‹ Vie de Saint Camille de LellisChapitre 1 sur 49 · PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE

Hommage de reconnaissance et <lc religieux respect.

Saint Camille, réduit à la pauvreté est forcé de travailler pour vivn Composition et dessin de M. Ciappori.

n septembre 1882, accomplissant un pèleri- 1 p|^ nage de cordiale et très respectueuse amitié, ! Iwllsli nous avions visité Fourvières, la Grande- Chartreuse, la Salette et Notre-Dame de Laus; au retour, nous pouvions visiter encore la ville des pèlerinages du centre, Paray-le-Monial. Notre voyage avait été, comme toujours, par la fatigue, une occasion de repos pour les travaux d'esprit; et, par la prière, une source de paix, de grâces et de bénédictions. L'homme est un voyageur sur la terre ; lorsque les circonstances le lui rappellent, il se voit pressé de devenir meilleur et se sent grandir en s'iiumiliant. A Paray-le-Monial, nous apprîmes qu'il était

question de rétablir en France l'Ordre de Saint-Camille de Lellis; que ce saint Fondateur des Ministres des infirmes n'avait plus en France sa biographie; et que, s'il nous plaisait de consacrer notre plume à cette entreprise, on serait heureux de nous en faire, au nom de son Ordre, la proposition et même de nous en adresser la prière. — Il s'agissait d'une œuvre d'édification, et sans hésiter, le plus gracieusement qu'il nous fut possible, nous acceptâmes.

Depuis , fidèle à nos habitudes . nous avions commencé par établir la bibliographie du Saint. Des recherches dans les grandes bibliothèques nous ont appris qu'il n'existe, sur saint Camille de Lellis, presque aucun ouvrage. Si les Bollandistes en avaient parlé, il n'y aurait guère qu'à mettre en œuvre le dossier de leur érudition; mais ils n'ont pas même cité le nom de saint Camille, parce que le dévot serviteur des malades n'a été béatifié qu'en 1742 et canonisé en 1746, par Benoit XIV. Si les Actes des Saints ont gardé le silence, il est facile de prévoir que les recueils moins étendus d'hagiographie ne se -ont pas mis en frais; et môme les rééditions qui s'en sont faites de nos jours ne dépassent pas une comte notice, plutôt une table sommaire qu'une vie étudiée à fond. A tout prendre, pour entrer dans la connaissance véritablement historique du Fondateur des Pieligieux Ministres des infirmes, il nous reste une vie écrite par le Père Sanzio Ciccatelli, compagnon du Saint, revue par le Père Pantaleone Dolera, religieux du même ordre, retouchée et augmentée en J 882, à Rome, à l'occasion du centenaire de la fondation de l'Ordre de Saint-Camille; plus les règle-.

constitutions et annales de l'Ordre. Après l'étude de ces documents originaux, on peut lire avec intérêl les vies de saint Camille, publiées en Angleterre, par les Oratoriens de Londres; en Espagne, par le PèreMunoz; en Italie, par le Révérendissime Père Guardi, Général actuel de l'Ordre, et en France, par Th. Blanc, curé de Domazan. C'est tout et c'est peu : car les biographies postérieures n'ont guère que traduit les Pères Ciccatelli et Qolera; je n'ajoute pas qu'il les ont trahis, quoique l'occasion de rappeler ce jeu d'esprit s'offre d'elle-même; nous pensons qu'ils ont fait comme nous; de leur mieux; et nous nous sommes imposé le double devoir d'honorer leur intention et de bénéficier, en l'améliorant, de leur travail.

En comparant ces biographies avec les originaux, nous avons pensé qu'on pouvait, en beaucoup d'endroits, compléter le récit et corriger le style. De plus, il nous a paru bon de moins morceler les chapitres et de classer les faits analogues selon un certain ordre de connexité, qui aide à leur intelligence. Enfin, sans sortir du cadre biographique, il n'était pas impossible d'introduire, ça et là. quelques réflexions plus générales, pour rattacher les faits à l'histoire et les faire rentrer dans l'économie du gouvernement de la Providence. Xous avons tous à accomplir une portion des gesta Dei\ les saints, plus que les autres, sont fidèles à cette consigne d'en haut; et pour mieux saisir leur physionomie, on ne peut que gagner à l'enceindre dans le panorama d'un plus vaste ensemble.

Quand il s'agit, au reste, de ressusciter un livre, n'eùt-on rien à prendre dans les documents externe-.

on peut toujours puiser dans son propre fond er ajouter aux anciens récils quelques conceptions personnelles. Les annales du passé ne sont jamais chose faite, avec défense d'y revoir; au contraire, on les revoit sans cesse, pour les mieux entendre et en accroître progressivement la compréhension. A ce titre, on récrira toujours l'histoire ; car l'idéal historique, pas plus que l'idéal de Part ou de la poésie, ne sera jamais réalisé à la perfection. 11 semble qu'il ne devrait pas en être ainsi; il semble que les faits étant connus, on pourrait écrire, une fois pour toutes, une histoire définitive. Mais les faits ne sont pas l'histoire, ni la biographie; ils n'en sont que l'enveloppe, comme le marbre l'est de la statue; de même que le sculpteur doit dégager la statue du bloc de marbre, de môme l'historien doit faire sortir des faits la forme et la vie.

Qui connaîtrait tous les événements, toutes les causes, tous les effets, tous les contre-coups; qui pourrait pénétrer dans les caractères des hommes, dans l'esprit des temps, dans la logique de leurs évolutions; qui pourrait ranimer les hommes, faire revivre les siècles éteints, découvrir clans la variété des circonstances l'unité d'un providentiel dessein, celui-là serait capable d'écrire une histoire définitive; mais celui-là ne serait plus un homme, car il aurait une clairvoyance et un pouvoir de résurrection sans limites. Malheureusement et heureusement la clairvoyance des hommes a des limites; leur pouvoir de résurrection est enfermé dans d'étroites bornes. Il en résulte que nul ne comprend un homme ou un temps et ne le ressuscite tout entier; chacun

pénètre clans le passé par quelques endroits, d'après certains points de vue; chacun apporte la lumière dans cetabimequi aura toujours ses ténèbres, et concourt à cette résurrection des siècles que nul n'achèvera.

Au premier abord, nous avions songé, pour ne pas sortir du cadre de nos études ordinaires, à écrire une histoire de saint Camille; en examinant par le détail les faits de sa laborieuse existence, il ne nous a pas paru possible de tenir à ce dessein. Le Fondateur des Ministres des infirmes n'est pas, dans l'acception ordinaire du mot, un personnage historique; c'est quelque chose de moins et quelque chose de plus. Quelque chose de inoins, car sa vie n'a point été mêlée aux affaires des gouvernements, aux mouvements sociaux ou aux négociations diplomatiques ; elle s'est développée sans bruit dans la très humble sphère des infirmités humaines; quelque chose de plus, car, dans le ministère des hôpitaux, l'humble enfant des Abruzzes est devenu un saint, un fondateur d'ordre religieux, et cet Ordre il l'a mis, pour les siècles, au service de la pauvre humanité. Par sa grandeur morale, saint Camille s'élève au-dessus des autres hommes; par la fondation de son Ordre, il prend place parmi les héros de l'Eglise, et, par les services rendus, il est un des bienfaiteurs du genre humain. Tel est le triple rayon de son auréole, le vrai cachet de sa noble physionomie.

Trop souvent on se fait une idée peu juste de ce que fut un saint sur la terre. A cet égard, le monde est plein de contradictions. Si vous interrogez l'homme de ce siècle, il vous dira qu'il ne croit point à sa déchéance, que sa raison est toute-puissante, sa

volonté parfaitement droite, son action toujours sainte; puis, si vous prétendez l'astreindre à la vertu, il vous ripostera, en ricanant, que l'humanité est fragile, que le vice nous est naturel et qu'une conversion est inutile, parce que notre vie est vouée aux défaillances. Et si, à propos des saints, vous poursuivez vos interrogations, l'interlocuteur vous répondra que les saints sont des gens à petites idées et des êtres à contresens, puisqu'ils n'ont pas su concilier sans remords les défaillances de la chair avec les orgueils de l'esprit. Les saints, en effet, ont conçu autrement la vie : ils ont connu notre misère, mais ils ne l'ont pas crue irrémédiable; ils ont lutté contre les bas instincts du vieil homme; ils ont développé en eux des puissances surnaturelles de grâce; ils ont vécu en pleine lumière, en parfaite charité, en admirable dévouement, d'autant qu'ils étaient plus hommes de sacrifice. S'imaginer qu'ils ont eu peu d'influence sur leur temps, c'est confondre le bruit avec l'action, et la poussière du combat avec les grands coups d'épée des héros. L'influence réelle, l'ascendant magique, l'entraînement victorieux, il n'a été exercé dans le monde que par les saints. Les âmes énervées suivent le torrent, les âmes fières lui résistent et le font remonter vers sa source divine, ou tout au moins le ramènent à son lit, pour le contraindre à convertir en force bienfaisante la folie désordonnée de ses ravaeres.

Le inonde est dans la main de Dieu et entre, bon gré, mal gré, dans ses desseins pour les accomplir. Les saints sont les ministres de Dieu au département de ce monde. L'humanité est une foule confuse.

gouvernée par les saints. D'autres ont la force en main, le pouvoir, le droit; ils portent l'épée, et pas sans cause, ni sans profit; la soumission qu'on leur rend est, à l'ordinaire, purement extérieure. Cet ordre de rapport n'est que la forme fugitive de ce monde. Au fond, les peuples n'obéissent qu'à celui à qui ils se donnent volontiers et avec amour. Chacun de nous obéit ainsi à son père, et plus affectueusement à sa mère. Le chrétien, l'homme religieux, obéit de même aux pasteurs des âmes, parce qu'il les sait constitués en puissance légitime et recommandés par le prestige de leurs vertus. Mais, toute âme qui est sous le ciel se sent attirée, comme par un aimant mystérieux, vers l'âme sainte. Le saint, il est vrai, ne saurait se prévaloir des ressources et des agréments du monde; il n'a de crédit que sa vertu, d'ascendant que sa parole, de force que dans ses immolations. Plus il est dépouillé, plus il est riche; plus il est crucifié, plus il est fort; sa parole fait trembler le vice, son regard domine le inonde, sa personne est revêtue d'une invisible, mais inamissible royauté.

C'est donc une grave erreur de refuser aux saints, sur leur siècle et même sur tous les siècles, une action souveraine. Depuis qu'Adam et Eve ont été bannis de l'Éden, sous la tente des patriarches et dans le sanctuaire de la synagogue, les saints sont les chefs de l'humanité fidèle, et l'histoire les salue de loin comme nos pères; depuis l'ère de grâce, les saints de l'Evangile sont les plénipotentiaires de la Rédemption et les dispensateurs de ses bienfaits. Quand les apôtres prêchaient , était-ce Tibère qui gouvernait le monde, ou ces apôtres dont la parole

préparai I la formation de la chrétienté? Quand les martyrs rougissaient de leur sang le sable du Golisée, était-ce Néron, Trajan, ou Dioctétien, qui

gouvernait le monde, ou ces glorieux martyrs qui hâtaient l'avènement du Christianisme à la vie publique? Quand les missionnaires des temps barbares évangélisaient les envahisseurs de l'Empire, était-ce Alaric, ou Théodoric, qui gouvernait l'Occident, et n'étaient-ce pas plutôt ces évêques et ces moines qui constituaient le monde nouveau? El depuis, Augustin à Hippone, Chrysostôme à Constantinople, Bernard à Glairvaux, Vincent de Paul à Paris : ne sont-ce pas là, par la parole et en une merveilleuse vertu, les rois de leur siècle? C'est à la vérité et à la sainteté que le inonde se rend; les saints l'ont toujours gouverné et le gouverneront toujours; et tout morts qu'ils sont et tout lâche que soit le monde, c'est encore à ces héros de la sainteté qu'il se plaît à décerner spontanément une miraculeuse dictature. Et vous chercherez vainement parmi les -avants, les lettrés, les artistes, les hommes politiques, des hommes que l'on puisse comparer à ces grandes figures de l'histoire.

Mais, dans les saints, la puissance essentiellement triomphante, c'est la charité. La charité est la plus divine des vertus ; le saint qui la possède et qui l'exerce jouit d'une puissance surhumaine. La pratiquer avec l'autorité de la religion, je ne vois rien qui puisse être comparé à celte condition de grandeur; et tant que la charité pourra tendre la main aux malheureux, en dépit des sarcasmes, des beaux raisonnements et de- gros livres, il faudra bien céder à son invincible

force. — Or, cette charité, c'est la vertu caractéristique de saint Camille ; ce Saint est le Vincent de Paul de l'Italie; et puisque, dans la lutte contre les misères du corps et contre les lèpres de l'esprit, il s'est montré l'homme de l'abnégation, le soldat d'une insigne bravoure, le saint, il faut nous incliner : c'esl un des maîtres du monde.

Ce Saint a été un fondateur d'ordre religieux, le Fondateur des clercs réguliers, Ministres des infirmes. Les ordres religieux sont le produit spontané de la religion elle-même; ils sont tous identiques dans leur essence, parce qu'ils réagissent tous radicalement contre les instincts dépravés de l'homme déchu, et le portent, par un effort continu, vers les sublimes sommets de la perfection chrétienne. Cependant leurs formes présentent des différences suivant les circonstances de temps et de lieux, et surtout suivant l'objet particulier auquel ils s'appliquent. Au fur et à mesure qu'ils paraissent sur la scène de l'histoire, ils revêtent toujours la forme la plus convenable pour satisfaire aux grandes nécessités de la société civile. de la religion et de l'Eglise. Quand il faut à l'empire romain en décadence de grands exemples de vertu, Antoine va cacher sa vie au désert de Kolsim ; quand il faut donner à l'Occident, bouleversé par les invasions, un sol fertile et des garanties sociales, Benoit fonde son monastère et met la bêche aux mains de ses enfants ; quand il faut remédier aux maux des divisions féodales, Cluny et Citeaux se lèvent; quand il faut réagir contre la renaissance simultanée du sensualisme et du rationalisme, paraissent François d'Assise et Dominique de Gusman ; quand le monde.

dévoyé par les doctrines de dissolution, s'en va à pleines voiles vers les abîmes, Ignace de Loyola, Joseph Galasanz, Camille de Lellis, Vincent de Paul, viennent le prendre à revers, combattre ses tendances, le relever de ses excès et soulager ses misères.

C'est dans cette dernière pléiade que brille notre saint, et le mal auquel il a voulu préparer le remède possible, c'est, dans sa généralité et dans tous ses désastres, la maladie.

La mort est la. solde du péché : à ce titre, elle châtie le crime et en relève le coupable. A l'origine, l'homme innocent est sain de corps et d'esprit; dès qu'il a prévariqué, les éléments de sa constitution se disloquent, la nature rejette son empire, et le ciel devient d'airain sur sa tète. Désormais l'homme est un malade et sa vie n'est qu'une longue mort que doit clore le réveil à l'immortalité. A sa naissance, il vient couvert de sang comme une victime, dans l'attitude d'un suppliant, et son premier salut à la vie est un pleur. Pendant sa vie, son organisme tend sans cesse à se dissoudre ; ce n'est que par un rude travail et des soins incessants qu'il en raffermit le lien ; et malgré tous ses efforts, son corps est en proie à la douleur; son esprit en proie à l'ignorance ténébreuse et au doute homicide ; son cœur en proie aux rêves impossibles de bien-être, de jouissance, d'amour, de paix et de grandeur. Cette succession d'angoisses qui forment le cours de son existence se termine à l'affreux combat du grabat funèbre. O Dieu ! que nous ne sommes rien !

Cet être déchu, Jésus-Christ est venu le racheter,

et pour le racheter parfaitement, il Fa guéri dans son cœur par la charité, dans son esprit par la foi, dans son corps par tous les dévouements, et cette triple réparation il l'a scellée par son sacrifice. Avant de l'offrir, ce sacrifice, pour mieux accentuer sa mission, le divin Sauveur avait passé sur la terre en faisant le bien, et le bien qu'il effectuait, c'était surtout la résurrection des morts et la guérison des malades , comme pour signifier que, s'il était venu premièrement pour le salut des âmes, la délivrance des possédés et févangélisation des pauvres, il entendait bien que le corps eût grande part à ces fruits de salut. Depuis sa venue en ce monde, tout malade a un médecin, c'est Jésus-Christ, et, au-dessous de Jésus-Christ, ses pieux et doux serviteurs. En dehors de Jésus-Christ, il y a quelque compatissance naturelle ; mais la longueur et la fréquence des maladies, la fatigue que cause le soin des malades, Je dégoût que provoquent leurs plaies, les périls que crée la contagion, diminuent beaucoup les effets de cette fraternelle compatissance, et, quelque désir qu'on en ait, on fait volontiers le moins possible, quand on ne se décharge pas tout à fait. Parla grâce de Jésus-Christ, tout chrétien naît avec les vertus d'un garde-malade; le piètre, à son ordination, a reçu charge spéciale de visiter et de consoler ceux qui gisent sur le grabat de souffrance; et, dans cette mission commune à tous les chrétiens, plus stricte pour tous les prêtres, Camille de Lellis s'est taillé une vocation spéciale, a délimité un champ d'opération, et, sur ce théâtre de sacrifices, a fondé son Ordre religieux.

On ne saurait trop admirer le zèle qu'il y déploya

lui-même. L'histoire du célèbre Fondateur est remplie de traits si édifiants, respire un si vif amour de Dieu et du prochain, qu'elle ne peut manquer d'être pleine de charmes pour le lecteur chrétien, je dirai même pour le simple philanthrope. On aime à voir ce rude et joyeux soldat quitter la vie aventureuse des camps et ne pas rougir de s'initier, à un âge mûr, comme Ignace de Loyola, aux éléments de la science, pour se préparer aux épreuves d'une nouvelle milice. Converti, il quitte le glaive et le drapeau de César, pour s'enrôler sous la bannière du Christ et combattre avec les armes pacifiques de la charité. Sa bravoure ambitionne d'autres lauriers que ceux qui ont ceint le front de ses glorieux ancêtres : les conquêtes qu'il rêve, ce sont les âmes qui ont coûté le sang d'un Dieu. Le malheur, l'indifférence, l'égoïsme, en un mot toutes les passions abjectes, voilà les ennemis qu'il s'apprête à vaincre. Pour champ de bataille il choisit les hôpitaux, et grave sur son drapeau pour devise ce mot qui résume tout l'Évangile : Charité. Tous les instants de sa vie sont consacrés à l'amour des pauvres, les meilleurs amis de Dieu, les plus vrais représentants de Jésus- Christ, dont il aperçoit, sous les haillons et les plaies, la haute noblesse et les titres à notre sympathie ; c'est en face de la mort, dans leurs derniers combats, qu'il réveille leur foi et retrempe leur courage. La fin unique de tous ses travaux et de toutes ses fatigues, c'est le soulagement spirituel et corporel de toutes les infirmités et de toutes les misères.

N'oublions pas d'admirer le choixdu moment opportun où ce héros entre en scène. C'est au moment où

le philosophisme et le protestantisme, sous couleur d'affranchir le genre humain du joug de la religion, sèment les germes de tous les égoïsmeset de tous les paupérismes ;au moment où le vice amnistié par de frivoles théories lâche la bride à toutes les passions, et dépose, dans leurs excès, le principe de tous les maux, la provocation à tous les châtiments. En présence de ces fruits amers du libre examen, en. présence de cette lèpre hideuse qui ronge les sociétés modernes, en présence de ces fléaux qui vont étendre, au sein de l'humanité, leur empire, on aime à contempler, avec bonheur, ce type parfait d'abnégation, de véritable amour des pauvres et des malades, qui ne se rencontre qu'au sein du catholicisme et à l'ombre de la croix, insigne sanglant que Camille porte d'ailleurs sur sa robe et qu'il choisit pour son glorieux blason. Ne nous étonnons pas non plus que ce Saint paraisse en Italie. C'est là volontiers, dans le rayonnement de la chaire apostolique, par l'effet de ses conseils et l'attrait de ses bénédictions, que Dieu suscite les réformateurs des mœurs et les fondateurs d'ordres religieux. Il parait naturel que ce peuple, jusqu'ici fidèle à Dieu et à son Eglise, fournisse à l'Evangile du Christ les plus vaillants observateurs de ses conseils. La perfection chrétienne lui sied, elle lui est d'ailleurs nécessaire. Aucun peuple, ce semble, n'a plus besoin de l'Evangile; mais aucun ne se prête plus heureusement à l'efficacité de ses grâces ; autant l'Italien, à l'état de pure nature, s'abandonne aisément aux vices de sa race, autant, pénétré de la grâce de Jésus-Christ, il se revêt d'amabilité et s'enflamme des plus saintes énergies, ("est au sein de

cette race molle et irritable que les héros se multiplient, et ils se multiplient surtout pour embrigader leurs compatriotes et les lancer à l'accomplissement <le- plus beaux ouvrages.

A la date où parut Camille, il y avait urgente nécessité de restaurer les hôpitaux. Pendant les quatorzième et quinzième siècles, le séjour des papes à Avignon, les scandales du grand schisme, les guerres de la féodalité, les énervements d'une renaissance littéraire mal comprise, avaient relâché, en Italie, tous les liens sociaux et tous les freins de l'autorité. Le pouvoir civil et le pouvoir religieux, absents ou contrariés, avaient laissé licence à l'initiative privée, et concédé à toutes les paresses un bill d'amnistie. Les lieux où se trouvaient rassemblées toutes les misères humaines étaient détestés à cause du péril que Ton courait d'y perdre la vie. On ne trouvait qu'avec peine des prêtres médiocrement instruits, qui voulussent consacrer leurs soins aux infirmes et résider au milieu d'eux. Par défaut de ministres suffisants, surtout en temps de peste et d'épidémie, les évoques et les administrateurs des hôpitaux se voyaient contraints à se servir d'ignorants, chassés de leur patrie, châtiés de quelque crime, leur infligeant, pour punition ou pour pénitence, le service dans les hôpitaux. C'est pourquoi, n'ayant guère, dans leur conduite, d'autre mobile que le salaire, ces malheureux ne regardaient les hôpitaux que comme des prisons, où ils restaient à contre-cœur et sans avantages pour les pauvres. Le plus grand nombre des malades mourait sans confession, sans extrême-onction, sans viatique, sans recommandation de l'âme ; ou, si les sacrements

étaient administrés, ce n'était pas dans les conditions voulues de prudence ni avec le respect obligatoire. Et si maintenant, dans les hôpitaux, où se trouvent nuit et jour les Pères de saint Camille, s'acquitlant de leurs devoirs avec un respect au dessus de tout éloge, il arrive quelquefois, à cause d'accidents imprévus, que des malades meurent sans sacrement, que devait-ce èlrc, lorsque, dans ces asiles de la misère, le soin des ■ âmes était confié à des mercenaires sans charité, ou, du moins, sans zèle ? Bien souvent les pauvres étaient, deux ou trois jours durant, en proie aux terribles angoisses de l'agonie, sans que personne s'approchât de leur couche de douleur et leur adressât la moindre parole de consolation.

On ne rencontrait pas de moindres inconvénients pour ce qui regarde la santé du corps. Combien de fois les pauvres malades ne passaient-ils pas des journées entières sans goûter aucune espèce de nourriture, parce qu'ils n'étaient secourus et soignés de personne? Combien de fois ne laissa-t-on pas les aliments sur les lits des pauvres malades, qui, à cause de leur faiblesse, ne pouvaient les prendre de leurs propres mains ; et à qui on les enlevait sans qu'ils y eussent touché : procédé funeste, souvent la source de murmures et de malédictions à la cruauté des servants contre lesquels les infirmes nourrissaient une profonde aversion? Et qui nous dira de combien d'incommodités et de tourments ont été délivrés ces pauvres malheureux par les soins et les secours de ces Pères devenus leurs serviteurs ?

Combien d'infortunés, accablés sous le poids de leurs maux, étaient dévorés par les insectes ou lan-

guissaient clans la malpropreté, parce que personne ne rafraîchissait leur lit? Combien qui, maigres et exténués, essayaient de descendre de leur couche, tombaient sur le pavé, se blessaient grièvement ou mouraient des suites de leurs blessures ? Combien qui, traités inhumainement par des infirmiers sans cœur, expiraient entre leurs bras? Que de mépris, que d'affronts, que d'outrages, que de mauvais traitement s, ne recevaient-ils pas de ces hommes barbares, qui se faisaient un amusement de leurs déplaisirs, comme si Jésus-Christ n'avait pas dit : « Ce que vous ferez à un de ces petits, c'est à moi-même que vous l'aurez fait! » Et plût à Dieu que, des paroles insultantes, ils n'eussent pas passé à des actes pires encore, en leur donnant des soufflets et des coups, allant même jusqu'à les lier et les estropier sans motif et sans mesure! Combien qui, dévorés par la fièvre et mourant de soif, ne pouvaient obtenir un peu d'eau pour se désaltérer ! On leur inlligeait le supplice infernal du mauvais riche, la soif.

On aura de la peine à croire ce que nous allons ajouter. Plusieurs fois, des pauvres malades, en proie aux tortures de l'agonie, n'ayant pas encore cessé de vivre, furent retirés de leurs lits et portés vivants au milieu des cadavres, dans la salle d'attente des funérailles et même dans les caveaux où l'on entasse à Rome la dépouille des morts.

11 y avait d'autres inconvénients. Des infidèles de toutes les nations mouraient dans les hôpitaux, comme des êtres privés de raison, sans avoir quelqu'un auprès d'eux pour leur adresser des paroles de consolation, pour leur parler du baptême, de la

foi en Jésus-Christ et de la conversion nécessaire au salut. Depuis que Jésus-Christ a enrichi son Eglise de Ministres des infirmes, qui ne quittent jamais les hôpitaux, ces établissements sont des pays de missions. On ne saurait dire combien de malheureux ont abjuré leurs erreurs et embrassé le catholicisme. « Oui, leur nombre est grand, avait coutume de dire le Père Camille, mes pères et mes frères, oui, ces salles d'hôpitaux fournissent à notre zèle, pour le salut des âmes, un champ plus productif que les Indes et le Japon. »

Les grands avantages que les malades et les mourants retiraient de l'assistance de Camille et de ses compagnons, les améliorations importantes que notre Saint apporta dans le service des hôpitaux, attirèrent constamment l'attention des Pontifes romains et méritèrent les faveurs de la chaire apostolique. Le Bullaire des Ministres des infirmes est plein de splcndides privilèges. Depuis Sixte-Quint, le grand justicier, qui donna la première approbation, jusqu'au doux Pie IX, Grégoire XIV, Clément VIII, Paul V, Urbain VIII, Alexandre VII, Innocent XI, Innocent XII, Innocent XIII, Benoît XIII,BcnoitXIV, Clément XIII, Clément XIV, Pie VI, Pie VII, Léon XII, Grégoire XVI, multiplièrent successivement lesdécrets approbatifs, concessions d'indulgence, octrois de fêtes, privilèges d'odices, revisions de règles et constitutions. Cet Ordre est l'un des bien-aimés du Saint-Siège, le bras droit de sa charité, un de ses instruments de bénédiction, de consolation, de salut et de paix.

Si, des hôpitaux, nous passons aux maisons particulières, quelle langue pourra exprimer dignement

les bienfaits inouïs répandus à profusion par le nouvel Institut? Combien de fois ces Pères n'ont-ils pas trouvé des hommes endurcis dans le vice, qui moulaient à côté de l'objet d'une passion criminelle? Combien n'en voyaient-ils pas qui, au lieu de pleurer el de gémir sur les désordres de leur vie passée, se lamentaient parce qu'il fallait quitter leurs biens, leur femme et leurs enfants? Combien qui mouraient avec l'esprit et les désirs de vengeance, léguant à leurs fils un poignard ou les maudissant s'ils refusaient de l'accepter? Combien qui, au lieu d'invoquer les doux noms de Jésus et de Marie, agitaient les mains comme s'ils comptaient de l'argent, parlaient d'affaires, de contrats ou d'obligations? Combien qui mouraient sans sacrements parmi la noblesse, parce qu'il ne se trouvait personne qui osât les tirer de leurs illusions ou les avertir du moment suprême? Combien qui, déjà dans les affres de l'agonie, voyaient les héritiers se disputer, en venir aux mains pour s'emparer de leur argent, enfoncer les armoires et tout renverser dans la maison? On peut aisément se figurer quels supplices doivent torturer le mourant, qui a un tel spectacle sous les yeux; car, outre les angoisses de l'agonie et la crainte de l'arrêt éternel, il voit ses propres enfants se quereller, ses domestiques rebelles et cupides vomir des injures, et sa femme, dans un coin, pleurer son veuvage. Oh! qu'il serait doux pour- lui, dans cette situation douloureux.', au milieu d'un si cruel abandon, de voir apparaître, au chevet de son lit, un saint religieux qui viendra le consoler et alléger le poids de ses souffrances.

Nous ne parlons pas des femmes qui, par des imprudences diverses, hâtaient la mort des malades. Nous ne disons rien des mille superstitions auxquelles certaines vieilles sorcières avaient recours envers les mourants qui tardaient trop à expirer. Les unes prononçaient des paroles inconvenantes ou plaçaient sur eux certains objets, d'autres faisaient usage de rosaires, de reliques de saints, pour abréger l'agonie, comme si les saints qui, pendant leur vie, firent tant de miracles en faveur des pauvres et des malades, prenaient maintenant plaisir à ce que leurs reliques achèvent de tuer les vivants.

Nous disons donc, sans crainte d'être contredit, qu'aucune langue, aucune plume, ne saurait décrire les inconvénients, les abus, les dangers, auxquels étaient exposés, dans les maisons particulières et dans les hôpitaux, les pauvres malades, ces déshérités du monde, qui sont l'objet d'un si triste délaissement. La Providence, pour remédier à ces maux, fait naître, au sein de l'Eglise, l'Ordre des clercs réguliers, Ministres des infirmes. Désormais, ces enfants de saint Camille prodigueront aux malheureux les secours spirituels et corporels; leur paternelle sollicitude préviendra les désordres, les abus, les périls. On sera assisté dans la maladie et il sera doux de mourir.

Au moment où j'écris ces lignes, je n'oublie point ce que nos yeux ont vu. Nous avons vu des agents de la force publique, des sous-préfets, des procureurs, des commissaires, des gendarmes, accompagnés de serruriers, suivis de bandes misérables, forcer les serrures, scier les barreaux de fer, enfoncer

les portes, expulser les religieux de leurs cellules, violer du môme coup tous les droits et proscrire tous les bienfaits. Nous avons vu les frères gardes-malades, les sœurs de charité, sous prétexte de laïcisation, expulsés des écoles et des hôpitaux. Nous l'avons vu et nous pouvons à peine le croire; nous en sommes plus surpris qu'affligé. Les passions sont, à nos yeux, la forme de la plus radicale impuissance ; nous ne croirons jamais à la stabilité de leurs attentats et à la permanence de leurs triomphes.

La proscription des ordres religieux, par les excès sans remède dont elle est la cause, provoquera leur rétablissement. A moins que la religion ne soit détruite, et ce serait une immense folie que d'admettre cette hypothèse : partout où la religion vivra, les ordres religieux renaîtront. Cela est écrit au ciel.

Deux grandes nécessités se font sentir dans la société actuelle : la nécessité d'une retraite pour les hommes fatigués du monde et la nécessité d'imposer un frein aux passions de la vile multitude.

En ôtant à l'homme le ciel, il ne lui reste que la terre; dans son fugitif passage, il doit s'y cramponner pour en boire tous les plaisirs. Or, cette soif de plaisirs qui dévore notre siècle amène bien plus promptement qu'autrefois la fatigue, l'ennui, la satiété, le dégoût; après s'être fatigué de vaines fantaisies, l'esprit tombe dans l'abattement et la prostration; et, pour comble de désespoir, il est entièrement desséché et comme ravagé par une littérature qui, à ses influences immorales, à ses instincts immondes, joint le double défaut d'être sans raison et sans cœur. Le journal amoindrit le bien et exagère le mal; il

feint avec impudence tout ce que ne lui présente pas la réalité ; et quand celle-ci le dément par des faits positifs, il s'efforce de les présenter sous le jour le plus défavorable, le plus repoussant, le plus propre à briser le courage de l'homme. Sous cette fatale influence, une léte de vingt-cinq ans blanchit; et ses cheveux blancs ne marquent ni la prudence anticipée, ni le jugement mûri avant l'âge : ils naissent de la défiance et des soupçons, d'un profond mépris pour les autres hommes, d'un amer dégoût de la vie, qui n'offre plus qu'un monde sans illusions, des maux sans remède, un avenir sans espoir. Inutile de se jeter dans de nouveaux plaisirs pour arriver à distraire la pensée, à soulager le cœur; tous les ressorts sont luises; l'âme est comme une masse inerte; il ne faudrait pas moins qu'une nouvelle vie pour la soulever et la remettre en mouvement. L'ivresse de la volupté, les excès qui minent la raison et la conscience, peuvent bien procurer au coupable un instant de rêve et de torpeur; il est alors comme un homme ivre, dont la pensée s'éclipse un instant dans les vapeurs du vin, mais qui se retrouve, à son réveil, face à face avec sa dégradation et son infortune.

Le monde, impie et cruel, se rit de ses propres victimes, les abandonne à l'horreur de leur sort après qu'elles ont sacrifié, pour lui plaire, fortune, dignité, bonheur. Puisque tu n'es plus, dit-il au malheureux, en état de prendre part à mes fêtes, suicide-toi : voici la mer prête à te recevoir dans son sein, elle me délivrera du bruit importun de tes plaintes; voici le sommet d'une montagne ou d'une tour; tu peux, en te précipitant, te dérober à tes angoisses; tu peux sai-

sir, à ton gré, le vase rempli d'une liqueur mortelle, le poignard à lame acérée, l'arme à feu, plus expéditive encore; ou, si tu ne peux envisager la mort sous dos formes terribles, couche-toi sur des coussins élégants, respire d'agréables parfums, lis les pages brillantes d'un livre flatteur, • en attendant que les vapeurs du charbon viennent fermer pour jamais tes veux appesantis. Dans les rapides moments de ton suprême délire, efforce-toi de murmurer encore un nom chéri; berce-toi de la douce espérance que demain, au lever de l'aurore, les cent bouches de la presse publieront ton suicide et donneront une larme pour tes restes tragiques.

La religion a d'autres sentiments, et tient, sur nos misères et nos douleurs, un autre langage. Le vice et l'erreur, le crime et le mensonge, peuvent toujours être effacés par son pouvoir, tant que le coupable est encore sur la terre. Lever les yeux au ciel et dire à Dieu, dans un sentiment de repentir sincère : J'ai péché, c'en est assez pour que les iniquités les plus grandes soient effacées par le pardon. La prostration du cœur, l'avilissement de l'esprit, les plus funestes habitudes, les plaies les moins faciles à guérir, tout cède à l'efficacité des remèdes confiés par Jésus- Christ à son Eglise. Celui qui se repent peut, il est vrai, se sauver partout; mais si, par un acte héroïque, il s'éloigne du inonde et s'enfonce dans l'obscurité du cloître, pour attendre là, dans la pratique de la pénitence, le moment où s'ouvrira pour lui la dernière demeure, il a déposé l'accablant fardeau sous lequel il succombait. Une fois replacé sur le chemin du ciel, il goûte un bonheur anticipé qui

le dédommage de toutes les austérités de la terre.

Cette ressource vaut un peu mieux, on l'avouera, que celle du suicide. Le malheureux s'épargne, de la sorte, à lui-même, un crime; à sa famille, un déshonneur; à la société, une perte et un scandale; et quand bien même le cloître n'offrirait pas d'autres avantages, en vérité, il ne saurait rester indifférent pour une àme noble. Dans tous les temps, cette retraite fut nécessaire pour les cœurs blessés; elle est plus nécessaire encore à mesure que se multiplient les têtes alanguies et les cœurs pleins de gémissements. On a sondé le cœur humain depuis qu'on s'est éloigné de la religion; on l'a retourné dans tous les sens; on a voulu pénétrer jusqu'au fond, et tous ceux qui se sont plus avances dans ces secrets mystérieux du cœur ont entendu retentir une voix plaintive qui demandait un Dieu. Telle est maintenant la situation des esprits, tel est le développement simultané des facultés de l'âme, tel est le vide que sentent les cœurs généreux, l'obscurité où se débattent les meilleurs esprits, que, si les monastères n'étaient scellés par une injuste violence, on y verrait se presser cette jeunesse ardente, fatiguée d'elle-même et du monde. Et puisque le génie du mal se porte à ces excès criminels, à ces basses précautions, c'est qu'il sait de plus en plus que l'âme contemporaine, privée de paisibles retraites, veut s'en créer pour trouver la paix.

La question a un autre aspect. La société ancienne avait des esclaves; la société moderne a des prolétaires. Il y a, entre les prolétaires et les esclaves, cette différence que ceux-ci recevaient de leurs

mai 1res la nourriture, le vêtement et toutes les autres choses nécessaires, tandis que les premiers sonl obligés de se procurer tout cela par leur propre travail ou de le demander à la charité publique. Le maître qui possédait plusieurs centaines d'esclaves devait par intérêt propre avoir soin de les conserver. La société était donc exempte de cette charge qui reposait exclusivement sur l'intérêt du propriétaire ; mais, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les maux dont cette population esclave était la cause se retrouvent dans les sociétés actuelles à l'occasion du paupérisme. La classe des prolétaires, en effet, depuis son affranchissement, est obligée de lutter contre les difficultés de la situation, en même temps qu'elle en goûte les avantages. Les riches n'ont pas un intérêt immédiat à pourvoir à la subsistance d'un certain nombre d'individus; il leur suffit que, dans Les circonstances données, ils ne manquent pas de bras pour leur service. D'où il arrive que le pauvre, abandonné à ses propres ressources, qui consistent uniquement dans son travail, est victime de la misère, quand le travail vient à lui manquer. Au point de vue économique, un tel état de choses peut entraîner les plus graves inconvénients ; car il suppose des moyens <l<v subsistance surabondants pour subvenir en toute occasion aux nécessités du pauvre. Le travail doil èlre sans interruption et de plus suffisamment rétribué pour le soutien de l'ouvrier et de sa famille : ces deux conditions, sujettes à des éventualités sans nombre, que nous voyons manquer à chaque instant, laissent dans la plus affreuse misère ceux dont l'existence dépend de leur accomplissement simultané.

Mais l'organisation chrétienne, qui donne naissance à l'organisation actuelle, dans ce qu'elle a d'avantageux pour l'humanité, ne considère pas les choses sous un aspect purement matériel. A ses yeux, l'homme est autre chose qu'une machine propre au travail, la société n'est pas. une simple combinaison de revenus et de dépenses. L'homme est un être créé à l'image de Dieu, destiné à une béatitude sans fin dans un autre monde ; tous les enfants d'Adam sont frères, non seulement parce qu'ils viennent de la même souche, mais encore et surtout parce qu'ils ont le même créateur, le même rédempteur, le même terme dans l'éternité. De ces principes naissent un ensemble d'obligations qui saisissent l'individu aussi bien que la société : il ne doit pas permettre que ses frères souffrent la faim, la soif, la nudité; il doit autant qu'il est en son pouvoir les secourir dans leur détresse. L'aumône est une obligation véritable ; il est vrai qu'elle n'est pas sanctionnée par les tribunaux de la terre; mais on ne peut ignorer que l'omission de ce devoir sera l'un des principaux chefs d'accusation au tribunal du souverain juge. Les obligations de la société ne sont ni moins graves ni moins rigoureuses. Le sort des malheureux ne peut être abandonné au hasard de la circulation des richesses. Le législateur doit tenir compte des éventualités extraordinaires qui peuvent amener des calamités publiques ; il doit aviser aux moyens de les conjurer ou de les amoindrir. Quant aux maux ordinaires, chômages, baisses de salaires, insuffisance de rétribution, le législateur doit rétablir un système de secours intermittents ou durables, qui s'appliquent aux maladies,

non moins qu'aux misères du pauvre et aux épreuves de sa famille.

De la sorte, la liberté n'entraîne pas. comme un mal inhérent à son existence, l'abandon des malheureux à leurs propres ressources : l'intérêt du maître à conserver son esclave est magnifiquement remplacé par les généreuses inspirations de la charité chrétienne.

« Le malaise qui règne actuellement dans la société, dit Balmès, en dépit de l'immense développement des richesses et de tant d'autres progrès accomplis, provient de ce que la civilisation a dévié de ses principes qui lui donnèrent naissance et assurèrent sa grandeur. L'élément religieux a toujours été nécessaire à l'existence de la société ; mais, dans l'Europe moderne, cette nécessité se fait sentir d'une manière toute spéciale; notre société n'étant pas basée sur la force, ayant au contraire une tendance invincible à l'exclure de son sein, a besoin pour cela même d'une plus grande influence morale pour la gouverner et la diriger, et cette influence ne peut exister en dehors de la religion. L'indiiïérence et 1 incrédulité ont troublé les intelligences ; le principe utilitaire a fait germer l'égoïsme dans le cœur, et voilà qu'une société destinée à présenter la sublime alliance de la stabilité, du bien-être, de la splendeur, se -eut rongée dan- ses entrailles par des infirmités qui la menacent des dernières catastrophes1. » En effet, cette société fondée sur les maximes du laisser passer et du laisser faire, évoluant sur son droit

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