‹ Vie de Saint Eutrope, premier évêque de Saintes et martyrChapitre 15 sur 19 · Chapitre XV · texte numérisé non relu

Chapitre XV

Sainct Eutrope alloit provignant l'Evangile en la ville de Sainctes et es marches circonvoisines, bien que sa résidence ordinaire fut en la montagne près Sainctes où il habitoit dans sa petite cabane, quand la foy qu'il preschoit print racine bien avant dans le cœur de la fdle du Seigneur du pays; elle s'appelloit Eustelle. Le vieux bréviaire, dressé à l'usage de l'Eglise de Sainctonge, appelle le père de saincte Eustelle Roy des Sainctongeois, et es leçons de S. Eutrope l'appelle Prince des Sainctongeois. Vincent en son Miroir historial luy donne le tiltre de Roy, peut estre par ce qu'il commandoit en souveraineté à la Sainctonge. Toutes-fois le Cardinal Raronius l'appelle préfect des Gaules, qui estoient lors soumises à l'Empire Romain, despuis les victoires de Jules Cassar emportées sur les Gaulois. Et ce que ce docte escrivain en dit est le plus probable, veu que lors il n'y avoit point de souverain en France, et la Royauté, qui fleurit il y a tant de siècles avec tant d'heur et de pouvoir, n'estoit pas encor establie. C'estoit doncques ou le Préfect de toutes les Gaules , ou ce qui est plus vraysemblable le Préfect ou Président de la Sainctonge; la fdle duquel nommée Eustelle se convertit par la prédication de

sainct Eutrope. Son père porta à regret la .conversion de sa fille qu'il taxoit de légèreté, pour avoir renoncé à la Religion de ses ayeulx à la semonce d'un homme estranger; de desobéissance, pour l'avoir fait sans avoir sur ce requis Tadveu et consentement de son père. Mais la Vierge repliquoit au contraire qu'elle ne pouvoit estre justement blasmée ny de légèreté, attendu qu'elle y avoit meurement pensé, considérant d'un esprit attentif la force des raisons dont ce divin Prédicateur affermissoit ses discours; non plus de désobéissance, veu que la lumière mesme naturelle monstre que la première et principale obéissance est deuë à nostre Créateur, qui du néant nous a faict sortir en estre, et par la providence nous y maintient et conserve. Quand doncques il parle, il doit estre le premier escouté, et quand il commande, il doit avant tous autres estre obéy. Sa loy règle toute autre loy, et comme de sa puissance dépend toute autre puissance, ainsi de sa volonté dépend toute autre volonté. « Et partant, luy dit-elle d'un grand courage, je n'ay point voulu requérir le consentement de personne pour suivre la voix et exécuter le commandement de celluy que je recognoy pour le Seigneur absolu de toutes choses. Que pleut à ce vrai Dieu vous communiquer la lumière dont il a esclairé mon âme, vous verriez soudain la tromperie de l'esprit d'erreur qui charme les esprits des infidelles, et détesteriez ce qu'ores vous embrassez si affectueusement. » A ces parolles de S. Eustelle, son père se sentit de prim'abord esmeu d'indignation; toutes-fois espérant de pouvoir par douceur retirer sa fille de la loy de Jesus-Christ, tascha par caresses d'amollir la ferme constance de sa fille; mais l'amour de Jesus-Christ l'avoit tellement remparée que les affections humaines n'y avoient nul accez. Le père, voyant la constance de sa fille, despouïlla celle bénignité qu'il voyoit ne faire nulle impression au cœur de sa fille, et commença à user de grosses parolles et de menaces, avec un regard d'un homme forcené, luy disant ce que la passion luy suggeroit. La vierge oyoit ces menaces et ne s'en espouvantoit pas. Tant est puissante la

grâce de Dieu pour renforcer la foiblesse. Le Préfect, car désormais il ne semble mériter le nom de père à raison du mauvais traictement qu'il fit à sa fille, regardant S. Eustelle d'un œil estincellant de furie, haussant sa voix, il commanda à quelques Gentils-hommes qui estoient la présens, de la mettre hors la maison puis qu'elle n'en vouloit pas recognoistre le maistre, avec deffense très-expresse de plus n'y r' entrer qu'elle n'eut changé d'opinion, et n'eut quitté la religion qu'elle avoit embrassé de nouveau. Les Gentilshommes, ayants tasché d'appaiser le courroux de leur seigneur, et voyants qu'il s'aigrissoit davantage sans vouloir ouyr aucune raison , obéirent quoy que à regret à son commandement et conduisirent S. Eustelle hors la maison, non sans beaucoup de larmes de toute la famille. Car qui n'eut regretté le départ d'une Vierge qui estoit comme le Soleil et la joye de toute celle maison, qui demeuroit en ténèbres et en tristesse par son absence. Les autres larnioyoient, mais S. Eustelle alloit d'une chère gaye et es-jouye, s'cstimant heureuse d'estre mal-traictée des hommes pour la confession du nom de Jesus-Christ, duquel son esprit recevoif une indicible consolation : car à mesure que les afflictions espandent leur amertume dans l'ame de ceux qui ayment vrayement Dieu, la souveraine bonté verse en telle abondance la douceur de ses célestes ressentiments que le cœur, tout destrempé dans le miel des consolations divines, ne peut estre abreuvé du fiel des désolations humaines. Bon certes et libéral est ce Seigneur qui multiplie ses saveurs non seulement à l'esgal, mais voire par dessus les deffaveurs des hommes. Ainsi advint-il à S. Eustelle qui sortoit joyeuse de la maison de son père, pour estre un jour receuë au palais de Dieu. Quels estoient les pieux ressentiments de ceste ame? quels les eslans de son esprit espris de l'amour de Dieu! Ce qu'elle fit du depuis monstra clairement que le sainct Esprit l'esclairoit, la conduisoit, la fortifioit. Il luy inspira d'aller trouver S. Eutrope qu'elle trouva au devant de sa cabane preschant à plusieurs

qui l'escoutoient. Il apprint d'elle comme son Père l'avoit chassée de sa maison pour la foy. Son discours estoit si bien tissu, sa contenance si rassise, ses yeux si modestement gaye que la tranquillité de son esprit paroissoit assez. S. Eutrope, admirant son courage et sa constance, bénit Dieu de ce qu'il communiquoit une si grande force à une Vierge d'un aage et d'une complexion si tendre. Et de vray faut-il pas recognoistre en cest acte généreux de S. Eustelle, comme de plusieurs autres sainctes vierges, nobles fleurons de la couronne qui orne le chef de l'Eglise, que c'est Dieu qui infirma mundi eligit ut confundat fortia, qui choisit déjeunes fillettes tellement infirmes qu'à la moindre parolle ditte d'un ton plus haut que l'ordinaire, elles s'effrayent, et néant-moins Dieu par sa grâce les fortifie de sorte qu'elles font honte aux plus hardis. Combien de capitaines valeureux au demeurant se sont laschement soumis à la tyrannie du vice? combien de vainqueurs des peuples et conquereurs des Provinces, se sont laissez vaincre, qui à l'infâme concupiscence, qui à Torde avarice, qui à la vaine ambition, qui à autres vices et péchez, et néant-moins plusieurs jeunes enfants et petites filles ont vaillamment surmonté tout cela, et mesme ont mesprisé les terreurs de la mort. Aussi estoit-ce Dieu qui les armoit de courage, et les revestoit de force pour vaincre et triompher en eux des puissances infernales.

Du martyre de S. Eutrope.

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