CHAPITRE XXXII
Durant tout le pontificat d'Eugène III, le chemin fut court de Clairvaux à Rome, Un commerce de lettres fort régulier entretenait Vamitié du pape cistercien et de son ancien supérieur. Le temps est venu d'analy?^r un ouvrage qui mit le sceau à cette correspondance j nous voulons parler du livre De la Considératiofiy sorte de testament qui contient la pensée suprême de l'abbé de Clairvaux sur les deveiçs delà papauté (1). Commencé en 11-49 (2), il fut achevé en 1152 ou en 1153 (3). Le saint le composa à cette heure tardive et silencieuse de la vie, où l'homme, se recueillant une dernière fois et jugeant le passé, le présent et l'avenir avec une pleine sérénité, porte sur toutes choses un regard plus calme et plus assuré. C'est un fruit d'automne : on y trouve condensé tout ce qu'il y avait d'exquis dans l'âme si pure et si noble de saint Bernard.
(1) De Consideratione, Migiie, tom. CLXXXII, col. 727-808.
(2) Pétri Venerab., lib. VI, ep. 7.
(3) Le second livre fut écrit après la croisade (cf. cap. i); le troisième livre après la mort de fugues d'Auxerre (cf. cap» ii, n° 11) et dans la quatrième année qui suivit le concile de Reims {ibid., caig. V, n** 20), c'est-à-dire en 1152. Le quatrième fut vraisemblablement composé en 1152, cf. lib. IV, cap. i, n» 1.
L'abbé de Clairvaux hésitait, malgré le désir exprès du souverain Pontife, à entreprendre cet ouvragé. « L'amour me presse, écrit-il a Eugène III, mais le respect me retient. » A la fin, la crainte fut vaincue. « Qu'importe après tout, ajoute-t-il discrètement, comme pour s'enliarfiir, qu'importe que vous soyez élevé sur la chaire de Pierre? ) Quand vous marcheriez sur l'aile des vents, vous ne pourriez vous soustraire à mon affection. L'amour ne sait pas ce que c'est qu'un maître; il reconnaît un fils même sous la tiare. La charité ne meurt pas. Si, à vrai dire, je n'ai r plus à remplir à votre égard les devoirs d'une mère, j'en ai toujours la tendresse. Vous avez jadis' été mêlé à mes entrailles ; il n'est pas si facile de vous en arracher. Je vous donnerai donc des avis, non pas comme un maître, mais comme une mère, autrement dit comme quelqu'un qui aime. On me prendra peut-être pour un insensé; mais je ne paraîtrai tel qu'aux yeux de celui qui n'aime pas, de celui qui ne sent pas la force de l'amour (1). «
C'est en ces termes que saint Bernard annonçait au souverain Pontife la première partie du livre Delafionsîndéraiion. On y trouve une idée de tout l'ouvrage; C'est • une sorte d'Examen de conscience d'un pape. Nous ne suivrons pas l'auteur pas à pas dans le domaine qu'il parcourt et dans les digressions auxquelles il s'abandonne volontiers. Ce que nous recherchons dans son œuvre, c'est le document humain, le document historique.
Le pape occupe le centre d'une sphère dont les rayons s'étendent à tout l'univers. Ce qui est autour de lui, au-
(1) De Çonsideratione, prologue, ap. Migne, col. 727-728.
dessous de lui, au-dessus de lui, doit être, aussi bien que lui-même, Tobjet de sa «Considération (1). » Qu'il promène ses regards de la terre au ciel; mais qu'il n'oublie pas de sonder ses reins et d'envisager en sa personne l'extrême faiblesse unie à la suprême grandeur.
Nul plus que saint Bernard n'a rehaussé la majesté du pontificat romain ; mais nul n'a su donner à un pape de plus fortes leçons d'humilité. Qu'est-ce qu'un pape? Les termes manquent pour exalter sa dignité. « Il n'a pas son égal sur la terre; » quiparem non habet (2). Les grands hommes de l'Ancien Testament ont montré en figure sa gloire future et son incomparable autorité. Dans le Nouveau il éclipse toute grandeur : « il est Pierre par la puissance; par l'onction il est Christ (3). » Ces fonctions en imphquent beaucoup d'autres que Bernard résume dans une magnifique énumération qui clôt le quatrième livre : « Considérez, dit-il au pape, que vous devez être le modèle de la piété, le champion de la vérité, le défenseur de la foi, le docteur des nations, le chef des chrétiens, le régulateur du clergé, le pasteur des peuples, le vengeur des crimes, la terreur des méchants, la gloire des bons, le marteau qui frappe les tyrans, le père des rois, le modérateur des lois, le dispensateur des canons, le sel de la terre, la lumière du monde, le prêtre du Très-Haut, le vicaire du Christ, le Christ du Seigneur. » Quoi de plus? Bernard ne recule pas devant une qualification étonnante : Souvenez-vous enfin que vous devez être le « Dieu de Pharaon (4). »
Nous expliquerons plus loin cette expression biblique
(1) De Consider., lib. II, cap, m,
(2) IMd., lib. II, cap. i, n" 4.
(3) Ibid., lib. II, cap. vin, nM5.
(4) Ibid., lib, IV, cap. vu.
où éclate l'ardent respect que l'abbé de Glairvaux professé pour la papauté. Remarquons seulement qu'un éloge si pompeux, si oriental de forme, n'est point de sa part une vaine flatterie. Bernard fait voir au souverain Pontife, avec une égale hardiesse, le revers de cette grandeur. « Voici un autre cantique, lui dit-il, que je vais vous chanter ; il est moins agréable à entendre peut-être, mais non moins salutaire. » Et il dépouille Eugène III de tous . ses insignes pour découvrir la bassesse de son origine. Qu'étiez-vouSj quand vous êtes sorti du sein de votre mère? « Étiez-vous alors paré de la tiare, étincelant de pierreries, brillant des reflets de la soie, ombragé dé plumes ou chargé de métaux précieux? Dissipez tout cela, comme les nuages fugitifs du matin, au souffle de votre Considération; vous n'aurez plus devant les yeux qu'un homme nu, pauvre et misérable, un homme qui se plaint d'être homme, qui rougit d'être nu, qui déplore d'être né et qui murmure contre l'existence, un homme né pour le travail et non pour l'honneur, un homme qui n'a que peu de temps à vivre et qui le passe dans la crainte, un homme enfin ;Condamné à mort. Quel salutaire rapprochement dans cette pensée : en même temps que vous êtes pape, vous n'êtes qu'une vile poussière (1)! »
Qu'est-ce qui comblera l'abîme ainsi creusé entre la grandeur et le néant d'un homme ? La vertu. Sur ce thème, l'abbé de Glairvaux développe les avertissements les plus graves. C'est une monstruosité, dit-il, que la dignité suprême soit unie à une âme basse. Un roi insensé sur le trône ressemble à un singe assis sur un toit (2). Le pape est le fils des apôtres et des prophètes ; il faut qu'il ait des mœurs dignes de la noblesse de sa race. Voulez-vous
(1) DeConsideratione, iib. II, cap. ix, n° 18.
(2) iôid., lib. II, cap. Tii.
montrer que vous êtes leur héritier? Ayez la foi, aye? la piété, ayez la sagesse, mais la sagesse des saints, qui est la crainte du Seigneur (1). De tous les héritages, le. plus précieux c'est la vertu. Ayez la prudence, la justice, la tempérance (2). Ayez surtout Thumilité : c'est la plus belle parure d'un souverain Pontife (3). »
Eugène III pouvait entendre ces avis. Sorti de l'école de Glairvaux, il « avait fait rapprentissage de la vertu, avant de connaître les honneurs (4). » Bernard lui rend ce témoignage, qu'il n'est pas de « ceux qui prennent les dignités pour des vertus (5). » Ces vertus sont des fleurs qui croissent mieux à l'ombre du cloître qu'au faîte du pouvoir. Mais il importe que ceux qui les ont acquises dans le mystère les portent avec eux sur le trône, pour en répandre autour d'eux le pénétrant parfum.
Par quel secret les conserveront-ils ou même parviendront-ils à les développer? « Par la considération (6). » Un pape a la charge de toutes les âmes ; mais la première âme commise à ses soins, c'est la sienne propre. Le sage doit d'abord être sage pour lui-même. « Vous êtes ppur vous le premier et le dernier, s'écrie saint Bernard (7). Votre cœur est une fontaine publique où tout le monde a le droit de boire (8). N'est-il pas juste que vous buviez
(1) De Consideratione, lib. II, cap, vi, n" 13.
[2) IMd., lib. I, cap. vm, n" 9-11.
(3). « NuUa splendidior gemraa, in omni prseelpue ornatu summi Pontificis. » IMd., lib. II, cap. vi, n" 13.
(4) « Tibi anfe experta virtus, quam dignitas fuit. » Ibîd., lib. II, cap. vn.
(5) « Non tu de illis es, qui dignitates virtutes putant. » IMd. (%) IMd., lib. I, cap. v; lib. II, cap. ii-xi.
(7) IMd., lib. JI, cap. m.
(8) « Omnes de fonte publico bibunt pectore tuo. » IMd,, lib. I,, cap. V.
le premier à la source de votre puits? C'est donc par vous , que doit commencer votre considération; et c'est encore par vous qu'elle doit finir (1). »
L'abbé de Glairvaux prévoit l'objection. Dans l'accablemeiit des affaires qui lui ravissent tous ses instants, un Jipape peut-il s'adonnera la « considération »? Les prédécesseurs d'Eugène III, dira-t-on, en usaient tout au- J'^trement. Inaugurer un genre de vie différent du leur n'est- %,ce pas leur infliger un blâme, en même temps que se .singulariser? « En fait de modèles, répond saint Bernard, il s'agit d'imiter, non pas les nouveaux, mais les bons. '!0r il ne manque pas de souverains Pontifes qui ont su se |créer des loisirs au milieu des plus grandes affaires, » té- Imoin saint Grégoire le Grand, qui, duranit un siège terri- ^ble, expliquait à ses ouailles, sans trouble et sans découragement, la partie la plus obscure des prophéties d'Ézéchiel (2).
Le second objet de la « considération » d'un pape, c'est
« sa maison ». « Si quelqu'un ne sait pas gouverner sa
maison, comment aurait-il le soin de l'Église de Dieu ? »
Est-ce à dire que le souverain Pontife doive s'occuper
personnellement des menus détails de l'administration ^'
matérielle? Nullement. Un économe, un intendant, ayant
la domesticité sous ses ordres, suffit pour cette besogne.
Mais il faut que ce soit un homme de confiance. A tout
prendre, cependant, mieux vaut supporter « un intendant
peu sûr que de se mêler soi-même à ces tracas. » Souve-
(1) De Considérât.^ lib. II, cap. m.
(2) « Si de bonis, non de novis sumamus exempla, » etc. De Çom- SîderaWone, lib. I, cap. XL
k'fi
nons-nous que « le Sauveur avait Judas pour économe (1). » ' }l Eugène III suivit sûrement les conseils de son, ancien ' f, maître, s'il ne les prévint. Nous savons que, pour met- '>■ tre ordre à ses finances, il entreprit de rédiger un livre censier, liber Censuum, qui fut achevé un peu plus tard parle camérier Gencius (2). Nul doute que son amouii, de l'économie ne lui ait fait choisir en même temps mi] intendant sévère. W^
Au-dessus de la domesticité, il faut signaler le clergé p" des divers ordres qui donnait à la cour pontificale son lustre et sa majesté.
Au plus bas degré de la hiérarchie nous rencontrons^ cette 5Co/a cantorum qui, depuis plusieurs siècles déjà,i comprenait dans son sein les clercs des trois ordres mï-> neurs de portier, d'exorciste et de lecteur, jeunes gens) ou adolescents soumis à la direction de maîtres ecclé^ siastiques, comme le sont maintenant dans les séminaires, jusqu'au diaconat inclusivement, les aspirants au sacerdoce. « On sortait de la scola avec le degré d'aco-\ lyte.Il n'y avait ainsi, dans les fonctions sacrées, d'aiitre^* clercs inférieurs que les acolytes et les sous- diacres! Encore parmi ceux-ci faut-il distinguer les sous-diacres régionnaires, chargés en particulier de gouverner dans^ les douze régions urbaines le personnel des acolytes (3). » Au temps d'Eugène IIÏ, il semble qu'un groupe de sousdiàcres faisait également partie de la scola cantorum (è).
(1) De Considérât., lib. IV, cap, vi, n"» 17-20.
(2) « Les documents XCI-XCVI du manuscrit original àa Liber Censuum de Cencius proviennent très évidemment d'une compilation faite sous Eugène III. » Paul Fabre, Liber Censuum, Paris, Thorin, p. 1, col. 2, note 1 ; cf. p. 88, col. 2, et Introdv,ction.
(3) Duchesne, Lib. Pont.,l, 322, note 3. Sur la division de Rome en douze régions au xn" siècle, cf. ibid., II, 253, note 7.
(4) Dans l'Or do du Chanoine Benoît, n" 7, nous voyons }e primi-
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Ce qui est sûr, c'est que dans Tordre du sous-diaconat les sous-diacres palatins, au nombre de sept, formaient un corps distinct du groupe des sous -diacres régionnaires; ils avaient pour office de chanter les épitres et les leçons dans la basilique de Latran (1).
Laissons de côté Tarmée des clercs qui desservaient es trois cents églises de Rome (2) ; passons même sous ^'^^silence les chanoines réguliers attachés au patriarchium ï{*''?]de Latran et chargés de remplacer habituellement le :^Jclergé titulaire pour l'office eucologique du jour et de la ,..'|,£'nuit (3). Dans l'entourage immédiat du pape nous trou- M*%ons des diacres, des prêtres et des éVn^ques qui forment ^'5iun collège spécial, le Sacré -Collège. Ce sont eux qui ''%! constituent plus particulièrement et plus éminemment, îj^Jf avec les sous-diacres, les acolytes, la scola caniorum et jpjles capeUani, ce que Bernard appelle « la maison » pal^pale. ./■'
Le pieux abbé exige qu'Eugène III exerce sur tous les 'membres de cette famille religieuse une étroite surveillance. N'est-il pas juste qu'elle donne l'exemple d'une régularité parfaite et d'une irréprochable moralité? « Ce n'est pas seulement l'impudicité qu'il faut proscrire du
cerius cum scola mentionné entre les diacres et lés sous-diacres basilicarii. Cf. Watterich, Roman. Pontif. Vitx, I, 6. Le nombre officiel des sous-diacres était de 21 ; chiffre parfois dépasse : « etiamsi triginta vel amplius essent, » dit VOrdo de Cencius, Watterich, I, 17.
(1) Watterich, 1. 1, p. 6; Benedictus, n° 7.
(2) Exactement 293, plus 21 sine clericis, vraisemblablement abandonnées (Cencius, n° 40). Parmi ces églises, il faut comprendre les Utuli ou titres presbytéraux et les diaconies, desservis par un clergé paroissial à la place des cardinaux, prêtres et diacres, les églises des monastères et les simples chapelles. VOrdo de Cencius (n" 67) nomme 28 monastères in TJrhe.
(3) Sur les fonctions des chanoines attachés aux basiliques romaineSj.cf. Baliffol, Histoire du bréviaire romain, Paris, 1893, p. 55-68.
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palais pontifical, mais tout ce qui sent la mollesse et la mondanité. Pas d'enfants aux longs cheveux bouclés, pas de jeunes gens frisés autour de vous, comme on en voit près de certains évêques. Il ne convient pas que des têtes calamistrées se montrent parmi les têtes mitrées (i). »
Pontife suprême, en même temps que chef de famille,h' le pape doit avoir les sentiments qui conviennent à cette, double dignité. Bernard souhaite qu'Eugène témoigne à ses inférieurs une affection grave, aussi éloignée de l'austérité que de la familiarité. « Dans la curie, soyez pap^; chez vous, soyez père. » Il faut pourtant prendre g^fde que la familiarité ne blesse le respect. « Que vos familiers vous aiment, sinon faites qu'ils vous craigneni (2). » Il importe surtout de surveiller leur langage. L'abbé de Glairvaux se forme un idéal si élevé de la conversation des clercs, que nous ne pouvons résister à la tentation de citer les conseils qu'il donne sur ce sujet au souverain Pontife : « Entre séculiers, les plaisanteries ne sont qm des plaisanteries; dans la bouche d'un prêtre ce sont des blasphèmes. Quand elles éclatent à l'improviste, il faut peut-être les supporter; les répéter, jamais. En pareil cas, le mieux est d'intervenir prudemment et de détourner la conversation sur quelque matière sérieuse et intéressante. Cela coupe court aux bagatelles. Vous avez consacré votre bouche à l'Évangile; l'ouvrir désormais pour de pareilles choses vous est défendu, l'y accoutumer serait un sacrilège. « Les lèvres du prêtre, est-il x< dit, gardent la science; et ce qu'on attend de sa « bouche, c'est la loi. » Vous l'entendez : la loi, non pas
(1) « Certe inler mitratos discurrere calamistratos non decet. » De Consider., lib. IV, cap. vi, n° 21. Cf. ep. 290.
(2) De Considérât., lib. IV, cap. ti, n" 22.
des plaisanteries et des fables... Quant aux bouifonneries que Ton décore du nom de traits d'esprit, il ne suffit pas de les écarter de vos lèvres; il faut aussi les écarter de vos oreilles. Il ne vous sied pas de vous abandonner aux éclats de rire, encore moins de les provoquer. Pour la détraction, lequel est le plus coupable, ou de la proférer ou de l'écouter, je ne saurais le dire (1). »
Les membres du sacré-collège, que Bernard appelle les « collatéraux et les coadjuteurs » du pape (2), étaient divisés en trois ordres : soit six (autrefois sept) cardinaux évêques, vingt-huit cardinaux prêtres formant quatre séries égales présidées par les titulaires des quatre basiliques patriarcales de Sainte-Marie-Majèure, de Saint- Pierre, de Saint-Paul, et de Saint-Laurent-Hors-les-Murs ; enfin dix -huit cardinaux diacres, dont six palatins et douze régionnaires ayant à leur tête un archidiacre, le titulaire de Sainte-Marie in Dominica (3). Le collège total comptait ainsi, lorsqu'il était complet, cinquante-deux membres. Sous le pontificat d'Eugène III, vingt et un titres de prêtrise seulement nous fournissent les noms de leurs titulaires (4).
La hiérarchie et l'inégalité entre les trois ordres étaient nettement déterminées. Il semble que l'abbé de Clairvaux n'ait pas fort apprécié en soi le cardinalat et l'honneur qu'il confère. Loin d'admettre que les cardinaux prêtres et diacres eussent la prééminence sur les évêques
(1) De Considérations, lib. II, cap. xiii.
(2) « Collatérales et coadjutores. » De Considérât., lib. IV, cap. iv, TV" 9. L'abbé deClairvaux joue même sur le mot collatérales : « Si mali sunt, dit-il au pape, ne te dixeris sanum, dolentem latera. » IMd.
(3) Armellini, Le Chiese di Roma, 2' éd., p. 14-20; Watterich, I, 5-6; Cencius,ap. Mabillon, Mus. liai., II, 173. Au temps d'Eugène III, le siège épiscopal de Sainte-Rufine était supprimé ou plus exactement uni à celui de Porto.
(4) Cf. Jaifé, Regesta, II, 20.
^,'V. 460 VIE de' saint BERNARD.
de la catholicité, il trouvait ridicule, contraire aux c venances , au droit et à la coutume , qu'ils eussen prétention de prendre rang avant leurs confrères é la prêtrise et le diaconat. « Le nom de diacre, en pa culier, dit-il, implique non pas un privilège de digr mais un service spécial. Si vous assistez de plus près
. trône pontifical, c'est uniquement afin que le pape \ ait plus facilement sous la main (1). »
Cependant, par un autre côté, les fonctions du col total des cardinaux sont extrêmement délicates et ! éminentes. C'est à lui qu'échoit l'examen de toutes affaires importantes de l'Église. Il est donc nécess que le souverain Pontife, appelé à recruter le sacrélège, mette dans le choix de ses membres la plus gra circonspection. Il importe avant tout d'écarter les cl trop jeunes, les beaux parleurs, les habitués de la ci qui ne sont pas de la curie, et qui appartiennent évid ment à la race des intrigants, ambientium genus, les : teurs, ces gens toujours prêts à vous approuver, ( que vous disiez ou quoi que vous fassiez. Le chami s'exerce votre choix est assez vaste. « Pourquoi ne c siriez-vous pas dans l'univers ceux qui doivent ji l'univers entier? Prenez des hommes éprouvés et pas des hommes à éprouver. Nous, dans nos doit nous recevons toute sorte de personnes, en vue de améliorer; mais ce n'est pas la coutume que la c rende les clercs meilleurs : il est donc plus facil<
V plus sûr pour elle de les recevoir déjà bons (2). »
(1) « Ridicule miaistri vestri vestris se compresbyteris ante conantur, » etc. De Consider., lib. IV, cap. v, n" 16. Cf. Richard taviens., Catalogue, ap. Muratori, Antiq. Jtal., IV, 1113; Hergc ther, Histoire de l'Église, trad. Bélet, III, 296.
(2) De Consider., lib. IV, cap. iv, n"' 9-10.
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L'abbé de Glairvaux trace ensuite le portrait du cardinal, tel qu'il rêve de le voir briller dans l'Église. Les défauts reprochés à quelques membres du sacré -collège' sont une ombre singulière à son tableau. Leur désintéressement en particulier est mis en question. Avec quelle vigueur il relève la faiblesse « de ceux qui courent après l'or au lieu de suivre le Christ, qui épuisent les bourses au lieu de corriger les crimes, qui s'enrichissent enfin ou enrichissent leurs familles avec les biens de la veuve et le patrimoine du crucifié (1) 1 »
#^La peinture ici confine évidemment à la satire, et le pinceau devient un fouet, Bernard voudrait que le pape^ nouveau Jésus, s'en armât pour chasser tous « les vendeurs » du temple.
Il s'élève ensuite aune autre « considération. » Ce n'est plus seulement l'Église de Rome qu'il a en vue , c'est l'Église universelle. Son admiration éclate de nouveau devant l'éminente dignité du Pontife romain, en qui il salue , «■ l'évêque des évêques. » Les apôtres, « vos aïeux, » dit-il, I parentes tui, « ont reçu pour mission d'abattre l'univers » aux pieds de Jésus-Christ. « Vous êtes leur héritier; par conséquent, l'univers est votre héritage (2). D'autres sans doute sont aussi portiers du ciel et pasteurs de troupeaux, mais vous avez hérité de ces titres d'une façon spéciale. Chacun d'eux a un troupeau qui lui est particulièrement assigné ; pour vous, tous les troupeaux ensemble n'en font qu'un seul, qui vous est confié. Vous n'êtes pas seulement' le pasteur de toutes les brebis, mais encore
(1) De Considérât., lib. IV, cap. iv, n° 12.
(2) /Jîrf., lib. III, cap. I, n" 1.
celui de tous les pasteurs. Tous pouvez , le cas échéant et pour un motif grave, fermer le ciel même à un évéque, le déposer et le livrer à Satan (1). En un mot, vous êtes par excellence le vicaire du Christ (2).»
Il ne faudrait cependant pas se méprendre sur la nature de ce pouvoir. L'abbé de Glairvaux se hâte d'en indiquer le caractère et d'en marquer les limites. Ce n'est pas un domaine à exploiter, c'est une fonction à exercer (3). « La chaire pontificale vous flatte. Ce n'est pourtant qu'un poste d'observation, comme l'indique le nom d'évêque, une éminence, d'où, semblableàla sentinelle, vous pouvez jeter un regard sur le monde (4)... » Ce monde, vous n'en avez pas la propriété, vous n'en avez que la garde et « le soin (S) ». « La souveraineté, dominatus, en a été interdite aux apôtres ; par conséquent, cette souveraineté, (^ommaiio, vous est également interdite (6). Mais quoi? direz- vous, vous convenez que je préside au monde et vous me défendez de dominer? Oui, certes. N'est-ce pas déjà excellemment présider que présider par la sollicitude? » Vous avez été mis à la tête du troupeau du Christ « pour le servir et non pour régner sur lui. » Prœsis ut prosis, non ut imperes {!). Et j'ajoute ceci : « il n'y
(1) De Consideratione, lib. II, cap. vin, n" 15 et 16.
(2) « Unicum Christi vicarium. » Ibid., n" 16> Cf. lib. IV, n" 23. Par extension Bernard appelle aussi quelquefois les évêques « Christi Vicarios. » De Offlcio episcoporum, cap. ix, n" 36.
(3) « Non douiînium, sedofficium. » De Consider., lib. II, cap. vi, n° 10.
(4) lUd. « Blandittir cathedra? Spécula est..., sonans tibi episcopi nomine..., unde prospectes omnia, qui speculator super omnia constitueris. »
(5) « Dispensatio tibi crédita est, non data possessio... Possessionem et dominium cède huic (Christo) ; tu curam habe. Pars tua hsec : ultra ne extendas manum. » Ibid., lib. IIÎ, cap. i, n''l.
(6) /6id., lib. II, cap. VI, n" 10 et 11.
(7) De Consideratione, lib. III, cap. i, n"2. .
a fer ni poison que je redoute autant pour vous que la passion de dominer (1). »
Cet avis n'était peut-être pas inopportun, au moment où une centralisation excessive menaçait de produire des effets déplorables. Cette centralisation, qui fut particulièrement active de Grégoire VII à Innocent III, est devenue un beau prétexte à déclamation dans ces derniers siècles. Il ne faudrait pourtant pas que les abus dont elle fut l'occasion ou la source en fissent méconnaître les avantages et même la nécessité. A l'époque de son plus grand développement, elle fut vraiment une mesure de salut public (2). Les liens de la hiérarchie étaient relâchés ou dissous dans la plupart des provinces ecclésiastiques. Au lieu d'être un juge et un redresseur des torts, le métropolitain ne se montrait que trop souvent un oppresseur à redouter. De là des appels fréquents et inévitables au Saint- Siège, tribunal suprême et suprême refuge des opprimés. Il était du devoir; des papes de couvrir de leur protection tous les appelants, évêques, abbés ou seigneurs laïques, de briser le joug sous lequel gémissaient les églises particulières, et de renfermer dans des bornes plus étroites le pouvoir des métropolitains. Cette réforme était d'autant plus facile que la constitution métropolitaine avait une origine purement historique et ne reposait point, comme l'épiscopat et la primauté, sur un droit divin (3).
Pour remédier aux abus, Rome employa des légats a latere, sorte de missi dominici, chargés de visiter les pro-^ vinces ecclésiastiques ; elle encouragea les appels, et en-
I (1) « Nullum tibi venenum, nuUum gladium plus forraido, quam
I libidinem dominandi. » Ibid.
I (2) « Magna necessitate provisum. » De Considérât., lib. III, cap. ii,
(3) Cf. nergenrôther, Hist. de VÉglise, trad. Bélet, t. III, p. 297.
fin elle institua ou du moins développa les exemptions. De celte sorte, avec ses mains longues et étendues, elle atteignit jusqu'aux extrémités du monde catholique. Malheureusement, les abus rentrèrent dans l'Église par la triple voie qui était destinée à les faire disparaître. Dès le douzième siècle , les meilleurs esprits s'élèvent contre la conduite de certains légats, contre l'abus des appels et des exemptions. Ce qui avait été un bienfait était déjà devenu un péril : « le remède tournait en poison (1). »
L'abbé de Glairvaux signale ce fléau à l'attention du souverain Pontife. Il insiste sur le soin à apporter dans le choix des légats. Qu'ils soient des hommes de dévoue-, ment et non des hommes d'argent. Qu'ils estiment leur mission au fruit qu'elle produit, et non au profit qu'elle rapporte. « S'ils retournent à Rome fatigués, que ce ne soit pas sous le poids de leurs rapines. S'ils se glorifient, que ce ne soit pas d'avoir amassé les choses les pluJLcnrieuses et les plus précieuses des pays qu'ils ont visités^ mais d'avoir laissé la paix aux royaumes, la loi aux barbares, le repos aux monastères, l'ordre dans les églises et la discipline dans le clergé (2). »
Qu'est-ce, par exemple, que ce cardinalJordano qui, des Alpes jusqu'à Rouen, rançonne les églises et sème lé désordre partout où il passe (3)? Qu'est-ce que ces légats qui visitent le Midi et sacrifient le salut du peuple à l'or de l'Espagne (4)? Sont-ce là ces réformateurs tant promis et si désirés? N'est-ce pas déjà assez que de faux légats
exploitent la crédulité publique (5) ? Évidemment, Rome \
(1) « Antidotum versum in venenum. » De Considérât., lib. III,
cap. rr, n" 7.
(2) Ibid., lib. IV, cap. iv, n" 12.
(3) Bern., ep. 290.
(4) De Consider., lib. III, cap. i, n» 4.
(5) Cf. Jaffé, iJegfeste, n» 9353.
a d'autres instruments de sa Justice et de sa sagesse. Bernard, qui ne l'ignore pas, a soin de distribuer l'éloge après le blâme. S'il est de mauvais légats, il en est aussi d'excellents. Témoin le cardinal Martin, de douce mémoire, qui accomplit sa mission en Dacie, sans se laisser corrompre. « Qu'un légat ait ainsi traversé le pays de l'or sans en rien rapporter, c'est là une vertu d'un autre âge, » s'écrie l'abbé de Glairvaux (1). L'éloge est légèrement emphatique. Bien d'autres légats donnèrent, dans le même temps, des preuves non équivoques de leur désintéressement. Bernard lui-même en nomme plusieurs avec une complaisance marquée, le cardinal Fâparon ou Papirion en Irlande (2), et Geoffroy, évêque de Chartres, en France. Celui-ci poussa la délicatesse jusqu'à refuser tout cadeau, d'où qu'il provînt, fût-ce un plateai^ ou un poisson, même offert par un prêtre (3).
L'avarice était, en effet, le défaut le plus communément et le plus amèrement reproché aux légats. Si l'on en croit saint Bernard, c'était un mal italien (4), c'était surtout un mal romain (5). Il est triste de penser que la fréquence
(1) De Considérât., iib. IV, cap. v, n" 13.
{2)Bp. 290.
(3) De Considérât., Iib. IV, cap. v, n" 14. Cf. Joann. Sarisberiens., Poiîî/cra/icMS, Iib. V, cap. 15 et 16.
(4) « Italica rapacitas. » De Consider., Iib. III, cap. i, n" 5.
(5) « mis indulgenduitt. Sunt enim Romani et pecunia videbatur immanis, ae vehemens fuit ista tentatio. » Bernard. Vita, Iib. III, capi. vu, n° 24. On se rappelle le distique suivant qui courait les monastères :
Martyris Albini seu martyris ossa Rufini Romse si quis habet, ^ertere cuncta valet.
Ap. Mon. Germ., X, 119-, Hist. des Gaules, t. XV, p. 595. Cf. Bernard, De Consider., Iib. IV, cap. ii, n° 4; Tradat. de Officio episcop., cap. VII, n" 29; Geroh. Reicbersp., De Investigat. Antichristi, I, 52, 74, 75, 80, 81, 85; Heriman Tornâcens., ap. Bouquet, t. XIII, p. 406 et 409, etc.
des appels au Saint-Siège l'avait longtemps entretenu dans la curie.
Rome était transformée, quand Eugène III monta sur le siège de saint Pierre, en un véritable palais de justice universelle. Toutes les causes y affluaient, depuis la plainte du moine jusqu'aux revendications des rois. Les causes civiles même y faisaient irruption. De là cette nuée de plaideurs et d'avocats qui étourdissaient par leur bavardage, à deux cents lieues de distance, les oreilles délicates de l'abbé de Glairvaux (1).
Son premier vœu était qu'on supprimât, sinon d'un seul coup, au moins peu à peu, l'introduction des causes civiles devant le tribunal de la curie. « Eh quoi! le palais retentit chaque jour du bruit des lois de Justinien, et non de celles du Seigneur I Est-ce juste? La loi du Seigneur est appelée à convertir les âmes. Mais celles-là sont moins des lois que des matières à procès et à chicanes, bonnes à troubler la justice (2). On n'entend du matin au soir que les criailleries des plaideurs. Que dis-je? les nuits elles-mêmes ne sont pas tranquilles. Le jour au jour annonce des procès, et la nuit à la nuit redit des iniquités. » Gomment pouvez-vous supporter une telle fatigue? « La patience est une grande vertu; mais, en vérité, quelquefois il est bon d'être impatient (3). » Du reste cet office de justicier universel abaisse votre dignité de pontife suprême. « Qui vous a chargé de régler les héritages et de faire le partage des propriétés? Ces affaires infimes et terrestres ont leurs juges naturels, les rois et les princes. Pourquoi empiétez-vous sur le domaine d'autrui? Pourquoi jetez-vous votre faux dans la moisson du voisin (4) ? »
(1) De Consider,, lib. I, cap. x et xi.
(2) Ibid., lib. I, cap. iv.
(3)Ibid., cap. m.— (4) Ibid., cap. \i.
A la justice civile, au préfet par exemple ou au sénat, revient le soin des affaires temporelleSi Ce retranchement opéré, il ne restera que trop de causes, d'un caractère vraiment spirituel, à juger en cour de Rome. De ce côté en^ corè l'abbé de Clairvaux tranche dans le vif et réclame une réforme sérieuse. « On en appelle à vous de toutes les par-ties du monde. C'est un hommage rendu à votre primautéi Faut-il vous en réjouir? Oui, pour les avantages que l'Église peut en retirer (1). Les appels sont un grand bien^ ; un bien aussi nécessaire que la lumière du soleil, mais a la condition qu'ils soient faits dans une juste mesure et selon les canons (2). » Or, que d'appels/ abusifs ! Qu'on en appelle d'une sentence, soit : mais comment admettre qu'on interjette appel avant que la sentence soit portée? « L'appel est un refuge, et non un subterfuge (3). » N'y a-t-il pas une infinité de causes qui devraient ressortir au tribunal de l'évêque? « Vous vous trompez, si vous croyez que votre puissance apostolique, pour être souveraine, a été seule instituée par Dieu (4). » Les évoques aussi sont des juges, et il est des cas où l'appel à Rome, fait au détriment de leur autorité, devient à lafois ridicule et odieux. Et Bernard cite l'exemple de la cérémonie d'un mariage interrompue, en plein Paris, par un appel que rien ne justifiait (5), au grand scandale dés gens de la noce et des deux futurs époux.
(1) De Consider., lib. III, cap. ii, n» 6.
(2) Ibid., n" 10. Bernard en appelle Ini-même très souvent à la cour de Rome, par exemple en faveur de l'archevêque de Trêves, epp. 176 et 323, écrites en 1140 (cf. 3a.iïé,Reg., n'''8087, 8093, 8111); en faveur de l'évêque du Mans, epp. 294-296, écrites au plus tôt en 1150, etc.
(S) « Non suffugium, sed refugium. » Ibid., n° 7. (4) « Erras, si, ut summam, ita et solam a Deo vestram apostolicam potestatemexistiinas. » Ibid., lib. III, cap. iv, n" 1. Cf. lib. IV, cap. vil (5) /&id., lib. m, cap. Il, nMl.
Même les appels, qui ont quelque apparence de légitimité, ne doivent être admis en cour de Rome qu'avec des précautions infinies. Que de gens ont recours à ce moyen sous des prétextes futiles ou faux, afin d'entraver lé bien et de favoriser le mal (1)! Le sanctuaire de la justice apparaît ainsi comme l'asile des ambitieux, des avares, des simoniaques, des sacrilèges (2) ; tranchons le mot : comme une caverne de voleurs (3)! « Mais pourquoi, dites- vous, ceux qui sont appelés à tort ne viennent-ils pas prouver leur innocence et convaincre leurs adversaires d'injustice? » A cela je vais vous dire ce qu'on répond : « Nous ne voulons pas nous déplacer inutilement; il y a dans la curie trop de gens enclins à favoriser les appelants et les appels. Puisque nous perdrions notre procès à Rome, mieux vaut le perdre chez nous (4). »
. « Je crois, ajoute le saint, qu'ils n'ont pas tout à fait tort. » Et, sujp ce fondement, il s'élève contre les dépenses excessives que nécessitent les appels. « La chasse aux appels est devenue une industrie ; » appellationes venationes (5). Rome s'enrichit ainsi aux dépens de l'univers. On répète partout qu'à Rome, avec de l'argent, on est sûr de gagner sa cause. Des juges, dont l'intégrité devrait être au-dessus de tout soupçon, passent pour regarder plus aux mains de ceux qui les abordent, qu'à la nécessité où les plaignants se trouvent réduits (6).
Un pareil reproche était exagéré au temps d'Eugène III. Le pape cistercien donnait lui-même l'exemple du plus
(1) De Considérât.., lib. III, cap. ii, n' 8.
(2) Ihid., lib. ï, cap. iv, {3) lUd., lib. I, cap. x.
[ï) ïbid., lib. 111, cap. ii, n» 8.
{b)md., n» 9.
(6) Bernard demande des juges « qui advenientium non manus attendant, sed nécessitâtes. » lUd., lib. IV, cap. iv, n» 12.
'"-^ ' " ' '' LE TR'aYtÉ DE LÀ CONSIDERATION. ' '469
parfait désintéressement. Son aversion pour les richesses " était universellement reconnue. « On disait de lui qu'il n'estimait pas plus l'argent qu'un brin de paille (1). » Son exemple et ses avis exercèrent forcément sur le sacrécollège une salutaire influence. Bientôt on apprit que des sacs d'écus, venus d'Allemagne, n'avaient pu franchir le seuil de la curie (2). « C'est une nouveauté, s'écrie l'abbé de Clairvaux. Depuis quand Rome refuse-t-elle de l'or? Que des Romains aient donné un. semblable conseil, c'est à n'y pas croire! » Cependant le fait était vrai et préludait à une réforme générale. A la fin du pontificat d'Eugène III, ^ il restait sûrement fort peu de cardiniaux, s'il en était encore, à qui l'on pût adresser justement le reproche d'avarice (3). Bernard ne l'ignorait pas, et, s'il tonnait si fort contre un vice à peu près entièrement disparu de la curie, c'est qu'il voulait en bannir jusqu'à l'ombre. En fils zélé de l'Église, il estimait que la cour de Rome ne doit pas même être soupçonnée (4).
De la critique des appels abusife, il passe à celle des" exemptions inconsidérées. Quelques monastères, fondés
(\) De Considérât., lib. II, cap. xiv. Cf. lib. III, cap. m. « Hic (Eugenius) cum ab omnibus nunliaretur avidus pecuniœ non esse. » Heriman. Tornàcens., Hist. des &., t. XIII, p. 409.
(2) De Consider., lib. III, cap. m.
(3) Comparer l'inscription que Baronius a pu lire sur le mur sud de
la tour du château de Terracine : « Eugenius papa III quorumdam
Titium in modum honestatis redegit, ne qiiid a quoquam peterent neve
. quid a quoquam ante decisam causam acciperent, post decisara obtatum quid verecunde et cum gratiarum actione acciperent.» Baron., Annal, eccles., éd. Pagi, XIX, p. 70, note. Jean de Salisbury écrivait encore sous Adrien IV : « Unum audacler conscientia teste profil eor, quia nusquam honestiores clericos vidi quam in ecclesia romana, aut qui magis avaritiara detestentur... Paucorum labes sinceris maculam ingerit, «etc. Polycraticus, lib. VI, cap. 24.
(4) « Non sit in famanœvusmalee speciei. » De Consider., lib. III, cap. IV, n» 14. ,
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avec l'appui de la cour de Rome, jouissaient de privilè- . ges particuliers et relevaient directement du Saint-Siège. Cette faveur fut bientôt enviée des autres abbayes, qui, non contentes de se placer sous la'protection de l'Église romaine, mirent tout en œuvre pour être également exemptes de la juridiction de l'Ordinaire. Les papes prêtèrent les mains « à ce démembrement des églises particulières (1), » comme parle saint Bernard. Un pareil . système d'exemptions minait la hiérarchie et la discipline. Le mal gagna insensiblement tout le corps ecclésiastique. « Les abbés étaient parvenus a se soustraire aux évêques, les évêques aux archevêques, les archevêques aux patriarches ou aux primats (2). »
Alors un murmure général s'éleva en France, en Italie et en Allemagne. On en appela comme d'abus, si je puis m'exprimer ainsi, contre Rome elle-même. « Ce qu'on met en question, dit l'abbé de Clairvaux, ce n'est pas votre pouvoir, mais votre droit. Il est clair que vous avez la plénitude de la puissance, mais il ne l'est pas autant que vous l'exerciez justement (3). En toute œuvre, il faut considérer trois choses : premièrement, si elle est licite; en second lieu, si elle est convenable; enfin, si elle est avantageuse... Or quel est le fruit de cette émancipation? Je n'en vois pas d'autre que l'insolence plus grande des évêques et le relâchement plus déplorable des moines; » ajoutez-y « l'appauvrissement des monastères. Un arbre qui porte de tels fruits ne saurait être un bon arbre. Vous voyez combien il est vrai de dire : « Tout m'est permis,
(1) « Truncari se clanoitant ac demembrari. » DeConsider., lib. III, cap. IV, no 14.
(2) De Consideratione, lib. III, cap. vi, n" 14.
(3) « Sic faclitando, probàtis vos habere plenitudinem potestatis, sed justiliae forte non ita. Facitishoc quia potestis : sed utrum et debeatis, quœslio est. » IMd,
^iV:
^ LE TRAITÉ" ioE LÀ CONSIDÉRATION. 471
« mais tout ne m'est pas avantageux. » Et pardonnez-moi, je n'admettrai même pas facilement que ce qui produit tant de mal soit permis (1)» »
L'abbé de Glairvaux est loin cependant d'attaquer le principe des exemptions : il n'en conteste pas l'utilité ; il veut seulement qu'elles soient accordées avec prudence et pour un motif d'utilité publique, jamais dans l'intérêt des particuliers (2). Que ne suivit-on son avisi Le relâchement qui s'était introduit dans les cloîtres par la faute des abbés ne fit que croître k la faveur des exemptions. En un temps où les communications ,avec Rome étaient difficiles et rares, l'exemption privait les ordres religieux d'une surveillance immédiate, qui devenait plus nécessaire à mesure que leur ferveur primitive allait s'affaiblissant. De là une décadence inévitable, dont aucune autorité présente n'entravait la marche. Qui oserait dire que, replacés sous la juridiction de l'Ordinaire, nombre de monastères n'eussent pas échappé à une ruine totale, ou même n'eussent pas vu réfleurir la beauté des anciens jours?
Un remède général, applicable à tous ces maux, eût été l'observation stricte des canons des conciles. L'abbé de Clâirvaux en rappelle brièvement la teneur au souverain législateur lui-même. Le pape n'est-il pas le premier gardien des lois conciliaires? Du haut de son trône il interroge TÉglise universelle. C'est à lui qu'il appartient de châtier les délinquants. Qu'il n'épargne ni le rang ni l'âge : « l'impunité, fille de l'incurie, est la mère de l'insolence et la nourrice des dérèglements. »
Bernard dénonce, en particulier, au souverain Pontife
(1) De Considérât., lib. III, cap. vi, n°« 15 et 16. Cf. De Ùfficio episcop., cap. IV, n"^ 33-35.
(2) « Ulilitas communis non propria. » De Consid., n» 18.
deux transgressions qui blessent extrêmement sa délicatesse : rinconvenance du costume des clercs séculiers et rirrégularité des ordinations ecclésiastiques. Nous avons rapporté ailleurs ses critiques et en avons fait voir la justesse; il est inutile d'y revenir. Remarquons seulement que, dans cet examen de conscience de TÉglise universelle, la continence des clercs romains n'est l'objet d'aucune observation. Ce silence de l'austère réformateur est, à notre sens, très significatif. On n'a pas oublié les accents indignés par lesquels le vengeur de l'honneur sacerdotal stigmatisait en 1140, en présence du clergé des écoles de Paris, les membres impurs du corps ecclésias-, tique. Son imagination ardente croyait voir encore les cendres exécrables de Sodome et de Gomorrhe voltiger dans l'air et souiller les ministres du Seigneur, en s'abattant sur eux (1). Jamais il ne laissa échapper une occasion de flétrir ceux qui, engagés témérairement dans la profession religieuse ou dans les ordres sacrés, violaient leur vœu de chasteté. Évidemment, s'il se tait sur un sujet aussi important dans son livre De Consideratione, c'est qu'à ses yeux le mal avait considérablement diminué depuis dix ou douze ans (2). Les membres du clergé n'étaient sans doute pas encore tous sans tache. Mais l'Église pouvait montrer discrètement à son époux divin la ceinture de jour en jour plus éclatante de son sacerdoce.
Au delà de l'Église catholique, il semble qu'il n'y ait plus rien. Mais il reste encore les infidèles, les Juifs, les
(1) Sermo de Conversione ad clericos, cap, xx, n" 34-36.
(2) Voir, cependant, les canons 3 et 7 du Concile de Reiras, ap. Jaffé,, JRegesta, tom. II, p. 52.
schismatiques et les hérétiques : le pape est leur « débiteur, » et sa sollicitude doit s'étendre jusqu'à eux (1). Les croisades marquent un temps d'arrêt dans la diffusion du christianisme. Les musulmans ceignaient alors d'un demi-cercle de fer la Méditerranée; et vers le Nord les peuples slaves pressaient, jusqu'à les rompre, les barrières que la civilisation leur opposait sur l'Oder. Les nations catholiques étaient sur la défensive. Aux violences des musulmans et des barbares, l'abbé de Glairvaux dé-v mande qu'on réponde par la violence. Nous connaissons son système de représailles (2). Son zèle ^apostolique n'est pas pour cela amoindri. Il déplore l'interruption des missions évangéliques. « Gomment vos prédécesseurs ont-ils eu l'idée de mettre des bornes à l'Évangile et d'arrêter l'essor de la parole de foi, pendant que l'infidélité dure encore? Il est nécessaire que la vérité arrive jusqu'aux oreilles des Gentils. Attendons-nous que la foi tombe sur eux d'elle-même? Comment croiront-ils, si on ne les prêche? Pierre fut envoyé à Gorneille, Philippe à l'Eunuque, et, pour prendre un exemple plus récent, Augustin fut chargé par le bienheureux Grégoire de transmettre aux Anglais la règle de la foi (3). » Que d'infidèles sont encore assis à l'ombre de la mort! Et cependant, dans la pensée de Bernard, le nombre de ces âmes déshéritées était bien restreint. Le monde connu de son temps n'occupait qu'un espace fort limité de l'orbe terrestre. Quelles eussent été ses plaintes et quelle l'inquiétude de son zèle, s'il eût pu apercevoir, par delà l'horizon, les nations qui
(1) De Considérât., lib. III, cap. i, n» 2. « Orbe exeundura est ei qui forte volet explorare quae non ad tuam pertinent curam. » Ibid., n° 1.
(2) Cf. ep. 363, n° 7; ep. 457.
(3) De Considérât., lib. HT, cap. i, n"' 3 et 4.
peuplaient rextrême Orient et les sauvages du nouveau monde!
Les Juifs étaient plus à portée de son regard. Tous les États catholiques leur offraient l'hospitalité, mais une hospitalité parfois chèrement payée. Rome seule, au moyen âge, fut pour eux vraiment pitoyable. Ils avaient sous le gouvernement des papes un sort envié de tous leurs coreligionnaires. Non seulement ils n'étaient pas pressurés, comme partout ailleurs, par un impôt arbitraire, mais, sans être égaux aux catholiques, ils formaient dans la cité une sorte de corporation autorisée, et, quand ils venaient, comme les autres scolœ urbaines, offrir leurs hommages au pape, laudem facere, et lui présenter le livre de la Loi dans les processions solennelles, ils recevaient pour leur démarche, comme les autres corporations, lepresbytenumréglemeïdoiTe, soit un don de vingt sous d'argent (1). C'est ainsi qu'en 1149 on les voit prendre rang parmi les Bomains pour fêter le retour d'Eugène m dans sa capitale (2).
L'abbé de Glairvaux connaissait bien ces mœurs paisibles des Juifs de Rome. En général, il répugnait à s'associer aux persécutions dirigées contre les fils d'Israël. A là différence d'un grand nombre de ses contemporains et à l'exemple de la papauté, il les prit en quelque sorte sous
(1) « Judeei ei legem suam prœsentant et faciunt laudes — facere laudem équivaut à souhaiter Domino papœ vita — et recipiunt a camerario viginti solidos provesinos. » Cencius, n» 38. Cf. Ordo Benedicti, ap. Mabillon, Musœum Ital., II, 743. Le jour du couronnement du pape, « Judaei représentant Domino papas in via legem et ei faciunt laudes, et très libras, unam piperis et duas de cinnamomo, aflferunt ad catneram. » Cencius, îMd., p. 200. En retour ils reçoivent la gratification ordinaire de vingt sous provinois. Watterich, ï, 17.
(2) « Judsei quoque non deerant tantae letitise, portantes in humeris suis legem mosaicam. » Boso, Vita Eugenii III, Watterich, II, 283,
sa protection (1). Il ne pensait pas que l'amour du Christ dût être fait de haine, même de ]a haine des Juifs. Chose plus remarquable encore, il abandonne consciencieusement ce peuple à son sort déplorable ; il ne songe même pas à révangéliser. « Les temps marqués pour la conversion des Juifs ne sont pas arrivés, dit-il au pap e ; vous êtes excusable de ne pas prévenir les desseins de la Providence (2). »
Les Grecs schismatiques réclament plutôt l'attention et les soins vigilants du vicaire du Christ. « Ils sont avec nous, sans être avec nous; unis par laifoi, ils se séparent de nous par la désobéissance; leur foi même est chancelante et boiteuse (3). » Par quels secrets efforts pourrontils être ramenés à l'Église romaine ? Qui brisera leur « opiniâtreté »? Eugène III, on s'en souvient, avait déjà pris de lui-même l'initiative d'un rapprochement entre les Grecs et les Latins. Mais les négociations qu'il avait préparées en ce sens, entravées par d'autres desseins, ne furent pas même entamées (4). Malheureusementj après les désastres de la seconde croisade et dans l'état politique de l'Europe qui en fut la suite, la route de Constantinople devait être fermée pour longtemps encore au zèle des pontifes romains.
Si la vigilance des papes est ainsi resserrée, par le malheur des temps, entre certaines limites, n'est-ce pas un motif de plus pour qu'elle s'exerce très activement dans les pays catholiques que l'hérésie désole? Telle est du moins la pensée de Bernard. Les hérétiques sont les
(1) Cf. epp. 363, n"^ 6-7, et 365; in Cantiea, Serm. LXIV; Liber ad milites Templi, cap. x.
(2) De Consider., Ijb. III, cap. i, n° 3.
(3) IMd., n" 4.
(4) Cf. Jaffé, Regesta, 9095, 9110.
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pires ennemis de l'Église : « pervertis eux-mêmes, ils se ■
plaisent à pervertir les autres; ce sont des chiens pour déchirer et des renards par la ruse. » Deux moyens s'offrent à vous pour les réduire : la persuasion ou la force. « Corrigez-les, afin qu'ils ne périssent pas; sinon, ôtez- } leur le moyen de perdre les autres (1). » On connaît la ; théorie de l'abbé de Glairvaux sur le pouvoir coercitif de l'Église. Il enseigne, à la vérité, qu'il « faut prendre les hérétiques par des arguments, et non par les armes (2) ; » et en cela il ne fait que suivre la doctrine de saint Augustin; mais, pour se conformer entièrement à la pratique de l'évéque d'Hippone, il ne dédaigne pas le secours du bras séculier dans la répression des manœuvres ouvertes de l'hérésie. L'hérésie, au moyen âge, était, en effet, un attentat contre l'ordre public, en même temps qu'une attaque contre la religion. Les lois, conformes aux mœurs, s'opposaient à sa propagation. Un hérétique, selon l'abbé de Glairvaux, n'avait qu'un moyen d'échapper à leur rigueur, c'était de s'abstenir de toute propagande. L'Église était vis-à-vis de lui en état de défense : attaquée, elle frappait ; et, si les armes spirituelles ne suffisaient pas à écarter le péril, elle avait recours à l'épée de celui que, dès le quatrième siècle, on appelait « l'évéque du dehors (3).»
Dans l'esprit de l'ardent apôtre, ce n'était là qu'une mesure d'exception, d'une application délicate. Son expérience lui prouvait que des missions bien organisées
(1) « gubversores invictis rationibus convincanlur, ut vel emendenlur ipsi, si fieri potest; vel si non, perdant aucloritatem facultatemque alios subvertendi. » De CowsifZem^, lib. III, cap, I, n' 3.
(2) « Hœretici capiantur, non armis, sed argumentis. » In Cantic, Serai. LXIV, n» 9. Cf. note de Mabillon, in loc.
(3) « Aut corrigendi, ne pereant; aut ne périmant, coercendi. » De Consider., lib. III, cap. i, n» 3; cf. epp. 241, 242.
pouvaient quelquefois suppléer avantageusement aux rigueurs des lois et à l'emploi de la force. Il n'est pas éloigné d'attribuer à l'incapacité des légats l'échec qu'ils subissaient dans le midi (1). Que ne put-il achever luimême à loisir la croisade pacifique qu'il avait commencée en 1145 ! Peut-être eùt-il prévenu par ses prédications la diffusion du manichéisme et les horreurs de la guerre des Albigeois.
Ce droit du glaive, tel que le concevait le moyen âge, . est un des usages qui blessent le plus l'esprit moderne. Nous avons déjà indiqué ailleurs comment saint Bernard entendait qu'il fût exercé. On comprendra mieux encore sa théorie, quand on verra ce qu'il pense du pouvoir temporel des papes et des rapports de l'Église et de l'État. Sur ces deux points, son livre />e Consideratmie îonTuii des renseignements précieux à recueillir.
Bernard croyait, comme la plupart de ses contemporains, à la fabuleuse donation de Constantin (2). Peu s'en faut qu'il ne la déplore; il déplore au moins les soucis et le luxe qu'elle impose au souverain Pontife. Sa modestie chrétienne s'offense de voir « le successeur de Pierre orné de soie et de pierres précieuses, couvert d'or, porté par une blanche haquenée, escorté de gendarmes et entouré de ministres bruyants, » comme un prince de ce monde, comme « un successeur de Constantin (3). »
(1) Le Considérât.., lib. III, cap. i, n" 4.
(2) Papstfabeln, dansHergenrôther, Histoire de l'Église, trad. Bélet, tom. I, p. 562-587.
(3) « In his successisti, non Petro, sed Constantino. » De Consider., lib. IV, cap. III, n' 6.
Cette description sommaire ne donne qu'une très faible idée de la pompe déployée, en certains jours de fête, par la cour romaine. ïl faut ouvrir les Ordines romam pour en retrouver tous les détails. Il est aisé de comprendre que le peuple, aussi bien que les « satrapes » et les « palatins » de la Ville éternelle, aient aimé ces brillantes cérémonies. Même ceux qui étaient à l'honneur y trouvaient leur profit. Chaque procession était suivie d'une distribution de presbyteria ou dons en argent, auxquels tous les dignitaires, tous les ordres , et toutes les scolœ, depuis le préfet jusqu'au simple balayeur, avaient part (1) . Bernard craint seulement qu'Eugène III ne se complaise dans cette pompe. Il n'ose pourtant lui conseiller d'y renoncer tout à fait. « Il faut tolérer cela, lui dit-il, à cause des temps, mais non l'exiger comme un honneur qui vous soit dû (2). »
Mais le plus grand péril qui menaçait Eugène III n'était pas dans cet éclat attaché indirectement à la souveraineté temporelle; il était bien plutôt dans le gouvernement même du peuple romain, naturellement indocile et aigri encore par la révolution. Le surcroit de soucis que la politique créait ainsi à la papauté troublait nécessairement le service des affaires purement religieuses . Toute l'Église souffrait de cette perturbation. Aussil'abbé de Clairvaux ressent-il, contre ceux qui en sont la cause, une véritable colère, qu'il exhale dans une de ses invectives les plus éloquentes. « Que dirai-je de ce peuple? s'écrie-t-il. C'est le peuple romain. Impossible d'exprimer plus brièvement et plus fortement ce que je pense de vos diocésains, parochianis. Qu'y a-t-il de plus connu au
{tyCtOrdo du chanoine Benoît, et Cencius, n"' 4, 38, S9, 40, 42, (2) De Consider., lib. IV, cap. m, n» 6.
LE TRAITÉ DE hk CONSIDÉRATION. 479
monde que la morgue et le faste des Romains? Race ennemie de la paix, amoureuse du désordre, race intrai- ;tablé et insoumise, si ce n'est quand elle ne peut résister. Faut-il vous montrer que je connais bien les mœurs de vos sujets? Avant tout, ils sont habiles à faire le mal, incapables de faire le bien, odieux au ciel et à la terre, impies contre Dieu, séditieux entre eux, jaloux de leurs voisins, inhumains envers les étrangers; ils n'aiment personne, et personne ne les aime ; et, comme ils veulentque,tout le monde les craigne, il leur faut craindre tout le monde. Ils ne peuvent pas souffrir d'avoir des supérieurs, et ils ne savent pas commaEnder. Leur langue annonce de grandes choses, mais ils ne font rien. Très riches en promesses, ils sont très pauvres en œuvres; flatteurs très caressants, et détracteurs très mordants; hardis à demander, effrontés pour refuser; importuns pour solliciter, ingrats dès qu'ils ont reçu. Voilà les Romains! montrez-m'en un, dans toute cette grande ville, qui vous ait accepté comme pape, si ce n'est pour de l'argent, ou dans l'espérance d'en recevoir.' Ces gens-là regardent tous aux mains du législateur; bien peu regardent à ses lèvres (1). » i
Tel est le mal, ajoute l'abbé Glairvaux; il est inutile de le dissimuler. Faut-il renoncer à l'espoir de le guérir? « Ne vous découragez pas ; ce qu'on exige de vous, c'est la
(1) « Pauci ad os legislatoris, ad manus omnes respiciunt. » De Consider., lib, IV, cap. ii, n" 2 et 4. Geroh de Reichersberg (De Investigat. Antichristi, lib. I, cap. 85, 167) remarque que, de son temps, tou pape nouvellement élu devait offrir aux Romains comme don de joyeux avènement, m primo ingressu suo, undecim talentorum millia. Jean de Salisbury [Hi&t. Pontif., ap. Mon. G., XX, 533) rapporte malicieusement qu'en rentrant à Rome, en 1148, Eugène III a magnatibus honoriflce suscepius est, qui aurum et argentum olfecerant GalUarum.
480 VIE DE SAINT bernah». - ' . : 'S^^
cure, et non la guérison, curam, non curaiionem. Comme l'a. dit le poète : Il n'est pas toujours au pouvoir du médecin de guérir son malade (1). Je sais combien est endurci le cœur de ce peuple ; mais de ces pierres Dieu peut encore susciter des enfants d'Abraham (2). S'il est indompté, rien ne prouve qu'il soit indomptable (3). »
Au moment où Bernard écrivait ces lignes, Eugène III était sur le point de rentrer dans Rome, s'il n'y était déjà rentré, après un troisième exil (4). Son principal adversaire était toujours Arnauld. Vainement, le 15 juillet 1148, il avait frappé le sectaire de l'excommunication (5). Vainement il avait contraint, l'année suivante, les Romains à accepter ses conditions, appuyées par les armes du roi de Sicile (6). La turbulente bourgeoisie romaine avait dé nouveau rompu la paix, dès le mois de juin ilSO (7). La lutte, nous l'avons vu, était engagée entre les principes, plus encore qu'entre les hommes. Ce n'était pas seulement la liberté que réclamait alors le sénat; c'était la souveraineté absolue, à la fois civile et religieuse. L'abolition du pouvoir temporel des papes ne formait que
{i) Non est in medico semper relevetur ut œger. Ovid., I, De Ponto, éleg. ÎO.
(2) Z)e Co«S2rfer., lib. IV, cap. II, n" 2. ~
{2Î)Ibid., cap. III, n* 8.
(4; Eugène 111 rentra pour la troisième fols dans Rome le 9 décembre 1152. Annal. Casinens., ap. Mon. Germ., XIX, 310.
{5) Hist. Pontifical., ap. Mon. Germ., XX, 537; Jaffé, Regesia,
. (6) Annal. Casinens,, ap. Mon. Germ., XIX; 310; Romoald, iôici., 425. Eugène III était à Rome le 28 novembre 1149. Jaffé [Regesta, n° 9359). Sur les conditions de paix, voir les Promissa Romanorum, àp, Watterich, II, 312, ep. Wibald., n» 247, p. 480. Pour la date de ces négociations, cf. Bernhardi, Konrad III, p. 779, note 26. Wattericb les place à tort en 1151.
(7) Cf. Jaffé, Regesta, n» 9398; Hist. Pontifie, Mon. Germ., XX,
LE TRAirÉ DJE LA CONSIDERATION. 481
le premier article de son programme (1) ; le second n'allait à rien moins qu'à subordonner le pouvoir spirituel au pouvoir civil. Et ce renversement des rôles; qui dut scandaliser maints esprits au douzième siècle, était la dernière conséquence de la doctrine d'Arnauld. Un de ses partisans avait osé offrir au roi Conrad les clefs du château Saint-Ange, afin que les empereurs d'Allemagne pussent disposer à l'avenir de la tiare et diriger les élections papales (2). Selon ce nouveau système dejgouverne- . ment, le pape n'était plus rien et l'empereur était tout; le sénat lui-même se trouvait réduit" ,à , un rôle effacé. Telle n'avait pas été sans doute la première pensée d'Arnauld. Mais par la force des événements et des passions, là révolution qu'il dirigeait, purement communale dans le principe, était devenue peu à peu sociale ; et sa politique, d'abord essentiellement républicaine, finissait dans un impérialisme décidé. On se ferait difQcilement une idée des bassesses du langage que ses partisans tenaient au roi Conrad (3). L'avènement de Frédéric Barbèrousse entretint pour un temps leurs rêvés de gloire et de servilisme. Mais bientôt l'habile politique d'Eugène III, servie par les armes de Roger de Sicile et par l'ambition de Frédéric, ruina leurs espérances, Bernard con-
(1) « Onini clericorum obstaculo remoto. » Ep. Wibald., n" 214; cf. n" 215, p. 333 et 335.
(2) « Ut sine vestra jussione ac dispositione nunquam de cetero Âpostolicus la Urbe ordinetur. » Ep. Wibald., n? 216, p. 335. L'auteur de la lettre, nommé Wetzel, se déclare un partisan du sénat : n Quidam fidelis senatûs. » Giesebrecht et Bernhardi s'accordent à voir eu lui un disciple d'Arnauld.
(3) « Quidquid desiderat urbis cor impériale, in ea obtinere procul dubio potèrit. » Ep. Wibald., n" 215, p. 335. « Pro vestra imperiali corona exaltanda et omnimodo augenda quotidie decertamùs. » Ep. Wibald., n''214, p. 332; cf. Wattericfa, II, 285. « Rex valeat, quidquid
naissait-il le traité qu'Eugène III avait proposé à Frédéric Barberousse pour la défense du pouvoir temporer des papes (1)? Il est permis d'en douter. Du reste, la confiance que le saint abbé mettait dans l'emploi de la force, pour assurer le succès d'une œuvre religieuse autant que politique, était fort limitée. Le souverain Pontife a en main deux glaives, le glaive spirituel et le glaive matériel. Doit- il user indistinctement de l'un ou de l'autre contre ses sujets? « Usez du glaive de la parole et non du fer, » répond l'abbé de Glairvaux. « Il vous a été dit en la personne de saint Pierre : « Remettez votre épée dans le « fourreau. » Cette épée est à vous assurément; les deux glaives appartiennent à l'Église. Mais c'est l'empereur qui tient pour vous le glaive matériel et qui ne doit le tirer, en faveur de l'Église, que sur un signe de votre volonté (2). » Bernard estime que l'état de la cause pontificale n'est pas tellement désespéré qu'il faille recourir aux armes. Plaçant tout son espoir en Dieu, il conseille à Eugène III d'agir uniquement en pasteur (3). « Obstinezvous, dit-il, contre l'obstination des Romains. A leur endurcissement, opposez un front plus dur encore. Tous ne serez quitte envers votre conscience que lorsque vous
cupit obtineat... Caesaris accipiat Caesar, quse sunt sua..., Petro sol- Tente tribulum. » Ibid., p. 286.
(1) Ce traité dont on peut voir les termes dans Watterich, Pont. Rom. Vitee, lî, 318-320, fut signé à Constance le 23 mars 1153. Frédéric avait succédé à Conrad le 5 mars 1152. Witald., n° 344.
(2) « Aggredere eos, sed verbo, non ferro... Tuus ergo et ipse (materialis), tuo forsan nutu, etsi non tua manu, evaginandus. Uterque ergo Ecclesiœ, et spiritualis scilicet gladius el malerialis; sed is quidem pro Ecclesia, ille vero et ab Ecclesia exserendus; ille sacerdotis, is militis manu, sed sane ad nutum sacerdotis et jussumimperatoris. » De Considérât., lib. IV, cap. m, n" 7
{B) De Conside?'., Mù., n" 6.
pourrez dire en toute vérité : « mon peuple, qu'ai-je dû faire « pour toi que je n'aie pas fait (1). »
Si de^ tels avis sont excellents, on sent toutefois qu'ils sont d'un moine habitué à commander et à être obéi au nom de la règle sainte, plutôt que d'un souverain obligé de plier ses sujets révoltés à unejoi humainement discutable. Arnauld ne les aurait pas désavoués. Il y a entre ces avis et sa doctrine une véritable parenté (2). Cependant un point les sépare. Pendant qu'Arnauld dénie absolument à l'Église le droit du glaive, l'abbé de Clairvaux le lui reconnaît, dans la mesure et avec les réserves qu'il a expliquées. De là entre les vues politiques des deux inoines une véritable incompatibilité.
Les flatteries d'Arnauld s'adressaient surtout à la démocratie. Voyant qu'il n'avait rien à attendre de Frédéric, et que la haute bourgeoisie aussi bien que la noblesse se détachaient peu à peu de sa personne et refusaient de le suivre dans sa campagne anticatholique, il se tourna vers la banlieue de Rome, pour y chercher un nouveau point d'appui et préparer les élections sénatoriales du 1^^ novembre 1152. Dans sa détresse, il imagina, dit-on, de créer un empereur, servi par deux consuls et un sénat de cent membres. Une république impériale, ou un empire démocratique, tel était le dernier mot de sa réforme politique et religieuse. Eugène III eut vent de ce projet,
(1) De Considérât., lib. IV, cap. m, n° 8.
(2) Welzel, disciple d'Arnauld, écrivait : « Propter id utile factum affirmo, ne per sacerdoles bella fiant aut homicidia in mundo. Nam nonlicet eis ferre gladiura et calicem, sed prsedicare, nequaquam bella et lites in mundo committere. » Ep. Wibald., n" 216, p. 335. Arnauld allait plus loin encore : rlpsum papam non esse... qui incendiis et lio< micidiis prsestat auctoritalera. » Hist. Pont, ap. Mon. Germ., XX, 638. C'est vraisemblablement la connaissance de ces théories qui poussait l'àbbé de Clairvaux. à la modération.
et le dénonça à Frédéric (1), avant même qu'il eût un commencement d'exécution. Nul ne s'étonnera que les élections aient trompé les espérances d'Ârnauld. Dès le 9 décembre , E u g ène III avait fait sa paix avec les nouveaux sénateurs, et il était rentré dans Rome. Ses libéralités lui gagnèrent tous les cœurs, dit un contemporain. Les bourgeois apaisés reconnurent sa souveraineté. Si la mort ne l'eût prévenu, il eût fini par abolir, avec l'agrément du peuple, les prérogatives politiques du sénat (2). Cette abolition fut l'œuvre de ses successeurs. En 1155, Adrien IV donna le dernier coup au parti d'Arnauld (3). Arnauld luimême, fugitif et prisonnier, fut condamné à la strangulation parle préfet de Rome, à la suite d'une émeute que réprimèrent les soldats de Frédéric. Le corps du moine rebelle fut ensuite brûlé, et ses cendres jetées dans le Tibre, « de peur, dit un chroniqueur, que le peuple ne les recueillît et ne les honorât comme les cendres d'un martyr (4). »
Le chanoine Geroh de Reichersberg a blâmé la rigueur
. de ce châtiment. Il est difficile de dire ce qu'en eût pensé
saint Bernard, s'il l'eût connu. U est sûr, pourtant, qu'il
n'était pas partisan des mesures sanguinaires. Malgré
l'ardeur naturelle de son tempérament et l'absolutisme
(1) Ep. Eugenii ad Wibald., ap. Watterich, II, 317-318; ep. Wibald., n» 383-, Jaffé, Regesta, 9606.
(2) Romuald. Salernitan., ap. Watterich, II, 318. Bern., ep. 488 : « Jam fere senatum annihilaverat. »
(3) Boso, Vita Hadriani, ap. Watterich, II, 324-325. Les sénateurs gardèrent toujours le droit de battre monnaie. Les provinois du sénat portent au droit Senatus P. Q. R. et au revers Roma caputmundi,
(4) Boso, p. 326 et 330 ; Otto Frising., Gesta Frid. , II, 23 ; Fabre, Liber Censuum, Paris, Thorin, p. 14, note 4. Cf. Vincent de Prague, ap. Watterich, II, 349, note; Geroh Reichersberg, JDe Investigat. ÂntichrisU,\ih, 1, cap. 42; Otto Frising., Zoc. cit., Il, 21; cf. Annal. Pa- Ud., ai^. Mon. Gernu, X\l, 89. -
de ses idées, tous ses conseils tendent à inspirer au pape Eugène l'esprit de douceur. La question romaine se posait déjà nettement, avec un caractère singulièrement révolutionnaire. On ne sera pas médiocrement surpris d'apprendre que, pour la trancher, l'abbé de Clairvaux, las de luttes armées, ne reculait pas devant une solution extrêmement libérale, l'abandon de Rome. « Quand vous aurez tout fait, dit-il, si tout est inutile, il vous restera encore une chose à faire. Sortez de la capitale des Ghaldéens et dites : « 11 faut que je porte aussi l'Évangile à « d'autres cités. » Si je ne m'abuse, en échangeant ainsi Rome pour l'univers, vous n'aurez pas à vous repentir de votre exil (1). » '
Le conseil était hardi. Comme toutes les solutions radicales, celle-ci pouvait sourire à un esprit absolu. Mais il est douteux qu'elle eût obtenu le succès qu'en attendait son auteur. Les papes ont été, ce semble, mieux inspirés en croyant à la destinée providentielle de Rome, et en défendant avec une invincible persévérance le patrimoine de saint Pierre et la capitale du monde chrétien.
Si l'abbé de Clairvaux se résignait à sacrifier la souveraineté temporelle des papes, c'était en vue d'assurer leur prestige et leur suprématie spirituelle. Qu'importe, semble-t-il dire, une royauté particulière, à qui règne sur l'univers catholique (2) ? Bernard explique en diverses rencontres, mais toujours dans les mêmes termes, c'est-
(1) « Puto necpœnitebit exsilii, orbe pro urbe commutato. » De Considérât., lib.lY, c&p. m, n' 8.
(2) « Levari super gentes et régna. » De Consider., lib. II, cap. v. « Ad regnaetimperia disponenda. ». Ep. 237.
à-dire par la comparaison des deux glaives, la théorie des rapports de l'Église et des États chrétiens. Selon cette conception figurée, l'État chrétien, l'empire, qui en est la plus haute expression, est le bras droit de l'Église. L'Église a droit aux deux glaives ; mais c'est l'État qui porte en son nom le glaive matériel, qu'elle ne saurait brandir sans violer la décence. La société chrétienne reçoit-elle unie atteinte au dehors ou au dedans, la tête commande et le bras exécute (1).
Est-ce à dire que l'État ne soit que le bras d'un corps dont l'Église est la tête? Sans aller jusqu'à cette conclusion exirême, quelques écrivains ont cru apercevoir dans la comparaison des deux glaives, très répandue au moyen âge (2) et consacrée par la bulle Unam sanctam (3), une preuve à l'appui de la thèse de la subordination de l'État à l'Église. D'autres, au contraire, y ont vu un simple témoignage en faveur de la distinction des deux pouvoirs. Ces derniers étaient plus dans le vrai. Il n'est pas permis aujourd'hui de soutenir que l'État soit^ en principe, subordonné à l'Église; chacun des deux pouvoirs forme, dans sa sphère, un pouvoir suprême et indépendant (4).
(1) « Pétri uterque gladius, aller suo nutu, alter suâ manu, quotîes necesse est, evaginandus. » Ep. 256. Cf. De Consider., lib. IV, cap. m, n» 7.
(2) « Hune éigo gladium de manu Eedesiee accipit princeps, cum ipsa gladium sanguînîs non habeat. Habet tamen et istum ; sed eo utiturper principismanum. » Joann. Sarisberiens., Polycraticus, lib. IV, cap. m. Cf. Goffrid. Vlndocinens., Opuscul. IV, ap. Migne, tom. CXXXI, p. 220; Hildeb. Cenomann., ap. Biblioth. PP. Maxim., tom. XXI, p. 136; Richard. Cantuar. inter epp. Petr. Blesens,, ap. Migne, t. CCVII, p. 226; Geroh Reichersp., De Investigat. Antichrist., lib. I,
.n" 37 et suiv. Voir d'autres indications, ap. Hergenrôther, lïist. de l'Église, Irad. Bélet, t. III, p. 734-735.
(3) Cf. Revue des Quest. Hist., avril 1891, p. 407, note 2.
(4) « Bcclesia et civitas suum habet utraque principatura ; neutra pa-
Mais quand Léon XIII n'aurait pas défini avec une incomparable netteté cette vérité dogmatique, l'abbé de Claire vaux n'en serait pas moins historiquement irresponsable des idées politiques que certains théologiens ont attachées à sa comparaison. Son unique but était de montrer que l'Église, inhabile à se servir par elle-même du glaive ma^ tériel, possédait un droit strict à la protection de l'État, dans l'exercice de ses droits spirituels ou même dans la jouissance de ses droits temporels.
Sans doute, tout le monde, selon la doctrine de l'abbé de Glairvaux, relève du souverain Pontife, les princes non moins que les sujets (1). Mais cette subordination résulte de leur baptême et de leur conscience, non. de leurs fonctions; et, loin d'abaisser l'autorité royale, une telle suprématie, essentiellement surnaturelle, en accroît au contraire le prestige.
Du reste, l'idéal politique de Bernard consiste dans l'union des deux pouvoirs, impliquant la réciprocité et un échange perpétuel de bons offices (2). En cela ses écrits reflètent la pensée générale du douzième siècle. Ce que nous appelons aujourd'hui la séparation de l'Église et de l'État est une idée profondément étrangère à son temps. Arnauld de Brescia, qui l'entrevit le premier et entreprit de l'ériger en dogme politique, est demeuré incompris presque jusqu'à nos jours.
Le moyen âge ne connut pourtant pas les douceurs
retalteri. » Encyclique : Sapientix ChrisUanœ. «Utraque est in suo génère maxima. » Encyclique ; Immortale Dei. Voir sur ce point Vacandard, Note sur les rapports de l'Église et de l'État, dans Études de critique, 2* série, Paris, Gabalda, 1910, p. 264-278.
(1) De Consider., lib. I, cap. y et passim.
(2) « Regnum sacerdotiumque..., omnes reges et sacerdoles..., jungant se anirais, qui juncti sunt institutis; invicem se foveant, invicem se défendant, invicem onera sua portent, » etc. Ep. 244,
d'une paix sans nuage. Quoique alliés ou presque, les deux pouvoirs étaient souvent en lutte. L'abbé de Clairvaux suppose le cas, non chimérique, où un prince chrétien léserait injustement les droits de l'Église. « Montrez alors, d^^^ au pape, montrez que vous êtes le Dieu de Pharaon. » C'était là un souvenir de l'Exode (1). Dieu avait dit à Moïse : « Je t'ai établi le Dieu de Pharaon. Dis à Pharaon qu'il permette aux enfants d'Israël de sortir de son pays. Pharaon ne t'écoutera point; j'étendrai ma main sur l'Egypte, et les Égyptiens apprendront que je suis le Seigneur. » Tel doit paraître le vicaire de Jésus-Christ et plus redoutable encore aux princes qui abusent de leur pouvoir pour opprimer l'Église ou les peuples. « Si la malice est jointe à la puissance, ayez des hardiesses plus qu'humaines. De votre regard frappez les méchants. Que celui qui ne craint ni les hommes ni le glaive redoute votre colère. Que celui qui a méprisé vos avis craigne l'effet de votre prière. Que celui contre lequel vous êtes irrité sache que ce n'est pas un homme, mais un Dieu qui est irrité contre lui. Que celui qui ne vous a pas écouté tremble qu'un Dieu ne vous écoute (2). »
Touchante explosion de la foi d'un moine, d'une foi capable de transporter les montagnes. Aux violences brutales de la, force toute -puissante Bernard oppose, quoi? l'indignation et la colère d'un pape. Ce système de défense a fait sourire bien des politiques. Et cependant c'est pour l'avoir mis en vigueur que l'Église, au sentiment des saints, n'a jamais subi de défaites, ou du 'moins que ses défaites ont été triomphantes à l'envi des
(1) Cap. VII, 1-5.
(2) De Consider., lib. IV, cap. vu.
LE TRAITÉ DE LA CpNSIDÉRATION. 489
victoires. Aussi cette politique, dont l'abbé de Clairvaux proclamait après David l'efficacité, est -elle encore et sera-t-elle jusqu'à la fin des temps celle des successeurs d'Eugène III.
On remarquera que, dans cette détresse hypothétique des pontifes romains, le pieux moine laisse dormir les foudres de l'Église. S'il en reconnaît, en principe, l'utilité, il semble qu'en fait il en redoute l'usage. PautVil croire qu'il refusait aux successeurs de Grégoire VIL le droit d'excommunier les empereurs et les rois, ou même le droit de les déposer, pour des motifs graves et avec l'assentiment présumé des peuples? Son silence, sur une question aussi délicate, équivaut sans doute à une leçon de prudence qu'il adresse à son disciple; mais ir ne donne pas la mesure exacte de sa pensée. Ce qui est sûr en tout état de cause, c'est que l'arme principale, dont ce défenseur si ardent des droits de l'Église recommandé l'emploi contre les souverains, est la modération, jointe à la fermeté.
Il ferme là-dessus son quatrième livre ; le cinquième a pour objet la philosophie pure, l'étude de Dieu. Le cycle des « considérations » pratiques est parcouru. Quel tableau ou, pour mieux dire, quelle revue ! La papauté en sort agrandie et plus vénérable, mais non pas la cour de Rome, ni même tel ou tel prédécesseur d'Eugène III. Faut-il s'en étonner? Toute institution, même divine, en posant son pied sur la terre, perd nécessairement de son éclat. L'homme, « qui gâte tout, » comme parle Bossuet, y mêle du sien. Heureux quand il ne la défigure pas entièrement et ne lui ôte pas la marque de son origine l
N'oublions pas, du moins, que cette peinture de Rome au douzième siècle est faite par un moine, et que cet examen de conscience de la papauté est tracé par un
saint. L'horreur que les saints éprouvent pour le mal devient aisément chez eux un verre grossissant. L'exact rapport des choses en souffre. Dans le De Comideratione, toutes les fautes de la curie romaine sont mises en lumière; les vertus restent dans l'ombre. Mais n'en est-il pas toujours ainsi dans un examen de conscience, quand il est libre et sincère?
Le mal, du reste, était indéniable; il était criant. Ce sera l'éternel honneur de l'abbé de Glairvaux de l'avoir dénoncé, jugé, condamné comme il l'a fait, nous voulons dire avec le respect dû à l'institution, mais sans acception de personnes, sans réserve et sans fausse pudeur. Il n'était pas de ceux qui croient nécessaire de détenir la vérité captive, parce qu'elle offenserait les coupables qu'elle doit atteindre. Il n'estimait pas que la meilleure manière de guérir un mal fût de l'ignorer ou de le dissimuler. Il ne se sentait pas non plus tenu à nier ou atténuer des fautes publiques et notoires, parce que ceux qui les avaient commises étaient des membres du clergé. La faute, suivant lui, appelait un châtiment d'autant plus prompt et plus sévère, que le coupable était plus haut placé dans la hiérarchie. Aussi sa censure n'épargnet-elle personne, ni abbés, ni évoques, ni cardinaux, ni même les papes.
Les ennemis de l'Église ont triomphé là-dessus. Us ont comparé saint Bernard à Luther, le moine cistercien au moine saxon (1). La comparaison est infiniment injurieuse pour l'abbé de Glairvaux. Les sentiments et le langage, en apparence si semblables, des deux réformateurs
(1) Cf. Morison, The life and times of saint Bernard, p. 427. Zeller, dans sa Thèse mv le De Consideratione (Rhedonibus, 1849), ne nous paraît pas avoir mieux saisi le caractère de la doctrine de saint Bernard.
sont profondément différents. Bernard aime et honore la papauté, même lorsqu'il en flétrit les erreurs et les faiblesses. Luther l'enveloppe, au contraire, dans la haine qu'il porte aux vices de la curie, et ne craint pas de la honnir sous le nom de papisme. Bernard a toujours considéré l'ÉgUse romaine comme la mère de toutes les Églises; Luther estime et proclame qu'ayant trahi sa mission, elle a perdu ses titres à la primauté. Bernard, si vif dans l'expression, garde toujours en ses écrits le respect de l'autorité papale; Luther, dans ses propos, perd toute mesure. Ainsi l'un n'est que rude, l'autre est insolent; le premier châtie, le second outrage. Ce sont là des divergences de vue et des différences de procédés très caractéristiques. Les pontifes romains l'ont bien senti. Aussi ont- ils placé l'un sur les autels, et livré l'autre aux vengeances de la justice divine. Les écrits des deux réformateurs ont eu inévitablement une fortune diverse. Pendant que l'Église vouait les ouvrages de Luther à la réprobation universelle, elle mettait ceux [ de l'abbé de Glairvaux entre les mains des fidèles» Et, pour ne parler que du traité De Consideratione, on sait qu'il est devenu le manuel des papes, leur livre de che-vet(l).
(1) Moniium Horstii Merlonis, ap. Migne, t. CLXXXII, p. 725-726; cf. Dom Clémencet, Histoire littéraire de saint Bernard, p. 227; Vacandard, La Vie de saint Bernard et ses critiques, dans Revue des Quest. histor., juillet 1897, p, 199-200.
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