‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 94 sur 118 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

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du douzième siècle ait enregistrées. Pour éviter cependant que l'honneur de l'évêque de Poitiei^ne souffrît une trop grave atteinte des débats qui allaient s'engager, le souverain Pontife, avant de les ouvrir, prit soin de dissotidre authentiquement l'assemblée (1). De cette sorte le procès n'eutqu'un caractère semi- officiel. Seuls ou presque seuls, les évêques français et les maîtres de théologie en renom y prirent part (2).

Il est à remarquer que tout ce que Paris comptait alors de professeurs éminents entra dans la lice pour combattre Gilbert. Robert de Melun et Pierre Lombard rattaquèrjent avec la même vivacité que Tavait déjà fait Adam du Petite Pont; Suger, le prudent Suger, partageait, semble-t-iî, leurs sentiments. Bref, la grande majorité du clergé fran^ çais se montrait hostile à l'accusé. L'archevêque de Bordeaux, Geoffroy du Lôroux, osait à peine le soutenir, malgré l'estime qu'il professait, sinon pour sa doctrine, au moins pour sa personne.

Gilbert trouva heureusement un meilleur appui dans l'entourage du pape. Les cardinaux, étonnés de cette espèce de discrédit général dans lequel un prélat si distingué était subitement tombé, prirent ouvertement son parti. Sans vouloir favoriser la propagation d'erreurs adroitement colorées et habilement défendues, ils s'efforcèrent d'en atténuer, autant que possible, la portée et par suite la condamnation (3).

C'est dans ces conditions que l'évêque de Poitiers accepta la lutte. Il était supérieurement armé pour le combat. Son savoir était prodigieux. Pendant soixante ans il

(1) « Finita synodo, » etc. Otto Frising., loc. cit., cap. lv.

(2) Otto Frising., 7oc. cit., cap. lv; cf. Hist.Pontif., ap. Mon. G., XV, 522, et Gaufrid.,ep. ad Albin., p. 589.

(3) Hist. Pontif., et Gaufrid., ep,, loc. cit.

avait pâli sur les livres (!}; sa bibliothèque était Tune des plus belles de Tépoq^'àé (2). Les ouvrages des Pères latius; particulièrement de saint Hilaire, ceux même des Pères grecs, n'avaient guère de secrets pour lui. Servi par une mémoire merveilleusement sûre et rompu de bonne heure aux exercices fortifiants de la dialectique, il ignorait les défaillances qui surprennent les timides au cours d'une discussion et les font fléchir. Durant sa longue carrière de professeur, il n'avait pas subi un échec. L'habitude du succès l'avait même rendu légèrement dédaigneux de la critique et des objections.

Le seul homme qui eût été capable de lui imposer par son autorité, le légat Àlbéric, cardinal évêque d'Ostie, venait de mourir, quand s'ouvrit le concile de Reims (3). Gilbert se présenta devant ses accusateurs, le front haut et l'air souriant, voire un peu hautain. Il apportait ses ouvrages incriminés. Le souverain Pontife avait chargé un moine de l'ordre des Prémontrés, Godescalc, prévôt du Mont-Saint-Éloi, d'examiner ses écrits et d'en noter les erreurs, avec preuves à l'appui. Mais comme Godescale s'exprimait difficilement, ce fut l'abbé de Glairvaux qui soutint en public les conclusions du rapport. Gilbert ne manqua pas de leur opposer une fin de non-recevoir, sous prétexte que les extraits, mis en avant, altéraient sa pensée. Le point capital était de savoir si l'essence divine QidXi logiquenient^iréellement la même chose que Dieu, Gilbert, on se le rappelle, était pour la négative. 11 défendit son opinion avec un tel étalage d'érudition et une telle subtilité d'esprit, que le Pape déclara ne pouvoir le

(1) Hist. Pontif., loc. cit.

\2) Planctus LaurenUi,&p. Hist. des G,, XIY, ZSO. (3) Gaufrid. ep., loc. cit. Albéric souscrivit encore une bulle d'Eugène III, le 22 novembre 1147. Jaffé, Regesta,ïi, 20,

suivre et, crut devqir, après une journée de discussion fatigante, ramener la question à ses termes essentiels/ « Croyez-vous, lui dit-il, que l'essence qui constitue les trois personnes divines soit Dieii même? » Et, développant cette pensée, Tabbé de Glairvaux ajouta : « Tout le scandale provient de ce que l'on vous soupçonne d'enseigner ceci : l'essence ou la nature divine, la divinité en un mot, y compris ses attributs, la sagesse, la bonté, la grandeur, etc., n'est pas Dieu lui-même, mais seulement la forme par laquelle est Dieu. Dites-nous ouvertement si tel est, oui ou non, votre sentiment. » Gilbert répondit • « La divinité est la forme de Dieu, mais elle n'est pas Dieu, à proprement parler, » divinitas est forma quâ est Deusy sed ipsa non est Deus. C'était précisément l'aveu qu'on voulait arracher au dialecticien. Le secrétaire de saint Bernard lui fit remarquer qu'à Paris il avait soutenu expressément la proposition contraire. « Qu'importe ce que j'ai dit à Paris? repartit Gilbert; à Reims je dis cela. » « Vous êtes donc comme le roi, reprit Geoffroy ; vous avez votre dit et votre dédit. » Gilbert demeura ferme dans sa' déclaration, et, sur la demande de l'abbé de Glairva|Ux, elle fut insérée au procès-verbal. Pendant qu'on l'inscrivait, l'évêque de Poitiers, prenant l'offensive, dit àl'abbé de Clairvaux : « Oseriez-vous, à. votre tour,, signer cette proposition : « La divinité est Dieu. )) Divinitas est Deus?. « Oui, repartit Bernard avec animation, qu'on récrive avec une plume de fer, qu'on la grave avec une pointe de diamant : l'essence divine, la forme divine, la nature divine, en un mot la divinité est vraiment Dieu. « On essaya de faire comprendre à Gilbert que, si la divinité n'était pas Dieu lui-même, mais la forme de hien^ forma quâ est Deùs, elle serait quelque chose de supérieur à Dieu, puisque Dieu . tiendrait d'elle ce qui le fait être

d4b VIE DE SAINT BERNARD. V . ' ,'^ :

Dieu (1). Tout en rejetant cette conséquence monstrueuse/ Gilbert s'obstina à conserver sa distinction.

Les autres erreurs de Gilbert, nous l'avons vu, découlai ent de la première. Il les défendit le lendemain avec la même habileté, mais avec une égale (2) faiblesse d'arguments. Il essayait d'écraser ses adversaires par une accumulation de textes des Pères. Il eut même la malice de leur citer des fragments de lettres des Grecs, que personne ne comprit. Mais, sous le feu de la critique de l'abbé de Clairvaux, les propositions incriminées furent réduites à leur plus simple expression et inscrites au procès-verbal. L'évêque de Poitiers sentit bientôt le sol se dérober sous ses pieds et la victoire, sur laquelle il avait un instant compté, lui échapper tout à fait. Sa dialectique n'était pas capable de le sauver d'une condamnation. Il ne lui restait plus d'espoir que dans la protection des cardinaux. Pendant un entretien secret qu'il avait eu avec eux, il avait obtenu la promesse qu'ils le soutiendraient. Ils tinrent parole. « La cause est entendue, dit tout à coup un membre du Sacré-Collège; nous rendrons plus tard la décision (3).»

Personne ne s'attendait à ce coup de théâtre. L'assemblée se sépara. Maisle clergé français trouva une telle façon de clore la discussion fort irrévérencieuse, et protesta. L'abbé de Clairvaux réunit chez lui les mécontents. On y remarquait dix archevêques et la plupart des évêques de France et des professeurs admis au concile. Ce groupe

(1) Gauf., p. 589-590, et Otto Frising., loc. cit., cap. lvi.

(2) La discussion commença decwsâ medianœ quadragesimse hehdoinadâ, sacroque dominicge Passionis inchoante. Otto Frising., loc. cit. Elle dura deux jours. Bern. Vita, lib. III, cap. v, n" 15. Cf. Othon, Geoffroy et Jean de Salisbury, loc. cit.

(3) Gaufrid. ep.,p. 591 ; Otto Frising., loc. cit., cap. lvi.

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forma une sorte de conciliabule, qui s'attribua le mandat de fournir au souverain Pontife et aux cardinaux de nou- ■ velles lumières (1). « Ce n'est pas à nous, dit saint Bernard, qu'il appartient de porter un jugement dans les matières de foi : ces questions sont réservées à répiscopat. Mais, si vous le voulez bien, nous enverrons au pape un formulaire qui sera l'expression de notre pensée sur les points controversés. A vous d'approuver ou de rejeter les propositions que je vais vous soumettre (2) :

« Premièrement je crois que la Divinité est Dieu et réciproquement. Est-ce votre avis? P/aceit vo6is? L'assis^ tance répondit : Ou\^ placet. \/

« Secondement, je crois que les trois personnes, le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont un seul Dieu, une seule substance divine et réciproquement. — Oui, placet.

« Troisièmement, je crois que la divinité elle-même, c'est-à-dire la substance ou la nature divine s'est incarnée, mais dans le Fils. — Oui, placet.

« Enfin je crois, puisque Dieu est simple , que tout ce qui est en Dieu est Dieu et que les propriétés des personnes sont les personnes mêmes, que le Père est lapater- [ nité, le Fils la filiation, le Saint-Esprit la procession et

réciproquement. »

\ Cette dernière proposition ne fut pas accueillie avec la

même faveur que les précédentes. Un archidiacre de Châlons, Robert du Bois, fit remarquer que de célèbres docteurs, Anselme et Raoul deLaon,Albéric de Reims, avaient suspendu leur jugement sur ce point même. Par égard pour de telles autorités, l'abbé de Clairvaux retira sa for-

(1) Otto Frising., et Gaufrid. ep., Zoc. di.

(2) C'est ici que se place la scène dramatique si bien racontée par \ VHist. Pontif., p. 522-523. Cf. Othon et Geoffroy, aux endroits cités.

mule et y substitua la suivante qui ne rencontra pas de contradiction (1) :

c( Je crois que Dieu seul en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, est éternelet que tout ce qui est en Dieu et qui est éternel en Dieu est Dieu même (2). »

Ce symbole fut signé par tous les archevêques, évèques, abbés et maîtres présents. Trois membres de l'assemblée, Hugues, évêque d'Auxerre, Milon, évêque de Thérouanne, et Suger, abbé de Saint-Denis, furent chargés de le présenter au pape (3). Cette démarche blessa encore les cardinaux, qui virent dans cette espèce d'adresse dogmatique du clergé français un empiétement abusif. « Il n'y a, dirent-ils, que l'Église romaine qui ait le droit de décider dans les choses de la foi; et, malgré l'estime que le pape conserve pour son ancien supérieur, il ne doit pas permettre qu'on porte atteinte aux prérogatives du Saint-Siège. » Puis, abordant le souverain Pontife : « Voyez ces Français, GaUiisti; ils ont eu l'audace de rédiger, à quelques pas de nous, et sans nous consulter, les articles de leur foi (4) ; c'est par un procédé semblable que l'abbé de Glairvaux a, tout récemment, fait condamner maître Pierre Abélard (5). »

Bernard, mandé par Eugène III, déclara en toute sim-

(1) Historia Pontifie, p. 523. L'auteur semble croire, mais à tort, qu'après l'échec de la quatrième proposition l'abbé deClaîrvaux et ses amis se contentèrent des trois premières.

(2) Cette proposition vise apparemment la théorie platonicienne des idées développées par Gilbert. Cf. Gaufriil. ep., n°è, p. 591. Voir dans Migne, p. 617-618, la formule totale du symbole des évéques français, telle que la donne Geoffroy.

(3) Gauf. ep., n^Q, p. 591-592.

(4) Otto Frising., loc. cit., cap. Lvn; cf. Gaufrid. ep., n° 8-, Hist. PoMfi/;, p. 52«.

(5) (( Dicentes quod abbas arte simili magistrum Petrum aggressus erat. ))Hist. Pontifie, loc. cit.

plicité que les évoques et' lui ne s'étaient nullement proposé de donner une décision dogmatique, mais n'avaient voulu qu'exprimer, comme l'avait fait Gilbert lui-même, leur opinion particulière . Cette explication apai sa les cardinaux. En somme, la cour romaine, mise en demeure de se prononcer entre la profession de foi du conciliabule français et celle de l'évéque de Poitiers, ne pouvait que ratifier la première, ce qui impliquait la condamnation de la seconde. Tel était au fond le sentiment du Sacré- . Collège : le pape en donna l'assurance à l'abbé de Clairvaux (1).

Mais cette déclaration ne satisfaisait pas l'es adversaires de Çjilbért de la Porrée. Ils voulaient à tout prix que sa doctrine fût censurée. Il fallut qu'Eugène 111' fît droit ai leur réclamation unanime. Une nouvelle séance se tint donc, à quelques jours de là (2), non plus, comme les précédentes, dans l'église Notre-Dame , mais dans la grande salle du Tau, ainsi nommée à cause de sa forme qui rappelait la lettre grecque T. Les accusateurs de Cil-*bert triomphaient bruyamment. Ils produisirent contre lui des ouvrages jusque-là tenus secrets et qui fourmillaient d'erreurs. L'évéque de Poitiers en rejeta fièrement la paternité (3). On les déchira sur-le-champ, et le pape eut soin d'expliquer en français aux laïques présents que cette exécution n'avait rien d'offensant pour Gilbert de la Porrée (4). On en vint enfin aux quatre propositions équivoques du commentaire de Gilbert sur le livre de la Tri-

(1) Otlo Frising., et Gaufrid. ep., loc. cit.

(2) Selon l'Historia Pontificalis, p. 125, cette séance se serait tenue le samedi saint ou du moins pendant la semaine sainte. L'auteur de l'Hist. Pontif. paraît n'avoir assisté qu'à cette séance.

(3) Nous nous sommes attaché à concilier ici l'^isfonaPowfi^cflZw, p. 524, avec le récit de Geoffroy, ep., n» 9, p. 592.

(4) Jîïsi, PowW/"., et Gaufrid. ep., Zoc. d^

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nité de Bôëce. L'auteur fut invité à les désavouer publiquement. Le pape semble avoir insisté particulièrement sur la gravité de la première, dont les autres n'étaient, h vrai dire, que la conséquence logique (1). A renoncé de chaque proposition, Gilbert répondit : « Si vous croyez autrement, je le crois comme vous; si vous enseignez autrement, je l'enseigne comme vous ; si vous écrivez autrement; je l'écris comme vous (2). » Cette docile et courageuse rétractation le réhabilita aux yeux de tous; elle épargna, en outre, au souverain Pontife la douleur de prononcer une condamnation qui aurait eu pour le docte prélat un caractère infamant. Il fallait cependant une sanction authentique aux délibérations du concile. Elle fut aussi bénigne que possible. Le pape défendit simplement de lire ou de transcrire l'ouvrage de Gilbert avant qu'il n'eût été corrigé par l'Église romaine. « Avec votre agrément, je le corrigerai moi-même, » s'écria l'auteur. « Non, cette correction sera réservée au Saint-Siège .», reprit Eugène III.

Ainsi le débat, si orageux au début, put se clore sans Scandale. Gilbert rentra dans son diocèse le front haut, sans peur et sans reproche. Il était en paix avec l'Église romaine. Ses archidiacres devinrent, dit-on, à partir de ce jour-là, ses plus fidèles amis (3).

Ce ne fut pas le cas, à ce qu'il semble, de tous ses contradicteurs (4). Il y eut toujours, en particulier, entre

(1) Otto Frising., Zoc. cit., cap. lvii; cf. Gaufrid. ep., n° 8.

(2) « Si vos creditis aliter, et ego, » etc. Gaufrid. ep., n° 8 ; cf. Hist. Pontif.,^.525.

(3) Otto Frising., loc. cit., cap. lvii.

(4) Sans parler du Libellus Gaufridi, cité plus haut, nous possédons un traité de Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, dirigé contre Gilbert et inséré par d'Achery dans les Œuvres de Guibert, abbé de Nogent. Robert de Melun dans sa 5owiwe (mss.de Saint- Victor, n''404;

l'abbé de Glairvaux et l'évêque de Poitiers, un malentendu que rien ne parvint à dissiper. Ce désaccord était à coup sûr purement intellectuel. Mais rien ne sépare plus irrémédiablement deux hommes que les divergences d'idées, quand ces divergences ont été l'objet d'une discussion publique. Bernard fit proposer à Gilbert par un de ses disciples, Jean de Salisbury, une entrevue particulière, soit en France, soit en Bourgogne, soit même dans le Poitou, afin « d'examiner ensemble, amicalement et sans esprit de contention, » les fameux textes de saint Hilaire qui prêtaient à une interprétatio\U/ équivoque et dangereuse. Gilbert, évidemment piqué, répondit avec une nuance d'ironie qu'il était inutile de pousser plus loin une discussio^n déjà trop longue, et que, si l'abbé de Glairvaux voulait se mêler d'expliquer convenablement Hilaire, il lui fallait d'abord aller à l'école et prendre des leçons de dialectique (1). Le trait était vif; mais il n'atteignait pas l'abbé de Glairvaux. Bernard montra, dans plusieurs sermons (2) et plus particulièreinent encore dans le cinquième livre de Consideratione , qu'il était capable de suivre le subtil commentateur de Boëce jusque dans les replis les plus mystérieux des questions métaphysiques. On entend là comme un écho prolongé des discussions du concile de Reims. .

Gilbert, de son côté, ne ise renfermait pas dans le silence. Il refit, en vue dé ses contradicteurs des écoles,; le prologue de son commentaire sur Boëce. Tout en reconnaissant que sa doctrine avait pu être jugée défavorablement ou mal comprise, il prétendit en conserver absolu-

cf. daBoulay, Histor. Univers. Parisiens., tom, II, p. 587) attaque égalemeiit les théories trinitaires de l'évêque de Poitiers.

(1) Hist. Pontif., loc. cit., p. 526.

{2) In Cant., Serm. LXXX; de Consider., lib. VI, cap. vu.

ment le fond. « Il est juste et nécessaire, ajoutait-il, de changer les expressions qui causent du scandale; mais fien ne nous oblige à modifier le sens de propositions qui, sainement entendues, ne sont point contraires à la doctrine de l'Église (1). »

Cette profession de foi ressemble singulièrement à celle d'Abélard. On voit combien il est difficile et rare qu'un philosophe se défasse des idées ou, si l'on veut, des formules qui ont fait la fortune de son enseignement. Bien que déterminé à ne professer que la pure doctrine de l'Église, Gilbert fut toujours en péril de céder aux suggestions de son imagination. Il crut assurément que la Divinité est Dieu; mais, quand il voulut se représenter le sens précis de ces deux mots : Dieu et divinité, il lui fut presque impossible de n'y pas voir une différence non seulement logique mais encore réelle, et quelques-uns de ses disciples maintinrent opiniâtrement cette distinction insoutenable (2). Il fallut que saint Thomas vînt avec sa méthode lumineuse pour dissiper enfin l'équivoque (3).

Au reste, ces réserves discrètes de Gilbert, que nous révèle Jean de Salisbury (4), n'eurent aucun éclat au dehors. Son orthodoxie ne fut plus mise en doute, après le concile de Reims. Seul des professeurs de son temps, il régna dans les écoles avec Pierre Lombard, durant plusieurs siècles. Son livre Des Six Principes traversa le moyen âge, interprété tour à tour par Albert le Grand, Aiïtonio Andréa, Bonne-Grâce d'Ascolo, et publié enfin

(1) Hist. Pontif., loc. cit., p. 527,

(2) Bernard, m Cant., Serm. LXXX, n» 9.

(3) Cf. de Régnon, Études sur la Trinité, 2« série, p. 113-115.

(4) On sait que Jean de Salisbury est l'auteur présumé, sinon certain, de YHistoria Pontificalis; cf. Giesebrecht, Arnold, p. 4-7.

par Ermolao Barbaro dans une édition des œuvres d'Aristote (1). C'est là une gloire que la Tkeologîa Christiana n'a pas obtenue et que sûrement Abélard eût enviée à son rival et achetée bien cher.

Eugène III à Glairvaux.

Quinze jours environ après la clôture du concile de Reims, Eugène III, sur le point de quitter la France, visitait Glairvaux (2). De mauvaises nouvelles arrivaient d'Orient, coup sur coup, au grand étonnement des prédicateurs de la croisade. Il était à craindre que les esprits, aigris et, comme il arrive toujours en pareil cas, aveuglés par la douleur, ne s'en prissent au souverain Pontife lui-même de l'échec des croisés (3). Glairvaux se trouvait sur la route des Alpes et de l'Italie. Il était naturel qu'il s'y arrêtât et revît « ce paradis terrestre qu'il avait tant pleuré, » lors de son départ pour Farfa en 1140 (4). Le lieu de son noviciat était bien changé; les travaux de fondation du second monastère, qu'il avait vu commencer et auxquels il avait sûrement pris part, étaient achevés depuis longtemps déjà. Pourtant une tradition, fort suspecte à nos yeux, veut qu'il ait encore logé diU Monasterium vêtus (5). Les cardinaux qui

(1) Cf. Hauréau, De la philosophie scolastiqne, tom. I, p. 298; et Histoire littéraire, XII, 473. ^

(2) En 1148, Pâques tombait le 11 avril. Eugène III séjourna à Clair-, vaux du 24 au 26 avril (Jaffé, Regesta, 9250-9254).

(3) « Nonduin finito concilio (Remensi), allatae sunt litterœ Domino Papae de infortunio régis et lotius vulgi. Idcjrco ex finibusGalliœ maturavit quantocius discedere. » Annal. Camerac, ap. Mon. Germ., VI, 517.

(4) In ter Bern., ep. 344.

(5) Relation du voyage delà royne de Sicile y&p. Diàron, Annales

l'accompagnaient durent trouver, en tous cas, bien étroite et bien modeste la cellule qui leur fut assignée pour chambre. Eugène III s'accommoda parfaitement de ce régime austère, qui lui rappelait les plus délicieuses années de sa vie. Malgré les habitudes de luxe extérieur auquel sa dignité le contraignait, il avait conservé un amour profond de la pauvreté. Conformément aux usages cisterciens, il portait toujours, directement appliquée sur la peau, une tunique de laine, et ne quittait même pas la nuit, pour dormir, la coule qu'il cachait, pendant le jour, sous ses habits pontificaux. Souslepape, remarque le chroniqueur, il y avait toujours le moine. Des coussins capitonnés étaient à sa portée; son lit était recouvert d'une courtine de pourpre : mais, en soulevant ces couvertures, destinées à tromper l'œil des indiscrets, on eût aperçu de labure et un tas de paille (1). Bernard, à qui ces mortifications ne pouvaient échapper, éprouvait une joie secrète à voir son disciple aimé garder si fidèlement sous la tiare les traditions du cloître. Du reste, la présence d'Eugène III à Glairvaux fut pour tous les religieux et en particulier pour ceux qui l'avaient connu un sujet de touchantes réflexions, non moins que de vive allégresse. On se rappelait les humbles offices qu'il avait jadis remplis. C'est peut-être à cette évocation de souvenirs que se rattache la tradition qui nous apprend que le futur pape avait été chargé du soin du chauffoir (2). On

archéologiques, III, iv« livraison, 1845. Cf. Guignard, Lettres à Montalembert, p. 1710.

{i) Bernardi Vita, lib. II, cap. vm, n» 50.

(2) An dix-huitième siècle, on lisait sur la porte du chauffoir les vers suivants :

« Icyen patience Fut chaufournier Eugène le saint homme,

BERKARD A TREVES WT A REIMS. 357

mesurait la distance qui séparait un simple « chaufournier » du successeur de saint Pierre, duvicairede JésusiGhrist, et on admirait la simplicité touchante avec laquelle il savait allier l'humilité à sa grandeur nouvelle. Eugène III parut, en effet, au milieu de ses anciens frères, comme l'un d'entre eux, doux, affable et plein d'aménité. Plus d'une fois les larmes lui échappèrent, au souvenir du passé, pendant qu'il entretenait ses hôtes des avantages de la vie monastique et des charmes dé là solitude (1). Trois jours s'écoulèrent ainsi dans les dou-'. ceùrs d'un mystique épanchement.

Un incident pénible vint pourtant troubler, si l'on en croit Jean de Salisbury, la sérénité de ce bonheui^ intime.. Eugène III rencontrait, parmi les disciples de l'abbé de Clairvaux, le fameux Philippe, ex-archevêque de Tarente, dégradé par Innocent Ilaprès le concile de Latran, et reçu à pénitence par ses frères compatissants (2). Toute l'ambition du malheureux clerc, ramené à l'état oti il était avant son élection épiscopale, c'est-à-dire au simple degré du diaconat, se bornait maintenant à désirer comme une faveur le droit d'exercer les fonctions sacerdotales. Bernard s'avisa de demander pour lui cette grâce au souverain Pontife. Mais les canons de Latran, qui s'opposaient àùne telle réhabilitation, venaient d'être solennellement renouvelés à Reims (3). Eugène III fut inflexible. En vain, toute la communauté se jeta à ses pieds pour

Mais sa vertu et grande sapience Tant l'exalta qu'il fut pape de Rome. »

Voyage littéraire, I""" p., p. 101. Eugène III avait aussi a lavé les écuelles. » H. des G., XII, 91.

(i) Bern. Vita, lib. II, cap. vni, n» 50.

(2) « Quia monachus illius ordinis erat. » Historia Pontifie, a^. Mon. G., XX, 53t.

(3) Concile de Latran, canon 30; concile de Reims, canon 17.

essayer de l'attendrir. Les cardinaux, qui portaient quelque envie à l'abbé de Glairvaùx à cause de l'ascendant qu'il exerçait sur le pontife (1), saisirent avec empressement cette occasion de rappeler les Cisterciens àurespect de la loi, égale pour tous. Ils firentjustement remarquer que Philippe avait porté les armes à Rome même, dans l'église Saint-Pierre, contre les défenseurs d'Innocent II, et déclarèrent que, de ce chef, il avait, plus que tant d'autres clercs déchus, mérité sa peine. Bernard s'inclina devant cet arrêt inexorable, qui n'était pas exempt 4e quelque aigreur (2). Mais il semble qu'il n'ait pas été tout à fait découragé de son échec; car il revint à la charge deux ans plus tard auprès d'Eugène III (3). Nous ignorons l'issue de cette dernière démarche. Mabillon a cru qu'elle avait réussi et que Philippe, enfin réhabilité, remplissait dès 1152 les fonctions de prieur à Glairvaùx. Les documents sur lesquels il s'appuie sont malheureusement erronés. A partir de IISO, l'ex-archévêque de Tareiite disparaît de l'histoire. Le prieur de Glairvaùx du nom de Philippe n'est autre que Philippe de Liège (4).

(i) « Cerlum est quod ei (Bernardo) quidam cardinaliura plurimum invidebant, nec adetractione poterant continere. » Hist. Pontif.^ ap. Mon. G., XX, 524.

{2) Hist. Pontif., ap. Mon. 6., p. 531.

(3) Bern., ep. 257. D'après la place constante qu'elle occupe dans les Mss. et les mots qui en formentle dièhvA: Estnegoiium quod cseteris MOJt miscemus, nous rattachons, comme Mabillon, cette lettre à l'épître 256. Elle serait par conséquent de mai ou juin 1150.

(4) Mabillon s'appuie sur la liste des prieurs de Clairvaux (Henriquez, Fasciculus SS. Ord. CisL, p. 418), où on lit ces mots : « Philippus qui f uerat archiepiscopus Tarentinus, » etc. Mais il suffit de comparer les épîtres 5, 35, 36, 37, du livre VI des lettres de Pierre le Vénérable pour se convaincre que le prieur du nom de Philippe est Philippe de Liège.

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