Ibîd
débat, François plaida pour le salut des âmes; il voulait les envoyer toutes en paradis. En sollicitant rindulgence, il pensait aux âmes et non aux années; il comptait sur une indulgence perpétuelle et pour chaque jour; tandis que le Pape ne parlait que d'années et même d'un jour par année. Quelle déception, mais aussi quelle soumission à la volonté du Vicaire de Jésus- Christ! Il sait qu'il doit céder dans ce pieux débat. Il incline la tête et remercie pour ce qu'il a obtenu, bien qu'il eût désiré davantage, puis il part. Il ne demande même pas d'acte écrit. La parole du Pape lui suffit. Dieu aura soin du reste. Il était impossible que François témoignât mieux son amour du Pape et de l'Eglise catholique. Il fut et il est resté l'homme catholique et tout apostolique, Vir catholicus et totus apostolicus.
Mais pourquoi Honorius III hésita-t-il devant la demande de François? C'est qu'il connaissait la grande valeur des indulgences et qu'il savait combien la faveur sollicitée par François était contraire à la pratique de l'Eglise. Jamais jusqu'alors en effet elle n'avait accordé d'indulgence dans cette forme, aussi la requête de François était toute nouvelle. Et ce fut pour ce motif que le Souverain Pontife hésita. Il apparaît, en cette circonstance, comme l'administrateur consciencieux des trésors de Jésus- Christ et des saints, et comme le gardien fidèle des lois ecclésiastiques. Depuis cette époque, à la vérité, l'Église a concédé un grand nombre
l'indulgence de la portioncule 3o5
d'indulgences sans obligation d'offrandes, mais il appartient précisément à elle seule de modifier les conditions suivant lesquelles on peut les gagner.
Des écrivains moins anciens ajoutent des récits merveilleux (i) à cette histoire si simple et si belle de Findulgence de la Portioncule.
Avant d'aller à Pérouse, François aurait eu, dans Féglise de Notre-Dame des Anges, une apparition de Notre-Seigneur, de Marie et de nombreux esprits célestes. Jésus-Christ se serait déclaré prêt, à cause du grand zèle de François pour les âmes, à lui accorder telle grâce qu'il demanderait, et le Saint aurait demandé l'indulgence de la Portioncule. Jésus lui-même aurait trouvé cette requête très forte, néanmoins il l'aurait accordée, et, pour la faire ratifier, il aurait adressé François au Pape, qui a sur terre le pouvoir de lier et de délier. Plusieurs Frères auraient vu de leurs cellules l'apparition dans l'église et auraient entendu l'entretien de Notre-Seigneur avec le Saint.
François aurait obtenu l'indulgence, ainsi que nous l'avons raconté, pour un jour par année, mais, chose singulière, le Pape et lui se seraient séparés sans avoir fixé ce jour. Une nouvelle apparition et un miracle auraient remédié à cet oubli.
En eff'et, tandis que François priait durant la nuit, avec tristesse et larmes, et qu'il était
I. Cfr. Acta SS., loc. cit. p. ()()3 ot suiv. — Wadding, Annal. AMinor., ad ann. i'2'2i ci i*2'23.
3o6 VIE DE SAINT FRANÇOIS d'ASSISE
troublé par le tentateur dans ses exercices de pénitence, il s'était roulé dans la neige et les épines jusqu'au sang, pour confondre le diable et châtier son propre corps ; à ce moment, ayant été entouré d'une lumière céleste, et de magnifiques bouquets de roses au lieu de buissons d'épines, les anges du ciel auraient fait entendre des chants autour de lui, et l'auraient invité à se rendre à l'église, où Jésus et Marie l'attendaient. Il aurait rapidement cueilli douze roses blanches et douze rouges, puis serait entré à l'église, où il aurait trouvé Jésus et sa Mère. Son pauvre et sombre habit serait devenu subitement resplendissant de blancheur. Il aurait prié Jésus-Christ de déterminer lui-même le jour de l'indulgence, et Notre-Seigneur aurait choisi le 2 août. Mais, cette fois encore, François devait i'echercher la confirmation du Pape, et afin que celui-ci ajoutât foi plus facilement à ce qu'il lui rapporterait de l'apparition et de l'entrertien, il dut emporter trois roses blanches et trois rouges, et emmener comme témoins les Frères qui avaient vu l'apparition. Les anges auraient assisté à l'entrevue de Notre-Seigneur et de son serviteur en chantant le Te Deum.
Le Saint se serait ensuite rendu à Rome avec ses compagnons, et le Pape aurait facilement ajouté foi à leurs récits, mais il aurait aussi voulu soumettre la question aux cardinaux. Le lendemain, François aurait comparu devant le Sacré- Collège et aurait raconté ce qui s'était passé à la Portioncule. Après délibération, le 2 août aurait
l'indulgence de la poktionclxk 3o7
été adopté comme le jour de Tindulgence. Ensuite le Pape aurait prescrit aux sept évêques d'Assise, de Pérouse, de Todi, de Spolète, de Foligno, de Nocera et de Gubbio de se trouver le i^*" août à Sainte-Marie des Anges, et d y publier solennellement rindulgen ce. Ces prélats seraient, arrivés à la Portioncule au jour déterminé, mais: sans tenir compte des prescriptions pontificales^ ils auraient limité Tindulgence à dix années, au. lieu de la déclarer à perpétuité, in perpetuum. Mais toutes les fois qu'ils voulaient dire « dix années » , leur parole se serait transformée miraculeusement en ces mots « à perpétuité ».
C'est ainsi que les auteurs moins anciens présentent les faits.
Que faut-il penser de tout cela? Ce qui ressort des documents les plus anciens, c'est que François sollicita l'indulgence de la Portioncule d'après une révélation divine, et qu'il obtint également par une révélation divine l'assurance qu'elle était confirmée dans le ciel. Les premiers témoins ne disent pas de quelle manière eut lieu cette révélation. Il ne serait donc pas invraisembable que l'ordre d'aller demander l'indulgence au pape Honorius eût été donné lors de la véritable apparition de Jésus et de Marie à la Portioncule. Mais il faut renoncer à la légende de la non-fixation du jour de l'indulgence, de la seconde apparition de Notre-Seigneur et de sa Mère, du miracle des roses (à moins qu'il n'ait eu lieu à la première apparition, ce dont il ne reste aucun témoignage) et du voyage de Fran-
3o8 VIE DE SAINT FRANÇOIS d'ASSISE
çois à Rome pour la détermination du jour de l'indulgence, parce que tout cela est en contradiction avec les récits des témoins directs et intermédiaires sur Tauthenticité historique de l'indulgence de la Portioncule. Cette remarque est aussi applicable à l'opposition faite par les sept évêques ombriens lors de la promulgation de l'indulgence.
Maint lecteur qui, jusqu'ici, aura cru tout cela pieusement, comme ce fut le cas pour nous (i), se trouvera choqué. Mais qu'il prenne patience! Quand tout ce qui est légendaire serait rejeté, qu'est-ce que l'indulgence y perdrait? Elle perdra en poésie, mais non en substance et en valeur. Son origine et son caractère merveilleux sont garantis par nos récits appu^^és sur des témoignages certains. Que cela nous suffise. D'abord la vérité, puis la poésie; d'abord l'histoire, puis la légende.
A l'occasion de la publication de l'indulgence, les églises de la Portioncule et de Saint-Damien furent consacrées par les sept évêques (2).
Les témoins déjà cités ne disent rien du développement originel de l'indulgence, ni de son extension. Le bienheureux Fabriano est le premier à raconter qu'il alla à la Portioncule en 1267 pour y gagner la précieuse grâce; il ne parle pas du nombre des fidèles qu'il y rencon-