CHAPITRE XXXI
On sait comment l'armée, en apparence si formidable, de Conrad III et de Louis VIÏ se fondit en moins de douze mois, à la pluie et au soleil d'Orient. Quelques milliers d'hommes seulement, échappés à grand'peine aux désastres delà croisade, purent regagner leurs foyers.
Diverses causes morales, militaires et politiques avaient contribué à l'échec de cette grandiose expédition (1).
La première de ces causes fut la mauvaise composition de l'armée ; sur les, deux cent mille hommes de Conrad et de Louis le Jeune, plus de soixante mille peut-être étaient incapables ou indignes de porter les armes.
D'une part, à l'exemple du roi de France qui emmenait en terre sainte la jeune reine Aliénor, un grand nombre de barons, tant français qu'Allemands, se firent accompagner de leurs épouses. Les chambrières suivirent leurs maîtresses, remarque un chroniqueur; et, à leur suite, une foule de femmes de toutes conditions s'introduisirent dans les camps, au grand scandale et pour la perte des 'croisés (2).
(1) Nous n'avons pas à faire le récit de la seconde croisade. Les meilleurs auteurs à consulter sont Kugler (Shidieh) et surtout Berohardi {Konrad III, p. 591-684).
(2) Annal. BerbipoL, Mon. 6., XVI, 3; Chron. Hanon., iUd., XXI, 516; Vincent. Vr&g., ibid., XVII, 663-, cf. Guill. Tyr., XVI, 19; Robert de Torigny, Mon. G., VI, 497 ; etc.
vL'armée renfermait en son sein d'autres éléments de dissolution. Séduits par l'attrait des lointains voyages, ou poussés par des motifs moins avouables encore, des hommes qui sortaient de la lie du peuple s'étaient joints aux vrais chevaliers du Christ, apportant avec eux et masquant sous la croix des mœurs vicieuses et des habitudes d'indiscipline. Les troupes de Conrad souffraient particulièrement de ce mal intérieu r. Outre les p artisansjde Eûz:dolphe, on sej;a£peirec[ue Vabbéde Clairvaux avait invité les voleurs, les homicides, les détrousseurs de grands che-^^ liîinsXj^^jdre k çroj^^
de Freisingen salue avec admiration tous ces déclassés qui se convertissent et jurent de verser leur sang pour Jésus-Christ. Il est douteux cependant que leur admission dans l'armée régulière ait été une sage mesure (1). Le plus grand service qu'ils aient rendu à Conrad, c'est, d'avoir laissé, par leur exil volontaire, son roya;urae en paix durant la croisader>
Pour remédier aux inconvénients d'une telle organisa^:' tion, une forte discipline était rigoureusement nécessaire- Conrad et Louis le Jeune, d'ailleurs preux chevaliers/ furent impuissants à l'établir. Toute la campagne se ressentit de la faiblesse de leur commandement. Dès leur première rencontre avec les musulmans, le sort de la croisade fut à peu près certain. La seule traversée de TAsie Mineure disloqua, épuisa presque les deux armées. Mal soutenus par les Grecs, les débris des croisés n'atteignirent la Syrie qu'avec des peines infinies et dans une véritable débandade.
Louis VII n'avait pas attendu cette heure pour regret-
(1) « Multitudo rusticanorura et servoriim inconsulte, » etc. Geroh, De Investigat. ÂntichrisU, cap. 67, p. 140; Annal. Herbipol., loc. cit.; Oilo Wismg.yGesta Frider.,!^ AO.
ter là faute qu'il avait commise à Étampes en rejetant les offres du roi de Sicile. L'hostilité qui régnait entre Roger et Manuel avait déjà entravé gravement la marche de la croisade et menaçait d'en compromettre le succèsfinal. Avant même de mettre le pied dans Gonstantinople, les Français, pressentant la trahison des Grecs, avaient failli tourner bride et se rejeter dans les bras du roi de Sicile (1). En fait, ils n'avaient que peu d'assistance à attendre de Manuel. Inquiet du côté de ses possjessions occidentales constamment menacées, celui-ci avait rappelé ses troupes d'Asie et accordé une trêve de douze ans au sultan d'Iconium (2). Cette politique, motivée uniquement par l'intérêt particulier, avait permis aux musulmans de reprendre haleine et de ramasser leurs forces, pour tenir tête aux croisés. De là les revers à peu près inévitables des troupes allemandes et françaises dans leur marche à travers l'Asie Mineure. L'armée de Louis le Jeune se trouva de la sorte effroyablement décimée. Au lieu des cent mille pèlerins ou, si l'on veut, des soixante à soixante-dix mille guerriers qu'il eût pu faire transporter en Palestine avec le secours de la Sicile, il ne déposait sur la rive asiatique qu'un tiers environ de ses chevaliers. ■
Son courage cependant n'était pas abattu, et l'Orient entretenait ses rêves de gloire. Zenki était mort. Si Nur- Eddin, le plus terrible de ses enfants, héritier de la sultanie d'Alep, menaçait le comté d'Antioche, il n'en avait pas encore violé les frontières. Un effort combiné de tou-j tes les troupes latines pouvait arrêter sa marche, le re-
(1) Odo de DiogUo, lib. III, Migne, p. 1220-1222; cf. Bernhardi ^owrad!T//, p. 618, note 65.
(2) « Certum erat cum eisdem inducias duodecim annorum firmasse Odo de Diogilo, p. 1219. CL Beruhafài, Konrad III, V- 625, note 3.
^"-" ' ' ^ ' ' ISSUE DE hk^ SECONDE CROISADE. 431
fouler jusque dans sa capitale, relever Édesse et' consolider les principautés chrétiennes d'Orient. Tel était le plan de Raymond d'Antioche. Par malheur, Baudoin III, roi de Jérusalem, ne comprit pas la nécessité de sacrifier à ce dessein ses vues particulières. A peine eut-il appris
' que Conrad avait pris terre à Ptolémaïs avec les débris de son armée, qu'il descendit à sa rencontre, le circonvint et le retint en Palestine. Raymond n'eut plus dès lors à opposer à Nur-Eddin d'autres forces que les troupes du roi de France, et bientôt, par une légèreté impardonnable, il perdit encore cette dernière ressourcç, /On connaît ses relations indiscrètes, sinon coupables, avec la reine Âliénor. Louis YII, ayant eu connaissance de cette intimité, quitta la cour d'Antioche et contraignit son épouse à le suivre.
Il rejoignit l'empereur d'Allemagne et le roi Baudoin III à Palma, non loin d'Acre ou Ptolémaïs, et tint avec eux, le 24 juin 1148, un conseil où fut décidé le siège de Dar mas. C'est dans cette nouvelle entreprise que les croisés consommèrent leur perte de leurs propres mains. Le roi de Jérusalem, inspirateur du projet, fut le premier à s'en repentir. En voyant Nur-Eddin et son frère, le sultan de Mossoul, accourir au secours de la ville assiégée, dans le but avoué de la délivrer à leur profit, il comprit que le voisinage de ces nouveaux venus serait plus à redouter ' que celui du vizir de Damas, avec lequel ses prédécesseurs avaient presque toujours vécu en bonne intelligence. Il s'empressa donc d'accueillir les propositions de paix que
:. lui adressèrent les assiégés. Déjà les troupes alliées des chrétiens avaient fait une brèche aux remparts de la ville,
. du côté du nord; mais elles n'avaient pas su profiter de leur victoire. Les partisans de la paix proposèrent alors discrètement, perfidement peut-être, de changer le plan
d'attaque et de tenter l'escalade par le sud-est. Ce strata- . gème réussit. On s'aperçut, mais trop tard, qu'on venait de commettre une faute irréparable. Des plaintes et des murmures retentirent dans tout le camp. Le roi Baudoin, le patriarche de Jérusalem, les Templiers, le comte ; de Flandre, furent à la fois, ou tour à tour, accusés da-trahison. Il fallut bientôt songer à la retraite.
Après quelques hésitations, les croisés se décidèrent à lever le siège et rentrèrent dans Jérusalem, profondénient découragés. Ils reprirent enfin, l'un après l'autre, le chemin de l'Occident. C'était le seul parti qu^il leur convînt de prendre. Il ne leur restait plus une seule faute à commettre.
Quelque heureux événement pouvait -il consoler les chrétiens d'un tel désastre? Ils avaient attaqué, on s'en souvient, non seulement en Asie, mais encore eh Europe, les infidèles idolâtres ou musulmans. Dans le nord, les Danois, les Saxons et les Moraves, qui formaient une armée de près de cent mille hommes , usèrent inutilement leurs forcés contre les Slaves, qu'ils avaient mission d'exterininer ou de convertir au christianisme. A la suite de . . plusieurs batailles meurtrières, les infidèles s'engagèrent, il est vrai, à respecter les villes habitées par les catholiques et à se convertir; mais, dès que la paix fut rétablie, ils retournèrent à leurs idoles et recommencèrent leurs brigandages. La flottille partie des ports d'Angleterre obtint un meilleur résultat. Surprise par une tempête, elle débarqua sur les côtes d'Espagne et aida puissamment le prince Alphonse de Bourgogne à s'emparer de Lisbonne et à fonder le royaume de Portugal (1).
Mais ces succès partiels compensaient mal, en somme^
(1) Cf. Bernhardi, Konrad UI, p. 563-590.
i'éciiec de là gï'iande expédition d'Orient. Ala nouvelle de la défaite de L,ouis le Jeune et de Gonrad III, un deuil profond couvrit l'Allemagne et la France. L'abbé de Clairvaux lui-même fut consterné de l'issue de la seconde croisade. « Il semble, s'écrie-t-il, que le Seigneur, provoqué par nos péchés , ait oublié sa miséricorde et soit venu juger la terre avant le temps marqué. Il n'a pas épargné son peuple; il n'a même pas épargné son nom, et les gentils s'écrient : « Où est le Dieu des chrétiens? » Ubiest Deus eorwmPLes enfants de l'Église, en effet, les chrétiens ont péri dans le désert, frappés Ip'ar le glaive bu consumés par la faim. L'esprit de division s'est répandu parmi les princes, et le Seigneur les a égarés dans des chemins impraticables... Nous afinoncions la paix, et il n'y a pas de paix. Nous promettions le succès, et voici la désolation. Ah! certes, les jugements de Dieu sont équitables, mais celui-ci est un grand abîme; et je puis déclarer bienheureux quiconque n'en sera pas scandalisé (1). »
Les peuples ne comprirent rien aux secrets desseins de la Providence et s'en scandalisèrent hautement. Les peuples ne sont guère aptes à juger les grands événements. Dans les temps de calamité publique, en particulier, ils perdent d'ordinaire leur unique guide, le bon sens, qui est le vrai maître de la vie humaine, et se laissent emporter aux jugements déréglés de la passion. Au'lieu d'étudier avec soin les causes, souvent multiples et complexes, des malheurs dont ils sont victimes, ils cherchent une tête sur laquelle ils puissent faire peser toutes les responsabilités, comme sur un bouc émissaire. Le nom de saint Bernard éclipsait celui de tous les auteurs de la se-
(I) De Consideratione, lib. II, cap. i.
conde croisade. Il était naturel qu'il devînt le point de mire de toutes les accusations. Des diverses provinces de la France et de T Allemagne, des plaintes amères s'élevèrent contre l'humble moine, qui, par ses prédications et ses miracles, avait en quelque sorte cautionné la sainte expédition.
Ces clameurs étaient évidemment injustes. L'échec des croisés n'impliquait nullement l'inopportunité de la croisade. Les esprits éclairés ne se firent pas complices des doléances de la foule. Jean de Gasamario, Odon de Deuil, Guillaume de Tyr, Othon de Freisingen, Guillaume de Neubridge (l), en un mot les principaux chroniqueurs du temps, ont rendu justice à Bernard et rejeté sur les croisés eux-mêmes, sur les Grecs et sur les princes latins d'Orient, la responsabilité des maux qui affligèrent la chrétienté. Mais leur jugement ne prévalut qu'assez tard dans l'opinion publique, et saint Bernard connut pendant quelque temps les douloureuses angoisses de l'impopularité.
Il crut devoir, à cette occasion, adresser au pape Eugène ni une véritable apologie de sa conduite. « Dans cette œuvre, dit-il, avons-nous fait preuve de témérité ou de légèreté? Non. Nous avons marché en toute confiance suivant vos ordres, ou plutôt suivant, dans vos ordres, les ordres mêmes de Dieu. Pourquoi donc Dieu a-t-il permis que 'la croisade échouât si tristement? Je vais dire une chose que personne n'ignore et que tout le monde aujourd'hui semble avoir oubliée. Le cœur des mortels est ainsi fait; nous ne savons plus dans le besoin ce que nous savions auparavant, quand la chose ne nous était pas né-
(1) Inter Bernardin., ep. 386; Odo, lib. III, et passim; Guill. Tyr., XVI, 19; Olto Frising., Gesta Frid., I, 60; Gulielm. Neubrig., De Rébus Angl., lib. I, cap. 20-22.
cessaire. Moïse avait promis aux Hébreux de les conduire dans la terre de Ghanaan ; les Hébreux le suivirent et cependant n'entrèrent pas dans la terre promise. Attribuerez -vous à la témérité de leur chef ce fâcheux mécompte? Moïse faisait tout par l'ordre du Seigneur, et "^* le Seigneur confirmait l'œuvre de son envoyé par des miracles. — Mais ce peuple, direz-vous, était entêté et se révoltait sans cesse contre Moïse et contre Dieu. — Soit: les Hébreux étaient incrédules et rebelles. Mais qu'étaient donc les croisés? Interrogez-les. A quoi bon répéter ce qu'ils avouent eux-mêmes? Si les Hébreux ont péri en punition de leurs iniquités, quoi d'étonnant que ceux-ci , après avoir commis les mêmes fautes, aient reçu le mêm e châtiment? Dans l'un et l'autre cas les promesses de Dieu restent intactes ; car les promesses de Dieu ne prescrivent pas contre les droits de sa justice (1).»
Bernard attribue ainsi les malheurs de la croisade aux fautes des chrétiens. Gomprenait-il sous ce chef les fautes militaires et politiques des croisés, des Grecs et des princes d'Orient? Il est permis de le croire. Il ne pouvait ignorer qu'en temps de guerre les infractions aux règles delà discipline et de la prudence sont, aussi bien que les violations delà morale, presque toujours suivies d'un prompt et terrible châtiment.
Cependant, si la manière dont il présente son apologie justifiait suffisamment la Providence aux yeux de ses contemporains, il semble qu'elle ne le justifie qu'imparfaitement lui-même. En souffrant qu'on enrôlât sous l'étendard de la croix des femmes et des aventuriers, le prédicateur de la croisade n'assumait-il pas la responsabilité de la conduite de cette multitude?
(1) De Consider., lib. If, cap. i.
Ce grief est le seul qu'on ait avec raison soulevé contre l'abbé de Glairvaux. On pourrait dire à sa décharge que la discipline de l'armée n'était pas, à proprement parler, de son ressort, qu'il croyait avoir assez fait pour assurer le succès de la sainte expédition en lui donnant deux cbefs tels que Louis le Jeune et Conrad III. Mais son illusion n'en est. pas moins frappante. Sûrement, il connaissait mal l'état de la Palestine et l'organisation des forces musulmanes. S'il eût soupçonné à quels ennemis redoutables TOrient latin avait affaire, il eût été plus sévère dans le choix des pèlerins qu'il envoyait au secours de la Terre Sainte.
Oii a reproché également au prédicateur de la seconde croisade d'avoir méconnu l'importance des moyens diplomatiques et d'avoir laissé croître dans l'ombre, sans essayer de l'étouffer, une sourde inimitié entre le roi de Sicile et l'empereur de Constantinople (ij. Il est certain que les embarras suscités par Roger à Manuel dès l'année 4147 (2), en paralysant la bonne volonté de ce dernier et les forces de son armée, condamnaient les croisés à se suffire à eux-mêmes. Mais quel diplomate était assez puissant pour mettre un frein aux convoitises de l'ambitieux Normand? Bernard, d'ailleurs, comme tous les hommes simples et droits, ayait ajouté une foi entière aux déclarations que les deux rivaux avaient fait porter à l'assemblée d'Étampes; il avait espéré qu'ils suspendraient, au moins pour un temps, leurs hostilités et emploieraient, comme ils promettaient de le faire, toutes leurs forces au service de la cause commune. Si cet es-
(1) Kugler, Geschichte der Kreuzzîige, éd. Oncken, Berlin, 1880, p. 151.
(2) Cf. Bernhardi, Konrad UI, p". 618, note 65.
poir fut trompé, on ne saurait lui faire un crime de l'avoir conçu.
Du reste, ces divers griefs ne touchaient guère les contemporains de l'abbé de Clairvaux. Personne ne songea à lui demander compte de sa diplomatie. La seule chose qui préoccupait les esprits était de savoir si sa mission avait été vraiment revêtue d'un caractère divin. « Gomment , disait-on , pouvons-nous savoir que votre prédication fût autorisée de Dieu? Quels miracles faitesvous pour que nous croyions à votre parole? » — - « Il ne m'appartient pas, s'écrie saint Bernard, de répondre à cette question : qu'on épargne ma pudeur. Répondez pour moi, vous Saint Père, et pour vous-même, selon ce que vous avez vu et entendu, ou du moins selon l'inspiration qui vous viendra de Dieu (1). »
Sur ce terrain, saint Bernard est à l'aise. Fort de rapprobation du Ciel et du témoignage de sa conscience, il présente à ses adversaires un front haut et ferme. Dans un beau mouvement d'éloquence, il fait à Dieu un rem^ part de sa poitrine et assume généreusement toute là responsabilité de la croisade : « Pour moi, dit-il, je né me soucie guère des jugements de ceux qui appellent mal ce qui est bien et bien ce qui est mal. S'il faut absolument que je choisisse, j'aime mieux que les murmures des hommes se tournent contre moi que contre Dieu. Tant mieux, si le Seigneur daigne se servir de moi comme bouclier! Je reçois volontiers les coups de langue de la médisance et les traits empoisonnés du blasphème, afin qu'ils n'arrivent pas jusqu'à Lui. Je consens à être déshonoré, pourvu qu'on ne touche pas à la gloire de Dieu. Ce m'est un honneur d'entrer ainsi en
(1) De Cowsider., lib. II, cap. II el m.
438 VIE DE SAINT BERNARIJi' '
union avec Jésus-Christ qui disait : « Les opprobres de ceux qui vous outrageaient sont tombés sur moi : » Opr probria exprobrantium iibi çeciderun.t super me.
Au moment où saint Bernard écrivait ces lignes, la confiance qu'il avait en sa mission divine et en l'opportunité de la croisade fut de nouveau mise à l'épreuve.
Aussitôt après le départ des croisés, les musulmans s'étaient précipités de toutes parts sur les chrétientés de Syrie. Nur-Eddin avait pris d'assaut le château de Tripoli et fait prisonnier le jeune fils du comte de Toulouse, qui défendait la place. Il se dirigea ensuite sur le comté d'Antioche, réduisit plusieurs forteresses et menaça Apamée. Repoussé une première fois par le comte Raymond, il se tourna vers le sud et infligea une sanglante défaite aux troupes du roi de Jérusalem dans les plaines de Bosra; puis il reparut sur les bords de rOronte. Raymond sortit d'Antioche pour aller à sa rencontre et défendre le château d'Anab; mais sa petite armée fut entourée par les musulmans et taillée en pièces; lui-même périt dans le combat (29 juin 1149). Dès lors, la principauté d'Antioche fut en proie aux soldats de Nur-Eddin. Le fier émir, conduit par la fortune, s'avança jusqu'aux bords de la mer Méditerranée, et s'y baigna en présence de toutes ses troupes, comme pour montrer qu'il entendait en prendre possession. Yers le même temps, le sultan d'Iconium assiégeait Jocelind'Édesse dans Tell Baschir. La situation des principautés du nord paraissait donc désespérée. Le roi Baudoin, accouru à leur secours, parvint à les délivrer et obtint des musulmans une paix honorable. Mais, dès l'année suivante (IISO), la paix fut rompue; Jocelin tomba aux mains des infidèles et fut enfermé dans les prisons d'Alèp ; Antioche, de nouveau, se vit ceinte d'un cercle, de
ISSUE DeHà. SECONDE CROISADE. 439
fer, qui alla chaque jour se rétrécissant autour de ses remparts (1).
Le patriarche d' Antioche et Baudoin de Jérusalem n'avaient pas attendu cette extrémité pour adresser un nouvel appel au dévouement de la France (2). Malgré le souvenir, encore si récent, des malheurs de la seconde croisade, leur démarche avait chance de réussir. Leurs plaintes trouvèrent un écho. Les croisés français, en effet, ne pouvaient pardonner auK Grecs leur perfidie; et ridée d'une revanche, qui entraînerait à la fois la ruine de l'empire d'Orient et celle des principautés d'Alep et d'Iconium, agitait maints esprits. Déjà/ en 1147 , l'évêque de Langres, avant de traverser Constantinople, avait proposé à Louis VU de s'en emparer, par mesure de sûreté (3). Cet avis, alors repoussé, gagna du terrain, après plus encore que pendant la croisade. Sciemment ou non, Manuel n'avait cessé de mécontenter les Français. Soit par méprise, soit avec intention, ses croisières, qui sillonnaient la Méditerranée, attaquèrent le navire qui ramenait Louis VII de la Palestine et capturèrent celui qui portait la reine Aliénor (4). La flotte du roi de Sicile arriva à temps pour sauver l'un et délivrer l'autre. Mais , l'injure qu'avaient reçue les augustes pèlerins laissa des traces au fond de leur cœur. De son côté, le roi de Sicile, alors en guerre ouverte avec l'empereur Manuel, ne manqua pas d'exciter encore leur ressentiment, pendant le séjour qu'ils firent auprès de lui, à Potenza, vers la
(1) Willelm. Tyr., XVII, 9, 10. Cf. Kugler, Studien, etc., p. 212 et suiv.; Bernhardi, oiiv. cit., p. 811 et suiv.
(2) Vita Sugerii, ap. H. des G., XII, 110.
(3) Cf. Odon, ouv. cit., et Pierre le Vénérable, lib. "VI, ep. 16.
(4) Cinnam., p. 87; Historia Pontifie, cap. 28. Cf. Kugler, 5fttdiew; p. 209, note 14.
, iin du mois de septembre 4149 (1). Si l'on i^ûpre lés détails de cette entrevue, on ne peut guère douter que les bases d'une alliance offensive et défensive entre la
: France et la Sicile n'aient été dès lors posées et la guerre contre Tempire grec décidée en principe (2).
^^ .JjiSêL?'^^^* pleinement dans ces vues ; et, à la nouvelle des nouveaux malheurs de l'Orient latin, il prit à son tour, à défaut du roi encore irrésolu, l'initiative d'une troisième croisade (3). Mais ce beau dessein rencontra en Allemagne un premier obstacle auquel il se heurta. Conrad, allié des Grecs, se disposait alors à opérer, de concert avec eux, une descente en Italie contre le roi de Sicile. En pareille occurrence, celui-ci, occupé à se défendre contre les Allemands, ne pouvait plus prêter à la nouvelle expédition l'appui dont elle avait besoin. Pour que le projet de Suger réussît, il fallait que le roi Conrad se réconciliât avec Roger, rompît son alliance avec Manuel, ou du moins consentit à garder la neutralité dans le conflit qui allait éclater entre les Grecs et les Latins (4). Trois hommes éminents travaillèrent à obtenir ce résultat: l'abbé de Cluny, saint Bernard et le cardinal Théodwin.
Pierre le Vénérable était un partisan déclaré de la guerre contre les Grecs. Il leur impute expressément le désastre de la croisade et demande qu'on leur inflige un châtiment exemplaire. L'homme prédestiné, selon lui, à
l venger la mort de tant d'illustres chevaliers français et al-
(i) JEp. Sug. ad Ludov., ap. du Chesne, IV, p. 525; Annal. Casm., ap. Mo». Genre., XIX, 310.
(2) Bernhardi, Konrad III, p. 810.
(3) Bp. Sug. 143 et 146, ap. du Chesne, IV, 538; Vita Sugerii, lib. m, ff. des G., XII, 110.
{i) Cont. Prœmomt, ap. Mon. Germ., VI, 454, Cf. Kugler, Studieny etc., p. 208; Bernhardi, JTowarf JJ/, p. 812 et suiv.
lemands, est le roi de Sicile. Qu'il se réconcilie avec Conrad, et le salut de la chrétienté, la revanche de rOccident sont assurés: Tels sont les sentiments que le pieux ahbé, d'ailleurs si calme et si modéré, exprime dans une lettre à Roger (1).
Le cardinal Théodwin, gagné par le roi de Sicile à son retour de la Palestine, écrivit dans le même sens au roi Conrad III.
Enfin l'abbé de Glairvaux, rivalisant de zèle avec ces deux hérauts de la guerre sainte, se faisait leur écho et renforçait leur voix. Il ose adresser à Conrad un éloge de Roger et lui présenter son rival comme « un utile et nécessaire défenseur de l'Église, dont les services doivent être à l'avenir plus utiles que jamais, » pourvu que l'accord se rétablisse et règne entre les deux souverains. Bernard se charge volontiers de disposer le roi de Sicile à là paix, si seulement Conrad agrée cette démarche (2).
L'idée d'une réconciliation avec Roger ne souriait nullement à Conrad. Lorsqu'il reçut ces propositions le 1<^' mars 1150, son parti était déjà pris; il scella son alliance avec Manuel en ces termes significatifs : « Que nos ennemis, qui sèment le mensonge pour mettre le trouble et la division entre nous, sachent bien que le lien de notre j amitié demeure indissoluble (3). »
Par ces déclarations la coalition franco-sicilienne contre l'empire grec recevait un coup mortel. Cependant Suger ne perdit pas foi en son entreprise. Fort de rappul
(1) Pet. Venerab., ep. VI, 16.
(2) Les lettres du cardinal Théodwin et de saint Bernard sont perdues; nous n'en connaissons la teneur que par une lettre de l'abbé WJbald au cardinal Guido : ep. 252, p. 377.
(3) Ep, Conrad, ad Irenen, ap. ep. Wlbald., n*» 243, p. 255. Cf. Bernhardî, Konrad HT, p. 814 et suiv.
de l'abbé de Glairvaux, qui, peu soucieux des questions politiques, n'eut jamais en vue que les intérêts religieux de l'Orient latin, il parait alors avoir restreint son plan à une croisade contre les musulmans (1). Pour cette œuvre plus modeste, à défaut du concours matériel du roi de Sicile, les ressources de la France pouvaient, ce semble, s uffire largement. Le ministre de Louis VII se hâta donc de réunir à Laou, dès le commencement d'avril, sous la présidence de son maître, un certain nombre d'évêques et de barons pour délibérer sur l'opportunité de la nouvelle expédition. L'assemblée jugea qu'après les récents malheurs une telle proposition ne pourrait être utilement discutée qu'en présence de tous les chefs spirituels de l'Église de France. En conséquence, les évoques, les archevêques et les principaux chefs du clergé régulier furent convoqués à Chartres pour le troisième dimanche après Pâques (7 mai 1150) (2). Le souverain Pontife lui-même fut consulté; son approbation pouvait exercer une grande influence sur les décisions de l'assemblée; par respect et par prudence, Suger la lui demanda.
Mais Eugène III était mal préparé à seconder l'œuvre du grand ministre. Il avait suivi de loin avec attention les tentatives faites par l'abbé de Cluny, l'abbé de Glairvaux et le cardinal Théodwin auprès du roi de Sicile et de l'empereur d'Allemagne, en vue d'une réconciliation à la fois politique et religieuse. Il se garda bien d'y prendre part (3) ; il prévoyait sans doute et non sans raison que le
(i) Que Suger ait modifié son plan, cela ressort, selon nous, du silence que ses lettres, les lettres de saint Bernard, les lettres d'Eugène III, la Vila Sugerii gardent à partir de cette époque sur la coalition franco-sicilienne. . (2) Ep. Suger.^ ap. H. des G., XV, 523.
(3) Contre l'opinion de Bernhardi {Konrad III,^. 813), cf. Wibald., ep. 279, p. 401.
succès des armes siciliennes en Orient, assuré parle concours effectif ou du moins par la connivence tacite du roi Conrad, contribuerai! à établir la prépondérance de Roger en Italie et tournerait en définitive au détriment de l'Église. Il ne partageait pas sur la piété du roi de Sicile, sur la sincérité de son dévouement, sur le désintéressement de sa politique, les sentiments de saint Bernard. A tout prendre, la protection de Conrad, si aléatoire fût-elle et si lente à s'affirmer, lui paraissait encore préférable à celle de l'ambitieux et rusé Normand. Sans refuser à ce dernier les marques de son respect et les témoignages de sa reconnaissance pour les services récents qu'il en avait reçus, il n'hésita pas à donner au premier des gages de confiance plus entière et de particulière estime. Il alla même, dans une lettre confidentielle qu'il lui fit adresser indirectement par le cardinal Guido (1), jusqu'à désavouer hautement,
— après coup, il est vrai, et lorsqu'elles eurent échoué,
— les démarches du cardinal Théodwin et de l'abbé de Glairvaux.
Le plan de Suger, modifié et restreint, devait^il lui plaire davantage? Nature fine et prudente , Eugène III cherchait à lire dans les événements les desseins de la Providence. L'échec de la croisade l'avait rendu encore plus circonspect. Aussi l'accueil qu'il fit aux propositions de l'abbé de Saint-Denis fut-il froid et réservé (2). Dans sa réponse, en date du 25 avril 1150, il ne cache pas les frayeurs que lui inspire le projet d'une nouvelle expédi-
(1) Wibald., ep. 279, p. 401.
(2) L'auteur de la Vie de Suger (ap. Bouquet, XII, 110) semble dire que le ministre de Louis Vil n'entreprit d'organiser une croisade qu'à la sollicitation ou même sur les ordres du pape Eugèue III. Hlais l'annaliste, mal informé sans doute, intervertit évidemment les rôles et l'ordre des faits. C'est Suger, et non le pape, qui prit riniliative de la nouvelle expédition.
tion en Terre Saiiite, et il engage le ministre de Louis VII à sonder sérieusement les dispositions de son maître' avant de rien entreprendre. Toutefois, comme il ne désespère pas entièrement du dévouement de la chevalerie et du clergé français, il leur promet d'avance tous les avantages spirituels et temporels qu'il a déjà accordés à leurs prédécesseurs (1).
Un tel langage était plus propre à refroidir le zèle du roi qu'à l'exciter ; les barons réunis à Chartres montrèrent également, après l'avoir entendu, une tiédeur désespérante, et abandonnèrent aux mains du clergé la direction de la sainte entreprise. Saint Bernard, désolé de ce résultat, reproche hardiment au pape sa prudence excessive : « La tiédeur et la timidité, dit-il (2), ne sont pas de saison dans une affaire aussi grave et aussi importante. J'ai lu quelque part que l'homme de cœur sent croître son courage avec les difficultés. Jésus-Christ est blessé à la prunelle de l'œil. Il souÉfre derechef dans les lieux où il a souffert autrefois. Le moment est venu de faire sortir les deux glaives du fourreau... L'un et l'autre sont à Pierre, qui doit les tirer, l'un de sa propre main, l'autre d'un signe de sa volonté... Imitez le zèle de celui dont vous tenez la place... J'entends une voix qui crie : « Je « vais à Jérusalem pour y être crucifié de nouveau. » Quand tous les autres seraient tièdes ou sourds à cette voix, il convient que le successeur de Pierre ne ferme pas
(1) Jaffé, Reg., 9385; ff. des G., XV, 457.
(2) Ep. 256. Par une distraction presque inexplicable, Baronius, Mabilion, Fleury, l'Histoire littéraire et VArt de vérifier les dates avaient placé la composition de cette lettre et la tenue du concile de Chartres en 1146. Les mots : damnis prioris éxercitus, qui sont évi^ demment une allusion au désastre de la seconde croisade, auraient dû mettre tant d'éminents critiques en garde contre leur conjecture. Cf. Dom Brial, Recueil de VAcad. des Inscript.y IV, 510-511.
l'oreille. Qu'il s'écrie, au contraire : « Quand tous seraient « scandalisés, moi, je ne le serais pas. » Une faut pas s'effrayer des pertes de la première armée, mais travailler plutôt à les réparer. L'homme est-il dispensé de faire ce qu'il doit, parce que Dieu fait ce qu'il veut? Pour moi, après tant de maux, j'espère en un avenir meilleur. Pourquoi cette défiance, ami de l'Époux?... Je vous en prie, dans le péril où se trouve l'Église, déployez tout ce que vous avez de forces, de zèle, de sollicitude, d'autorité et de puissance. Aux grands dangers, les grands secours : c'est le fondement qu'on ébranle; à la ruine qui nous menace il faut opposer tous nos efforts. »
Eugène III ne demeura pas insensible à ces vives et respectueuses remontrances. Mais il était trop tard pour qu'il réparât le mauvais effet produit par sa lettre du 24 avril. La défection de la chevalerie, dont Bernard se plaint hautement dans une lettre adressée à Pierre le Vénérable (1), avait porté au projet de Suger un nouveau coup; un troisième coup, moins violent peut-être que les deux autres, mais rude encore, achèvera de le ruiner.
Le concile de Chartres avait nommé l'abbé de Glairvaux chef de la nouvelle croisade. Cette élection paraissait à plusieurs un gage de succès. Malheureusement de puissantes raisons s'opposaient à l'acceptation de saint Bernard : « Qui suis-je, s'écrie-t-il dans sa lettre au souverain Pontife (2)^ qui suis^je, pour ranger une armée en bataille, pour marcher à la tête des troupes? Quoi déplus incompatible avec ma profession, lors même que les forces et l'habileté nécessaires ne me feraient pas défaut?
(1) Ep. publiée par le P. Satabin dans les Etudes religieuses des PP. Jésuites, juin 1894, p. 322.
(2)Ep.'256.*
Autant que je puis juger de mes forces Je ne pourrais pas même gagner la Terre Sainte. » Saint Bernard s'en remet cependant à la décision du pape pour connaître sur ce point la volonté de Dieu. « Cette élection, dit-il, n'a jamais été démon goût ni selon mes désirs. Ne m'abandonnez pas à la volonté des hommes. Mais puisque c'est là votre particulière mission, tâchez de connaître les desseins de Dieu et de les faire exécuter sur la terre, comme ils sont exécutés dans le ciel. »
Par égard pour la santé délicate du saint abbé, Eugène III hésita quelque temps à ratifier le choix du concile de Chartres. Il finit pourtant par céder aux instances de Suger et de l'épiscopat français (1). Mais cette suprême ratification resta lettre morte. Un nouveau concile qui devait se réunir à Compiègne, le 15 juillet (2), pour ré^ gler les derniers préparatifs de la croisade n'eut vraisemblablement pas lieu ; les chroniques, du moins, n'en conservent pas trace. Le découragement était partout. Les Cisterciens, nous dit-on (3), firent casser la décision du souverain Pontife et, en retenant l'abbé de Clairvaux, firent échouer du même coup le projet d'une troisième croisade. Il semble cependant que l'intrépide abbé de Saint- Denis ne se soit pas laissé déconcerter par cette désertion universelle. Il ne renonça pas, malgré son grand âge, à ridée de lever une armée et de la conduire lui-même en Palestine (4). Déjà il avait fait parvenir à Jérusalem des sommes considérables ; déjà plusieurs milliers de croisés se disposaient à partir sous ses ordres, lorsque la mort vint arrêter l'exécution de ses desseins (13 janvier 1151).
(1) Jaffé, iîe^., 9398; F. tîes G., XV, 458.
(2) Bern., épître publiée par le P. Satabin dans les Étud. relig., loc. cit.
(3) Contin. PrœmonsL, Mon. G., VI, 455.
(4) H. des G.; XV, 458; Sugerii Vita, ibid., XII, 110.
Saint Bernard le suivit de près dans la tombe (20 août kl53), emportant comme lui le regret profond de n'avoir pu relever l'honneur des armes chrétiennes et fait triompher la croix sur le croissant. « Malheur à nos princes! s'écrie le saint abbé sur son lit de mort (1), Ils n'ont rien fait de bien dans le pays consacré par le sang du Seigneur; et dans leur patrie où ils sont revenus si promptement, ils déploient une incroyable malice. Ils n'ont aucune pitié de la douleur de Joseph. Puissants pour le mal, ils sont incapables de faire le bien. Nous avons néanmoins la confiance que le Seigneur ne rejettera pas son peuple et n'abandonnera point son héritage. La #oite du Seigneur déploiera sa force, et son bras lui viendra en aide, afin que tout le monde sache qu'il vaut mieux espérer dans le Seigneur que dans les princes de la terre. »
Ces paroles témoignent que le saint abbé se préoccupait, jusqu'entre les bras de la mort, de la délivrance de la Terre Sainte. L'espoir qu'il fondait sur la miraculeuse intervention dé la Providence fut malheureusement déçu. Livrées à elles-mêmes et privées des secours de l'Occident, les principautés chrétiennes de l'Orient latin ne purent se défendre contre le flot montant de la marée musulmane. Dès l'année 1154, elles étaient presque submergées; et leur ruine complète ne fut plus qu'une question de temps.
A la distance où nous sommes de ces événements, il est facile de les juger avec impartialité et d'établir exactement la part de responsabilité qui revient à chacun des auteurs de la seconde croisade.
C'est Louis VII, avons-nous dit, et en dépit des adorateurs du succès, nous le répétons à sa gloire, c'est Louis VII
(l)Ep. 288. .
qui a pris de son propre mouvement l'initiative de la sainte expédition. Notre siècle, si ouvert aux idée^ décolonisation, ne saurait, sans se condamner îui-n^ême, désapprouver une telle entreprise. Les colonies chrétiennes deîï'Orient latin traversaient une crise terrible. La France; plus que toute autre nation, était engagée d'honneur à lés défendre, et plus que toute autre aussi, en mesure de le faire. ''
Tranquille à l'intérieur, en paix avec ses voisins, elle jouissait, grâce à la prudence d'un ministre de génie, d'une prospérité qu'elle n'avait pas connue depuis longtemps. Gomment un prince jeune, à qui la gloire souriait de loin, n'aurait-il pas suivi les inspirations de son âme chevaleresque, et volé au secours de ses coreligionnaires et de ses compatriotes éperdus? L'écho, par la bouche de Sigebert de Gembloux, répétait à ses oreilles charmées la devise des premières guerres d'Orient : Gesta Dei per Francos. N'était-ce pas un devoir pour le fils aîné de l'Église de soutenir l'œuvre de Dieu, ébranlée par les inftdèles, et de relever riionneur de la milice chrétienne, abattu par la prise d'Édesse?
Eugène lïl, parallèlement et avec non moins de décision, concevait le même projet. L'Église n'était-elle pas intéressée encore plus que la France au maintien et à la prospérité des colonies chrétiennes de l'Orient latin? Le progrès des Musulmans entraînait pour l'Évangile un recul lamentable. Malgré les soucis que lui causait la révolution romaine, le souverain Pontife ne pouvait donc rester sourd à l'appel de Raymond d'Antioche. Ses lettres témoignent de ses généreuses inquiétudes et de ses nobles desseins. La bonne volonté qu'il rencontra chez les princes chrétiens enfla encore ses espérances. La tentative, malheureusement avortée en naissant, d'un rapproche-
ment entre TÉglise grecque et l'Église latine est une idée qui lui appartient en propre. Mais son plus grand acte est d'avoir nommé l'àbbé de Glairvaux prédicateur officiel de la croisade.
Si Bernard n'apparaît qu'en troisième ligne parmi les auteurs delà sainte expédition, il se plaça bientôt de luimênie au premier plan. C'est lui qui, par la puissance de sa parole et la vertu de ses miracles, a imprimé à la croi- sade un élan irrésistible et lui a donné le caractère d'un mouvement national français et bientôt universel. S'il y a quelque gloire à seconder les desseins des ^autres, s'il est même quelquefois plus beau d'exécuter uii projet que de le concevoir, l'abbé de Glairvaux est, de tous les pro- ; moteurs de la croisade, le dernier en date, mais sans contredit le plus glorieux.
Louis YII et Conrad III n'étaient pas à la hauteur de leur mission. Tous deux, cependant, ont montré un vrai courage et un grand sens chrétien ; et l'histoire leur^sait gré d'avoir mis leur épée au service d'une cause qui était celle de Dieu et de la..,civilisation..;S'ils n'ont pas réussi à opérer la délivrance de l'Orient latin, ils ont au moins l'honneur de l'avoir entreprise.
Suger, aidé de l'abbé de Glairvaux, a tenté de réparer leurs fautes. Après avoir rendu le royaume prospère à l'intérieur, le grand ministre u' avait plus, pour couronner son œuvre, qu'à relever au dehors l'honneur de nos armes. En organisant une troisième croisade, il espérait arrêter le flot de l'invasion musulmane qui menaçait l'Europe, ou du moins sauver les colonies françaises de l'O- , rient. Ce beau rêve fut le tourment de ses dernières années. Mais il n'eut pas la consolation de le voir accomplie* cette victoire sur le Coran fut refusée à son patriotisme chrétien; c'est le seul rayon qui manque à sa gloire.