DIVERS DANGERS
d'éclairs et de tonnerre, soufflaient avec tant de fureur, qu'il semblait que le monde fût à sa fin. La mer, mêlée de sable, était bouleversée jusque dans ses plus profonds abîmes. La fureur de la tempête précipita dans les Ilots plusieurs personnes qui moururent misérablement. On alla jusqu'à ùter les fers aux forçats; le canon d'alarme retentit et toutes les voix crièrent avec effroi : « Sauve qui peut! »
Au milieu de cette désolation impossible à décrire, le capitaine et les matelots, voyant qu'il ne leur restait plus d'autre ressource, eurent recours à Camille et le supplièrent avec des larmes de prier le Seigneur de les délivrer, de ne pas permettre qu ils périssent d'une manière si lamentable. A leurs supplications, le Saint répondit, le visage tranquille et du plus grand calme : « N'en doutez, point, l'orage va finir, bon courage ! mais d'abord allons prier à la chambre du capitaine. » Tous le suivirent; en commençant, il s'aperçut que plusieurs portaient des cheveux frisés avec art, parure souvent funeste à la vertu ; pour apaiser la colère de Dieu, il leur ordonna de les couper en signe de pénitence, ce à quoi ils consentirent très volontiers. « A genoux, leur dit-il, et priez pour moi ! >■> Camille récita les litanies et tous lui répondirent; ensuite il resta silencieux, les mains jointes, les veux tournés vers le ciel. Tout à coup, quelques-uns, restés jusque-là sur le pont, descendirent en s'écriant, pleins de joie : « Miracle ! miracle ! la tempête a cessé et les prières du serviteur de Dieu nous ont sauvé la vie. » Aussitôt ils se jetèrent tous aux pieds de Camille, lui baisant avec amour les mains et les vêtements. L'aurore, impatiemment attendue, avant commencé à paraître, ils arrivèrent sains et saufs à Xaples ; notre Saint célébra incontinent une messe d'action de o-ràee, disant à tous : <■( Remercions le Seigneur, car, cette nuit, il nous a sauvés miraculeusement. » Camille remarque que la chiourme de la galère avait eu particulièrement à souffrir; touché de compassion, il envova, de sa maison, du pain, du vin, de la soupe, de la viande, des fruits, afin de réconforter
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ces pauvres gens, au nombre de trois cents, tant chrétiens qu'infidèles. A chacun d'eux, il fit donner deux petits pains, une bouteille de vin, une demi-livre de viande. Tout étonnés d'une générosité si grande, ils ne cessaient de louer la bonté paternelle de celui qui les avait sauvés du naufrage.
Au commencement de l'année 1604, il se chargea, à Naples, des trois hôpitaux deiï Annunziata, des Incurables et de Saint-Jacques des Espagnols. Ce surcroît simultané causa à Camille des fatigues au-dessus de ses forces; il contracta même des infirmités, accompagnées de douleurs si violentes, qu'il conçut, pour la première fois, lidée de se démettre du généralat. Les infirmités ne
ralentissaient pas autrement son zèle ; au contraire, on eût dit que, se sentant défaillir, il voulait davantage multiplier ces fondations. Les saints n'ont pas d'autres devises que celles des patriarches et des apôtres : Espérer contre l'espérance : In spem contra .spem; et se croire d'autant plus fort en Dieu qu'on est plus dépouillé de soi-même : Cum infirmai-, tune potens sum.
Au mois de juin de cette année, Camille fonda une maison à Bocchianico, sa ville natale, et une autre à Chieti, ville épiscopale de son diocèse d'origine.
Au mois de novembre de l'année suivante, sur les instances du comte Alexandre Sf'orza, il fonda une maison à Borgo-Nuovo. En février 1607, il prit à sa charge le grand hôpital de Gênes; depuis un an, il s'était chargé du petit hôpital de la même ville.
Au mois d'avril, sur la demande de la municipalité, il envoya le Père Francesco Antonio Nigflio fonder un autre établissement à Catalagirone. A cette époque, il désirait ardemment, à cause du bien qui en résultait pour les pauvres, prendre le gouvernement spirituel des hôpitaux de Rome, de Païenne, de Messine et de quelques autres villes importantes. Les députés n'y consentirent pas, les patrons s'y réinsèrent; les administrateurs disaient que les visites journalières suffisaient, puisque l'on obtenait ainsi, à peu près, tout le bien désirable. Leur
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pusillanimité craignait que l'Institut ne prît trop de place clans leur maison : certaines misères sont, plus ou moins, de tous les temps.
Le zèle immense de Camille avait propagé son Ordre clans divers lieux ; il se trouvait à la tète d'un grand nombre d'hôpitaux, et en ressentait beaucoup de fatigue. Le fardeau matériel, si lourd qu il fut. ne l'accablait pas encore trop; sa peine provenait surtout de ce qu'on lui suscitait volontairement de misérables embarras. Çà et Là, plusieurs regardaient les Pères avec moins de bienveillance, cherchaient des prétextes pour les inquiéter, les décourager, les faire renoncer à leurs entreprises. En dehors de ces difficultés personnelles, il fallait bien reconnaître que l'Ordre, avec ses faibles ressources, ne pouvait suffire à porter un poids si accablant. Aussi, même sous le gouvernement de Camille, dut-on abandonner, pour diverses raisons, le service des hôpitaux de Santa-Maria-Nuova, de Florence, celui delï 'Annunziata , de Naples, et i\\\ petit hôpital de Gènes.
Mais la peine qui remplit d une plus cruelle amertume L'âme de notre Saint, ce fut la mort fréquente de ses religieux, en particulier d'un grand nombre de jeunes gens d un raie mérite qui, abandonnant leur famille et leur patrie, s'éteignirent au printemps de leur âge, victimes de leur sublime dévouement. Leurs noms, inconnus des hommes, sont inscrits au Livre de vie. Au milieu de ces déchirements, l'âme héroïque de Camille ne se laissa point abattre; elle sut accomplir, jusqu'au bout, la noble tâche que lui assignait la vocation de Dieu.
A ces divers dangers que notre Saint courut, particulièrement sur mer, nous pouvons joindre quelques périls auxquels il fut exposé sur terre et où se manifesta également la bonté divine.
Tant que Camille fut chargé du gouvernement de 1< >rdre, en qualité de Général, il visitait continuellement ses maisons, tantôt ii pied, tantôt à cheval. A L'occasion des visites et des fondations, il devait même parfois entreprendre d'assez longs voyages. Comme sa conduite avait
pour unique mobile la gloire de Dieu, rien ne pouvait l'arrêter dans sa marche, ni les intempéries des saisons, ni la crainte des brigands, ni les infirmités, ni les passages dangereux. Quelques personnes recommandables, qui L'estimaient beaucoup, lui dirent un jour, à Gênes : a Père, vous voilà devenu très vieux et souffrant à la jambe d'une vieille plaie; dans l'intérêt de votre santé, qui est si précieuse, mettez un terme à tant de vovages et de fatigues et réfléchissez qu'il est possible qu'il vous survienne quelque fâcheux accident. — Messieurs, leur répondit-il, dans mes voyages, je ne suis jamais occupé de mon corps, ni des dangers; je n'ai en vue qu'un seul but, plaire à Dieu, et être utile à l'Institut; si, par hasard, il me fut arrivé de tomber dans une fosse ou d'être précipité du haut de quelque roche, je n'aurais pas regardé cet accident comme un malheur, mais plutôt comme une grâce de Dieu. )> Noble et encourageante doctrine, les disgrâces
qui nous viennent des passions des hommes doivent être, par notre sagesse, converties en grâces du Ciel. Dieu, lorsqu'il accorde aux passions licence de nous persécuter, ne leur lâche la bride qu'autant que cela est utile à notre sanctification et à sa propre gloire.
Or, revenant de la Santa-Casa de Lorette, avec Curzio Lodi, — c'était la première fois qu'il visitait ce sanctuaire, après la fondation de l'Institut, — comme il passait par Spolète, il tomba de cheval au milieu de la place de cette ville et se fit, à la jambe malade, une très grave blessure; elle lui causa une douleur si vive que, ne pouvant remonter à cheval, il fut contraint de se servir de vastes corbeilles d'osier, dans l'une desquelles on le plaça, dans l'autre Curzio : ils arrivèrent ainsi à Narni, où ils trouvèrent une occasion favorable de se rendre à Rome. La Providence s'était, au milieu de cette éprouve, montrée si bonne envers lui, que, ne connaissant personne à Spolète, après avoir appelé Dieu à son aide, dans sa chute, il vit sortir de sa boutique un chapelier, du nom d'Ignace, qui le recueillit dans sa maison et le traita avec la plus grande humanité, jusqu'à ce qu'il pût se remettre