‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 93 sur 118 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Élection d'York.

Après le départ des croisés, Eugène Ilr'séjourna quelque temps à Auxerre (1), occupé à expédier les affaires courantes. Il n'en partit qu'au mois de septembre pour se rendre au chapitre général de Cîteaux (2), où l'abbé de Glairvaux accomplit devant lui plusieurs miracles. Quelle fête pour l'archimonastère de posséder à la fois lés deux personnages les plus illustres que l'Ordre eût ehcore produits 1 Le souverain Pontife abdiqua, au milieu des abbés qui avaient été ses pairs ou même ses supérieurs, toutes les prérogatives et tout l'éclat de sa dignité, et il devint comme l'un d'entre eux, nous dit un témoin (3). Deux événements notables marquèrent cette visite : la bénédiction nouvelle du cimetière de l'abbaye, considérablement agrandi (4), et l'affiliation des religieux de Savigny à l'Ordre cistercien (5).

(1) Du 14 juillet au 6 septembre. Jaifé, Reg., 9094-9130.

(2) Jaffé, iîefif., 9132-9128; Sern. H/a. lib. IV, cap. vu, n» 403.

(3) « Inter eos quasi unus ex eis. » Bern. Vita,Mà.

(4) Appendice à YExordium, Guignard, Monuments^ p. 75. Le lexle place cette cérémonie en 1148 ; mais la date est évidemment erronée- M. Guignard (p. lviii) a oublié de corriger l'erreur.

(5) 3m,Reg„ 9139, Mighe, t. CLXXX, p. 1282.

314 VIE DE SAINT BERNARD. - - /'Vf:

Avant de regagner Âuxerre, Eugène III consacra eh^ présence de Tabbé de Clairvaux l'église de Fontenay (21 sept. 1147) (1). Au mois de novembre, nous le retrouvons, toujours accompagné de saint Bernard, à Verdun (2) et à Trêves. La vieille cité iinpériale allait être pendant onze ou douze semaines le théâtre de fêtes et de cérémonies dont l'éclat fut à peine égalé au temps de sa gloire sous les Césars. Lorsque le souverain Pontife y fit son entrée solennelle, le 30 novembre, l'archevêque Adalbéron marchait à sa droite, Arnoul de Cologne à sa gauche. Vingt cardinaux, un nombre considériable d'évêques et d'abbés, allemands et français, belges let anglais, lombards et toscans, les précédaient en chape et en mitre. Un clergé infini ouvrait la marche de la procession, qui se dirigea lentement à travers la ville, au milieu d'une haie vivante, formée par les habitants éblouis d'une telle pompe (3).

La première affaire qu'Eugène III eut à régler pendant son séjour à Trêves fut l'élection d'York^ pendante depuis près de sept années (4). Après la mort de l'archevêque

{i) Gallia Christ., lY, An.

(2) Le cardinal Albéric, qui mourut à Verdun, souscrivit encore une bulle d'Eugène III, le 22 novembre 1147 {Jaffé, Reg.,ll, 20; cf. Gau- , frid. ep., n" 3, ap. Migne, t. CLXXXV, p. 589, et Bern. Viia, lib. IV, cap. IV, n° 21). D'après ce dernier texte, Bernard célébra la messe près de son tombeau peu de jours après sa mort. Le 29 novembre Eugène III avait quitté Verdun.

(3) Gesta Alberonis, cap. 23, ap. Mon. Germ., VIII, p. 255; Hist. des G., XIV, 358; Jaffé, Reg., 9182-9185. Les Gesta Alberonis nomment dix-sept cardinaux. Deux autres sont cités par dont. Gest. Tréviror. (Mon. Germ., XXIV, 378). Enfin, V^ribald (ep. 64, p. 141) parle d'un cardinal prêtre que les précédents auteurs ne nomment pas.

(4) A consulter, sur ce sujet, Joannes Hagulstadensis (Jean de Hexham), moine contemporain des événements, ap. Twysden, p* 266-276, en tenant compte de sa chronologie irrégulière; Seûo, MonasticQn

f:'*)]f " BERNARD 'À^ TRÊVES ET A REIMS. 315

Turstin (6 février 1141), et un premier scrutin plus tard annulé, le chapitre s'était réuni en janvier 1142, et, sous la pression du comte d'York, instrument du roi Etienne, avait élu un membre de la famille royale (1), le trésorier Guillaume. Le nouvel évêque, dont la réputation était jusque-là intacte, n'échappa point au soupçon de simonie (2). Témoin de cette élection irrégulière, Farchidiacre de Londres fut le premier à pousser une clameur de protestation, que les abbés des monastères du diocèse et, entre tous, les abbés cisterciens, Guillaume de Rievaulx et Richard II de Fountains, s'empressèrent de répéter en la grossissant. Vainement, pour rétoufifer, on jeta l'archidiacre en prison ; l'affaire fut portée au tribunal d'Innocent II, qui convoqua les intéressés pour le troisième dimanche de carême de l'année 1143 (3).

Déjà l'abbé de Clairvaux, écho fidèle du sentiment de ses confrères anglais, avait à plusieurs reprises (4) dénoncé au souverain Pontife l'irrégularité de l'élection d'York. A ses yeUx, le reproche de simonie, dirigé contre Guillaume, était fondé. Aussi espère-t-il que le vicaire de Pierre agira en cette affaire comme Pierre lui-même agit vis-à-vis de Simon. « L'archevêque d'York, écrit-il au pape, vient à, vous, mettant tout son espoir dans l'a-

Àngl.,1, T^. 745-747; Chron. Gervasii Dorobemensis, ap. Twysden, p. 1357-1363 ; Gulielm. Neubrigens., Paris, 1610, lib. l, cap. xyii, p. 54- 55; Bern., epp. 346, 347, 353, 360, 235, 236, 238-240, 252, 320-321. A noter que le récit et la chronologie de Mabillon, dans ses notes sur les épîlres 235 et 320, sont pleins de confusion.

(1) Joann. Hàgulstad., p. 266-268.

(2) « Quod pecuniaria sponsione ambierit adhonorem hune. » Ibid., p. 271. Cf. Bern., ep. 346.

(3) Joann. Hàgulstad., p. 271-272.

(4) « De quo jam ssepenumero scripsimus Sanctitati Vestrae. » Ep. 346;

mas de ses richesses. Mais sa cause est bien malade. Qu'est-ce que cet homme vient chercher auprès du gardien de l'équité? Pense-t-il donc escamoter la justice dans la curie, comme il l'a fait en Angleterre? Pour avoir absorbé un fleuve, il s'imagine qu'il peut avaler le Jourdain. Le voici donc qui vient avec tous ceux qu'il a séduits par ses prières ou achetés à prix d'or (1). »

D'autres témoins arrivaient en même temps à Rome : c'étaient les détracteurs de Guillaume, plusieurs membres du chapitre d'York, les abbés de Rievaulx et de Founjtains, les prieurs de Giseborne et de Kirkham/ et l'archidiacre de Londres. La cause fut vite instruite et jugée. Le principal grief que l'on soulevait contre l'élu était la pression exercée au nom du roi par le comte d'York sur les électeurs (2) ; l'accusation de simonie ne venait qu'au second plan. Pour se laver de ce dernier reproche, il suffit à Guillaume de jurer qu'il n'avait corrompu par l'argent aucun des membres du chapitre (3). L'examen du premier point et la solution définitive de l'affaire furent renvoyés à un autre tribunal. Innocent II décida que l'évêque de Winchester, son légat, pourrait procéder à la consécration de l'élu, si le doyen du chapitre d'York, Guillaume de Sainte-Barbe, affirmait qu'aucune intervention du pouvoir civil n'avait altéré la sincérité de l'élection (4). Le sort de l'archevêque était donc entre les mains d'un seul homme. Soit frayeur, soit prudence, Guillaume demanda ensuite secrètement au souverain Pontife qu'à défaut du doyen toute autre personne digne de foi fût autorisée à rendre, en son lieu et

(1) Ep. 346.

(2) Joann. Hagulstad., p. 272; Bern., ep. 235, n° 3.

(3) Joann. Hàgulstad., Zoc. cif.

(4) lUd.; cf. Bern. epp. 235-236, 240.

place, le même témoignage; et Innocent II commit l'imprudence de lui accorder cette faveur, non seulement de vive voix, mais par écrit, à ce qu'il semble, et sans donner à cet acte aucune autre publicité (1). Ce fut le point de départ de nouveaux et inextricables embarras, qui retardèrent la conclusion de l'affaire et entretinrent pendant plusieurs années l'agitation dans le diocèse d'York.

A peine, en effet, Guillaume était-il rentré en Angleterre, que Henri, son oncle, évêque de Winchester, cita selon la teneur du mandat apostolique, Guillaume de Sainte-Barbe à comparaître devant sa cour. Or, l'ancien doyen du chapitre, devenu évêque de Durham, prit prétexte des besoins de son diocèse pour s'excuser de ne pouvoir se rendre à l'appel du légat. Gela répondait vraisemblablement au secret désir de l'élu et du consécrar teur. Guillaume exhiba alors les lettres mystérieuses qu'il avait obtenues du souverain Pontife ; et trois témoins bienveillants, l'évêque des Orcades, les deux abbés Séverin d'York, et Benoit de Witeby, se levèrent aussitôt pour nier l'intervention du pouvoir civil dans l'élection incriminée. Leur témoignage ne rencontra aucune protestation, dit Jean de Hexham, et quelques jours plus tard, le 26 septembre 1143, Guillaume fut sacre solennellement par son oncle Henri dans la cathédrale de Winchester (2).

A la nouvelle de cette solution un peu inattendue, bien que redoutée, une tempête de réprobation agita la

(1) Les adversaires de l'archevêque ont toujours nié l'aulhenlicité de cet écrit ou même de cette faveur secrète. Cf. Bern. epp. 236, n» 2; 240, n° 3. Mais Jean de Hexham ne fait aucune difficulté de l'admettre, p. 272. Cf. p. 273.

(2) Joann. Hagulstad., p. 273.

plupart des monastères du diocèse d'York. Les abbayes cisterciennes n'étaient pas les moins irritées. On retrouve tout vibrants, dans les lettres de Fabbé de Clair* yàux, les sentiments de révolte qui les animaient. Ce n'est pas seulement le nouvel archevêque qui est mis en cause; la probité du légat Henri de Winchester est également frappée de suspicion. « Au moyen d'un petit outil d'argent, disait-on, il. a pratiqué une brèche par où il a introduit dans le sanctuaire celui qu'il n'avait pu faire entrer par la porte (1). *» Comme il était aisé de le prévoir, on révoqua en doute l'authenticité des lettres secrètes d'Innocent II, et par conséquent la valeur du témoignage de l'évêque des Orcades et des abbés Séverin et Benoît. L'accusation indirecte de fourberie etdesacri^ lège s'ajoutait de la sorte aux premiers griefs déjà si accablants.

C'est sous cet odieux aspect que la cause de l'archevêque d'York s'offrit à l'abbé de Glairvaux, vers la fin de l'année 1143. On devine aisément l'explosion d'indignation qu'elle provoqua dans son âme naturellement droite. Ses regards se portèrent d'instinct vers Rome. Innocent II étant mort, toute recherche sur l'authenticité des lettres secrètes devenait impossible ou inutile. Mais le nouveau pape n'avait-il pas la mission de continuer l'œuvre de son prédécesseur, et, au besoin, d'interpréter sa pensée? C'est dans cette conviction que Bernard adresse à Célestin II ses plaintes irritées. Porte-voix des abbés de Rievaulxet de Fountains, et de tous les adversaires de l'archevêque d'York, il semble qu'il grossisse encore-leurs récriminations par le tour oratoire qu'il leur donne. « Tout le monde connaît la sentence d'Innocent II, s'écrie-t-il (2),

(1) Bern., ep, 235,

(2) Ep. 235 ; cf. ep. 236.

Le sort de l'élu d'York dépendait du serment de l'ancien doyen. Or celui-ci n'a rien juré, et celui-là est évêquel chose digne d'être ensevelie dans un silence éternel! Mais il est trop tard : l'univers saitle triomphe du diable. Partoutretentissent les applaudissements des incirconcis et les gémissements des bons. On montre du doigt la honte de l'Église, notre mère. Mais si telle devait être l'issue de ce procès, pourquoi l'avoir porté de si loin à Rome? Pourquoi avoir fait venir, des extrémités de la terre, ces religieux qui devaient accuser le coupable? Pourquoi avoir épuisé inutilement, par les dépenses d'un si long voyage, la bourse des pauvres de Jésus-Christ? Est-ce que cet homme infâme ne pouvait pas faire l'évêque (1), sans que Rome connût les choses qui faisaient horreur à l'Angleterre et à la France? Plutôt que de tolérer, ce mal manifeste, n'eût-il pas mieux valu que le Siège apostolique l'eût toujours ignoré, si intolérable fût-il? Quelle témérité ! Un homme, publiquement diffamé, accusé, convaincu (2), a été sacré ainsi ! C'est l'affaire de celui qui lui a imposé les mains. Mais quel conseil donnez-vous à ces malheureux abbés, naguère mandés à Rome pour l'accuser, et à tant d'autres religieux de son diocèse? Doivent-ils lui obéir? Doivent-ils recevoir les sacrements des mains de cet homme, deux fois intrus (3)? Ou je me trompe, ou ils s'exileront de leurs sièges, plutôt que de consentir à s'incliner devant cette idole. »

La prédiction contenue dans ces derniers mots n'était

(1) « Noa poterat episcopari lurpis infamisque persona? » Ep. 235* Episcopari, être évêque, ironiquement faire l'évêque.

(2) Pour saint Bernard, Guillaume est convaincu et condamné, parce que le doyen du chapitre n'est pas venu déposer en sa faveur. Cf. ep. 235, n» 2.

(3) « Bis intruso, primo quidem per regem, deimde per legatum. » Ibid.

pas l'effet d'une crainte chimérique. Robert, prieur de Hexham, quitta, en effet, son monastère pour ne pas obéir à un archevêque accusé de simonie (1). Richard II, abbé de Fountains, offrit également sa démission à l'abbé de Clairvaux (2). Sans aller jusqu'à cette extrémité, Guillaume, abbé deRievaulx, hésita à reconnaître l'autorité et le caractère épiscopal de l'intrus. L'abbé de Clairvaux fut obligé de le rassurer sur la validité d'un sacre même illicite, et lui conseilla de se soumettre provisoirement, en attendant la décision du souverain Pontife (3).

Mais quelle réponse les protestataires attendaient-ils de Rome? L'abbé de Clairvaux en avait indiqué les termes. Il demandait que les choses fussent remises enFétat où elles étaient avant le sacre, et quel'évêque de Durham, suivant la teneur du décret officiel d'Innocent II, tranchât la question par son serment. En raison de ses relations politiques avec la maison d'Anjou, rivale du roi Etienne, non moins que par amour de la justice, Célëstin II paraissait disposé à entrer dans ces vues. Son refus de maintenir à Henri de Winchester le titre de légat était de mauvais augure pour l'archevêque d'York (4). Mais la mort ne lui laissa pas le temps d'instruire un procès que les intrigues et les passions avaient si fort compliqué. Son successeur, Lucius II, sembla au contraire se défier d'abord du tour exagéré que prenaient les accusations dirigées contre Henri de Winchester et l'archevêque d'York dans la bouche des protestataires. Sans renoncer

(1) Robert se retira à Clairvaux. Joanii. Hagulstad., p. 272.

(2) Serlo, Monast. Anglic, p. 745.

(3) Bern., epp. 353 et 360, écrites ea 1144. ;

(4) Joann. Hagulstad., p. 273; cf. Hist. PonUf.,ap. Mon. G., Xi, 543-544.

' BERNARD A TREVES ET A REIMS. ÔÂl

à l'idée d'une enquête, il abandonna, pour ne pas aggraver la situation, le plan proposé par l'abbé de Clairvaux. Au lieudeprécipiter brusquement de son siège l'archevêque qui s'y était aifermi depuis un an, il accepta le fait accompli, sauf à frapper plus tard l'élu et son consécra-teur, s'ils étaient reconnus coupables après mûr examen. Le cardinal Ymare deTusculum reçut la mission de diriger cette enquête délicate; et, comme gage de la bienveillance apostolique, il emportait avec lui, de Rome, le pallium qu'il devait accorder ou refuser à rarçhevêque, selon le résultat favorable ou défavorable de ses observations (1). ^ /

Bien que le légat eût pris langue, en passant, à Clairvaux et se fût engagé à ne remettre le pallium qu'à bon escient, vif fut l'émoi dans les monastères cisterciens du diocèse d'York, quand on apprit son arrivée en Angleterre. L'abbé de Rievaulx crut tout le fruit de sa résistance désormais perdu (2). Pour comble d'infortune, son allié le plus sûr et son soutien le plus ferme, Richard II, abbé de Fountains, venait de mourir presque subitement à Clairvaux (3). Quel allait être son successeur? Dans des circonstances aussi critiques et au milieu de l'inquiétude répandue depuis plus de trois années dans le diocèse, il fallait à la tête de l'abbaye un esprit résolu, qui ne pacti-

(1) Joann. Hagulslad., p. 274 ; Bern,, ep, 360.

(2) Bérn., ep. 360.

(3) Joahn. Hagulslad., p. 274-275 ; Sevlo, Monasticon Anglic.,^^. 745; Bernard., ep. 320. Mabinon(noteà l'épître 320) fixe la mort deRichard au 15inai 1138. C'est une erreur manifeste. Richard étaità Rome parmi les protestataires en 1143 (Joann. Hagulslad., p. 272 ; cf. Serlo, Monast. Ànglic, p. 745). A son retour, il offrit sa démission à saint Bernard qui ne l'accepta pas. L'année suivante, « ad caput générale iturusascendlt .. Clararavallern veniens infirmatur... Submanu Bernabdi abbatis exuenshominem appositus est ad patres suos » (Serlo, ihid.).

sât pas avec le pouvoir civil, auteur de tout le mal. L'élection ne pouvait être retardée sans péril, Bernard, que ce soin regardait particulièrement, eût désiré qu'avant tout, pour l'honneur de l'Ordre, elle se fît sans trouble et dans un grand esprit de charité. Il donna donc à l'Un de ses plus énergiques lieutenants, Henri Murdach, ahbé de Vauclair, pleins pouvoirs pour la diriger de concert a,vec l'abbé de Rievaulx, peut-être avec l'arrière-pensée que son délégué, dont l'origine anglaise et les éminentes qualités devaient frapper l'attention des électeurs, serait lui-même élu (1). Si tel était son vœu secret, il fut pleinementcomblé. Lorsque le résultat du vote lui eut été transmis (2), il se hâta de ratifier le choix des religieux de Fountains ; et, pour ôter tout souci au nouvel abbé, il se chargea de lui donner un successeur à Vauclair (3).

Le légat cependant poursuivait son enquête. Il semble qu'elle ne tourna pas à l'avantage de l'archevêque. Ce qui est sûr, c'est qu'après la mort de Lucius II, Ymare, estimant sa mission achevée, reprit le chemin de la ville éternelle, en remportant le pallium (4).

Ce départ, ou plutôtl'élection d'Eugène III, qui en était la cause déterminante, réveilla, dans le cœur des protestataires découragés, l'espoir d'un prochain triomphe. Leurs yeux se reportèrent aussitôt sur l'abbé de Clairvaux. « C'est vous qui êtes pape, »lui écrivaient-ils (5); et ils faisaient appel à son zèle pour clore honorablement un débat trop longtemps ouvert. Henri Murdach, prenant la tête du parti, menait vivement la campagne d'opposi-

(1) Epp. 320 et 321, écrites en 1144 ou 1145.

(2) Serlo, MonasUc. Anglic, p. 745-747.

(3) Ep. 321.

. (4) Joann. Hagulstad., p. 275. .

(5) Bern., ep. 239.

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tion contre l'archevêque (1). Soit frayeur, soit confiance dans son droit, Guillaume se présenta devant le pape cistercien, afin de se justifier (2). Mais l'abbé de Clairvaux avait prévenu sa démarche. Sans demander encore ouvertement sa déchéance; il insinuait que, parmi les prérogatives attachées au pontificat romain, était celle de déposer les évêques (3). Eugène III recula devant cette extrémité, et, usant d'un moyen terme, déclara seulement à l'archevêque qu'il fallait en revenir au décret officiel du pape Innocent II (4). C'était, au fond, donner gain de cause aux abbés protestataires. Les partisans de Guillaume, quelques-uns de bas étage j exaspérés par cette décision canonique,.essayèrentd'en tirer vengeance sur celui qui en était le principal promoteur, Henri Murdach; ils envahirent en armes le monastère deFountains, qu'ils saccagèrent. Henri échappa à" grand'peine à leurs recherches et à leur rage (S).

Un tel exploit n'était pas fait pour amender leur cause, qui prenait décidément un tour fâcheux. L'éveque de Durham, appelé, selon la teneur du décret pontifical, à rendre témoignage sur la liberté de l'élection d'York, attesta que le comte d'York avait réellement exercé, au nom du roi, une pression sur les membres du chapitre (6). Dès lors, les protestataires eurent beau jeu pour

(1) Cela résulte du récit de Serlo, Monast. Anglic, p. 747.

(2) Joana. Hagulstad., p. 275.

(3) Peremptoriara dare sententiam ad depositionem episcoporum solius Romani pontificisnoscilur esse; pro eo nimirum quod, etsialiî multi vocatisiint in partemsolUcitudinis, solus ipse plenitudinem habeat pptestatis. » Ep. 239, écrite en 1145. Cf. ep. 240,oii Bernard appelle le pape orôîs epwcopwîji.

<4) Joann. Hagulstad., p. 275. Cf. Bern., ep. 240, n» 2.

(5) Serlo, Monast, Anglic, p. 747 ; Joann. Hagulstad., p. 275.

(6) « Manifestam asserit iiitrusionem, electionem negat. »Bern,, ep. 240, écrite vraisemblablement en 1145 ou 1146.

renverser rintrus. La calomnie mêla son aigre sifflement au concert de leurs accusations. Guillaume fut soupçonné de je ne sais quels crimes. « Sur ce qu'on dit de lui, écrivait Tàbbé de Clairvaux, on dépouillerait un soldat du ceinturon militaire (1). » Et, faisant allusion dans une autre lettre au saccagement de Foun tains, dont il rend l'archevêque à certains égards responsable, il concluait : « Un arbre qui produit de tels fruits n'est bon qu'à être coupé (2). »

L'arbre fut, en effet, coupé. Informé de la déclaration de l'évêque de Durham, Eugène III déposa Guillaume au concile de Paris (avril-juin 1147), et ordonna au chapitre d'York de procéder, dans le délai de quarante jours, à l'élection d'un nouvel archevêque (3).

On pouvait croire la querelle enfin terminée ; mais la mesure qui avait pour but de rétablir la paix faillit au contraire provoquer un schisme. Les partisans de l'archevêque déposé, nombreux encore, refusèrent de désarmer ; quand le chapitre, aux termes du décret papal, se réunit pour l'élection d'un pontife, ils donnèrent leurs voix à un personnage peu en vue, du nom d'Hilaire, pendant que la majorité, représentée principalement par le grand chantre, les archidiacres et par les évéques de Durham et de Carlisle, acclamait Tabbé de Fountains, le fameux Henri Murdach. Celui-ci, quittant aussitôt son cloître et passant par Clairvaux, alla fournir lui-même au

(1) Ep. 240.

(2) Ep. 252.

(3) Joann. Hagulstad., p. 276; Chron. Gervas. Dorobern., ibid., p. 1363. Gervais indique Paris ; d'autres confondent ce concile avecle concile de Reims, qui n'eut lieu qu'en 1148. Eugène III séjourna à Paris du 27 avril au 7 juin 1147 (Jaffé, Reg., t. II, p. 41-44). Selon Gervais (/oc. cif.), Guillaume fut déposé « eoquod Slephanus, rex Angliae, ante canonicam eleclionera eum nomînavît. »

pape, qui résidait alors à Trêves, le résultat de l'élection. Les voix accordées à Hilaire n'étaient pas à dédaigner : le nom du nouveau doyen figurait dans la minorité. L'urgence d'un accommodement frappa tous les esprits. Une ère de discussions stériles et interminables se fût inévitablement rouverte dan%le diocèse d'York, si la curie romaine n'eût été décidée àfaire tous les sacrifices nécessaires pour éviter un schisme. Satisfaire à la foisles deux partis, sans blesser la justice, n'était pas chose aisée. Eugène III trancha la difficulté en nommant d'autorité Hilaire évêque de Ghichester, et en réservant pour l'élu de la majorité le siège d'York ; . il sacra ensuite Henri Murdach, à Trêves même, le 7 décertibreH47 (1), et lui conféra le pallium.

Mais ce péril écarté, il en surgit un autre. A peine le^ nouvel archevêque avait-il remis le pied en Angleterre,' que le roi Etienne exigea de lui, au lieu du simple hommage auquel il avait droit, un serment formel de fidélité politique (2). On voit percer ici tout un système de gouvernement. Les dangers que courait alors la couronne, en butte aux revendications de l'impératrice Mathilde, expliquent la conduite du monarque. Mais il n'entrait pas dans l'esprit des Cisterciens de faire de l'épiscopat un instrument de règne. Henri refusa le serment demandé,' et le roi à son t our lui refusa l'investiture. On ne sait si l'abbé de Clairvaux intervint dans le conflit. Le temps

n(1) Joann. Hagulstad., p. 276; Serlo, Monast, Anglic, p. 747\6uillelin. Neubrig., lib. I, cap. xvir*

(2) « Stephanus recipeie noluit (Henricum), nisi prœstita sibi juratoria cautione de fidelitate servanda, » Guillelm. Neubrig., loc. cit. S'il ne s'était agi que de l'honimage ordinaire, on ne conçoit pas que les Cisterciens, qui le rendaient volontiers au roi de France, eussent fait difficulté de le rendre au roi d'Angleterre. Le serinent ici exigé entraînait donc, selon nous, un engagement tout à fait politique.

était loin où, écrivant à la reine Mathilde, il parlait du monarque anglais sur un ton où l'affection se mêlait au respect (1). La part prise par Etienne à l'électionde Guillaume avait dû refroidir singulièrement le rigide abbé. 11 est peu probable qu'il ait, dès lors,; sollicité la bienveillance royale en fa veuf de Henri Murdach.

A York, le nouvel archevêque ne reçutpas un meilleur accueil qu'à la cour. Les partisans de Guillaume n'étaient pas d'humeur à céder la place qu'ils avaient usurpée. Pour les réduire, Henri Murdachmit la ville en interdit : terrible mesure qui jeta l'effroi dans quelques âmes et exaspéra encore l'irritation des autres. Le roi semble avoir pris parti pour les rebelles. Du moins, soniîls aîné, le comte Eustache, parut dans York, escorté de la force armée, et imposa, au nom de l'autorité civile, le rétablissement de la liturgie publique. Dans ce conflit des deux pouvoirs, les passions se donnèrent libre carrière. Dés parents de l'archevêque déposé poussèrent la cruauté jusqu'à mutiler un des vénérables archidiacres qui avaient participé à l'élection de Henri Murdach. De tels désordres finirent par alarmer la conscience du roi, qui consentit à reconnaître l'archevêque Henri (2).

En somme, après une lutte de près de huit années (3), c'était le droit qui triomphait. Certains n'ont vu là que le triomphe d'un parti, et d'un parti représenté principalement par les Cisterciens. On rabaisserait le conflit, en le

(1) Ep. 315. Cf. Bern. Vita, lib. IV, cap. i, n*» 6. Dans ces deux endroits il est question d'une rencontre de saint Bernard avec la reine Mathilde à Boulogne. Nous connaissons une charte de Mathilde en date de 1142 dans laquelle Bernard figure comme témoin. Laplane, ii'4&baye de Clairmarais, p. 315.

(2) Guiilelm. Neubrig., lib. I, cap. xvii.

(3) La paix ne fut pas rétablie avant 1149 : « postannosaliquosrege placato, » dit Guillaume de Keubridge, ioc. cii.

rv .;' BERNARD A TREVES/ ET. À REIMS. 611

réduisant de la sorte à, une question de personnes. Nous concevons qu'on reproche aux adversaires de Guillaume une trop grande âpreté dans la polémique. On ne peut nier, en particulier, que Tabbé de Glairvaux se soit fait, sans s'en douter, l'écho d'accusations calomnieuses. L'archevêque déposé ne fut jamais à proprement parler un « homme infâme ». La preuve en est que la cour de Rome le rétablit sur le siège d'York, après la mort de Henri (1). On dit même plus tard que des miracles attestèrent sa sainteté (2). Mais il n'en était pas moins juste d'attaquer sa première élection, dans laquelle les lois canoniques avaient été déplorablement Yiojées. Ce que les protestataires défendaient et que leur" énergie finit par sauver, c'était un principe extrêmement précieux : la cause de la liberté de l'Ègiise dans les élections épiscopales En cela, les Cisterciens, tout excès mis à part, furent les glorieux successeurs de saint Anselme et les dignes prédécesseurs de saint Thomas Becket.

Sainte Hildegarde.

Entre les actes qui ont signalé la présence d'Eugène III à Trêves, il faut citer encore le jugement qu'il porta sur les vertus et les écrits d'une religieuse, bien connue depuis sous le nom de sainte Hildegarde. On l'appelait déjà, «la prophétesse Hildegarde; » d'autres l'ont surnommée « la

(1) Selon Gervais de Canterbury(ap. Twysden, p. 1363), la majorité des cardinaux était déjà favorable à Guillaume en 1 147. Du moins la minorité seule consentit à sa déposition : « Minori parte cardinalium consenliente. » H fut rétabli suMe siège d'York par le pape Adrien IV.

(2) Voir au 8 juin.^cfa sancforttmy tom. II,-p. 136-146.

sibylle du Rhin (1). » Elle fut durant onze ans supérieure du couvent de Disibodenberg, près de Mayence (2). L'abbé de Clairvaux eut l'occasion de ]a connaître à la fin de 1146 ou-au commencement de 11-47. Leurs relations, cependant, se bornèrent â un simple échange de lettres (3). Hildegarde avait cru devoir adresser au prédicateur de la croisade un témoignage de sa vive admiration. « Vénérable père, vous qui, avec un zèle sublime et un ardent amour du Fils de Dieu, enrôlez les hommes pour combattre par des armes chrétiennes des tyrans cruels (4), je viens vous dire en esprit de mystère que je suis obsédée par une vision que je contemple d'un regard intérieur... Il y a deux ans, je vous ai vu dans cette vision, comme Un homme qui regarde le soleil, qui ne craint rien, qui a ; beaucoup d'audace, et j'ai pleuré, de ce que je suis, moi, si rougissante et si timide. bon et très doux père, je me dépose dans votre âme (5). » Hildegarde s'autorise de cette première confidence pour raconter au saint abbé ses visions, ses tourments. « Je ne suis qu'une misérable, bien misérable femme, ô très doux père; écoutez-moi avec bonté, écoutez votre indigne servante qui, depuis son enfance, n'a jamais vécu sans épreuve ; et, dans votre sagesse, comprenez, selon la lumière de l' Esprit-Saint, ce

(1) Vincent. Belvac, Specubim hist., XXVlI, 83. Cf. Éiîdeg. VUa, Migne, t. CXCVII, p. 140, note 97. Nous citerons cette édition des Œuvres et de U Vie de sainte Hildegarde.

{i)HUdeg. VUa, lib. I, cap. i, p. 93 et suiv.

(3) Le récit deTrithème (Chron.Hirsaug., ad ann. 1147) qui signale une visite de Bernard à Bingen, ne repose sur aucun document sérieux. Cf. Acta Hildeg., ^. 22.

(4) Cette phrase nous porte à fixer la composition de la lettre vers la fin de l'année 1146 ou au commencement de l'année 1147.

(5) « Ego anteduos annos te... vidisicut hominem in soleaspicere... Bone pater et mitissime, pono me in animam tuam. » Hildeg., ep. 29.

-. '-i^- BERNARD A" TREVES ET A REIMS. 329

ju'il y a de fondé dans tout ce qu'on vous a dit de moi. f'ai l'intelligence intérieure du Psautier, de TÉvangile et les autres livres saints, quand ils me sont montrés dans jette vision qui brûle mon âme. Mais l'esprit ne m'en fait 3as comprendre le sens littéral, et il me serait impossible de les traduire en allemand. Je sais simplement les tire; mon âme seule est instruite : je vous le dis en toute îonfiance, espérant être consolée par votre sagesse; car il y a beaucoup de divisions à mon sujet parmi les hommes, comme je l'entends dire. J'ai d'abord raconté ces choses à un moine d'une vie éprouvée ; je lui ai montré tous mes secrets; et il m'a consolée, en mé laissant entendre que ce sont là de grandes et redoutables choses. Père, pour l'amour de Dieu, souvenez-vous de moi dans vos prières. Je suis vivement pressée dans cette vision de dire ce que je vois et ce que j'entends. Je suis étendue inerte sur un lit de douleurs, parce que je me tais ; et je me plains tristement devant vous... Mais voici que je mé lève et cours à vous. Je voua le dis : vous êtes mobile, mais vous soutenez les autres. Vous êtes l'aigle qui fixe le soleil... Placez mes paroles dans votre cœur et ne cessez pas de regarder Dieu pour moi. »

Au milieu de ces phrases apocalyptiques, il est aisé de démêler l'intention de la voyante. Si elle ne présume pas expressément que son confident approuvera ses révélations, elle désire au moins qu'il porte un jugement sur leur valeur et leur caractère. C'est à lui qu'il appartient de la tirer de ses incertitudes. Mais pour prononcer un jugement sûr en une matière aussi délicate, l'abbé de Clairvaux avait besoin de renseignements plus étendus et plus précis. Il est probable que le porteur de la lettre était chargé de les lui fournir.

Hildegarde était née, d'une famille noble et chrétienne,

en 1098 (1). Dès l'âge de cinq ans, elle avait été sujette à des visions dont le sens lui échappait. Placée à huit' ans sous la conduite de Jutta de Spanheim, supérieure des Bénédictines de Disibodenberg, elle apprit, selon Fusàgé du temps, à lire le Psautier et à chanter rdffice. Ce fut toute son instruction. Si elle parvint plus tard à parler et à écrire le latin, ce fut toujours sans égard pour les règles de la grammaire, qu'elle ignorait absolument. Cependant ses visions se répétaient. Elle s'en ouvrit simplement à quelques-unes de ses compagnes; mais, quand elle s'aperçut qu'elle devenait un objet d'admiration et d'envie, elle prit le parti de se taire et de renfermer dans son cœur les secrets de l'Esprit. A la mort de Jutta (22 décembre 1136), elle fut choisie pour la remplacer. Ses nouvelles fonctions rie changèrent rien à son genre de vie. Toujours humble, touj ou r s recueilli e , elle s'abîmait dans la contemplati on des merveilles qui lui étaient révélées. Elle atteignit ainsi sa quarante-troisième année (1141), lorsqu'elle eut une vision qu'elle décrit en ces termes : « Une lumière semblable à un immense éclair fendit soudain le ciel et vint me transpercer la tête, le cœur et la poitrine. C'était comme une flamme qui ne brûlait pas, mais échauffait; elle m'embrasa, comme le soleil échauffe un corps sur lequel il di^ rige ses rayons. A l'instant, je savourai et je compris l'expositibn du Psautier, de l'Évangile et des autres livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; mais je n'avais pas l'interprétation de la contexture des mots, ni la division des syllabes, ni la connaissance des cas et des

(1) Sur tout ceci, cf. Chronique de Disibodenberg, ap. Mon. G., XVII, 25; Semas, ap.Migne, col. 383 etsùiv.jiVoîJa -S. Hildeg. opéra, dans Pilra, Analecta sacra Snicilegio Solesmensi paraia, t. VIII, Paris, 1882 ; Rotti, Eildegard von Bingen dans Zéitschriftfiir kirchliche Wissenschafl, Leipzig, 1888, Heft IX, p. 454 et suiv.

^' ' BERNARD -A' TREVES ET A REbiS. ' 331

3mps. » C'est l'aveu qu'elle fait dans sa lettre à l'abbé de liairvaux. Elle explique ailleurs plus longuement la maière de ses visions. La lumière dont elle était inondée l'était, dit-elle, que « l'ombre de la lumière vivante ». Jette ombre de lumière ressemblait à un ciel d'azur. »longée dans cette atmosphère, elle voyait se dérouler, :omme des nuages lumineux qui se succèdent, les évélementsetles phénomènes de toutes sortes; elle aper-îevait les peuples et les contrées les plus divers. Ses ;ens, cependant, n'étaient point troublés ; ils agissaient iansleur sphère propre. Ce n'est pas dans le sommeil, nais en parfait état de veille, les yeux îoiiverts, le jour îomme là nuit, qu'elle recevait ses visions; elle l'affirme Si plusieurs reprises.

En même temps, c'est-à-dire à partir de 1141, un insânct irrésistible la poussait à écrire ses révélations, rremblante et redoutant les dires des hommes, elle hésita jusqu'au jour où Dieu la frappa d'une sorte de paralysie pour la punir du silence qu'elle gardait. Elle était encore ians cet état au moment où elle consulta l'abbé de Glairmux, bien qu'elle eût déjà commencé à mettre ses visions par écrit dans un livre qu'elle appela 8c% vias Domîni 9u simplement par abréviation Scivias. Un pieux, chaste et savant moine, dont elle tut longtemps le nom, lui servait de secrétaire. Ce moine est aujourd'hui connu. Il s'appelait Volmar. C'estlasainte elle-même qui nous l'apprend dans une lettre adressée à Guibert de Gembloux, qu'elle choisit pour son directeur après la mort de son premier confident. Elle rédigeait ses visions en latin ; Yolmar corrigeait le style et les fautes de grammaire.

Le bruit que cette tentative faisait autour d'elle la rejeta dans l'incertitude et arrêta sa main. Elle se hasarda à prendre avis de ses supérieurs ecclésiastiques. L'abbé des

Bénédictins de Disibodenberg et Henri, archevêque de Mayence, consultés, paraissent avoir approuvé son entreprise. Cependantses scrupules dùraienttoujours. C'est alors qu'elle recourut aux lumières de l'abbé de Clairvaux. Il est douteux qu'elle lui ait soumis son livre. Bernard, faute de documents positifs, l'engagea à pratiquer l'humilité ; mais il se garda bien de porter sur ses révélations un jugement dogmatique. « Ce que quelques-uns semblent penser de notre petitesse, contrairement au témoignage de notre conscience, lui dit-il, ne doit pas être attribué à nos mérites, mais à la sottise des hommes. Je me hâte d'écrire à votre douce et pieuse charité, bien que l'accablement des affaires me contraigne àparler beaucoup plus brièvement que je ne voudrais. Nous vous félicitons de la grâce de Dieu qui est en vous, mais nous vous exhortons, autant qu'il dépend de nous, à la considérer comme une grâce et à y correspondre avec amour et humilité ; car, vous le savez, Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. Du reste, quel avis puis-je proposer à qui possède Fonction, la science intérieure? On dit que vous pénétrez les secrets célestes {i), et que vous connaissez, parla lumière du Saint-Esprit, des choses qui passent les hommes. Aussi nous vous prions et supplions de vous souvenir de nous auprès de Dieu ; nous vous recommandons également tous ceux qui nous sont attachés par des liens spirituels. »

Une réponseaussi laconique et, à dessein, aussi vague

(1) « Dkeriscœlestia sécréta rimari. » Ep. 366. Cette faconde parler n'implique pas que l'abbé de Clairvaux ait jugé l'abbesse de Disibodenberg sur un simple on dit. Le pape Eugène III, après l'examen du Scivias, et l'enquête qu'il avait ordonnée, s'exprime de même : « Diceris râulla sécréta videre, v etc. Ep. Eugen., ap. Migne, tom. CXCVII, col.

BERNARD A TRÈV^/s ET A REIMS. 333

'avait rien qui pût détourner la sainte religieuse de sa oie ; mais elle ne contenait rien non plus qui l'encouraeât à y marcher résolument. La question fut enfin défééeau tribunal d'Eugène IIÏ par l'archevêque de Mayence, .robablementà la fin de 1147 (1). C'était le moment pour âbbé de Glairvaux de donner son avis sur Hildegarde, 'ill'eût connue personnellement, comme on l'a dit. Il se ut. Le souverain Pontife chargea alors une commission, omposée de l'évèque de Verdun, de son primicier et de [uelques autres personnes discrètes, de se rendre à Disi- (ôdenberg ou peut-être à Bingen, et de faire, sans bruit, me enquête sur la vie et les mœurs de la voyante. Hildejarde se soumit simplement à cette décision. Sa confeslion jeta dans l'émerveillement les délégués du souverain ?>ontife. Ils retournèrent à Trêves, pleinement édifiés et léterminés à défendre la cause de la sainte. Eugène III iccueillit leur rapport" avec bienveillance et sembla dis- )0sé à partager leur admiration. Il demanda les écrits i'Hildegarde et en fit lui-même la lecture à haute voix en 3lein concile (2). Il s'agissait, selon toute apparence, du )remier livre du Scivias (3). Les cardinaux, les évêques et es abbés apprirent ainsi à connaître le genre de visions luxquelles la supérieure des Bénédictines de Disiboden- )erg était sujette. Le livre se composait de six visions disinctes (4). Dieu, sa nature, la Trinité, la création, la [iédemption, les anges et les hommes, l'Ancien et le !*^ouveau Testament, en étaient l'objet. Userait trop long

(1) Vita Hildeg., lib. I, cap. i, n»' 4 et 5.

(2) Vita Hildeg., p. 95. Nous appelons cette réunion un concile sur l'autorité des Annal Stadens., Mon. Germ., XVI, 330. Mais l'expression est peut-être impropre. Voir Jaffé, Regesta, n° 9188.

(3) On sait que le Scivias fut cominencé en 1141 et achevé en 1151. Scmos, prœf., col. 383-386.

(4) Ap, Migne, col, 385-442,

d'exposer ici, en détail, chacune de ces visions dont les traits généraux paraissent avoir été empruntés à Ézéchiel, à Daniel et à l'Apocalypse. L'immutabilité de Dieu, par exemple, est représentée par une haute montagne sur laquelle est assis un être d'une clarté éblouissante, qui étend à sa droite et à sa gauche, comme une ombre légère, une aile merveilleusement longue et large. Devant lui, au pied de la montagne, se tient debout une image tellement couverte d'yeux, qu'on distingue à peine en elle une forme humaine (1). La synagogue ressemble à une femme privée de la vue, blanche depuis la tète jusqu'à mi-corps, noire ensuite jusqu'aux pieds, ayant des pieds couleur de sang, tenant ses mains sous ses aisselles et debout près de l'autel du Seigneur, sans y toucher. L'Église au contraire apparaît à la voyante comme une tour très élevée dont la tête est couronnée d'une sorte de cercle semblable à l'aurore (2). C'est bien là un langage apocalyptique. Mais la pensée d'Hildegarde ne reste pas enveloppée dans ces images. Ses visions sont toujours le point de départ d'un enseignement dogmatique ou moral. Son livre est un véritable traité de théologie. On y trouve même l'explication de certaines règles du droit canon. Les lois saintes du mariage, en particulier, y sont exposées avec soin, mais aussi avec une hardiesse qui choquerait sûrement la pruderie moderne. Du reste, quelque sujet que traite la sainte, elle ne s'écarte jamais des principes de la plus rigoureuse orthodoxie. Il est manifeste que l'Église est pour elle la règle de foi (3).

(1) Ap. Migne, col. 385.

(2) Scivias, col. 433.

(3) Roth {Beitrûge, p. 463-469) essaie d'expliquer naturellement les visions, la science, en un mot tous les dons extraordinaires d'Hildegarde. Ses conclusions sont contestables. Toutefois il y a profit à lire son étude.

Tant de modestie, jointe à une si grande pureté de docrine, formait une véritable pierre dé touelie pour des uges non prévenus. L'abbé de Clairvaux s'écria 4u'il « ne 'allait pas souffrir qu'une telle lumière demeurât sous e boisseau (i). » Cette déclaration entraîna tous les suffrages, et le souverain Pontife adressa sur-le-champ à la bienheureuse une lettre d'encouragement (2), où l'on résonnait, sinon la main, au moins l'inspiration de saint Bernard. « Nous admirons, ma fille, que Dieu accomplisse âe nos jours de nouveaux miracles, en vous remplissant de son Esprit. On dit que vous voyez, comprenez et révélez des secrets. Nous le tenons de personnes véridiques, qui attestent vous avoir vue et entendue. Soyez bénie de cette faveur divine : nous vous en félicitons -^ mais n'oubliez pas que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. Conservez précieusement cette grâce qui est en vous et ne révélez qu'avec une extrême circonspection les choses que l'Esprit vous poussera à révéler. »

Ces leçons de prudence, mêlées à un encouragement si précieux, furent bien reçues à Disibodenberg ou peut-être à Bingen, comme nous le dirons tout h l'heure. Hildegarde était rassurée ; elle put achever en repos son livre du Scimas. D'autres écrits, le Liber vitse merîtorum et le Liber divinorum operum firent suite à ce premier ou-, vrage (3). Mais, au temps où nous sommes, un des principaux objets de sa préoccupation était la translation de

(1) « Beinai'do mediante, caelerisque adnitentibus, » etc. Vita Hildeg., cap. i, col. 95.

(2) Cf. col. 145 ; Jaffé, Regesia, n° 9188.

(3) Lé Liber vUge meritoruma, été publié pour la première fois avec uae nouvelle série de 113 lettres, jusque-là inédites, etc., par Dom Pitra, Nova Hildegard, opéra.

son monastère. Le souverain Pontife l'autorisait à se retirer avec ses compagnes en un lieu qui lui avait été montré dans une vision, près de Bingen, sur les rives de la Nav7 (1). Elle y était probablement déjà à demi installée (2). Le nouveau monastère prit le nom de Mont-Saint- Rupert. C'est de là qu'Hildegarde est surtout connue dans l'histoire sous le titre d'abbesse du Rupelberg.

Sa célébrité se répandit dans toute la chrétienté. Elle entre dès lors en correspondance avec les évêques, les abbés, les papes et les empereurs (3). Elle prédit, paraît-il, à Eugène III qu'il ne rentrerait à Rome que vers la fin de son pontificat (4).

' On a cru qu'elle était venue à Paris et à Tours, et qu'elle avait remis ses ouvrages à Maurice de Sully, afin qu'il les fît examiner parles professeurs en renom de l'Université naissante. Au nombre de ces exa:minateurs, on citait même le célèbre Guillaume d'Auxerre. Mais cette légende semble devoir être abandonnée (5). Les historiens de la

(1) VitàBildeg., lib. I, cap. ii, col. 95-98 ; Hildeg. et Eugenii epp., ibid., col. 146 et 150. Cf. Acta S. Hildeg., n° 22, ibid., col. 21.

(2) La lettre d'Eugène III [loc.cit.) donne à entendre que la fondation du monastère de Rupelberg était déjà commencée vers la fin de l'année 1147. Cf. Acta Hildeg., n"' 22 et 31, loc. cit., col. 21 et 29. Selon Rolh {Beitrâge, p. 456), l'installation même aurait eu lieu avant l'hiver de 1147. Delehaye, Guibert de Gembloux, dan& Revue des Questions histor. , jixlllel 1889, p. 38-39, ne partage pas cet avis; il fixe l'installation en 1149 ou 1150.

(3) Cf. epp., ap. Migne, col. 151, 154, 185, 186, etc.

(4) Joann. Sarisberiens., ap. Baron., Annal, ecclesiast., ad ann. 1148, n" 33. Cf. Acta Hildegard., n» 34, col. 28.

(5) Voir, sur ce voyage, Acta Inquisitionis de virtutibus et mira' ';cuUs S. Hildegardis, ap. Migne, p. 138, n"» 9 et 10. Cf. Pitra, Ana-

lecia, p. XI. YxiWi{Beitrage, etc., p. 470) croit que Guibert, confident d'Hildegarde, allant à Tours vers 1181, a pu consulter les professeurs de Paris sur les ouvrages de la sainte et que, plus tard, par une confusion qui n'a rien de bien surprenant, on aura attribué à Hildegarde

ainte et Guibert de Gembloux, son confident, ne men - Lonnent nullement ce voyage. Et il serait difficile, pour lepas dire impossible, de trouver un endroit de sa vie ù le placer. La pieuse vierge s'endormit dans le Sei- ■neur le 17 septembre 1179 (1) ; elle était entrée dans sa ufttre-vingt-deuxième année.

Hildegarde fut inscrite au Martyrologe, vers le milieu u quinzième siècle (2), sous la rubrique du 17 septembre, XV calendas Octobris, date anniversaire de sa [lort (3). Son nom, illustre par lui-même, était de plus emeuré associé à celui de saint Bernard , dans laméaoire des peuples. Ce voisinage lui porta bonheur. Le ulte qu'on lui rendit n'était, ce semble, que le compléaent naturel et la sanction obligée des éloges que l'abbé le Glairvauxlui avait décernés au concile de Trêves (4).

Concile de Reims. — Condamnation de Gilbert

de la Porrée.

Un grand concile, d'abord convoqué à Troyes (5), puis Reims, s'ouvrit dans cette dernière ville le 21 mars

lle-môme cette consultation et ce voyage. Voir, sur le voyage de GuiertàTours, Delehaye, Revue des Quest. hisUloc. cit., p. 46-56.

(1) Sur cette date, voir Delehaye, Revue des Qùest.hist.,^. 25.

(2) Voir l'enquête de canonisation commencée par Grégoire IX et onlinuée par Innocent IV et Jean XXII, sur les vertus et les miracles ë Hildegarde, ap. Migne, col. 131-140; cf. col. 141-142, et ActaS. Hillegard., n"' 208-211, «6irf., col. 87-89, n"' 212-213, col. 89-90.

(B) Acta S. Hiideg., n"' 203, loc. cit., col. 84-85.

(4) L'abbé de Clairvaux Ggure encore à Trêves comme médiateur ntre un archidiacre de Verdun et le comte de Namur. Wibaldi, ep. 87.

(5) Cf. Jaffé, iiep-e^fa, n"' 9147 et 9149.

1148, quatrième dimanche de carême, sous la présidence du souverain Pontife (1). Plus de quatre cents évêques, at)bés du professeurs de haute marque, y assistaient, venus de France, d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre et d'Italie (2). Parmi les étrangers on distinguait le primat de Tolède, Raymond, l'archevêque de Trêves, Adalbéron, et surtout Thibaut, archevêque de Ganterbury qui, pOur répondre à l'appel du pape, avait dû enfreindre une défense formelle de son souverain, le roi Etienne (3).

L'assemblée tint ses séances durant une semaine (4). On peut lire tout au long, dans Mansi, les canons qu'elle rédigea (S). Nous nous bornerons à signaler, outre la condamnation du fameux Éon de l'Étoile (6), le canon qui concernait la récente croisade de saint Bernard dans le Midi :«Nq1, y est-il dit, ne doit défendre ou secourir les hérétiques qui sont dans la Gascogne, dans la Provence et ailleurs. » N'y a-t-il pas là comme un pressentiment

{i) Annal, s. Dionys. Remens., ap. M. Gerra., Xlll, 83; Annal. Caonerac, iUd., XVI, 517. Cf. Bernhardi, ^owratZ ///, p. 698, note 34; Jaffé, Beg., II, 52. Le fameux sermon (ap. Migne, t. CLXXXIV, p. 1079) ad clerum in concilio Remensi congregatum, n'est pas de saint Bernard.

(2) « Ubl quadringentorum et eo amplius episcoporura et abbatura multitudo convenerat. » Annal. Mellic, ap. Mon. G., IX, 504. Un seul évêquft italien était présent. Cf. Hist. Pontif., ibid., XX, 522 et 523. L'auteur de la Continuât. Gemblac. (ap. Mon. G., VI, 390) se fait l'éclio d'un bruit exagéré quand il dit : « In bac synodo arcbiepiscopi, episcopi, abbates, usque ad mille centum resedisse dicuntur. »

(3) Mansi, Concil., XXI, 742 ; Histor. Pontifie, loc. cit. ; Bernard, S. Malachige Vita, cap.xxx,no69. Cf. Bernhardi, Konradlll, p. 703, note 49.

(4) Otto Fi'ising,, Le Gest. Frid,, lib. I, cap. lvi.

(5) Mansi, Concil, XXl, p. 713 ; cf. p. 718 ; Jaffé, Regesta, II, 52-53,

(6) Otto Frising., loc. cit., cap. lv; Annal. Cameracens., ap. Mon. (?.,XVI, 517; Âuctar. Gemblac, ap. H. des Gaul., XIII, 273-274; cf. Mansi, XXI, 720 et suiv.

des maux que les seigneurs du Languedoc allaient déchaîner sur leur pays en favorisant secrètement le progrès de l'hérésie manichéenne?

Le concile eut son épilogue. Nous voulons parler du procès de Gilbert de la Porrée, où la figure de l'abbé de Glairvaux, jusque-là restée dans l'ombre, se détache singulièrement et apparaît au premier plan, avant même celles des évêques et des cardinaux.

Gilbert, né à Poitiers, où il fit ses premières études sous le professeur Hilaire, avait eu ensuite pour maîtres Bernard de Chartres, plus connu sous le nom de Bernard Sylvestris (1), puis Anselme et Raoul qui occupaient alors avec éclat la chaire de théologie à Laon (2), Muni d'un « savoir étendu et profond, » comme parle Othon de ' Freisingen, il devint à son tour un professeur éméri te; et sa réputation, sans égaler celle d'Abélard qui était hors de pair, lui attira bientôt une brillante phalange de disciples parmi lesquels nous distinguons Jean de Salisbury (3), le futur évéque de Chartres, et Rotrou, le futur archevêque de Rouen (4). Des modernes placent « Gilbert au premier rang parmi les docteurs du douzième siècle (5). » Il fut du moins le plus éminent logicien que l'école réaliste ait possédé à cette époque. Ses ouvrages forment un corps de doctrine dont les maîtres les plus

(1) Cette identité, contestée par M. l'abbé Clerval, est défendue par M. Langlois {Biblioth. de l'École des Chartes, t. LIV, p. 225- 250).

(2) Otto Frising., loc. cit., cap. xlyi et l.

(3) Joann. Sarisber., MetalogicUs, lib. II, cap. x.

(i) Epist. Gaufridi ad Albinum cardinalem, ap. Migne, tom- CLXXXV, p. 588. Notons que, d'après Y Histoire littéraire (tora. XIV, p. 439), la lettre de Geoffroy, écrite vers ItSS, a dû être adressée non pas au cardinal Albin, mais au cardinal Henri, évêque d'Albano.

(5) Hauréau, De la philosophie scolâstique, Paris, 1850, ï, 313

vantés, sans en excepter Abélard, auraient pu envier le rigoureux enchaînement.

Mais ce fut la rigueur même de sa méthode et de sa doctrine qui en fit le péril. Réaliste en dialectique, Gilbert transporta ses distinctions métaphysiques un peu aventureuses dans le domaine de la théologie; et, assimilant d'une façon abusive l'Être divin aux substances créées, il porta inconsciemment atteinte au dogme de la Trinité. Ne semble-l-il pas que, par une fatalité inexplicable, ce mystère fût destiné à être la pierre d'achoppement de l'école jusqu'au jour où parut l'incomparable Somme de saint Thomas?

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer, même sommairement, la doctrine philosophique de Gilbert de la Porrée (1). Nous n'y toucherons que par le côté où elle donna passage à l'erreur (2).

Ouvrons son commentaire sur les livres de la Trinité de Boëce. L'essence, dit-il par manière de principe, est distincte de l'être; elle en est la forme. Ainsi l'humanité n'est pas l'homme, mais l'essence ou la forme de l'homm e,

(1) Voir les ouvrages de Gilbert dans Migne, Patrologie latine, t. LxXIIl etLXXIV.oubien en particulier le Commentaire sur le livre de la Trinité de Boëce dans l'édition de Bâle 1570, et le Livre des six principes dans les éditions de 1479, 1481 ou 1484, M. Hauréau fait.observer (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , séance du 27 avril 1888) que ces éditions du Livre des six principes offrent un texte conforme à celui des manuscrits, mais qu'en 1496 parut à Venise une édition nouvelle, où l'on avait substitué au latin barbare de Gilbert de la Porrée une paraphrase eu latin élégant, due à un humaniste italien, Ermolao Barbaro. Tous les auteurs qui, depuis cette époque, ont étudié le Livre des six principes l'ont lu dans cette paraphrase. A rejeter les indications fournies par Y Histoire littéraire (tom. XII, p. 47 et suiv.) sur les ouvrages de Gilbert. Consulter sur ce point Hauréau, De la philosophie scolastigne, tom. I, p. 296 et suiv.

(2) Cf. de Régnon, Études sur la sainte Trinité, p. 97-104.

BEIÎNaW^A TRÈVeV ET A REIMS. 341 ,

\ forma qua est homo, et non pas forma qu-e est homo,. La même distinction s'applique à Dieu. Son essence n'est pa& la même chose que son être ; en d'autres termes, la divinité n'est pas la même chose que Dieu. Il serait donc inexact de dire iDivinitas estDeus.

; Le mystère de la Trinité s'explique aisément de cette sorte. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un par la divinité qui est leur essence, mais ils sont trois numériquement parlant, considérés comme êtres, participant à Une même essence, qui n'est pas eux, bien qu'ils soient en elle. Il suit de là que le Dieu en trois personnes est distinct, logiquement et réellement parlant, \ dé la divinité, laquelle renferme dans une unité absolue les attributs divins, tels que la grandeur, la sagesse, etc.

Enfin, si l'on demande à Gilbert en quoi consiste le mystère de l'Incarnation, il répond : Ce n'est pas \a,Ai- \miié, substantia qua, qui s'est faite homme, mais une personne divine, suistantia quœ ; ce qui est vrai en un sens, mais faux si on l'entend selon sa théorie. Pour que sa proposition fût théologiquement exacte, il faudrait qu'il ne distinguât pas entre Dieu et la divinité et qu'il pût dire indifféremment : Dieu ou la divinité s'est fait homme dans la personne du Fils.

Âbélard est le premier théologien qui ait signalé les funestes conséquences delà théorie philosophique de Gilbert, appliquée à la Trinité (1). Au concile de Sens, il osa même prédire à l'auteur sa prochaine condamnation (2).

(1) Theologia christiana, édit. Cousin, p. 491 : cf. p. 521. Gilbert n'est pas nommé, mais l'allusion à sa doctrine est visible. Deutsch nous semble avoir démontré {Peter Abalard, Leipzig, 1883, p. 260-263) que le professeur visé par Abélard ne peut être que Gilbert de la Pprrée. *

(2) Gaufridus, JSeni. H«a, lib, III, cap. v, n° 15.

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« Prenez garde, lui dit-il finement; si l'on me frappe, le coup vous atteindra. »

Le mot alors ne trouva pas d'écho. Peut-être n'y vit-on qu'un trait d'esprit ou une question de rivalité d'école. Mais plus tard, quand Gilbert fut monté sur le siège de saint Hilaire (ld42) (1), et que son enseignement, non modifié, eut produit un scandale inévitable, on reconnut que l'auteur du conceptualisme avait deviné juste.

L'orage se déclara en 1146, dans un synode diocésain. L'évêque, prenant pour thème son sujet favori, exposait sa doctrine avec assurance, quand soudain ses deux archidiacres, hommes graves, Galon et Arnaud, surnommé Qui ne-rit pas, se lèvent pour protester. La discussion prit aisément un tour passionné. Il était impossible qu'on la terminât à la satisfaction générale; on en appela à Rome (2).

. Le débat fut porté devant Eugène III qui, victime de la révolution romaine, résidait alors à Viterbe (3) et se pré-: parait à passer en France. Gomme Gilbert opposait aux accusations, probablement un peu vagues, de ses archi- ^ diacres une dénégation formelle, le souverain Pontife ajourna le débat jusqu'au concile qu'il se proposait de convoquer à Paris pour les fêtes de Pâques 1147 (4).

Si Ton en croit Othon de Freisingen, les archidiacres,

(1) Gallia Christ., Il, 1178.

(2) Otto Frising,, loc. cit., lib. I, cap. lxvi et l. Gaufridus, ep. ad Albin., îoc. cit., p. 587.

(3) Gaufridus, Libellus contra Gilbertum, ap. Migne, toi». GLXXXV, " p. 605. Selon Othon de Freisingen {loç. cit., cap. lxvi), Gilbert et ses contradicteurs rencontrèrent Eugène 111 à Sienne en Toscane. Eugène m résida à Viterbe depuis le mois de mai jusqu'à la fin de décembre 1146 (Jaffé, Regesta, 8923-8977). Son séjour à Sienne ne nous est connu que par Othon. «

(4) Otto Frising., loc. cit.; Gaufrid., ep. ad Albin., loc cit., p. 587.

i à leur retour d'Italie, eurent l'habileté de mettre l'abbé de Clairvaux dans leurs intérêts. On sait de quel œil le ! saint abbé regardait les erreurs théologiquès. Étranger aux luttes de l'école, il en détestait les subtilités. Pour j peu qu'une opinion s'écartât de l'enseignement reçu, il était enclin à croire qu'elle recelait une hérésie. Il faut avouer que les théories de Roscelin et d'Abélard l'avaient rendu justement défiant. A en juger par ces tentatives avortées, n'était-il pas nécessaire que les tuteurs de l'orthodoxie surveillassent les premiers pas de la scolastique?

Bernard remplit religieusement ce rôle au concile de Paris (1). Il semble cependant que Gilbert ait rencontré' là des adversaires bien autrement redoutables : Adam du Petit-Pont par exemple, Hugiies de Champfleury, chancelier du roi, et Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen (2), tous trois fort versés dans les questions dé dialectique. Le débat dura plusieurs jours, mais sans résultat. Gilbert s'était bien gardé d'apporter ses ouvrages. Le corps du délit manquant, il fut facile à l'accusé de se retrancher derrière des équivoques. Il avait ses partisans; il en appela à leur témoignage, jurant qu'il n'avait jamais enseigné que la divinité n'est pas Dieu. Deux de ses disciples, Rotrou, évêque d'Évreux, plus tard archevêque de Rouen , et un professeur de Chartres, nommé Yves comme le grand canoniste, attestèrent l'exactitude de cette affirmation, pendant qu'Adam du Petit-Pont et Hugues de Ghampfléury juraient le contraire avec une égale assu-

(1) Gauf., ep., loc. cit. La date exacte de ce concile n'est pas fixée. Eugèae III résida à Paris depuis le 20 avril jusqu'au 7 juin 1147. UMj Regesta, n"' 9024-9076. Bernard était à Montmartre, le 21 avril {GalUa Christ., Ym,T^.6i3).

(2) Otto F rising., Zoc. ct^, cap. u-lii.

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rance. Dans ce désordre des souvenirs et au milieu de ces contradictions, la discussion n'avait aucune chance d'à- . boutir; le pape en renvoya la suite au concile de Reims {i)- ...

Elle y fut reprise avec un grand éclat. Ce fut sûrement l'une des plus curieuses mêlées dialectiques que l'histoire

(1) Otto Frising., et Gaufrid., ep. ad Albin., et Libellus contra GiU bertuîiit loc. cit. Ces ouvrages sont de précieux et sûrs documents pour l'histoire du concile de Reims. VHistoria PontifîcaHs ( àp. Mon* . Germ., tôm. XX, p. 522-527) est d'une valeur bien moindre. Geoffroy composa son Libellus contra capitula Gilberti, peu après le concise de Reims. L'épître au cardinal Albin (ou plutôt au cardinal Henri), qu'il écrivit environ quarante ans plus tard (fl«i(e annos pêne quadragiuta,. âp. Migne, loc. cit., p. 595), concorde parfaitement avec son Libellus, qu'il croyait perdu. C'est déjà là une garantie de sincérité et par suite d'exactitude. Mais, en oiitre, Ollion de Freisingen, qui a puisé à une source différente et qui est défavorable à saint Bernard, confirme les dires de Geoffroy. Lés deux récits s'ajustent parfaitement, sauf dans quelques détails d'intérêt secondaire, que nous noterons en leur lieu. Nous sommes donc fort surpris que Deulsch {Die Synode, p. 33 et suiv.) et Bernhardi [Konrad III, p. 709) préfèrent à cette double autorité le récit incohérent de YHistoria Pontificalis. N'y aurait-il pas là un secret désir de dénigrer l'abbé de Clairvaux? Dans la scène racontée aux pages 522-523 àeïUistoria PontificatiSi Bernard joue aux yeux de nos critiques allemands un rôle équivoque, pour ne pas dire inique. Mais, selon nous, cette scène a été transposée par l'auteur. Elle correspond évidemment au fait rapporté par Geoffroy dans son épître (n»' 7 et 8), et par Othon de Freisingen {loc. cit., cap. lvi : « Omnes quos poterat convocat (Berriardus), dit Othon, ibi cura archiepiscopis virisque religiosis et eruditis contra quatuor prsedicta quee Pictavino episcopo imponebantur capitula; fidem suam in hune modum ipse cum aliis et alii cum ipso exposuerunt); » Or à cette place la scène n'a rien que de très naturel et de très légitime. On peut encore consulter sur la condamnation de Gilbert un pamphlet anonyme dirigé contre saint Bernard {BibUoth. de l'École des Chartes, t. XL Vil, année 1886, p. 394-417, particulièrement, p. 404-409). Noter (p. 409) les mots : cum esset bene potus (Bernardus) innocte cumpawcissimis familiaribus suis, etc.; calomnie qui rappelle celle de Bérenger de Poitiers pour le concile de Sens.

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