SES SOURCES, SA MÉTHODE, SON STYLE
Entre les grandes œuvres d'apostolat qui feront l'éternel honneur de l'abbé de Glairvaux, il faut placer sa prédication qui, à la date où nous sommes, aborde un commentaire du Cantique des cantiques. «Je consens, disait-il un jour devant ses frères assemblés, à prier, lire, écrire et méditer, à la condition que cela ne vous cause aucun dommage (1). » Le travail manuel lui étant en quelque sorte interdit par l'état toujours précaire de sa santé, les abbés, ses supérieurs et ses pairs, l'engagèrent à s'adonner, par manière d'exercice et de labeur utile, à la prédication dans l'intérieur du cloître. C'est ce qui explique la fréquence et, par suite, le grand nombre de ses discours. La Règle cistercienne n'autorisait l'abbé à « faire le sermon » qu'en certains jours déterminés, seize fois l'an. Bernard, contrairement aux usages de l'Ordre, prêchait indifféremment en toutes les saisons de Tannée, et durant la semaine aussi bien que les dimanches et les fêtes (2).
(i) In Cant., Serm. LI, n. 3.
(2) D'après les Consuetudines (cap. 67, Guignard, p. 161), Aâôewinr sermones in capitula, les jours « Nativitatis Domini, Apparitionis, Paschse, Ascensionis, Pentecostes, omnium solemnitatum S. Mariœ,
k ' 460 -VIE DE SAINT BERNARD. ' '
|; Son œuvre oratoire comprend des Homélies propre-
I V ment dites, des Commentaires et des Panégyriques ou P ' Oraisons funèbres. Les sermons du temps sont au nom- II, bre de quatre-vingt-six, y compris quatre homélies de p, ^ Laudibus Virginis et dix-sept homélies sur le psauine p Qui habitat (1). Les premiers chapitres du Cantique des |:: cantiques lui ont fourni le thème de quatre-vingt-six serif^ m.ons (2). Cent vingt -cinq autres homélies nous sont |>i : i parvenues sous le titre vague de Diversis; elles comnièn- |g tent pour la plupart un texte de l'Écriture sainte (3). g: : Nous possédons en outre plusieurs sermons sur la sainte Ifc;: Vierge et la Toussaint, les panégyriques de saint Jean-
II \ Baptiste, de saint Pierre et saint Paul, de saint Benoît, S iU autorisés par la Règle. En vertu de la permission parti- If r culière qui lui était accordée, Bernard a célébré pareil- HP lement plusieurs autres confesseurs ou martyrs, les
Nalivitatis S. Johannis Baptistas, Natalis apostolorum Pétri et Pauli, solemnitatis S. Benedicti, omnium Sanctorum, Dedicationis ecclésiœ... et prœter hoc in Dominica prima adventus Domini et in dorainica Palmarum. » Bernard (In psalm. Qui habitat, Serm. X, n" 6) nous dit : « Qnod aliquoties vobis loqùimur prœter consuetudinem Ordinis nostri..., de voluntate venerabilium fratrum et coabbatum nostrorum, » etc. Cf. de Septuag., Serm. I, n" 2.
(1) Le sermon V pour le 1" dimanche de novembre est suspect comme étant une simple récapitulation des précédents.
(2) Ces 86 (dans certains manuscrits, 87) sermons (cf. Mabillon, Préface) n'atteignent que le !<"■ verset du chapitre m du Cantique. L'œuvre fut continuée par Gilbert de Hoyland, abbé de Swenshed (1163-1172), dont le 48« sermon va jusqu'au verset 10 du chapitre iv.
(3) Le chiffre de 125 doit être réduit à 119; les 6^, 7" et 21* sont de Nicolas de Clairvaux ; les 40* et 41* sont attribués à Jean, abbé de Saint- Victor, dans un Ms, de Saint-Victor : le 68* est la reproduction du 32^ Quelques critiques attribuent le 8° et le 28« à Guerric, abbé d'Igny; mais Martène déclare qu'il les a rencontrés dans tous les bons Mss. des Sermons de saint Bernard et qu'ils ne se trouvent pas dans le Ms. de Cologne des sermons de Guerric. Cf. Bibl. Nation., Ms. 12323, fonds latin, p. 311^ et 318.
saints Innocents, saint Victor, saint Martin, saint Clément, saint André, saint Michel archange. Enfin nous retrouverons ailleurs les oraisons funèbres de son frère Gérard et de ses amis Humbert et Malachie (1).
Ces discours étaient prononcés dans la salle capitulaire , d'ordinaire après la messe matutinale, quelquefois avant Toffice de vêpres. Leur longueur était mesurée sur le temps dont pouvait disposer l'orateur, qui se gardait bien d'empiéter sur les exercices réguliers, de quelque nature qu'ils fussent. On le voit souvent s'interrompre, pour permettre aux frères soit d'assister à la grand|'messe, soit de vaquer à leur besogne journalière (2).
Les auditeurs forment deux groupes bien distincts. Les convers avaient, comme nous l'avons vu, chaque dimanche, et le lendemain de Noël, le lundi de Pâques, le lundi de la Pentecôte, chapitre et sermon à part. (3). Le roman, dialecte bourguignon ou champenois, était le seul idiome qu'ils entendissent. Il fallait donc que Bernard s'accommodât à leur faiblesse et parlât leur patois (4). Sauf ces exceptions, la langue dans laquelle furent prononcés les sermons de l'abbé de Glairvaux est le latin. C'est en latin que nous est parvenue toute son œuvre oratoire. On a pu croire un instant que le fameux manuscrit des Feuillants, maintenant à la Bibliothèque nationale, contenait une édition française originale de quelques-uns
(1) Les sermons De Sanctis et panégyriques sont au nombre de 43.
(2) Consuetud., cap. 70, Guignard, p. 167; In Cant., Serra* I, 12; XLVII, 8; In Psalm. Qui habitat^ Serm. X, 6; in FesL S. Michmlis, Serm. 1, 6 ; in FesL Omn. SS., Serm. 1, 3 ; II, 8 ; De Diversis, XXXVIII, 3; De S. Malachia, I, 8.
(3) Usus Conversorum, cap. xi^ Guignard, p. 283-284; ,
(4) Bernard fait remarquer qu'à la distance de 50 lieues environ, les idiomes des provinces étaient fort différents : diversis provinciis et dissimilibus linguis ad invicem distamus! Ep. 62, n» 1.
de ses sermons. Mais la critique littéraire a fait justice de cette erreur. Il est aujourd'hui prouvé que Li Sermon saint Bernart sont une traduction en dialecte lorràiii, voire messin, du texte latin que nous possédons, traduction qui date de la fin du douzième siècle (1).
Sauf les convers, toute la communauté, novices compris, assistait au chapitre et par suite au sermon {2). Un tel auditoire formait une assemblée d'élite. Mabillon explique ainsi le ton élevé des homélies et discours de saint Bernard (3). Tous les auditeurs comprenaient le latin, et nombre d'entre eux étaient initiés aux mystères de la Vie surnaturelle, non moins qu'an langage de la Bible et des Pères. Gela permettait à l'orateur d'aborder quelquefois, par manière de digression ou même directement, les problèmes les plus ardus de la grâce et du mysticisme (4).
Bernard était merveilleusement préparé pour cet ofiîce de docteur. Nul mieux que lui ne sut mettre à profit les heures d'étude que lui accordait la Règle. Malgré ses fréquentes sorties, la Bible lui était devenue extrêmement familière. Pour saisir le sens du texte ou en résoudre les difficultés, il consulte rarement les commentaires des saints "Pères. « Les choses goûtées à leur source ont plus de saveur (5), » disait-il. Et pour peindre notre pensée par un mot qu'il nous suggère lui-même, si Bernard s'est
(1) On a retrouvé deux autres manuscrits du même genre, l'un à la bibliothèque royale de Berlin, l'autre au musée Dobrée, à Nantes. La réunion de ces trois recueils forme une traduction presque complète des sermons de saint Bernard, aux environs de l'an 1200. Yoir sur ce point Vacandard, Saint Bernard, coll. « La Pensée chrétienne », Bloud, p. 209-211.
(2) Sur la présence des novices, cf. In CanL, serm, LXIII, 6. {^) Prœfat, ad Serm., n'- 2.
(4) « Arcanum theoricse contemplatlonis. » In Cant., Serm. XXIII, 3.
(5) Bern. Vita semnda, cap. x, n» 32.
assimilé si parfaitement les expressions de la Bible, c'est à force de les avoir en quelque sorte « ruminées (1), » « Seigneur, s'écriait-il un jour devant ses moines, durant cette vie mortelle; en ces lieux de moïi pèlerinage, j*ai toujours eu la douce habitude de paître sous votre garde et de me nourrir de vous dans la Loi, dans les Prophètes et dans les Psaumes. Souvent aussi je me suis reposé dans les pâturages évangéliques et aux pieds des apôtres (2). » La Bible tout entière formait donc l'objet habituel de ses méditations. Aussi lui devint-elle à ce point familière, lui-même en fait l'aveu, que dur^iint son oraison elle se déroulait sous son regard comme un livre immense dont il pouvait lire à son gré, toutes les pages (3).
Sa science des Pères n'était guère inférieure à celle des Écritures, j'entends sa science des Pères latins et surtout de ceux que le moyen âge considérait à bon droit comme les plus éminents docteurs de l'Église (4). Il invoque rarement l'autorité de saint Jérôme (5) ; mais saint Ambroise, saint Augustin et saint Grégoire sont ses auteurs favoris. Il appelle les deux premiers « les colonnes de l'Église, » et on l'entendit un jour s'écrier hardiment, d'une façon évidemment oratoire : « Qu'ils soient dans l'erreur ou dans la vérité, je confesse que je suis avec
(1) « Jucunda ruminatio Psalraorum. » In fest. SS. Pétri et PauU, Serm, II, n» 2.
(2) In Cant., Serm. XXXIII, n° 7.
(3) « Confessus est aliquando sibi meditanti vel oranti sacram omnem, velut sub se positani et expositam, apparaisse Sciipturam. » Bern. Vita, lib. III, cap. m, n» 7.
(4) « Fréquenter etiam de gestis sanctorum et verbis et scriptis eorum, victum mihi et attinentibiis mendicavi, ut potui. » In Cant., Serm. XXXIII, n» 7. ,
(5) Bern., ep. 322.
eux(l). » Origène est, ce semble, le seul des Pères grecs dont l'exégèse lui ait été familière (2).
A ces sources de l'éloquence de Bernard, il faut joindre la Vie des Pères, qui lui fournit parfois un trait heureux, une piquante anecdote (3); il faut joindre surtout un écrivain qui fut un grand penseur, non moins qu'un grand politique, Gassiodore. On ne s'attendait guère à rencontrer les œuvres de Gassiodore dans la maigre bibliothèque de Glairvaux. Bernard, à la vérité, ne le nomme jamais ; mais il est indiscutable qu'il connut au moins son commentaire sur les Psaumes. Est-ce nous abuser que de prétendre qu'il y a une parenté entre les deux esprits? Certains tours de phrase de l'un ont passé, sans détonner, dans le style de l'autre. Et plus d'un critique serait peut-être surpris d'apprendre que telle brillante image ou pensée dont on a coutume de faire honneur à l'abbé de Glaii'vaux est de Gassiodore. Bernard paraît avoir connu de bonne heure le commentaire sur les Psaumes; il y fait des emprunts à toutes les époques de sa carrière oratoire. Ses sermons de Laudibus Virginis en portent déjà la marque; et les vestiges qu'on en retrouvé dans ses sermons sur le Cantique des cantiques sont plus frappants encore (4).
Nous avons nommé la Vie des Pères du désert; les Vies des- Saints ne lui sont pas moins familières. Outre la lecture qu'on en fait régulièrement devant lui, soit au
(1) Épître à Hugues de Saint-Victor, De Baptismo, etc., cap. ii, îi*8.
{2} De Dwersis, Serm. XXXIV, n» 1; In Gant., Serm. LIV, n" 3. Bernard cite encore saint Alhanase dans sa lettre à Innocent II de Erroribus Abaslardi.
(3) « De gestis sanctorum... mendicavi ut potui. » In Gant., Serm* XXXIII, n" 7. Cf. Domin. in Octav. Epiph., Serm. II, n» 5, '" (4) Sur ce point cf. l'^" édit., t. I, p. 459, note i.
réfectoire soit à la collation, il se garde bien, s'il est appelé à prononcer l'éloge d'un martyr ou d'un confesseur, d'entreprendre son panégyrique, sans avoir fait une étude plus approfondie de son histoire. Doit-il célébrer les vertus de saint Martin, par exemple, il lira non seulement la Vie du grand thaumaturge, mais encore les Lettres et les Dialogues de Sulpice Sévère (1). Les Actes de saint Victor, patron du monastère de Moutiéramey, lui fourniront la matière de deux discours (2). Il empruntera aux Actes de saint André les cris et les paroles enflammées, verba ignea, du courageux apôtre (3). Les modernes lui reprocheront peut-être de manquer de critique et de n'avoir pas toujours su distinguer entre les Acta sincera et les légendes. On l'eût sûrement bien étonné, si on lui eût fait observer que les légendes de saint André et de saint Clément étaient interpolées. Il ne soupçonne pas davantage que le récit de la mort tragique de Simon le Magicien, précipité du haut des airs par une prière du prince des apôtres, est une anecdote apocryphe (4). Il croit à l'authentiieité d'une lettre de saint Ignace le Martyr adressée à je ne sais quelle Marie (5), qu'il appelle Christifera. Mais ce sont là des erreurs partagées par tous les esprits de son temps; et elles tiennent si peu de place dans ses sermons, que la valeur de son œuvre oratoire n'en est guère affaiblie. .
La science biblique, patristique et historique de l'abbé
(1) Voir le panégyrique de saint Martin.
(2) Bern., ep. 398, n° 3.
(3) Voir les trois sermons sur saint André. Une note de Mabilion établit que. les Actes Aq saint André étaient déjà cités, au neuvième siècle, en Occident.
(4) « Quid potenlius Petro,... qui Simonem magum spiritu oris sui in aère altigit? » hi festo SS. Pétri et Pauli, Serm. I, n» 2.
(5) In Psalm. Qui habitat, Serm. VII, n» 4. Cf. note de Mabilion.
de Clair vaux est donc considérable. Muni d'une telle érudition, il pouvait aborder les sujets les plus élevés et les genres les plus divers, homélies, commentaires, panégyriques. Cependant il ne le faisait jamais qu'en tremblant, au témoignage de ses biographes (1); et il n'eût pas osé prendre la parole en public, sans avoir consacré à la préparation immédiate de son discours un temps plus ou moins long, comme il nous l'apprend luimême. Il lui fallait^ pour employer son expression, « cuire son pain avant de le rompre à ses auditeurs; » et il craignait toujours « d'être un mauvais cuisinier et de faire de mauvaise cuisine. » « Toute cette nuit, disaitil un jour, mon cœur a chauffé au dedans de moi et le feu a brûlé dans ma méditation pour préparer les plats que j'ai à vous servir, j'entends le feu que le Seigneur Jésus est venu allumer sur la terre : car pour une nourriture spirituelle il faut nécessairement une cuisine et un feu spirituels. Il ne me reste plus qu'à vous distribuer ce que j'ai préparé. Mais considérez plutôt le Dieu qui donne que le ministre qui distribue; car je ne suis que votre serviteur qui mendie, pour moi comme pour vous, Dieu le sait, le pain du ciel et l'aliment de vie. Plaise à Dieu que je sois un cuisinier fidèle et mon âme une cuisine utile (2) î »
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans ces entretiens monastiques, fruit d'une pieuse et fervente méditation, des discours composés selon le mode classique. Bernard
(1) « Licet tam magnus esset, et excelsus in verbo gloriœ, nunqaara tamen (sicut ssepe eum audivimus protestanlem) in qùamlibet huiiiili cœtu sine metu et reverentia verbum fecit. » Bern. Vita,lih,Ul,
cap. VII, ri' 22.
(2) In Festa SS. omnium, Serm. I, n» 2-3. Cf. In Cant., Sevm. XVI, n" 1 : « Et hiaurire et propinare me oportet. »
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BERNARD ORATEUR. 467 ' .'l
n'est pas didactique à la manière des prédicateurs du di^-septième siècle. Il est avant tout un apôtre du cloître; c'est dire qu'il improvise. Sa parole est toujours vive, naturelle, spontanée; on peut suivre dans ses sermons le fil de sa pensée et le travail de son intelligence, ce travail que les philosophes appellent l'association des idées. Si son plan est tracé d'avance, ce n'est pas dans des limites trop précises; et son cadre devra se prêter à tous les développements que lui suggérera le feu de l'improvisation. D'ordinaire on voit naître sa phrase, on remarque le mot qui éveille l'idée et guide sa raison. Si ce mot l'entraîne parfois à des digressions qu'il n'a pas prévues, il ne s'en étonne pas, il s'y abandonne même sans scrupule. « Puisque nous sommes tombés sur cette pensée, disait-il un jour à ses religieux, arrêtons-nous-y un instant; elle peut, aussi bien qu'une autre, servir de nourriture à notre âme. N'arrive- t-il pas quelquefois aux chiens et aux chasseurs d'abandonner le gibier qu'ils couraient, pour en poursuivre un autre qui s'offre à eux àl'improviste (1). »
Cette habitude de l'improvisation était incompatible avec la méthode de la division, telle que l'entendent les classiques et surtout Bourdaloue. L'abbé de Clairvaux n'emploie guère les divisions que pour les sermons où il célèbre les Mystères ; et Fénelon observe avec raison qu'il ne les suit pas toujours, même après les avoir annoncées. D'ailleurs, c'est peut-être employer à tort le mot de dimâon^ que de l'appliquer à ces points de repère qui le guident dans le développement de son sujet et qu'il indique en ces termes : quis, quid, quibus auxiliis, cur, quomodoj quando^ ou par toute autre rubrique ana-
(1) /^)i Can^, Sem. XVI, nM.
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logue (1). Dans le panégyrique et l'oraison funèbre, son plan se trouve généralement partagé en trois ou quatre points, qui ne sont pas toujours nettement distingués entre eux et qui comprennent : l'expression de sa douleur (dans l'oraison funèbre), l'éloge de quelques actions du héros qu'il célèbre, la peinture de la gloire du ciel, et l'exposition du dogme de la communion des saints. Parfois il propose plus précisément à la méditation de ses auditeurs « la doctrine, l'exemple et l'intercession » du saint. C'est là une division qu'il semble affectionner (2). Ses homélies ou commentaires échappent presque complètement à ce genre d'ordonnance. L'homélie, comme on sait, et comme l'indique le mot même, est | un entretien familier sur un texte ou sur un passage de l'Écriture sainte. Aux premiers siècles de l'Église, la prédication consistait dans l'explication de l'épître ou de l'évangile du jour; le sermon était le commentaire obligé du passage de la Bible qu'on lisait aux fidèles : c'est l'origine des admirables homélies de saint Jean Ghrysostome sur saint Matthieu et saint Paul, et de saint Augustin sur les Psaumes et sur saint Jean. Quoi de plus naturel que cette méthode? Bernard s'en empare à son tour et en fait la règle de la plupart de ses œuvres oratoires.
Nous saisissons ici sur le vif son principal procédé de] développement. C'est une simple analyse des mots du texte. Pour nous en convaincre, ouvrons au hasard un; de ses sermons. La veille de la Nativité, il entreprend de
{i).lnAdventu Domini, Serm. ï.
(2) « Pascit vita, pascit doctrina, pascit et intercessione. » In N(ttali S. Benedicti, Serra., n» 8. « Exemple, oratione, doclrinà. » iwl Cùnversione S. PauU^Sevm. I, n" 1. Cf. Jw Pasc/ta, Sermo I, n" 3-,| In Vigilia SS. Pétri et Pauli, Serm,, n" 2 ; Ep. 201, n" 3.
joinmenter les paroles du Martyrologe : Jésus Christus^ MUusDei, nasciturin BethlehemJudœ{l).T! oui d'abord^ sa joie éclate. Les mots qu'il vient de lire sont du miel ians sa bouche et une mélodie pour son oreille. Il ne se iasse pas de les répéter. Puis, pour communiquer aux autres sa joie naïve et profonde, il se met à expliquer les paroles du texte l'une après l'autre. Tout le monde, dit-il, doit se réjouir de l'avènement du Verbe; car c'est an Sauveur (Jésus), bon et doux (Ghristus), puissant et glorieux de sa nature (Pilius J)ei). Nascitur est un mot que nous pouvons toujours redire en toute vérité : car le Verbe est aujourd'hui, il était hier, et il sera dans tous les siècles. Il était hier, puisque Adam, Abraham, les prophètes, les apôtres, l'ont vu. Il est encore aujourd'hui, et, qui plus est, il est visible à la foi. La foi est comme un miroir de l'éternité, dont la vaste étendue comprend en même temps le passé, le présent et l'avenir, sans que rien s'en échappe, s'efface ou disparaisse. Ainsi conçue, la foi est de ce monde, elle est humaine. Aussi l'Église ne dit pas natus est, mais nasciiur; et vraiment ne semble-t-il pas qu'il naisse tous les jours, lorsque, par la foi, nous nous représentons sa nativité? Videtur nasçi, dum fideliter reprœsentamus ejus nativitatem. Le martyrologe ajoute : in Bethlehem Judse. Bernard donne l'étymologie de ces deux mots, et en fait une application morale à ses auditeurs. Tel est le rapide, mais fidèle riBSumé de son discours. Il met, ce nous semble, tout à fait en relief son procédé de développement.
Cette analyse des mots, qu'on observe dans la plupart de ses sermons, devait infailliblement le conduire à l'étude de l'étymologie. Il a pour maîtres dans cette science
(1) M Vigilia Nativ, Dommi, Serm. I. .Cf. Sermo VI.
les Pères qui l'ont précédé, saint Jérôme, ou plutôt saint Grégoire le Grand qui s'inspire de saint Jérôme, et Vrai.^ semblablement saint Isidore de Séville dont les étymolbgies étaient si répandues au moyen âge. Bernard ne rencontre jamais un nom propre, sans lui demander le secret qu'il renferme. C'est ainsi qu'il explique les fonctions, la nature, la dignité des neuf chœurs des Anges, d'après là signification des noms qu'ils portent. Il serait peut-être fastidieux de résumer ici le sermon qu'il a composé sur ce sujet (1); aussi bien les exemples ne nous manqueront pas pour montrer quel tour oratoire il savait donner à ses explications étymologiques. Dans ses homélies iu-per Missus est y il développe longuement et avec un rare bonheur d'expression le sens des noms de Gabriel, de Nazareth, de Juda, et surtout de Marie. Nous ne nous arrêterons que sur ce dernier. « Le nom de la Vierge était Marie, qui signifie étoile de la mer. Est-ce qu'il ne s'applique pas très justement à la Vierge Mère? N'est-ce pas avec beaucoup de raison qu'on la compare à une étoile? Tel un astre émet son rayon sans souff'rir aucune lésion, telle Marie a mis son enfant au monde sans dommage pour sa virginité. Le rayon sort de l'astre v sans diminuer sa clarté, et le fils naît de la Vierge sans l blesser son intégrité. C'est cette noble étoile, issue de J Jacob, dont le rayonnement illumine l'univers, dont la | splendeur brille aux cieux et pénètre jusqu'aux enfers. Elle rayonne sur la terre, réchauffant les âiries plutôt que les corps, ranimant les vertus et consumant les vices. Oui, elle est cette brillante et merveilleuse étoile qui domine heureusement notre mer immense, étincelante de mérites, éclatante de vertus. vous donc, qui
(1) In Cant, Serm. XIX.
flottez sur le courant de ce siècle parmi les orages et les tempêtes, plutôt que vous ne marchez sur la terre, tenez vos yeux fixés sur cette étoile, si vous ne voulez pas sombrer sous les flots. Êtes-vous assailli par les vents des tentations, précipité sur les écueils des tribulations : regardez l'étoile, appelez Marie. Êtes-vous ballotté par les flots de l'orgueil, de l'ambition, de la médisance ou de l'envie : regardez l'étoile, appelez Marie. Si la colère, l'âvàrice ou les sollicitations de la chair agitent la nacelle de votre âme, regardez Màrîeî Si, tloubié nar l'énormité de vos crimes, confus de la laideur de votre conscience, eff'rayé de l'horreur du jugement, vous vous sentez descendre dans le gouffre de la tristesse, dans l'abîme du désespoir : pensez à Marie. Dans les périls, dans les angoisses, dans les perplexités, pensez à Marie, invoquez Marie. Âyez-la toujours sur les lèvres, toujours dans le cœur : et pour obtenir le suffrage de sa prière, ne manquez pas de suivre l'exemple de sa vie. Tant qu'on la suit, on ne dévie pas; tant qu'on la prie, on ne désespère pas; tant qu'on pense à elle, on n'erre pas. Avec son appui on ne peut choir; sous sa protection, on ne craint rien; sous sa conduite, on ne se lasse pas; avec sa faveur on arrive; et ainsi on éprouve en soimême la vérité de cette parole : le nom de la Vierge était Marie (1). »
"Voilà une page admirable. On citerait difiîcilement un orateur qui ait su trouver un meilleur parti de l'étymologie? Bernard n'a pas été moins éloquent, en commentant, sur le liom du Christ, une belle pensée de Gassiodore, à propos de ce texte sacré : Oleum effusum nomen tuum : « Ton nom est une huile répanàue. »
(1) Homîîia lin" il, -
l|i;;:^"^^":-\':472'' ' ■ • ■ -viE^Dï^-àAiNToBÈRNARD; -■■' ,' '' ■■■l^^ï"::;'^^^'.'/''"
Il Qu'on relise son quinzième sermon sur le Cantique ÏÏés I
i/;'';. '■ caw%Mes (!).■■ ;-.-,--'y>;^
|- De l'étymologie des noms propres à rallégorie la tran-
|< sition était facile. L'allégorie est une sorte de personni-
ff : 1; ficatiôn des mots. L'étude des mots joue un trop grand
Il :: rôle dans l'éloquence de l'abbé de Clairvaux, pour que I
l? l'allégorie n'y ait pas trouvé place. Le sermon quHl prononça sur ce texte des Psaumes : Miserkordia etveritar
1^ obviaverunt sihi; justitia et pax osculatse sunt, est vrài-
^4 ment une œuvre remarquable en ce genre (2). Aussi
E saint Bonaventure l'a-t-il reproduite avec complaisance
f^ dans ses délicieuses méditations sur la vie de Jésus^
pi Christ; et de nos jours encore, le P. Monsabré s'en est
Il inspiré dans sa conférence sur les Trésors de l'Église.
Il 11 y a là de quoi tenter le génie d'un grand peintre.
il* On rencontre dans beaucoup de vitraux du moyen âge
i:- cette belle scène de la réconciliation de la Justice et |
I :: de la Paix par l'Incarnation; mais nulle part, que nous |
II sachions, elle n'a été traitée avec une telle richesse de I détails. Le dessin à la plume que l'abbé de Clairvaux en i a tracé est d'un maître. Un littérateur de profession l'eût I travaillé avec plus de soin; nous doutons qu'il eût réussi ;
I à en faire quelque chose de plus charmant. Le tableau ?| serait peut-être plus achevé; il n'aurait pas plus de cafy ractère.
J La méthode de développement oratoire, proprement;
II fondé sur l'étude des mots , lui a donc fourni d'éton^^ nantes ressources. Mais il ne faudrait pas croire qu'elle^
1^' fût sans inconvénient. L'abus pouvait aisément s'y glis-l
|î ser. Tous ses essais dans le genre allégorique n'ont pas|
I la même valeur. Sa parabole de Pugna spirituali jmanque
:| (1) Cf. Cassiodore, In Psalm. CXXVII, 4.
I (2) ilMWttw^. 5. iH/anaî, Serm. I, n">' 6-14. . -
d'aisance dans le tour (1), et son sermon trente-neuvième sur le Cantique des cantiques, où il personnifie tous les vices qu'il met en branle à la tête du char de Pharaon, l'Avarice, la Luxure, la Malice, etc., est trop alambiqué (2). On pourrait lui adresser un reproche analogue pour l'emploi dé certaines étymologies arbitraires (3). Son procédé analytique lui fit également exagérer le rôle des mots dans la Sainte Écriture. Consacrer, comme il l'a fait, la moitié d'un sermon à commenter le préfixe ad, dans le verbe adspiret (4), est pour le moins une faute de goût. Il serait aisé de glaner dans ses œuvres une petite gerbe de fautes semblables qui proviennent plus ou moins directement de sa méthode. Mais ce ne sont là en, somme que des taches assez rares; et en cela encore l'abbé de Qlairvaux imitait certains Pères et suivait le goût de son temps.
Son style est en général de bon aloi, On en devine la. matière et la substance. Les textes sacrés se mêlent habituellement à la trame de son discours et en font un tissu serré et continu. « Ses écrits, a-t-on dit, sont de véritables centons de l'Écriture (3). » 11 serait plus vrai de dire que. si, par impossible, la Bible venait à périr, on pourrait presque la recomposer avec les seuls extraits des œu-
(1) Des cinq paraboles attribuées à l'abbé de Clairvaux, la première seule parait authentique. Dans les Mss. les plus autorisés la seconde ne se rencontre pas. Du reste la seconde et la troisième sont des imitations de la première. Cf. note de Martène, Biblioth. nation., Ms. 12323, fonds latin, p. 318.
(2) InCant., Serm. XXXIX, n» 5-9. .
(3) Oràtio = oris ratio, etc.
(4) In Cant, Serm. LXXII, 6-11. Pour justifier son procédé, Bernard dit : « Ego, ut verum fatear, jam olim mihi persuasi in sacri pretiosique eloquii textu nec modicam yacare particulam. » IMd,, n» 6. Cf. Serm. XL, nM.
(5) Sixte de Sienne, cité par Mabillon, Prœf. General.,- n« 24,
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vres de saint Bernard. Quiconque voudrait avoir une idée du tour biblique de son style, n'a qu'à lire la dernière partie de son seizième sermon sur le Psaume : Qui habu îat; sauf quelques citations tirées des Pères et de la liturgie, la Sainte Écriture en a fourni à peu près tous les éléments. Les termes si énergiques qui qualifient les démons de voleurs, médium iter laimnculiohsedere, sont de saint Grégoire le Grand (1); la dernière phrase : si corde clamemus pio, cerie debes ex promisso, est extraite d- une hymne que l'Église chante pendant le saint temps du Carême. Tout le reste de ce long paragraphe est emprunté presque mot pour mot à l'Ancien Testament et au Nouveau (2).
Mais l'abbé de Glairvaux n'est pas à proprement parler un faiseur de centons. Son style, au moins à l'époque de sa maturité, est très personnel. Qu'on relise, par exemple, i^armi ses sermons sur le Cantique des cantiques, la belle oraison funèbre de son frère Gérard (3) : on y remarquera quelques réminiscences de saint Ambroise, déplorant la mort de Satyre, et plusieurs des accents de Job, abattu sous les coups de la main divine; mais qui oserait dire que c'est là l'œuvre d'un imitateur ou d'un plagiaire? Le beau discours de saint Ambroise et les lamentations de Job sont évidemment présents à l'esprit de Bernard, quand il pousse des cris de détresse; mais ce n'est pas le souvenir qui crée l'émotion dans son âme, c'est plutôt son émotion même qui le rapproche de ses modèles. S'il les imite, s'il les cite, c'est par l'entraînement spontané
(1) In Màtthaeam, Homilia IL
(2) Un Allemand, M. Wuko Robert, a relevé dans un seul sermon, le | premier de la Vigile de la Nativité, jusqu'à 162 citations; cf. Studienj^ und Mittheilungen mis dem Benedictinerorden, 1889, p. 474-477.
(3) J/i Cflft^, Serm. XXVI.
de son cœur qui' déborde. Imiter ainsi c'est créer; citer ainsiy ce n'est pas répéter la parole d'un autre, mais la rajeunir par la nouveauté et la sincérité de l'accent qu'on y ajoute. Enchâssées dans le style de saint Bernard, les plaintes de saint Ambroise et de Job semblent faites uniquement pour déplorer la mort de Gérard.
Ce n'est donc pas l'originalité qui manque à l'abbé de Clairvaux. Le seul reproche grave qui atteigne son style, c'est qu'il n'est pas toujours conforme à la bonne tradition littéraire. Bernard vivait dans un siècle où le goût ne dominait ni en littérature ni dans les arts. Certes, il en eut Ifrsentiment, même assez vif; une de ses lettrés en fait foi (1). Mais il était assez disposé à dédaigner ce que nous appelons la forme ou le style. Ils sont rares, les siècles où le génie se sent protégé, par tout ce qui l'entoure, contre les écarts de son intelligence ou, si l'on veut, de son imagination. C'est dans l'histoire d'un peuple ou d'une langue l'époque généralement trop courte de la maturité du goût. Or, dit justement un critique, « c'est le goût qui marque l'invisible limite où l'art dégénère et s'écarte des lois qui le protègent ; c'est lui qui règle et tempère les esprits les plus ingénieux et ne leur permet pas de confondre la pénétra^ tion avec le raffinement, ni la profondeur avec la subtir lité (2). » Bernard n'a pas échappé à ce péril. Son style a d'éminentes qualités ; il est substantiel, précis, clair et parfois incisif; ses invectives sont d'une extrême véhémence. Il excelle dans la satire et lé portrait. C'est là qu'il déploie toute la richesse de ses observations et toute la vigueur de son pinceau. Mais en général il est sobre d'images. La nature, qu'il aimait peu, ne lui a pas prêté sa
(?) Feugère, Bourdaloue et son temps.
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palette. Rien de salésien dans ses comparaisons; pas de description, pas de fleurs, sauf les fleurs et les images de la Bible. Sa phrase ne manque pourtant pas de coloris; mais de ce coloris qui vient d'une fine sensibilité et d'une grande chaleur d'âme. Elle n'est pas moins remarquable par le relief. Le tour en est tantôt large, nombreux et tout à fait oratoire, le plus souvent vif et concis. Les maximes y abondent, et les proverbes s'y enchâssent avec à-propos. Malheureusement, et c'est là le plus grand défaut de soii style, les jeux de mots, les antithèses et les mêmes dési- Uences en déparent la beauté. Son temps en est la cause. On devine aisément ce qu'eût été l'éloquence de l'abbé de Glairvaux, si, au lieu d'éclater en plein douzième siècle, où le goût était peu sûr, elle eût pu s'alTirmèr à la lumière du dix-septième siècle, au contact des Bossuet et deisFénelon.
Malgré ces taches, les sermons du saint moine comptent parmi les chefs-d'œuvre de la chaire française. Ce qui fait l'excellence de l'orateur, c'est moins la pureté du goût que l'élévation des idées et la flamme du zèle. Or, à cet égard, Bernard ne craint pas de rivaux. C'est de lui qu'on peut dire, comme il le faisait de l'apôtre saint André, que « sa parole était de feu. » Nous pourrions apporter ici en preuve maints passages de ses discours; on en trouvera des extraits épars dans le cours de cet ouvrage. Certes, la lave est maintenant refroidie. Ce n'est pas « la parole vive et efficace » qui allumait dans le cœur de ses disciples la sainte passion de la vertu ou parfois embrasait les fpu-^ les. Il faut nous résigner à ne connaître que les effets de cette éloquence enflammée. On en cite des exemples merveilleux. Lorsque Bernard prêchait la croisade sur les' bords du Rhin, il employait la langue romane. Or, bien que ses auditeurs ne comprissent pas cet idiome^ ils fu-'
rent tellement saisis par le feu de son regard, par la vigueur de son geste, par l'émotion de sa voix, qu'ils se frappaient la poitrine en versant des larmes. Voilà un succès oratoire que Bossuet lui-même avec tout son génie n'a peut-être jamais obtenu.
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