Balmès, Mélanges, t. II, p. 2:J
strict et négligeant toutes les pratiques de la charité, a vu s'envenimer, d'une façon atroce, la plaie du paupérisme. Les ouvriers, dépourvus des ressources de la charité et des espérances de la religion, n'ont plus vu dans les propriétaires que des ennemis. Alors, ils ont parlé de supprimer la rente de l'argent, de mettre les terres en exploitation commune et de liquider, comme ils disent, le vieux monde. Le socialisme est à l'ordre du jour, et l'application du socialisme pour la société libérale de 89, c'est la mort.
Cet état flagrant de guerre civile provient de la proscription de la religion et des institutions monastiques; les politiques à courte vue n'ont pas aperçu l'influence sociale de la religion, et les économistes sans entrailles ont pu croire qu'avec le doit et V avoir on avait résolu tous les problèmes. Nulle part leur incrédulité ne s'est montrée plus aveugle qu'à l'endroit des ordres religieux. Ces profonds esprits n'ont pas voulu voir que ces grandes institutions ont toujours répondu à de grandes nécessités, non seulement religieuses, mais sociales et politiques ; et qu'on ne pouvait priver la société de leur concours sans augmenter les maux dont souffrent les pauvres. Le monde, par bonheur, en dépit de ses distractions et de ses vanités, se montre plus sage que certains philosophes : malgré toutes les déclamations, toutes les intrigues, toutes les violences, le monde accepte avec empressement les institutions religieuses, quand il veut instruire, moraliser ou consoler. Dans les pays les plus civilisés, dans ceux-là même où les préjugés antireligieux ont poussé de plus profondes racines, nous voyons les pauvres appeler àeux, avec autant de
confiance que d'amour, ces Frères de la doctrine chrétienne, dont la vie tout entière est consacrée à transmettre à leurs enfants les éléments d'une instruction uniquement fondée sur la foi ; nous voyons les infirmes bénir encore la religion qui leur envoie, comme des anges tutélaires , ces Frères gardesmalades, qui ne cessent de prodiguer, à leur lit de douleur, tous les soins et toutes les consolations.
Vous allez répétant que For est l'agent universel, un talisman capable d'opérer les plus grands prodiges ; eh bien! ouvrez vos trésors, répandez l'or à pleines mains, et formez, si vous le pouvez, un ministre des infirmes. Non, la douceur, la patience, l'inépuisable bonté, l'abnégation et le dévouement qui distinguent ces hommes admirables ne peuvent naître d'un motif purement humain; ces grandes choses ont leur source dans l'esprit de Dieu et dans le feu de la charité. L'expérience, pourle reconnaître, est d'accord avec la raison. C'est en vain que les ennemis de la religion se sont efforcés de faire croire, que ces sublimes sentiments pouvaient se trouver dans des hommes qui ne pensent pas à Dieu, qui n'espèrent pas dans la vie future. Un individu, soulevé par une forte passion ou par un élan généreux, peut; pour voler au secours de ses semblables, exposer quelquefois son intérêt ou sa vie ; mais si l'on observe les choses de près, au fond d'un tel dévouement on découvre l'aveuglement d'une exaltation soudaine, l'amour de la gloire, peut-être quelque noir égoïsme ; mais qui peut faire croire à la solidité d'une telle abnégation?
En admettant que certains individus puissent s'offrir en holocauste à l'humanité, sans avoir aucune passion pour mobile, ce phénomène pourra-t-il se généraliser? Non. L'heureuse disposition de ces âmes ne sera jamais le prototype de la foule. Le cœur humain est trop faible, trop inconstant, pour puiser en luimême la force de fournir une longue carrière de douleurs, de mortifications, d'humiliations, sans espoir d'aucune récompense ; quand cette récompense n'existe pas sur la terre, il faut qu'on la trouve dans un monde meilleur.
Si l'humanité souffrante a besoin de soins pieux, c'est donc à la charité chrétienne qu'il faut la confier. Il y aurait trop de candeur à se reposer sur la philanthropie; on sait bien qu'elle n'est au fond que l'égoïste calcul du travail et du salaire. Le malheureux, le vieillard, l'infirme, au sein de la pauvreté, peuvent-ils appeler le secours par l'attraction de la récompense? Et si le secours devient une affaire administrative, l'administration la plus sévère pourra-telle adoucir les manières et le langage de ceux qui seront chargés de le donner? Si, à force de vigilance et de rigueur, on obtient la ponctualité, jamais, non jamais, on n'obtiendra la tendresse et l'amour.
La charité chrétienne elle-même, lorsqu'elle agit isolément sur les cœurs, est loin de produire les mêmes effets, que lorsque son action est soumise à la discipline d'un ordre religieux. Dans ce dernier cas, ce n'est plus un individu qui agit, c'est une institution tout entière; et l'institution est une personne multiple, durable, un être moral qui ne meurt pas, qui ne s'altère pas, qui n'éprouve pas les vicissitudes
dont sont assaillies les âmes les plus vertueuses ; c'esl un être supérieur à toutes les passions, à tous les désirs, à toutes les vues de la faible humanité; il passe à travers toutes les douleurs de la terre, sans jamais en être atteint, sans autre loi que la charité, sans autre espérance que le ciel, sans autre objet que Dieu même. Cet esprit qui vit dans l'institution se communique toujours dans une certaine mesure à chacun de ses membres, et voilà pourquoi nous les voyons agir d'une manière fixe, déterminée, concordante, qui déconcerte toutes les combinaisons de la sagesse humaine. Ce n'est point là une matière à description poétique, c'est une réalité subsistante, palpable, que nos yeux voient, que nos mains touchent, dont les influences heureuses se répandent sans cesse sur 1 indigence et l'infirmité. Graves sujets de réflexion pour ces hommes qui condamnent, sans les entendre, tous les ordres religieux : qu'ils voient s'il n'y a rien dans leur antipathie qui doive nous causer un douloureux étonnement, alors même qu'on voudrait juger les instituts monastiques, en dehors de toute conviction religieuse, au seul point de vue de la philosophie et de l'humanité. Les ordres religieux se présentent donc comme le refuge des esprits en déroute et des cœurs abattus ; comme l'intermédiaire qui adoucit le choc des rouages sociaux et l'émonctoire qui écoule du corps vicié les humeurs malsaines. Mais quand il s'agit d'un ordre consacré aux malades, on ne voit plus quelle objection pourrait s'élever contre le service charitable de cette assistance fraternelle. On doit, au contraire, souhaiter que les Ministres des infirmes se multiplient.
que leurs vertus s'accroissent et que leur influence porte plus au loin ses bienfaits. Les malades et les infirmes ne sont pas, au surplus, les seuls nécessiteux : il y a cette multitude de pauvres que les revers de l'industrie jettent parfois dans les rues des cités; il va toute cette classe d'ouvriers sans instruction, sans éducation, sans connaissance de leurs devoirs, qui ne connaissent de frein à leurs instincts pervers que la vindicte publique; il y a ce nombre, toujours si considérable, de femmes qui commencent l'apprentissage du vice dans les ateliers industriels et qui finissent par se plonger dans les plus affreux désordres; il va cette enfance dont personne ne s'occupe, qui n'entend que des obscénités et des blasphèmes, croissant tous les jours en âge et en perversité. Voilà les grandes maladies sociales ; il est urgent de s'en occuper; toute négligence et tout retard constituent, pour la société actuelle, un danger de plus. La perturbation des idées, la corruption des mœurs, l'affaiblissement des croyances religieuses, une dissolution impie, un Etat passionné poussant tout aux e.\( :ès, rendent la situation extrêmement critique. Les grands services qu'on accomplissait autrefois d'une manière plus ou moins parfaite sont aujourd'hui complètement abandonnés. Qu'on dise maintenant qu'il n'est pas à propos de permettre, de protéger le rétablissement des ordres religieux, de ces ordres qui sont autant de remèdes appliqués à chacune de nos maladies. Tout les réclame parmi nous, la religion, l'humanité, la politique, l'ordre social, l'avenir de la nation, la prospérité matérielle du peuple français.
En publiant cette Vie de saint Camille, nous n'entendons donc pas seulement faire œuvre d'édification, mais acte de bon citoyen. Quoi qu'en disent les ennemis de la religion, les sentiments chrétiens demeurent profondément gravés dans les cœurs français; à défaut de foi, le bon sens suffirait pour nous apprendre que la pratique des conseils évangéliques est surtout la perfection du cloître; et nous savons que si l'on ne va au monastère par piété, il faut bien y venir, à peine de suicide privé et public. Des maisons consacrées à des pratiques austères, où se réuniraient des hommes dévoués au bien de leurs semblables, surtout des infirmes, éveilleraient, en venant au secours de la misère, de profondes sympathies. La piété des fidèles, sans rien demander au gouvernement, suffirait à leur entretien. Et Ton verra tout cela se réaliser aussitôt que le pouvoir lèvera une défense qui s'oppose d'une manière si directe à la liberté quetouthommedoitavoir de se consacrer au genre de vie jugé par lui le plus conforme à la gloire de Dieu et à la sanctification de son àme. Si le gouvernement n'a pas le droit d'empêcher que plusieurs individus se réunissent pour une entreprise industrielle ou commerciale, si l'on donne aux citoyens la liberté entière de fixer leur résidence où bon leur semble, si l'on n'a jamais pensé à leur défendre de bâtir leurs maisons dans un endroit habité ou dans une solitude, pourvu que leurs démarches ne nuisent pas à leurs semblables ; si Ton permet, enfin, à plusieurs familles de se réunir eomme'elles le jugent à propos à la seule condition que leur réunion ne porte atteinte ni à la moralité, ni aux intérêts privés ou publics.
de quel droit empêcherait-on quelques hommes de se réunir pour prier et former un corps de gardesmalades ? Du moment que ces hommes ne vous demandent rien et remplissent tous les devoirs sociaux, que vous importe qu'ils vivent d'aumônes ou s'occupent dans les hôpitaux ! Il faut, en effet, que l'irréligion ait étrangement bouleversé les têtes, ait implanté dans les esprits des préjugés et des préventions singulièrement injustes, pour qu'il soit nécessaire de revendiquer de pareils droits.
Qu'un gouvernement aveuglé par une fureur impie, entraîné par le tourbillon révolutionnaire, cède aux passions et se porte aux mesures iniques, on peu! le comprendre, parfois l'excuser; mais quand l'ivresse du premier moment est passée, quand un gouvernement régulier est établi, qu'on veuille s'obstiner encore dans un système de compression et de défiance condamné par les mœurs de tous les peuples de l'Occident; que, sous le nom de république et sous prétexte de libéralisme, on opprime les consciences, on porte atteinte à la propriété, au domicile, au ehoix des professions, à Vhabeas corpus, ce serait là une aberration incompréhensible, un despotisme insensé, une persécution sans motif et même sans prétexte, une insulte gratuite faite à la religion des Français, un parti pris de prolonger une situation violente, et, par conséquent, éphémère.
Non, ce ne sont pas là les sentiments de la grande majorité; non, ce n'est pas notre peuple qui a prononcé l'expulsion des religieux; ce n'est pas lui qui s'est fait le complice de semblables horreurs. Le peuple les a vues, avec une douleur profonde, sans
pouvoir les empêcher; car malheureusement l'histoire et l'expérience nous enseignent que, clans les temps d'agitation et de troubles, ce n'est pas la volonté des peuples qui prévaut, mais celle des factions les plus immorales, de ces turbulentes minorités qui s'appuient toujours sur ce que la société renferme de plus abject et de plus dangereux.
Avant de se porter à ces attentats, on avait dressé des statistiques accusatrices, dénoncé des périls. L'expulsion violente des religieux, par la suite naturelle des événements, est venue jeter sur les faits accomplis une vive lumière : elle a démenti les calomnies, mis à nu les intentions criminelles, dévoilé le secret de tant de déclamations sur les biens du clergé et le relâchement des mœurs; elle a, de sa main révolutionnaire, arraché le masque aux hommes qui avaient le plus dissimulé leur fureur de destruction. Où sont les biens des communautés religieuses? Quels profils a retirés la nation de l'atteinte portée à leur paisible possession? Quelle diminution en est résultée pour nos impôts? Quelle est la branche de nos richesses nationales qui en a tiré profit? Quels besoins ont été satisfaits, quelle dette éteinte, quelles infortunes soulagées? La nation le voit maintenant; la réalité se présente à ses yeux d'une manière si poignante, qu'il n'est pas possible, lors même qu'on le voudrait, d'en détourner son attention. Après tant de promesses d'économie qui lui avaient été faites, la nation voit chaque jour augmenter les impôts et se creuser le déficit; elle voit que rien ne coûte plus cher que de porter atteinte aux droits d'autrui, et que, si l'on n'y prend garde, nous irons à la banqueroute.
Et, qu'on le remarque bien, la partie saine du pays n'a pu être trompée. Ce qu'elle éprouve, elle l'avait prévu ; elle avait même prédit qu'après avoir proscrit les moines, on s'attaquerait aux prêtres, aux religieuses, à la magistrature, à l'armée, à toutes les forces vives de la nation, et que cette série d'assauts ne seraient que la préface nécessaire du brigandage. Nous n'y sommes pas encore, mais nous en approchons tous les jours.
Depuis que la révolution, perdant les allures audacieuses et les dehors trompeurs d'un pouvoir redouté, s'est montrée dans toute sa misère, a découvert à tous les yeux les plaies hideuses qu'elle renfermait dans son sein; depuis que la nation indignée a vu tout ce qui se cachait, sous les noms pompeux de liberté, d'égalité, de régénération sociale ; depuis qu'elle a vu l'ambition dévorante, la basse cupidité des passions rampantes et viles se précipiter sur la fortune publique; depuis qu'elle a vu l'orgueil, la vanité, l'impudeur, l'insolence, se pavaner dans les journaux et à la tribune; depuis qu'elle a vu la sédition, l'incendie, l'assassinat, réclamer, au nom du socialisme, les conséquences de la république, le désappointement le plus cruel a saisi tous les cœurs, une révolution s'est accomplie dans les intelligences d'élite. Les sentiments qu'on avait refoulés au fond des cœurs se sont manifestés avec plus d'éclat et de force; la nation n'a pu contenir l'indignation et la douleur accumulées dans son sein; elle a reporté ses souvenirs et ses espérances vers une religion, objet de tant de persécutions et de sacrilèges; elle a versé des larmes sur tant d'institutions renversées par une main impie.
Ces désappointements ne seront pas stériles, ces rudes expériences produiront leurs fruits. Avant peu, ce grand peuple, fatigué de ses souffrances et revenu de toutes ses illusions, n'aura que trop le droit de dire à son tour : Assez.
Nous ne voulons pas autrement nous bercer de vaines illusions, de frivoles espérances ; nous n'ignorons ni la véritable situation des choses, ni les obstacles qui s'élèvent contre le bien, ni les appuis nombreux sur lesquels le mal peut compter: nous savons bien qu'une révolution, si lâchement impie et si radicalement criminelle, ne saurait occuper longtemps un pays sans y laisser des traces profondes et de regrettables ruines ; mais nous aimons à nourrir dans notre cœur la consolante pensée que le jour de la justice doit enfin luire sur nos tètes; que l'œuvre d'iniquité sera tôt ou tard battue en brèche avec cette droiture d intention, cette noblesse de sentiments, celle force et cette intrépidité qui conviennent à de vrais Français. Quand ce jour sera venu, nous verrons triompher la cause du bon sens et de la religion; car cette réaction glorieuse sera secondée, embrassée avec enthousiasme, par l'immense majorité du pays; déjà le bon peuple n'en peut plus de ces scènes hideuses où le scandale le dispute à peine au mensonge.
Quand la religion aura remporté la victoire, ou du moins brisé les chaînes qui pèsent de toutes parts sur elle, qui paralysent son action et brisent son influence; quand le Père commun des fidèles reverra au service de l'Eglise la vieille France; quand nos églises ne verront plus leurs pasteurs dans la tribu-
lalion; quand il sera permis à la foi et à la charité de reprendre le cours interrompu de leurs œuvres divines, alors renaîtront d'une manière ou d'une autre les communautés religieuses. Les déserts et les cités verront se rétablir leurs maisons de prière; les hommes se réuniront encore pour réaliser, dans la vie commune, les plus sublimes conseils de l'Evangile; ils pourront, dans le concert de toutes les vertus, élever au ciel un cœur ardent et pur; ils pourront prier pour le bonheur et la conversion de ceux qui se montrèrent leurs implacables ennemis.
Mais il y a une œuvre qui n'a pas besoin de ces retours de sagesse ; une vie qui peut affronter même les convictions hostiles ; cette vie. c"est celle de saint Camille de Lellis; cette œuvre, c'est l'Ordre des Ministres des infirmes. Nous avons toujours parmi nous de- malades. Il importe que tout le inonde sache que la divine Providence s'est souvenue d'eux, du haut du ciel.
La Croix où mourut le Christ. Croix d'une pierre tombale de Cantorbéry: treizième siècle.
« Le signe de la croix, dit saint Jean Chrysostôme, est le symbole de notre délivrance, le monument de la liberté du monde, le souvenir de la mansuétude du Seigneur... Tous les chrétiens le gravent incessamment sur la plus noble partie de leur corps, le front, où il resplendit comme une colonne de gloire. »
Saint Camille et sa dévotion au crucifix. — Composition et dessin de M. Ciappori.