‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 12 sur 19 · Chapitre XII · texte numérisé non relu

Chapitre XII

Platon, estant requis par les habitants de Cyrene de leur establir des loix, n'y voulut entendre, à raison de leur vie si dissoluëe qu'ils avoient mené despuis longtemps, et s'y estoient tellement habituez que leur mauvaise nourriture s'estoit tournée en nature. Si que il sembloit que ce. seroit perdre le temps et profaner la saincteté des loix que de les proposer à ceux qui ne voudroient se ranger à leur observance. S. Eutrope venant en Saintonge, où l'idolâtrie regnoit avec toute la suite des vices qui l'accompagnent, eut eu à l'aventure juste subject d'en user comme Platon et de dénier aux Payens qui y habitoient la déclaration des sacrées loix de Iesus-Christ, veu que tant s'en faut qu'ils en requissent S. Eutrope comme les Cyré-

néens requirent Platon, qu'ainçois ils le rebuttèrent outrageusement, quand de son plein gré il s'offrit à leur communiquer ce bien si grand et nécessaire; mais sa charité bien différente de celle de Platon qui n'en avoit que l'ombre, l'induisit à passer outre, et le zèle de la gloire de Dieu le porta à subir toute sorte de rebut, pour donner la cognoissance de Dieu et de ses loix à ce peuple qui n'avoit jamais soumis le col au doux joug de la vertu, vivant à sa guise sans recevoir autre loy que celle de sa folle concupiscence. Il y eut beaucoup à patir avant que ce poulain indompté, super quem nullus hominum sederat, que personne n'avoit encor monté, reçeut en bouche le mors de la tempérance et voulut obéir à la bride de la raison. S. Eutrope entrant dans la Saintonge vit bien qu'il ne pourroit qu'à grand peine retirer les habitans des délices et voluptez, et leur faire embrasser l'austérité de la loy évangélique. Car à mesure qu'il s'acheminoit vers la ville capitale, il voyoit que c'estoit une contrée grandement agréable et de grand rapport, compartie de jardins divisez industrieusement en parterres, plantée de vignes chargées de raisins, ombragée de boys de haute fustaye, arrousée de plusieurs sources et fontenils, traversée d'une rivière qui va serpentant d'un cours tranquille, coy et uny, tapissée d'une prairie verdoyante, ornée de maisons de plaisance, reraparée de chasteaux et maisons de deffense. Bref il voyoit que rien ne manquoit à ce pays pour les délices du corps. La veuë de toutes ces choses luy donna à entendre que sa manière de vivre tempérée et forte, et ses discours de la vertu et de la crainte de Dieu à peine trouveroient-ils quelque accez dans les cœurs tous amollis et détrempez dans les plaisirs. L'événement monstra assez que sa conjecture n'avoit pas esté mal fondée : car dès qu'il fut entré dans la ville de Saintes, il commença à prescher, et à faire résonner la voix de la sapience disant : « hommes mortels, je parle à vous pour vous faire participans de l'immortalité. Oyez les leçons de la vraye prudence et remarquez ses préceptes pour luy obéir. Ouvrez vos

oreilles pour escouter la doctrine que Dieu vous veut faire entendre. le ne vous conterai point des fables; la vérité présidera à mes discours et formera mes parolles. Résolvez-vous à adorer celuy que je presche, qui a créé le Ciel et la terre, qui a formé le corps de l'homme et l'a animé de vie, qui a préparé et promis une ample récompense à ceux qui l'honoreront et luy obéiront, et une peine rigoureuse à ceux qui luy seront réfraetaires. Croyez au fils unique de ce grand Dieu qui, pour rachepter l'homme détenu prisonnier, a payé la finance deuë pour sa rançon. Pour cela il s'est fait homme, conçeu par l'opération du S. Esprit, naissant d'une Vierge trèspure, et mourant sur l'arbre de la croix pour nous donner la vie par sa mort. Pour cela, est-il trois jours après sa mort ressuscité, et de-la à 40. jours monté au Ciel par sa propre vertu. C'est là qu'il nous appelle et nous attend pour nous faire part de sa félicité. » Telles ou semblables paroles alloit disant S. Eutrope, tantost en une rue, tantosten une autre, d'une voix forte et d'un esprit embrasé. Rien pourtant ne persuada ces Idolâtres, ains au contraire les irrita contre le sainct, et comme s'ils eussent receu quelqu'outrage de luy, quelques desbauchez complotèrent de traiter ignominieusement et rudement celuy qu'ils eussent deu bien-veigner tresgracieusement. « Quel homme, voy-cy! disoient-ils; a-il bien ozé estre si hardy que de nous venir reprimender et censurer en nos maisons, estranger qu'il est? quelle est sa doctrine? Songe il pas, ou se mocque il point de nous? C'est trop attendu, il devroit desja avoir payé la peine de sa témérité. » Ainsi parloient follement ces follastres, ces ribleurs de pavé, qui ne s'aymoient qu'à passer leur vie en toute dissolution et liberté. L'un d'eux prend en main un baston, les autres s'arment comme luy qui, d'une perche, qui d'un levier, et comme si une furie infernale leur eut donné le signal pour franchir les barrières de toute modestie, se ruèrent ainsi embastonnez sur le sainct, et avec une insolence intolérable commencèrent à le frapper, qui sur la teste, qui sur les bras,

qui sur les espaules. Et le menèrent battans et poussans hors la ville, où ils le laissèrent se gaudissans pour avoir fait ce bel exploit de folie. Mais le Sainct ne perdit pas courage, ains s'estant des pieça préparé à la souffrance de tout ce que la malice des hommes sçauroit machiner contre luy, il roidit sa patience par une nouvelle résolution de procurer le salut de ce peuple, et addoucir la fierté de ces esprits farouches. Car la vraye charité est patiente, courageuse, et inesbranlable , point lasche, point faillie de cœur, point fuyarde. Or voyant que personne ne le voudroit héberger dans la ville, il se bastit luy mesme une petite cabane ou logette faicte d'ais, d'où il sortoit le matin pour aller dans la ville prescher au peuple qui s'amassoit voirement autour de luy, sans plus l'outrager comme la première fois, mais il ne faisoit que l'escouter, sans practiquer rien de ce qu'il luy enseignoit. Le Sainct, voyant leur dureté et leur insensibilité au fait de la Religion et de la vertu, jugea que pour l'amollir une force extraordinaire estoit requise. Si se résolut de l'obtenir de Dieu à force de prières et de jeusnes, passant la plus grande partie de la nuict à deux genoux, ou prosterné sur la face pour fleschir la divine miséricorde, et attirer sa bénédiction sur ce peuple infidelle charité d'un homme vrayement Sainct! ô zèle d'un homme vrayement Apostolique ! ô petite cabane préférable aux palais, heureuse pour avoir logé dans ton pourpris un si vertueux personnage! S. Eutrope fit tant par ses ardentes prières que Dieu frappa au cœur de quelques habitans de Saintes si fortement qu'ils ouvrirent la porte et donnèrent entrée à ses divines inspirations, obéissant à la voix de Dieu qui leur parloit par le Sainct homme, qui en fut consolé, voyant que Dieu avoit exaucé sa prière. Mais comme le nombre de ceux qui se convertissoient fut fort petit, et que les autres s'opiniastrassent en leur mescréance, il estima qu'il seroit à propos de requérir sur ce fait le jugement de S. Pierre. Si appella à soy les nouveaux Chrestiens, leur desclara son dessein, les encouragea à persévérer en la foy et service de Jesus-Christ, et leur ayant

promis de ne les mettre jamais en oubly, voire de s'en retourner vers eux si telle estoit la volonté de Dieu, il tira droit à Rome, croyant que S. Pierre estoit en vie, à cause que la nouvelle de son martyre n'estoit pas venue à sa cognoissance.

Comme il fut créé Evesque de Saintes par S. Clément Pape, et envoyé derechef pour travailler avec plus d'authorité à la conversion des Saintongeois.

Page 1