‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 14 sur 19 · Chapitre XIV · texte numérisé non relu

Chapitre XIV

La Charité, comme dit S. Paul, souffre tout, elle a bonne opinion de tout, elle ne désespère rien, elle attend avec patience que ce qu'elle ayme jouisse du bien qu'elle luy désire. La charité qui régnoit dans le cœur de S. Eutrope luy fit désirer le salut des Sainctongeois, le luy fit espérer, et nonobstant le peu de fruict qu'il avoit recueilly de son premier travail, le porta à y travailler derechef, et à médiciner cest arbre malade : il s'en retourna en Sainctonge, non jà comme un Prédicateur

vers ses auditeurs seulement, mais comme un père vers ses enfants, et un pasteur vers ses brebis.

Or est à noter que quelqu'un a inséré dans la légende de S. Eutrope, selon mesme que Vincentius in speculo hisloriali le rapporte sans avoir examiné la vérité du faict, à sçavoir que S. Denis Aréopagite, premièrement Evesque d'Athènes, puis de Paris, estoit venu en France avec S. Eutrope. Ce qui ne peut s'accorder avec le temps de l'un et de l'autre. Car S. Dejiys Aréopagite, que S. Paul convertit l'an 52. deux de nostre Seigneur, et 3. ans après, consacra Evesque d'Athènes jusques à l'an de nostre Seigneur 98. qui estoit le premier de l'Empereur Nerva, qui remit en leur liberté les Chrestiens que Domitian, auquel il avoit succédé, avoit envoyé en exil. Lors S. Denys s'achemina à Rome vers S. Clément qui tenoit la chaire de "S. Pierre, et fut fort aise de la venue d'un si sage et docte personnage. Jugeant estre à propos de pourveoir l'Eglise d'Athènes d'un autre Evesque, à scavoir Publie, et d'envoier en France S. Denys pour parachever là conversion de ce peuple, à laquelle S. Martial, S. Eutrope, S. Lucian et autres avoient travaillé, mais leur mort, estant survenue avant qu'ils eussent mené à chef un'entreprise de si longue haleine, avoit entrerompu le cours d'un si louable dessein. De sorte que ce peuple avoit besoin de quelque homme de grande autorité, expérience et sçavoir qui poursuivit courageusement l'œuvre encommancé. S. Clément n'en trouva pas un plus propre que S. Denys, autant avancé en vertu et science qu'il estoit en aage, ayant desja administré la charge d'Evesque d'Athènes l'espace de 43. ans. Il l'envoya doncques en France l'an de nostre Seigneur 98. au commencement de l'empire de Nerva. Auquel temps, Sainct Eutrope avoit desja esté martyrisé. Or ce qui peut avoir trompé celluy qui a adjousté cella à sa vie, sera possible que lisant d'un costé que sainct Clément avoit envoyé en France S, Eutrope, et qu'aussi il y avoit envoyé S. Denys, il aura creu que c'aura esté en mesme temps, et qu'ils vindrent en France de compagnie, tombant en cest

erreur, faute de distinguer le temps auquel S. Clément fut choisi par sainct Pierre pour son successeur, et celluy auquel après la mort de Sainct Lin et S. Clete il reprint en main le gouvernement de l'Eglise, qui fut plusieurs années après. Cette difficulté qui eut pu empestrer le lecteur estant desveloppée, reste que nous tirions outre en la déclaration de ce qui suit. Quant sainct Eutrope fut arrivé à Sainctes, il y futreceu par les Chrestiens à grand joye comme leur père et pasteur, et trouva les esprits des habitans de Sainctes autrement disposés que la première fois, point revesches, point insolens, point outrageux, ains acquiesçans, modestes, respectueux. Ce ne fut plus avec injures et meurtrissures qu'ils l'accueillirent, ains avec bénignité et courtoisie. Voilà comme Dieu change les cœurs et comme il ne faut désespérer le salut de personne quelque difficulté qui se présente au commencement. Ainsi sainct Eutrope, espérant une bonne yssuë d'un si heureux commencement, se porta de toute son affection à instruire ce peuple en la loy Chrestienne et à le retirer de ses superstitions payennes. Le matin il sortoit de sa petite cabane tout embrasé du salut du prochain, et d'une ardeur prophétique alloit disant : « Jusques à quand vous laisserés-vous piper à l'erreur? jusques à quand serés vous la proye du mensonge? voulés-vous point ouvrir les yeux pour veoir la vérité, et estendre vos bras pour l'embrasser et estreindre? Est il point désormais temps de cesser à prester vos mains pour vostre damnation, et employer la vitesse de vos pieds à courir à vostre malheur? pauvres âmes, Dieu vous veut enrichir de sa grâce et la refuserés-vous? Dieu vous fait offre de ses dons, et les mespriserés-vous? Que dilayés-vous, que tardés-vous? hastés, hastés le pas, de peur qu'un si grand bien ne vous eschappe. Abominés le culte des Diables qui, remplis de malignités, pourchassent vostre ruine. Faites divorce et renonces pour jamais au vice et au péché. » Ainsi sainct Eutrope d'un zèle apostolique alloit destruisant le Royaume du Diable et establissant le Royaume de Dieu. Et de fait, ses parolles,

comme des sagettes à la pointe acérée, alloient perçant les cœurs de ce peuple et les navrant de l'amour de Dieu. Vous les eussiés ouy détestant leur vie passée, déplorant leur aveuglement, abominant le culte des idoles, gémissant pourtant de péchés commis, implorant la miséricorde de Dieu. S. Eutrope, voyant un si grand changement, s'oublioit de tous sestravaux passés, et ne cessoit de bénir Dieu et luy rendre grâces pour la conversion de ce peuple.

De la conversion de Saincte Eus telle, fille du Seigneur

du pays.

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