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CHAPITRE XVIII

Durant le cours de l'année 1136, de mauvaises nouvelles arrivèrent d'Italie à Glairvaux (1). Innocent II était de plus en plus inquiet.

Depuis le concile de Pise, Roger avait gagné du terrain; Anacletn'en avait pas perdu. Pendant l'hiver 1134- 1135, le bruit de la mort du roi de Sicile s'était répandu dans toute l'Italie, et ses rivaux Sergius de Naples, Robert de Capoue, Rainulphe d'Alife avaient saisi cette occasion de rentrer en maîtres dans leurs domaines. Maisi la joie de leur restauration fut de courte durée. Le 5 juin 1135, le terrible duc débarqua à Salerne^ et malgré la flotte pisane, reconquit tout le territoire perdu pendant son absence, à l'exception de Naples, où Sergius prit le sage parti de s'enfermer. Les Pisans s'étaient bornés à piller Amalfî et quelques villes voisines. Ils ramenèrent sur leurs

(1) Bern. Vita, lib. II, cap. vu, n» 41.

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vaisseaux les deux vaincus, Robert de Gapoue et Rainulphe d'Àlife, pendant que Roger, après avoir donné à son fils Alphonse Finvestiture du duché de Gapoue, allait prendre, selon sa coutume, ses quartiers d'hiver en Sicile (1).

L'année 1136 s'ouvrait sous de mauvais auspices pour les confédérés. Il était clair qu'au printemps le roi de Sicile ramasserait toutes ses forces pour les diriger contre Naples. Innocent II, Robert de Gapoue et Rainulphe, aux abois, tournèrent leurs regards vers l'Allemagne. Au torrent envahisseur ne fallait-il pas essayer d'opposer la seule digue qui put le contenir ? Robert se rendit à Spire avec le cardinal Gérard pour implorer le secours de Lothaire (2). Vers le même temps, l'abbé de Clairvaux pressait l'empereur d'exécuter sa promesse de Bamberg : « La cause est digne de vous, lui dit-il. Que dis-je? Un double motif vous fait une loi de partir. Il ne me convient guère d'exhorter les hommes aux combats : cependant je le dis en toute conscience, c'est à l'avoué de l'Église de protéger sa cliente contre la rage des schismatiques. G'est à Gésar qu'il appartient de venger sa propre couronne des insultes de l'usurpateur sicilien. Gar, d'une part, s'il est constant qu'un fils de Juif, à la honte du Ghrist, occupe le siège de Pierre, de l'autre, il n'est pas moins certain que quiconque en Sicile s'érige en roi s'attaque à l'empereur (3). »

Cette supplique, oti les intérêts de l'Église et de l'État étaient sincèrement mais habilement mêlés, fit impression sur Lothaire. Il promit aux délégués d'Innocent H de re-

(1) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 620-630.

(2) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 590, note 6 et p. 631.

(3) « Oranis qui in Sicilia regem se facit contradlcit Ceesari. » Ep. 139.

prendre bientôt la route d'Italie (1). Et, en effet, au mois de septembre 1136, il débarquait en Lombardie par la vallée de Trente. Il parcourut le pays en tous sens, et de gré ou de force, avant la fin de Tannée 1136, il avait soumis toutes les villes importantes depuis Turin jusqu'à Reggio (2). Les Milanais s'étaientempressésdese déclarer en sa faveur, selon la promesse qu'ils en avaient faite, l'année précédente, à l'abbé deClairvaux (3). Après quel^ ques semaines de repos, suivi de nouvelles victoires en Emilie, il divisa son armée en deux corps, confia l'un, composé de trois mille hommes, à son gendre le duc de Bavière, et reprit avec l'autre sa coui]se triomphante sur les bords de l'Adriatique. Dès le mois de mai 1137, il était maître de tout le littoral jusqu'à Bari, où il s'établit (4)."

Henri de Bavière avait pour mission de rejoindre Innocent à Grosseto, d'intimider Anaclet à Rome et de réintégrer Robert de Gapoue dans son duché (5). Ayant qiiitté Fempereur à Saint-Cascien, près d'Imola, dans les premiers jours de février, il traversa rapidement la Toscane et vint mettre le siège devant Lucques, qui s'était montré jusque-là hostile à l'empire et avait battu, quelques mois auparavant (6), le marquis Engelbert près de Fucecchio. LesLucquois, pressés entre Farmée allemande et les Pisans leurs ennemis héréditaires, qui menaçaient

(1) Falco Benevent., ap. Muratori, V, 120.

(2) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 649-667.

(3) u Ubi Mediolanenses occurreruat, illum lœti suscipientes, » etc. Annal. Saxo, ap. Mon. Germ., VI, 771; cf. Otto Frising,, Chron., YII, 19, et Landulph. Junior, cap. 64, ap. Mon. G., XX, 47.

(4) Cf. Bernhardi, Lothar, p. 668-692.

(5) Falco Benev., ad ann. 1137, loc. cit., 120.

{&) Annal. Saxo, ad ana. 1137, Mon. Germ., VI, 773; cf. Bernhardi, Lothar, p. 648, 693 et suiv.

d'intervenir dans la lutte, se mirent à merci. Grâce au clergé et en particulier à l'abbé de Clairvaux, qui se trouva fort à propos dans leurs murs pour leur offrir sa médiation, ils furent traités avec quelque indulgence. Le duc de Bavière, déjà prêt à raser leur ville, se contenta d'une contribution de guerre en argent (1).

Ainsi Bernard avait dû abandonner encore une fois sa solitude (février 1136), pour venir, conformément au désir du pape et des cardinaux, rejoindre l'armée allemande en Italie. Plus d'une surprise et plus d'un déboire l'atteur daient dans cette nouvelle expédition. Il ne tarda pas à s'apercevoir que son autorité ne lui serait pas moins nécessaire pour maintenir l'accord entre le pape et l'empereur ou son gendre que pour convertir les partisans d'Anaclet II. A peine l'armée ducale avait-elle soumis Grosseto et Viterbe, que la mésintelligence éclata entre Henri de Bavière et Innocent IL Viterbe était une cité papale ; en d'autres termes, elle faisait partie du domaine de saint Pierre. Or comme, en livrant ses portes, elle avait consenti à payer aux envahisseurs un tribut de trois mille talents, le pape revendiqua cette somme en sa qualité de souverain. Mais Henri invoqua ses droits de vainqueur et, en vertu de la loi du plus fort, fit verser les trois mille talents dans la caisse de l'armée (2). Par ce coup d'autorité, le gendre de l'empereur commençait de s'aliéner le cœur du souverain Pontife. Il est probable que, de ce jour. Innocent II vit en lui un soldat peu soucieux des droits de l'Église romaine et, par conséquent, peu propre à sauve-

(1) « Lukkam adiré temptavit quam et obsidere para vit, sed mediantibus quibusdam episcopis et abbate Clarevallensi, data magna peciinia, ducem placaverunt, cogente etiam ad hoc eos timoré Pisensium^ » Annal. Saxo, loc. cit.

{2) Annal. Saxo, ad ann. 1137, ap. Mon. Germ., VI, 773.

garder l'union du Sacerdoce et de l'Empire. La suite delà campagne ne fit que confirmer cette preriiière impression.

De quel œil l'abbé de Glairvaux regarda-t-il l'attitude du duc de Bavière? Rie» n'indique qu'il ait pris part au débat qu'elle provoqua. La ville de Viterbe lui réservait un autre souci plus personnel. Son frère Gérard, qui l'accompagnait, tomba malade et en quelques jours fut àlaV dernière extrémité. Le saint abbé n'eut qu'un cri : « Attendez, Seigneur, jusqu'à l'heure de notre retour! Que mon frère soit rendu à nos amis ! et alors vous le prendrez si vous voulez : je ne me plaindrai pjas. » Son vœu fut exaucé (1) ; Gérard échappa à la mort ; et tous deux purent reprendre leur marche à la suite de l'armée allemande et dé la cour romaine.

Innocent II séjourna environ un mois à, Viterbe (2). Pendant ce temps, le duc de Bavière, qui paraît avoir établi au même lieu son quartier général, soumit toute la campagne romaine à l'ouest. Mais il n'osa tenter le siège de Rome, où Anaclet s'était fortement retranché. Il se dirigea donc vers le sud, prit en passant Albano et Anagni, et s'arrêta durant douze jours (du 7 au 18 mai) au pied du Mont-Gassin (3).

Ce monastère, le plus riche et le plus puissant de l'Italie, objet d'une si constante convoitise de la part du roi de Sicile, était gouverné depuis la mort de l'abbé Sénioret (4 fé-

(1) In Gant., Serm. XXVI, n» 14.

(2) Nous avons deux de ses bulles datées de Viterbe, l'une le 26 mars (Jaffé, n" 5588)et l'autre le 17 avril {Chronique du diocèse de Trêves,. 1828, p. 737-740) ; cf. Bernhardi, Lothar, p, 698," noie 12.

(3) « Innocentius papa cum duce Baioarlae per totam Tusciara iter agens, omnibus ei, praeter Romam, usque Beneventum tradentibus. » Annal. Casin., ap. Mon. Germ., XIX, 307, Cf, Vàcandard, Revue des Quest. MsL, janvier 1889, p. 51, note 4.

vrier 1137) par un partisan du schisme, le florentin Raynald, simple sous-diacre. La minorité des moines avait en vain protesté avec force contre son élection. Lorsque Henri de Bavière et Innocent II proposèrent au nouvel abbé de confirmer ses pouvoirs, à la condition qu'il reconnaîtrait lui-même la légitimité du souverain Pontife et la suzeraineté de l'empereur, il répondit résolument que ses frères et lui n'entendaient relever que du roi Roger et du pape Anaclet II. Le duc, pour châtier cette audace, eut recours aux armes. Mais il reconnut bientôt l'inutilité d'un siège en règle contre un couvent qui était un véritable château-fort, défendu déjà par sa seule position. Un accord, si minimes qu'en fussent les avantages, était encore préférable aux hasards d'un assaut. Henri chercha donc à renouer avec Raynald les négociations interrompues. Ce plan réussit. Incertain de l'avenir réservé à Roger, Raynald jugea enfin qu'il serait imprudent d'attirer sur son cloître la colère des Allemands, et se déclara prêt à reconnaître la suzeraineté de Lothaire. Aussitôt le drapeau impérial fut hissé sur l'église de saint Benoît, en signe de soumission (1).

Mais dans cet arrangement, le duc de Bavière avait affecté de ne s'occuper que des intérêts de l'État; l'Église romaine avait été oubliée. Innocent II en conçut un vif ressentiment : car, à ses yeux, le Mont-Cassin dépendait plus directement du Saint-Siège que de l'Empire. Aussi verrons-nous bientôt ses revendications éclater en présence de Lothaire.

Avant d'atteindre Bari, l'armée ducale ne devait plus rencontrer sur sa route que deux villes de quelque im-

(1) Petr; Diac, Chron. Casin., IV, 98 et suiv., ap. Mon. Gerrn., VII, 812-817. Cf. Bernhardi, Lothar, p. 675-679, 699-702.

portahce, Capoue et Bénévent. Robert de Oapoue fut aisément rétabli dans son duché. Il semble que ses vassaux aient impatiemment attendu son retour pour secouer le joug du roi de Sicile(l), tant leur soumission fut prompte et spontanée. Bénévent, encouragée à la résistance par son évêque Rosseman, partisan de Roger et d'Anaclet, fit d'abord mine de se défendre (2); mais elle ne put tenir contre les troupes du duc de Bavière, qui trouva, du reste, par les soins du cardinal Gérard, des intelligences dans la place. Le 23 mai, elle se rendit.

Les chroniqueurs ont vu dans la rencontre de Lothaire et d'Innocent II à Bari (30 mai 1137) (3) un ^age de l'union de l'Église et de l'État. Cependant la concorde fut plus d'une fois troublée par les prétentions rivales des deux pouvoirs, pendant les quatre mois qui suivirent, au grand scandale de l'abbé de Clairvaux (4j.

Lothaire quitta Bari le 23 ou 24 juin, s'empara de Meifi, et, après un repos de plusieurs semaines sur les bords du lac de Pesole, dirigea sa marche vers la Méditerranée. A son approche Salerne capitule (9 août). Toute la partie méridionale de la Péninsule tombe en son pouvoir. Innocent II et saint Bernard assistent à ce triomphe et viennent camper avec l'armée allemande au pied du Mont- Gassin (13 septembre) (5).

(1) Pet. Diac, Chron. Casin., toc. cit., p. 817; Falco Benev., ap. Muratori, Y, i2i; Annal. Saxo, loc. cit., p. 773.

(2) Les troupes ducales arrivèrent sous les murs de Bénévent le 23 mai : Decimo kalendas Junii (Falco, loc. cit., p. 121). Sur l'importance de Bénévent qui comptait alors 24 suflfragants, cf. Fabre, Liber censîium, p. 35-36; Duchesne, Liber Pontif., Il, 275, note 4.

(3) Annal. Saxo, loc. cit., p. 773. Cf. Berntiardi, Lothar, p. 707, note 42.

(4) Bern., ep. 144.

(5) Cf. Bernhardi, £o«/îor, p. 711-746.

Cette période de la guerre est particulièrement intéressante pour l'histoire des rapports de l'Empire et de la papauté. Après la capitulation du château de Bar i, Roger, désespéré, avait fait porter à Lothaire des propositions de paix. Il consentait à se retirer en Sicile et h payer aux Allemands une indemnité de guerre, à la condition que l'un de ses fils recevrait l'investiture de l'Apulie, pendant que l'autre resterait auprès de l'empereur comme otage. C'étaient là des offres qui n'étaient pas à dédaigner; mais Lothaire, enivré de ses succès, refusa de traiter avec un vaincu qu'il regardait comme l'ennemi irréconciliable de l'Église (1).

Ce fut une faute capitale ; et, avant que deux années se fussent écoulées, l'Empire et la papauté devaient porter la peine de ce refus hautain.

Qu'allait devenir l'Apulie? Lothaire, qui sentait combien sa conquête était précaire, confia à Rainulphe, duc d'Alife, le soin de la consolider; et pour l'aider à remplir cette mission, il laissa sous ses ordres une partie de l'armée allemande. Le choix impérial ne pouvait qu'être agréable au souverain Pontife. Mais lorsqu'il fut question de donner l'investiture au nouveau titulaire du duché reconquis, Lothaire et Innocent II se trouvèrent en désaccord sur les droits respectifs de l'Église et de l'Empire dans cette partie de la Péninsule. S'appuyant sur un privilège de Louis le Débonnaire, confirmé par Othon P'" et Henri II, le pape réclamait la suzeraineté de la Gampanie et de l'Apulie, suzeraineté récemment reconnue par le duc Roger lui-même. Lothaire opposait à ces titres, selon . lui apocryphes, l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs qui avaient exercé une autorité absolue sur l'I-

(1) « Scraipagano tyranno. » Annal. Saxo, loc. cit., p. 774.

talie méridionale. Faute de documents écrits, qui sont en pareil cas les seuls arguments péremptoires, la discussion aurait pu se prolonger sans fin. Dans rintérét delà paix, les deux souverains ajournèrent la conclusion du débat jusqu'au moment oii ils pourraient consulter les diplômes renfermés dans les archives du Latran. Ils donnèrent, simultanément, l'investiture au duc d'Alife. Et Rainulphe, de son côté, rendit hommage et jura fidélité à ses deux suzerains provisoires, d'abord au pape, puis à Tempereur (1).

Faut- il attribuer à l'abbé de Clairvaux cet heureux accommodement? Si l'on juge de son sentiment par ses écrits, il semble qu'il ait été' enclin à donner raison à Lothaire contre le souverain Pontife. Ne venait-il pas, en effet, de déclarer que l'Italie méridionale relevait de l'Empire ?\£'sf Cœsaris propriam vindicare coronam ah - usurpatore Siculo (2). Mais peut-être faut-il moins tenir compte de la lettre que de l'esprit de cette phrase, jetée sur le parchemin dans le feu de l'improvisation et destinée à exciter le zèle de Lothaire, défenseur légal de TÉglise romaine, L'Église restant la cliente de l'Empire dans les choses temporelles, n'était-il pas permis de dire d'une façon oratoire que le roi de Sicile, en violant le terri-

Itoire pontifical, s'attaquait à l'empereur?

Toutefois, il ne nous paraît pas invraisemblable que Bernard ait ignoré les droits particuliers de la papauté sur l'Italie du sud. Vivant en France et appelé d'une façon imprévue à s'occuper des affaires si complexes de la cour romaine, quoi d'étonnant qu'il ait laissé échapper des er-

(1) Roinoald, loc. cit., p. 422"; Otto Frising., Chron., VI, 20; Pet Diac, Chron. Casin., IV, 117, Zoc. cit., p. 833; Falco Benev., loc. cit. p. 122. Cf. Bernhardi, Zoï^flr, p. 745-747.

10 VIE i)E SAINT BERNARD.

reurs de langage en une matière purement diplomatique? Le débat qui s'ouvrit devant lui, et dans lequel il n'intervint qu'après avoir entendu les deux parties, lui révéla l'étendue delà souveraineté pontificale au delà des Alpes. A ses yeux cette forme purementpolitique etféodalede l'autorité du pape n'avait sans doute qu'une importance secondaire. Il eût volontiers sacrifié les droits siénergiquement défendus par Innocent II, pourvu que, en retour, Lo^ thaire garantît à l'Église une protection efficace et une entière liberté. Mais le souverain Pontife, fidèle à la conduite de ses prédécesseurs et soutenu par le cardinal Gérard, n'avait garde d'abandonner à l'Empire la moindre parcelle de son pouvoir temporel. Devant l'attitude si ferme des deux souverains, l'abbé de Clairvaux ne put que jouer le rôle de médiateur ; et la résolution adoptée est, on peut le croire, due en grande partie à ses exhortations.

Son intervention dans l'affaire du Mont-Cassin fut plus éclatante encore et non moins heureuse. La conduite équivoque de l'abbé Raynald ayant éveillé les soupçons de Lothaire, celui-ci le manda à son tribunal sur les bords du lac Pesole. Ce fut une occasion pour Innocent de revendiquer ses droits, méconnus par le duc deBavière(l). Il fallut donc examiner avec la plus scrupuleuse attention les droits particuliers de l'Empire et de la papauté sur l'abbaye et remettre en discussion la légitimité de l'élection du sous-diacre florentin. Lothaire eut la bonne fortune de compter parmi les juges du conflit le bibliothécaire du Mont-Cassin, Pierre Diacre, adversaire acharné du souverain Pontife, menteur effronté, qui se chargea de produire des diplômes falsifiés en faveur de

(1) Voir, pour toute cette affaire, Bernhardi, Lothar, p. 722-733.

TROISIEME VÔYÀGE^^^^^ 11

l'Empire (1). Personne ne paraît avoir soupçonné la fraude (2), et Innocent II abandonna ses droits politiques sur le Mont-Gassin.

Mais cette première conclusion laissait entière son autorité spirituelle. Et sur ce point ni lui, niles cardinaux, ni saint Bernard n'étaient disposés à transiger. Il exigea, en effet, que Raynald et ses religieux lui promissent obéissance et anathématisassent le fils de Pierre de Léon.

Le conflit, qui avait duré douze jours (3), paraissait définitivement éteint. Mais il se ralluma le 15 septembre, avec une nouvelle vivacité. Innocent IL, en recevant les serments d'obéissance de tous les membres de la communauté, n'avait nullement entendu ratifier l'élection de Raynald. Cette élection fut donc soumise aune nouvelle enquête. C'est ici que se révélèrent avec un caractère partie culier les dangers et les abus de l'ingérence de l'État dans les matières religieuses. La question de la canonicité d'une élection abbatiale était évidemment du ressort de l'Église. Pour la traiter, le pape, qui résidait à San- Grermano, envoya le cardinal Haimeric, le cardinal Gérard et l'abbé de Clairvaux au Mont-Cassin. Mais Lothaire s'opposa à l'exécution de leur mandat, sous prétexte que l'abbaye était un fief de l'Empire; et il se mit en devoir de remplir lui-même les fonctions de juge, avec le concours de son clergé, en présence des délégués du souverain Pontife. Ces empiétements de l'autorité civile indi-

(1) Voir sur les falsifications et les mensonges de Pierre Diacre, Bernàardi, Lothar, p. 728 et 730, notes 44, 50 et 51.

(2) Lothaire lui-même paraît avoir été victime d'une supercherie dont il recueillit d'ailleurs le bénéfice. « Quo viso imperator jam dicta prœcepta accipiens deosculatusest, moxque inhaecverbaprovupit : Imperatorum... ista esse prœcepta, demonstrantibm sigiUis,cognovi' mis. » Pet. Dlac, Chron. Casin., loc. cit., p. 8'/.3.

(3) Du 6' au 18 juillet. Cf. Bernharcli, Lothar, p. 725 et 732, note 59.

gnèrent tellement Innocent II qu'il menaça de suspendre de leur office les archevêques, évèques et abbés qui les avaient autorisés par leur connivence. Mais alors, soit crainte, soit remords, l'empereur désavoua sa conduite et permit aux commissaires pontificaux d'instruire la cause de Raynald.

A l'unanimité, le nouvel abbé fut déclaré impropre àexercersa charge. L'abbé de Clairvaux prononça à cette occasion, dans la salle capitulaire, un discours que le chroniqueur du Mont-Cassin ne nous a malheureusement pas con serve (1). A la vue du désordre politique et religieux dans lequel il trouvait l'abbaye, fondée et gouvernée avec tant d'autorité par le patriarche des moines d'Occident, ne dut-il pas s'écrier : « Quel état et quel état! abbas et abbas! Ce lieu n'est plus que l'ombre d'un grand nom, magni nominis umbra (2)! » Les délégués d'Innocent II se rendirent ensuite à l'église; et là, en présence de Lothaire et de toute sa cour, ils prononcèrent une sentence de déposition contre Raynald, qui se soumit simplement et déposa sur le tombeau de saint Benoît les insignes de sa dignité, la crosse, l'anneau et la Règle du monastère.

L'élection de son successeur fut si orageuse, qu'elle faillit encore amener une rupture entre le pape et l'empereur. D'après les statuts du couvent, les religieux devaient choisir leur supérieur en toute liberté. Mais Lothaire, qui avait intérêt à voir à leur tête un homme selon son cœur, sut adroitement leur imposer l'un dé ses conseillers, Vibald, déjà abbé de Stavelo ; et Innocent II fut

(1) « In capitulo resederunt in quo post peractum ab abbate Claravailensi sermonem, » etc. Chron. Casin.,^. 837.

(2) Cf. Panégyrique de saint Benoît, ap. Migne , t. CLXXXIII,

contraint de ratifier ce choix (1). Pour être juste, nous devons reconnaître que le nouvel abbé était digne à tous égards des délicates fonctions qu'on lui confiait. Mais la cour romaine ne pouvait voir sans regret passer aux mains d'un étranger le gouvernement du Mont-Cassin, un chef d'Ordre si considérable.

L'investiture de Vibald par Lothaire marque l'apogée du succès du monarque allemand pendant sa seconde expédition en Italie ; elle en marque aussi le terme. Dès le lendemain, le vainqueur du roi de Sicile fut envahi par le pressentiment de sa mort prochaine et,( .quelques jours plus tard, par le sentiment non moins poignant de là fragilité de son œuvre. Arrivé à Farf a (5 octobre 1137), et sur le point de quitter l'Italie, il chargea, de concert avec Innocent II, l'abbé de Clairvaux de retourner en Aptilie(2).

Ce n'est pas sans une profonde répugnance que Bernard accepta cette mission, dont le but était assez mal défini (3). Le mauvais état de sa santé aggravait encore un fardeau déjà lourd pour ses épaules. Sous l'influence d'un climat que les chaleurs de Tété rendaient malsain, son estomac si délicat s'était complètement délabré, et la tristesse, compagne habituelle des douleurs nerveuses, s'était emparée de son âme. On aime à retrouver sousl'armure delà sainteté ces sentiments, nous dirions presque ces faiblesses, si naturelles à l'homme : « Je prie le Ciel, écrivait-il aux abbés de son Ordre vers le* commencement du mois de

(1) Pet. Diac, p. 837, 838 et 839. Cf.Bernhardi,ioi/i<ïr, p. 757-759.

(2) « Instantissima postulalione iraperatoris apostolicoque mandalo... irahimur in Apuliam. » Bernard, ep. 144. Cf. Chr on. Casin., p. 840.

(3) Bernhardi {Lothdr, p. 776) insinue à tort que cette mission Avait été concftrlée entre Bernard et Innocent II, à Tinsu de Vempereur et contre lui. Cf. note précédente.

septembre (1), je prie le Ciel qu'il vous fasse sentir combien j'ai besoin que vous ayez pitié de moi; je me sens mourir. Or, si vos soupirs frappent les cieux, Dieu vous exaucera et par pitié il me dira : «Voici que je te rends à « tes frères, tu ne mourras pas au milieu des étrangers, « mais au milieu des tiens. » Tant de labeurs en effet et tant de douleurs m'accablent, que souvent la vie m'est à charge et à dégoût. Mais, excusez cette faiblesse, je voudrais que la mort tardât jusqu'à mon retour, afin que je meure, du moins, au milieu de vous. » La lettre qu'il adresse un mois plus tard à ses frères de Glâirvaux, respire la même tristesse : « C'est le pâle spectre de la mort, dit-il, que je vais traîner en Apulie. « Toutefois, comme les intérêts de l'Église sont enjeu, il obéit sans hésiter au désir de l'empereur et à l'ordre du souverain Pontife (2). Les appréhensions de Lothaire n'étaient que trop justifiées. Roger, qui avait attendu patiemment en Sicile l'éloignement de l'armée allemande, débarqua à Salerne dans les premiers jours d'octobre avec ses terribles Sarrasins. Trois semaines lui suffirent pour ruiner complètement l'œuvre del'empereur, encore mal affermie. Nocera, Pouzzoles, Alife, Telèze, Capoue, Bénévent, de gré ou de force, lui ouvrent leurs portes. La plume se refuse à décrire les atrocités que ses soldats commirent en quelquesunes de ces villes. Capoue, en particulier, coupable d'avoir reçu dans ses murs son duc Robert, fut mise à feu et à sang. Ni le sexe ni le rang. ne furent épargnés; les églises et les couvents furent profanés ; les vierges du Christ subirent les derniers outrages (3).

(1) Ep. 145.

(2) Ep. 144.

(3) Falco Benev., loc. cit., p. 123; Romoald, loc. cit., p. 422; Pet. Diac, Chron. Gasin.{loc. cit., p. 841); Wibald, ep. 11.

Ces odieuses exécutions répandirent la terreur danstoute l'Italie du sud. Sergiusde Naples n'osa affronter lespérils d'une nouvelle lutte, et se soumit, s'enrôla même dans l'armée sicilienne (1). L'abbé du Mont-Gassin adressa au vainqueur des propositions de paix ; mais ses envoyés, pour tout encouragement, reçurent cette réponse : « Si votre Vibald tombe entre mes mains, je le ferai pendre (2). » Vibald, effrayé, prit la fuite (3). Seul, Rainulphe d'Alife, le dernier défenseur de la cause papale et impériale, se prépara vaillamment à tenirtête à l'envahisseur. Entre le gendre et le beau-père, la lutte avait tous les caractères d'une guerre à mort. Déjà leurs armées étaient en présence dans les plaines de Ragnano, lorsque l'abbé de Clairvauxse présenta au camp de Roger (4). « La paix l la paix ! » tel fut son cri. Mais malgré toute son éloquence, il ne put calmer l'ardeur guerrière d'un capitaine que ses récentes victoires avaient enivré. Aussi bien, le duc avait à sevengerdesdédains de l'empereur. La fortune lui étant redevenue favorable, il ne fallait pas songeràleflécliir,à moins qu'on ne reconnût expressément sa suzeraineté sur l'Apulie. En vain saint Bernard lui dit, de sa voix autorisée et prophétique : « Si vous engagez la bataille, vous serez vaincu; » ni les prières ni les menaces n'ébranlèrent sa résolution.

Le sort de l'Italie méridionale allait être encore une fois à la merci des armes. La bataille s'engagea dans la journée du 30 octobre 1137 (5). Ce fut une furieuse mêlée; mais

(1) Romoald, ap. Mon. G., XIX, p. 422.

(2) Pet. Diac, Chron. Casin., loc.cit.,^. 842.

(3) « Quarto nonas novembris... recessit. » IMd., p. 852. Cf. Bernhardi, £oi/iar, p. 776, note 56.

(4) Bern. Vita, lib. II, cap. vu, n.° 43 ; Falco Benev., loc. cit. , p. 1 23 -, Rômoald, ap. Mon. Germ.,XlX, 423.

(6) Falco Benev., p. 124; cf. Romoald, ïoc. df,, p. 423.

la victoire, selon la parole de l'abbé de Clairva.ux, resta au duc Rainulphe. Sergius deNaples fut trouvé parmi les morts, et Roger ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval (1).

L'abbé deClairvaux s'attacha aux pas du vaincu. Lorsqu'il le rejoignit à Salerne,ille trouva aussi fier, aussi intraitable qu'avant le combat. Roger, qui attendait tout de lalongueur du temps, se garda bien de traiter avec ses ennemis après une défaite. Aussi Bernard, pour ne pas compromettre entièrement le succès de sa démarche, dut-il abandonner la politique et ne plus toucher que les questions purement religieuses. Mais, réduite à ces termes, sa mission devenait plus embarrassante que jamais. Gomment ramènera l'unité, sans lui donner satisfaction, un prince qui ne s'était jeté dans le schisme que j)ar ambition et par raison d'État? Sur ce terrain encore le roi de Sicile ne chercha qu'à temporiser. Il promit d'examiner attentivement les réclamations d'Innocent II. «Envoyezmoi, dit-il, six témoins de la double électiou du 14 février 1130, trois d'un parti, trois de l'autre, et je jure qu'après les avoir entendus, je me soumettrai à l'un ou à l'autre prétendant, selon l'inspiration de ma conscience (2). »

Cette tactique était souverainement habile. Les avances discrètes que le rusé Normand faisait ainsi au pape légitime ne l'engageaient lui-même publiquement à rien. Si le souverain Pontife n'y répondait pointpar une faveur appréciable, en se montrant disposé à reconnaître le royaume de Sicile, Roger demeurerait toujoursllbre de dé-

(1) Falco Benev., loc. cit.;Bern. Vita, lac. cit., n» 44.

(2) Falco Benev., îoc.cii.;^. 125. Cf. Ernaud,dOQtle récit est inexact sur plusieurs points de détail {VitaBern., cap. vu, n°* 43 et 45). Ernaud suppose, par exemple, que c'est Roger qui a pris l'initialive d'une entrevue avec saint Bernard; le contraire est manifeste.

clarer que la discussion ne Tayait pas éclairé. Bref , sa proposition n'était qu'une amorce. «Donnant donnant,» telle était sa loi politique ;règle suprême à laquelle sa conscience peu scrupuleuse était entièrement subordonnée. Quel piège pour la loyauté de l'abbé de Clairvaux! Mais aussi quel obstacle pour le succès de sa mission !

Il était naturel qu'AnacletlI se montrât docile aux vues de Roger. Il envoya à Salerne le cardinal Mathieu, son chancelier, le célèbre canoniste Pierre de Pise, et un autre cardinal du nom de Grégoire. Les champions d'Innocent II furent le chancelier Haimeric, le cardinal Gérard et le futur pape, Guy deCastello. On doié reconnaître que le duc conduisit l'enquête avec toutes les apparences de la plus parfaite impartialité. Pendant quatre jours, il entendit, du matin au soir, les délégués d'Innocent II, et pendantquatre autres jours les partisans d'AnacletlI(l). Les renseignements contradictoires qu'il recueillit dans ce double interrogatoire à huis clos n'étaient pas de nature à dissiper ses doutes, évidemment intéressés. C'est dans ces dispositions équivoques qu'il présida (fin novembre ou commencement de décembre 1137) (2) une conférence Où Pierre de Pise et l'abbé de Clairvaux furent appelés à prendre la parole devant la cour, le clergé et le peuple réunis (3). Les partisans d'Anaclet, vers lesquels Roger inclinait toujours, fondaient tout leur espoir en Pierre de Pise; il fut digne de la confiance qu'on lui témoignait. Jamais sa science du droit canon ne se révéla

(1) Falco Benev., loc. cit., p. 125.

(2) On peut fixer l'assemblée de Salerne à cette date, car nous savons que le cardinal Haimeric a èlé remplacé dans ses fonctions de chancelier par le cardinal Lucas, le 28, le 29 et le 30 novembre 1137 (Jaffé, iîe^es;a,n°s 5609, 5610, 5611).

(3) Bern. Vita, lib. II, cap. vu, loc. cit. ; Falco Benev., loc. cit.

plus entière; jamais sa dialectique ne fut plus vigoureuse. Bernard lui-même rendit hommage à son talent; mais il ne put s'empêcher de s'écrier : « Pourquoi faut-il que tant d'esprit soit dépensé au service d'une si mauvaise cause ! » L'abbé de Clairvaux lui donna ensuite la réplique. Au lieu de s'égarer dans la discussion des textes abstraits du droit canon, il amena son adversaire sur le terrain solide des faits (1). La catholicité n'avait-elle pas proclamé la légitimité de l'élection d'Innocent II? Et cette voix n'était-elle pas infaillible? « Nous ne reconnaissons, vous et moi, n'est-il pas vrai, qu'un Christ et qu'une Ëgiise, hors de laquelle il n'y a pas de salut. Rappelez- vous l'histoire du déluge : Noé construisit une arche et non deux. Reconnaissez-vous que cette arche était la figure de l'Église? — Cela est incontestable, répondit Pierre de Pise. — Eh bien, aujourd'hui nous avons deux arches, l'une fabriquée par Pierre de Léon, l'autre gouvernée par Innocent II; il faut que l'une des deux périsse. Si l'arche gouvernée par Pierre de Léon est de Dieu, celle que dirige Innocent II périra. Avec Innocent, par conséquent, périront tous les religieux qui sont dans l'univers, les Chartreux, les Camaldules, les Clunistes, les Prémontrés, les Cisterciens, tous ceux enfin qui servent Dieu nuit et jour, dans les veilles, les oraisons, le travail et les jeûnes; l'Église entière périra^ et dans sa ruine seront entraînés les évêques et les pasteurs, à un petit nombre près, les nobles et les peuples, les rois et les princes, à l'exception d'un seul, que voici. » Et du geste il désigna Roger. « Mais, pour être plus juste, con-

(1) Bern. Vita, loc. cit. Ce discours de saint Bernard rappelle l'argumentation contenue dans sa lettre 126, n°' 10 et 11. C'est là un caractère d'authenticité. Cf. Gaufridi Fragm., Ms. 17639 j p. 11.

tin ua-t-ii, pourquoi ne dirions-nous pas qu'au lieu de la chrétienté toute entière, c'est la maison de Pierre de Léon qui périra, avec le petit nombre de ceux qui la soutiennent ? Eh 1 qu'a donc fait cet homme pour que dans ce déluge universel sa maison soit épargnée? Vous qui le connaissez, dites-nous ses œuvres, ses vertus et ses mérites. » Lafouledes assistants répondit à cette apostrophe par une clameur d'approbation. Pierre de Pise rougit. L'abbé de Clairvaux, profitant de son embarras, s'avança vers lui et, lui prenant la main, lui dît simplement : « Si vous m'en croyez, nous entrerons ensemble dans l'arche la plus sûre. » î '

Ce mouvement, à la fois naturel et hardi, assura le triomphe de l'éloquence de saint Bernard; mais Roger, contrarié dans ses desseins, se hâta de refroidir l'enthousiasme de l'assistance : « Tant d'arguments contradictoires, dit-il, laissent mon esprit dans la perplexité; et il m'est impossible de terminer seul une affaire aussi grave. J'ai .besoin de consulter mes conseillers tant ecclésiastiques que laïques, d'après l'avis desquels j'ai suivi le parti d'Anaclet. Que nos seigneurs les cardinaux me donnent leurs raisons par écrit, et que deux d'entre eux veuillent bien me suivre en Sicile, où nous clorons sûrement ce long débat pendant les fêtes de Noël. »

Bernard et ses amis ne doutèrent pas un instant que cette déclaration ne fût un misérable subterfuge par lequel le prince tâchait d'échapper à la force de la vérité. Toutefois, ils feignirent de croire à la sincérité de ses promesses : « Soit, répondit le cardinal Gérard, nous vous remettrons nos rapports, et le cardinal Guy de Gastello partira avec vous. » Du côté d'Anaclet, un cardinal dont nous ignorons le nom fut également chargé d'accompa-

gner Roger en Sicile (1). La réunion annoncée eut lieu à ' Palerme. Est-il nécessaire d'ajouter qu'elle demeura sans ^ , résultat? Roger, voyant que sa royauté était toujours mé- • connue par Innocent II, refusa de renier l'antipape à qui il devait sa couronne.

La mission de Bernard s'achevait donc tristement. On ne saurait s'en étonner, quand on considère le caractère vague et incohérent de son mandat. Ni l'empereur, ni le souverain Pontife, ni Rainulphe,en le chargeant de négocier la paix, ne l'avaient autorisé à offrir à Roger le moindre dédommagement, en retour des sacrifices qu'on prétendait lui imposer. Autant valait dire qu'on exigeait de lui une soumission pure et simple. Toute l'éloquence de l'abbé de Clairvaux, ses miracles même (2), n'étaient pas capables de dissimuler le vice de cette proposition. Pour le roi de Sicile, la justice de la cause d'Innocent n'était qu'une question secondaire; la vérité lui importait aussi peu qu'à Pilate. Les négociations vinrent donc échouer contre sa résolution bien arrêtée de. ne se réconcilier avec l'Empire et la papauté qu'à des conditions avantageuses, c'est-à-dire au prix delà déposition de Rainulphe.

Bernard ne s'en retourna cependant pas auprès d'Innocent, les mains vides; selon une expression qui lui est familière, il remportait « sa gerbe ». Le pape l'attendait à Rome depuis la fin d'octobre (3) ; il y arriva vers l'époque des fêtes de Noël, accompagné de Pierre de Pise,

(1) « Mullis quœslionibus variisque responsionibus animus noster impeditur, » elc. Falc. Benev., loc. ai., p. 125.

(2) Emaud {loc. cit.) raconte un miracle opéré par l'abbé de Clairvaux pendant son séjour à Salerne.

(3) La première bulle d'Innocent, datée de Rome, est du 1^' novembre {Jaffé, Regesta, n" 5606).

qu'il avait définitivement converti, à la suite des conférences de Salerne. N'étaient-ce pas les plus magnifiques étrennes qu'il pût offrir au souverain Pontife? Innocent II, en témoignage de sa joie, confirma le cardinal dans sa dignité (1).

Cette conversion de l'un des principaux auteurs du schisme était le coup le plus sensible que l'on eût jusquelà porté à la cause d'Anaclet. Aussi fut-elle le signal de plusieurs défections importantes. Saint Bernard trouvait les Romains fort irrésolus. Depuis longtemps leur. attachement aux Pierleoni allait s'afïaiblissant. Toutefois, pjour des motifs de diverse nature, ils avài'ent toujours reculé devant une rupture officielle. Les uns essayaient de calmer les remords de leur conscience en se retranchant derrière leurs serments. D'autres, plus ingénus, avouaient qu'ils n'étaient retenus dans le schisme que par la crainte de perdre leurs dignités et leurs bénéfices. Quelques-uns alléguaient, pour se justifier, les liens de parenté qui les unissaient au rival d'Innocent. L'éternelle infirmité de la nature humaine se révélait ainsi dans ces subterfuges dénués de dignité. Il était aisé à l'abbé de Ciairvaux d'en faire justice. En quelques jours, sa parole ardente et convaincue détacha du parti d'Anaclet la plupart des dissidents (2).

L'antipape, néanmoins, ne désespéra pas de sa cause.

(1) Bern- Vita, loc. cit. Cf. Bern., ep. 213. Pierre de Pise souscrit une bulle d'Innocent II, le 12 janvier 1138 (Jaffé, Regesta, 5614).

(2) « Petrum Pisanum et quosdam alios Ecclesiae réconciliât (Bernardus). « Bern. Vita, lib. II, cap, yii, n» 46. Nous plaçons à cette époque les conversions rapportées par Ernaud en ce même chapitre vu (n° 42). C'est à tort, selon nous, que le pieux biographe fait venir l'abbé de Ciairvaux à Rome avant le mois de décembre 1137, c'est-àdire avant le double voyage du saint en Apulie. Innocent II lui-même, nous l'avons vu, ne put rentrer dans la ville éternelle qu'à la iin du mois d'octobre.

Aussi bien, tout souci venait de lui être ôtê du côté de ' rÂllemagne par la mort de Lothaire arrivée au passage des Alpes, le 4 décembre 1137. En Italie, Roger, bien que chancelant dans sa fidélité, lui prêtait toujours un précieux appui moral. A Rome même, ses derniers partisans ne perdaient pas courage, Saint-Jean de Latran aussi bien que Saint-Pierre et toute la ville haute demeuraient en son pouvoir (1).

Il était donc à craindre que la lutte ne se prolongeât pendant de longs mois encore : et, quoique l'issue n'en fût pas douteuse, nul ne pouvait dire à quel prix Innd-, cent II finirait par triompher. Mais Dieu se chargea d'a- ^ bréger les temps. Anaclet II niourut le 25 janvier 1138, subitement disent les uns, après trois jours de maladie selon d'autres, et dans Fimpénitence finale, si l'on en croit Ernaud (2). Dans l'excès de la joie que lui causa cet événement, l'abbé de Clairvaux ne put s'empêcher de s'écrier : « Grâce à Dieu, le misérable qui a induit Israël dans le péché a été englouti par la mort et jeté dans les entrailles de la terre, in ventrem inferi. Puissent tous ceux qui lui ressemblent subir le même châtiment (3) ! » Cette dure oraison funèbre, qu'on a vivement reprochée à saint Bernard, était un soupir de soulagement et doit être jugée comme telle. Le champion d'Innocent vit

(1) La première buile d'Innocent II datée du Latran est du 21 mars 1 138 (Jaffé, Regesfa, n° 5624). Les précédentes (Jaffé, Regesta, n°' 5606- 5623) portent seulement l'indication : Romœ. D'où Bernhardi {Lothar, p. 770, note 45) a conclu, non sans raison, ce nous semble, que le Latran resta au pouvoir d' Anaclet jusqu'à sa mort.

(2) Falco Benev., îoc. cit.; Orderic Vital, Hist., XIII, 17, Tp.966;Bern, Viia, lib. II, cap. vu, n" 47. Voir les autres sources dans Bernhardi, Lothar, p. 780, note 65. —Le lieu où fut déposé le cadavre de Pierre de Léon est resté ignoré.

(3) Ep. 147.

dans la mort de Pierre de Léon l'aurore de la paix pour l'Église. N'avait-il pas assez souffert et travaillé dans ce but, pour oser, lorsqu'il crut l'avoir atteint, se réjouir même un peu violemment, à la façon des prophètes antiques?

Du reste, la vivacité de son émotion, due à la soudaineté du coup qui avait frappé l'antipape, le trompait encore ; il triomphait trop vite. Les frères de Pierre de Léon et les cardinaux les plus engagés dans le schisme, prenant conseil de l'orgueil ou de la peur, élurent, vers le 15 mars, un nouveau pape sous le nom de Victor IV) et tinrent en ichec à Rome, pendant plusieurs moi^ encore, l'autorité d'Innocent II (1). De loin Roger les encourageait à la résistance. A lafm cependant, cette situation leur parut insupportable. Gagnés par l'éloquence de saint Bernard (2), d'aucuns disent par l'or d'Innocent (3), les principaux schismatiques, les frères de Pierre de Léon eux-mêmes, abjurèrent leur erreur. Il ne restait plus au malheureux Victor IV, privé de tout appui, qu'à chercher un lieu où cacher sa honte; il se réfugia pendant la nuit auprès de l'abbé de Cliàirvaux, qui lui fit quitter ses insignes, et l'amena confus et repentant aux pieds du souverain Pontife (4). La satisfaction des coupables devait être plus authentique encore, à cause du scandale qu'ils avaient causé. En conséquence, le 29 mai 1138, jour de l'octave de la Pen-

(1) Annal. Casin., ap. Mon. Gerjn., XIX, p. 309. Cf. Falco Benev., ioc. cit., p. 125; Bern. Vita, lib. II, cap. vu, n» 47.

(2) « Hanc pacera nisi cum quadam semritate occultatajam diu a nobis expectavissemus, jamdudum venissemus, » dit Bernard (ep. 317). De ces mots, nous croyons pouvoir conclure que le saint abbé a contribué pour sa part à la conversion des Pierleoni, aussi bien qu'à ,celle de l'antipape Victor IV.

(3) Pet. Diac, Chron. Casin., p. 844.

(4) Bern. Vita, lib. II, cap. tii, n° 47.

tecôte, ils vinrent tous, Victor en tête, « se prosterner publiquement, » dans Saint-Pierre, « aux pieds d'Innocent II et lui jurer fidélité lige (1). » Ce fut leur acte de réhabilitation en même temps qu'une marque officielle de leur repentance.

Après ces réparations, la présence de Bernard en Italie n'était plus nécessaire : « Me voici i écrivait-il au prieur de sa chère abbaye, je ne vous dis plus : je vais revenir; je vous dis : je reviens; je reviens et j'emporte avec moi marécompense, la victoire du Christ et la paix de l'Église. Le vendredi après l'octave de la Pentecôte, je sortirai de la ville éternelle (2). » On aimerait à recueillir dans sa \ lettre quelques détails plus intimes sur la part qu'il a prise à l'extinction du schisme; il se borne à dire : « En revenant, je rapporte des gerbes de paix. Ce sont là de belles paroles, mais les faits sont plus beaux encore. »

Rome, en effet, était toute à la joie de se sentir revivre. Ce n'étaient que fêtes et processions dans les églises rouvertes. Le peuple reconnaissant saluait en Bernard l'unique auteur de la paix publique et allait jusqu'à le proclamer « Père de la Patrie (3). » Lui, cependant, se dérobait humblement à ces bruyantes ovations. Son uni-^ que désir était de regagner au plus tôt la France. Est-il téméraire de penser qu'il employa ses derniers instants à visiter les tombeaux des saints et surtout à vénérer la chaire de Pierre? On se complaît volontiers dans cette conjecture, quand on voit qu'en souvenir de ses travaux ,. et de son séjour dans la ville éternelle, il n'eut d'autre ambition que de rapporter à Clairvaux quelques reli-

(1) Bernard, ep. 317.

(2) Ep. 317.

(3) Bern. VUa, lib. II, cap. vu n" 47. =

TROISIEME VOYAGE EN ITil^LIE.

ques (1) des apôtres et des martyrs. Comme on reconnaît bien là « l'homme de Dieu, » plus préoccupé des choses de la piété que de toutes les pompes de la gloire humaine l

. (1) Bern. Vita, lib. IV, cap. i, n' I.

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