. Les principes de l'ascétisme, les règlementsde soii Ordre, les secrets du mysticisme, la préparation à l'apostolat et au gouvernement des âmes, devinrent successivement l'objet de sa méditation homilétique. Il déploya dans cette œuvre des qualités de doctrine et d'éloquence qui le placent au premier rang des mystiques et des orateurs. Comme exégète il a des supérieurs; comme orateur mystique^ il ne peut avoir que des inférieurs ou des égaux

Nous devons quelques explications au lecteur pour le choix du portrait de saint Bernard qui figure en tête de Éotre ouvrage.

Les portraits de l'abbé de Clairvaux que nous ont légués les peintres et les graveurs se divisent en deux groupes : ils offrent des types de pure convention, ou bien ils représentent, avec des nuances diverses, un type réputé traditionnel (1),

Au premier groupe appartient d'abord la belle tête que Fra Angelico.a doiinée à saint Bernard dans son admirable fresque du Chapitre de Saint-Marc à Florence et que la gravure a popularisée en notre siècle, grâce aux soins de Montalembert, Florence est, du reste, la ville la plus riche en créations de cette sorte. La fresque du Pérugin dans la salle capitulaire de l'ancien couvent de Sainte-Marie-Madeleine de Pazzi contient pareillement un saint Bernard à genoux devant la croix, dont les traits sont dus à l'imagination de l'artiste. Même tête dans le tabïeg.u de l'église San-Spirito, qui représente la sainte Vierge, escortée det deux autres saintes, apparaissant à saint Bernard : on sait que cette scène est une copie du beau tableau du Pérugin conservé à la pinacothèque de Munich. L'église de la Badia possède également une Apparition de la sainte Vierge à saint Bernard, œuvre de Philippine Lippi; les photographies et les gravures si connues de ce^ tableau font bien voir que Tartiste,

(1) Nous ne parlerons ici que des portraits peints où gravés. Notons cependant que la ville (Je Dijon possède une statue (type conventionnel) de saint Bernard, depuis 1848, et que l'église de Fontaines-lès-DiJon montre un buste en terre cuite du dix-huitième siècle (type traditionnel).

en composant la figure de l'abbé de Clairvaux, n'avait aucune préoccupation historique ou archéologique. Nous en dirons autant des deux saint Bernard, qu'on voit à TAcadémie des Beaux- ' Arts et aux Uffizi, le premier dans un tableau de Fra Bartolo- ' meo : YA'ppaniion de la sainte Vierge, le second dans un ' Couronnement de la Vierge de Fra Angelico.

Après Florence, la ville qui possède le piUS beau portrait de saint Bernard est Madrid. Le miracle de la Lactation, que Murillo a peint, d'une touche si pure et d'un coloris sichaud, forme certainement l'une des principales richesses du Musée du Prado. Le saint y est représenté à l'âge d'homme. Son air vénérable, sa barbe, sa maigreur, font penser au type traditionnel; mais la pose de profil empêche de distinguer la ressemblance. -

JEn France, on ne voit pas que la physionomie de saint Bernard ait tenté nos grands peintres de dix-septième siècle, sauf >| Philippe de Champaigne ; et encore le portrait que celui-ci nous en a laissé est une composition où l'imagination joue le plus grand rôle (1).

Les récherches que l'on pourrait faire dans le domaine de la miniature aboutiraient sûrement au même résultat. Nous n'en citerons qu'un exemple. Le monastère de la Grande -Trappe | près Mortagne possède un Graduel manuscrit de 1928, orné de miniatures d'un éclat et d'un fini remarquables, même pour, l'époque qui produisit tant de chefs-d'œuvre en ce genre. L'artiste, voulant illustrer la fête de saint Bernard, a choisi comme sujet le Christ se détachant de la croix pour embrasser l'abbé de Clairvaux. Un moine à demi caché derrière un pilier admire le spectacle. C'est une scène bien connue, autorisée par la légende. Mais ici encore la physionomie du saint s'écarte du type^ -traditionnel.

La Bibliothèque nationale, à Paris, possède, dans deux albums- 1

(1) Le Musée du Louvre (galerie des Italiens primitifs) possède deuxtableaux représentant saint Bernard. Dans le premier la sainte Vierge lui apparaît escortée d'un groupe d'anges; dans le second, il est sur son litl de mort, entouré de ses moines. Le premier est l'œuvre de Cosimo Bos- 1 selli (î); le second est d'un maître inconnu. La galerie des croisades ai Versailles renferme un tableau de Vignol, représentant saint Bernard-'j prêchant la seconde broisade (dix-neuvième siècle).

(département des Estampes), nombre de gravures et Uthograpliies recueillies deçà delà et offrant également divers portraits de fantaisie de l'abbé de Glairvaux^

Avec là célèbre gravure de Brevet nous abordons enfin le groupe des portraits traditionnels. On a raconté que cette œuvre reproduisait les traits de saint Bernard d'après, un tableau ' peint de son vivant (en 1152;) et conservé à Rome (i). L'anecdote est séduisante; mais elle nous paraît controuvée. Ce qui.est vraisemblable, c'est qiie Rome possédait une copie d'un portrait de saint Bernard considéré à Glairvaux comme authentique. Au dix-septième siècle, nombre de copies semblables, soit peintes, soit gravées, étaient répandues en Europe- Trois d'entre elles sont aussi célèbres que celle de Brevet : nous voulons par- 'ier de la gravure de Puricelli, sûrement émanée de Glairvaux, et reproduite par les Bollandistes dans les Acta SànGtorum(2)j du portrait que Méglinger a placé en tête de son ouvrage intitulé : Nova melliflui Ecdesise doctoris S. Patris Bernardi e^^w5, Badse Helvetiorum, 1670, et de la gravure deSadeler, offerte en 4525 au R. P. Edmond de là Groix, abbé de- Cîteaux (Biblioth. nation., cabinet des Estampes) (3). M. l'abbé Ghomton, ayant à choisir entre ces divers portraits qui ont une égale prétention à l'authenticité, et qui, du reste, présentent un air de famille, a donné la préférence à celui de Méglinger. La raison de cette préférence se laisse aisément deviner. Méglinger, qui venait de visiter Glairvaux, où il avait contemplé éperdument et comme dans l'extase l'effigie de son vénéré père, n'a-

(1) Ce portrait se trouve en tête de la Vie de saint Bernard, par Villefore, Paris, 1704. M. l'abbé chevalier en a pareillement Ulustré son Histoire de saint Bernard, Ulle, 1888.

(2) Août, t. IV, p. 224.

(3) Dans une note manuscrite de Montalembert nous lisons : « M. Beaudot de Dijon possède un très ancien portrait de saint Bernard provenant de l'abbaye de Fontenay, l'une des filles de Glairvaux; r.apports frappants avec celui sur éinail (seizième siècle) que je possède et avec celui de Drevet». On voit également dans l'église de Ville-sous-la-Férté un portrait nxoderne'de saint Bernard assez conforme au type traditionnel, si l'on en croit M. Guignard (Leitre à Montalembert, p. 1743). Comme le tableau est oaai éclairé, nous n'avons pu^ malgré un examen attentif et plusieurs fois répété; nous former une opinion à ce sujet. Nous n'en remercions pas moins M. l'abhé Chàrvot, curé de Ville, qui a si gracieusement facilité nos recherches. ■ , ; . ; :

vait pu illustrer son livre d'un portrait fantaisiste. La gravure ,; qu'il nous donne offre donc toutes les garanties d'une reproduction à peu près exacte. Mais n'en pourrait-on pas dire autant de la gravure deDrevetet de celle des Bollàndistes, qui se ^ prévalent d'une même origine? Pour atteindre à la plus grande exactitude possible, nous avons donc essayé de retrouver l'original, dont ces copies sont dérivées. M. l'abbé Ghéurlin, aumônier des Ursulines à Troyes, possède un tableau authentique, 1 qui a longtemps orné le monastère de Clairvaux. Tout porte à | croire que c'est bien le type d'après lequel ont été composés ^ les divers portraits réputés traditionnels? La ressemblance est surtout frappante dans la gravure de Puricelli et des Bollan7 distes. Ce qu'on peut reprocher à ces copies, c'est d'avoir atténué la maigreur du visage. Ne fût-ce que pour cette raison, le portrait de Clairvaux devrait être préféré à tous les autres. L'œil y est, en outre, plus vif et plus doux à la fois; et c'est encore une garantie d'authenticité : « Et avait le visage kveoir la dicte ymaige magre et contemplatif, » nous dit la reine de Sicile en 1517. On peut donc assurer que c'est là le vrai type traditionnel. Si les abbés du monastère ont souffert que cette image fût reproduite à maintes reprises, ils ont dû conserver, avec un soin infini, soit l'original, soit les copies qui s'en rapprochaient le plus (1).

Bien que notre tableau ne soit lui-même qu'une copie d'un original plus ancien, on remonte du moins par lui assez haut. Le portrait que la reine de Sicile a vu, en 1517, appendu au tombeau de saint Bernard, y ressemble évidemment. Mais Méglinger nous fournit une autre pierre de touche beaucoup plus sûre. Quand on lui fit voir, en 1667, le buste en argent qui

(i) Clairvaux possédait au dix-huitiènie siècle plusieurs « représentations de saint Bernard : entre autres une dans l'église, une autre à la porte d'entrée du grand cloître » (Ms. IX de l'abbé Matthieu, p. 336 dans Migne, t. CLXXXY, p. 1746). Le tableau que nous reproduisons provenait, paraît-il, du réfectoire des moines. A la Révolution, il fut acquis par l'abbé Martinot, curé de Lanty, au diocèse de Langres. Après avoir passé par les mains d'un autre abbé Martinet, curé-doyen de Bouilly, au diocèse de Troyes, il est aujourd'hui la propriété de M. l'abbé Ghéurlin, son paroissien et son élève, actuellement aumônier des Ursulines de TroyeS) qui a bien voulu en faire tirer un cliché spécial à notre intention. Noue en avons confié la reproduction à M. Dujardin, de Paris-

contenait la tête de saint Bernard, il ne put retenir un cri d'admiration. C'était bien là le portrait traditionnel de son bienheureux Père, vultus ex effigie passim obvia notus, mais avec une intensité de vie qui lui remit en mémoire la peinture, si délicate et saisissante, de Geoffroy. Or nous savons que le buste est l'œuvre de Jean d'Aizanville, qui fut abbé de Clairvaux de 1330 à 4348. Le type que nous transmet le tableau échappé, en 4790, au pillage de Clairvaux remonte donc jusqu'à la première moitié du quatorzième siècle.

A ce point d'arrivée, la nuit se fait, et nous ne saurions assigner historiquement au portrait de saint Bernard une plus haute antiquité. Jean d'Aizanville a-t-il créé de toutes pièces, et par un effort d'imagination, d'après les docunients écrits, la tête qui émerveillait Méglinger? Ou bien l'a-t-il calquée sur un portrait véritablement authentique tracé par les conteinporains de l'abbé de Clairvaux? Sur ce point les documents sont muets.

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