SEMAINES
petite provision de pain et d’eau; puis, dans la nuit,
vous reviendrez une autre fois vers l'heure de Matines. Alors vous vous approcherez en silence, et
quand vous serez arrivé à la tête du pont, vous me
crierez: Domnine, labia mea aperies ; si je vous réponds, vous viendrez jusqu’à ma cellule pour y réciter Matines avec moi ; sinon retournez aussitôt auprès des autres Frères.” Saint François l’exigeait ainsi, parce qu'il était quelquefois tellement ravi en Dieu, qu’il n’entendait plus rien et qu’il n'éprouvait plus aucune sensation corporelle. Il donna donc sa bénédiction et les Frères se retirèrent.
Le jour de l’Assomption étant arrivé, le Saint commença son Carême ; dès lors il se réduisit à une sévère abstinence, macéra rudement son corps, fortiiant en même temps son esprit par de ferventes prières, des disciplines et des veilles. C'était en pratiquant ces saints exercices que, croissant de vertus en vertus, il disposait son âme à recevoir les divins mystères et les divines splendeurs, et son corps à soutenir les violents assauts dés démons avec lesquels il avait souvent à combattre sen- Siblementt.
Cependant le Saint, se sentant presque épuisé par ses longues abstinences et ses luttes contre le démon, éprouva le besoin de se fortifier en procurant 1 son âme une nourriture spirituelle. Pour cela, il se nit à penser à la gloire infinie, au bonheur des bienheureux dans la vie éternelle, et il supplia Dieu de lui en faire ressentir quelque chose. II priait encore,
quand soudain, environné de splendeur, lui apparut un Ange tenant une voile à la main gauche et un archet à la droite ; et pendant qu'il le regardait tout saisi d'étonnement, l’envoyé des cieux laissa tomber l’archet sur la voile, et une mélodie si suave se fit entendre que l’âme de saint François en était comme enivrée et qu’il en demeurait privé de toute sensation corporelle. Il raconta depuis à ses Compagnons que si l’Ange avait donné un nouveau coup d’archet, son âme aurait brisé les liens du corps : pour s'envoler aux demeures éternelles. ;
La Fête de l’exaltation de la sainte Croix était ! proche. Une nuit que Frère Léon était parti, à son | ordinaire, pour réciter Matines avec saint François, | il arrive à la tête du pont et crie les paroles d'usage; 4 Domine, labia mea aberies. Le saint ne répond pas, Le Frère avance cependant en toute simplicité ; il traverse le pont, entre doucement dans la cellule, et n’y trouvant pas saint Frarçoïis, il va droit au bois | et l’y cherche sans bruit, à la clarté de la lune. Bientôt il entend sa voix, il s'approche, et le trouve ; priant à genoux, les mains et les yeux tournés | vers le ciel. “ Qui êtes-vous, Ô mon Dieu, mon trèsdoux Seigneur? s’écriait-il brûlant de ferveur ; et. qui suis-je, moi? un véritable vermisseau, votre inutile serviteur.” Et il reprenait continuellement ces mêmes paroles, Frère Léon étonné, lève les: yeux, regarde, et il voit descendre du ciel une. flamme d'une clarté éblouissante qui vient se poser. sur la tête du Saint. De cette flamme sortait une;
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voix qui lui parlait: mais Frère Léon ne pouvait distinguer les paroles. A la vue de ce prodige, se croyant indigne de demeurer si près du lieu même où il s’opérait, craignant d’ailleurs d'affliger saint Frar -çois et de le troubler dans sa contemplation, s'il venait à l’apercevoir, le bon Frère s’éloigna doucement et se contenta de regarder de loin.
Alors Frère Léon vit le Saint étendre trois fois les mains vers la flamme, qui après s’être arrêtée longtemps sur lui, finit par remonter vers le ciel. Le bon Frère se félicitait de n'avoir pas été remarqué, et déjà il reprenait le chemin de sa cellule, ravi d’avoir pu contempler le prodige ; mais en ce momert, saint François entendit le froissement de ses pieds sur le feuillage et lui ordonna de s'arrêter Le Frère obéit tout tremblant et tellement troublé, comme il le racontait ensuite à ses Compagnons, qu'il auraît mieux aimé voir la’ terre s’entrouvrir sous ses pieds que d'attendre alors le Saint qu’il croyait avoir mécontenté. C'est qu'en effet, Frère Léon évitait, avec tout le soin possible, ce qui pouvait blesser le Saint homme, dans la crainte de se voir, par sa faute, éloigné de sa compagnie,
1 Cependant saint François le rejoint : — “ Qui êtes-
vous” lui demanda-t-il. —“ Mon Père, répond le Frère avec embarras, je suis Frère Léon.” — ” Pourquoi donc es-tu venu ici ? O Frère! chère petite brebis du Christ, reprit le Saint, ne t'avais-je pas recommandé de ne pas observer ainsi mes démarches ? Mais, réponds-moi maintenant, par la sainte
obéissance, as-tu vu ou entendu quelque chose de ce qui vient de se passer ? ” — “ Père, répondit Frère Léon, je vous ai entendu répéter plusieurs fois : Qui étés-vous, Ô mon très doux Seigneur ? et
i, qui suis-je? un misérable vermisseau, votre inutile serviteur.”
Alors tombant aux pieds de saint François, Fière Léon s’accuse de sa désobéissance et en demanda le pardon avec larmes. Ensuite il supplie le Saint de iui expliquer les paroles qu'il avait entendues et de lui répéter celles qui lui avaient échappé. Voyant qu'en faveur de sa simplicité et de sa pureté, l’humble Frère avait mérité de voir et d'entendre quelque chose du prodige qui venait de s’opérer ou d’en avoir révélation, saint François consentit à le satisfaire.
“O Frère Léon, chère petite brebis de Jésus- Christ, lui dit-il, sache donc qu'au moment où je répétais les paroles que tu entendais, deux lumières venaient éclairer mon âme ; celle de la connaissance et de la science de moi-même ;'et celle de la counaissance et de la science du Créateur. Quand je disais : “ Qui êtes-vous, Ô mon très doux Seigneur ? ” j'étais dans une lumière de contemplation qui me faisait découvrir l’abime de l’infinie bonté, de la sagesse et de la puissance de Dieu. Et quand je disais : “ Qui suis-je? un misérable vermisseau ” j'étais dans une lumière de contemplation qui me faisait découvrir la triste profondeur de ma bassesse : ct de mes misères ; et c’est pourquoi je répétais : |
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.VIE DE SAINT-FRANÇOÏIS ‘ IOI
“ Qni êtes-vous donc, Seigneur, Dieu d’une sagesse et d'une bonté infinies, pour daigner me visiter, moi qui ne suis qu'un misérable et vil insecte ? ” Dans cette flamme que tu apercevais se trouvait Dieu lui-même ; c’est lui qui me parlait sous cette forme, comme il avait fait autrefois À Moïse. Il me demandait que je lui fisse trois dons ; et moi je lui répondais : “ Mon Seigneur, tout ce que je possède est à vous ; vous le savez bien, je n'ai que ma tunique, ma corde, le pauvre vêtement qui me couvre: et encore tout cela vous appartient ; que puis-je donc présenter à votre Majesté ? ” Alors Dieu me dit : “ Cherche dans ton sein, et offre-moi ce que tu y trouveras.” Aussitôt j'y portai la main et j'y trouvai une petite boule d’or que j'offris au Seigneur ; et je fis ainsi par trois fois selon qu'il m'avait été ordonné, Et puis trois fois aussi, je me prosternai, bénissant Dieu et le remerciant d’avoir bien : oulu me dônner quelque chose que je puisse lui présenter. En ce moment, une lumière intérieure me fit comprendre que ces trois dons que j'avais faits signifiaient la sainte obéissance, la sublime ; .uvreté et la splendide chasteté ; vertus que, par la grâce de Dieu, j'ai pratiquées avec tant de fidélité, que ma
conscience ne me reproche rien. En même temps
que tu me voyais porter la main à mon sein pour offrir les trois vertus signifiées par les boules d’or qui m'avaient été données, le Seigneur m’accordait encore la vertu de louer et d’exalter, de bouche et de cœur, la très sainte bonté qu'il m'a témoignée
en me comblant de tant de grâces. Voilà quelles furent les paroles que tu as entendues au moment où tu me vis lever les mains par trois fois. Mais, je te Je répète, Frère Léon, chére petite brebis, ne viens plus observer ainsi toutes mes démarches, retourne à ta cellule avec la bénédiction du ciel et prends toujours bien soin de me procurer ce qui m'est nécessaire. Oui, car bientôt Dieu doit opérer sur cette montagne des prodiges si grands et si merveilleux
- que tout le monde en demeurera dans l’étonnement
et que jamais aucune créature n’en aura vu de si : extraordinaires.”
Saint François apprit par révélation qu’en ouvrant par trois fois le Livre des Evangiles, Dieu lui ferait connaître les désirs qu'il avait sur lui; il se fit donc apporter ce livre sacré, et, s’étant mis en prière, au nom de la très sainte Trinité, il se le fit ouvrir trois fois par Frère Léon. Dieu permit qu'à chaque fois, il tombât sur le récit de la Passion de : Jésus-Christ. Le Saint comprit par là que, comme : il s'était rendu coriforme au Sauveur dans les actions de sa vie, il devait encore, avant de mourir, le suivre dans les afflictions et les douleurs de la Passion, dès lors, il eut la consolation de goûter et de sentir, avec plus d’abondance, la douceur de la divine contemplation et des célestes apparitions,
. Un jour, il en reçut une qui devait le préparer Immédiatement à l'impression des sacrés stigmates.
C'était la veille de la Fête de la sainte Croix de : Septembre, Au moment où il était seul et en prière ,
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dans sa cellule, l’Ange de Dieu lui apparut et lui dit: “De la part du Très-Haut, je viens t'avertir de te disposer, avec humilité et patience, à recevoir ce qu'il lui plaira de t'envoyer.” —“ Je suis prêt à supporter avec résignation tout ce qui me viendra de mon Seigneur,” répondit saint François. L'Ange disparut.
Le lendemain, jour de l’'Exaltation d: ia Sainte Croix, le Saint, avant le lever du soleil, se mit en prière à la porte de la cellule, tuurné vers l'Orient, et il disait ; “ O mon Sauveur Jésus-Christ ! je vous en prie, accordez-moi deux grâces avant ma mort: faites que je ressente, autant qu'il est possible, dans mon âme et dans mon corps, cette douleur que vous avez éprouvée, Ô mon doux Seigneur ! à l'heure de votre cruelle Passion ; et puis, que je ressente aussi, autant que le peut une créature, cet amour excessif qui vous embrasait, Vous, le Fils de Dieu, c{ qui vous a porté à souffrir volontiers pour nous, pauvres pécheurs, tant d’horribles tourments.”
Saint François persévéra longtemps dans cette
prière, et il connut que Dieu lexaucer:it, et qu'il
lui serait donné d’éprouver, autant qu’il était possible à l’homme, ce qu'il avait souhaité, Dans cette conviction, il se mit à méditer pieusement sur la Passion du Sauveur et sur son infinie charité ; et alors, la ferveur de la dévotion s’accroissait si prodigieusement en lui, qu'il demeurait entièraineut transformé en Jésus-Christ par l’amour et la compassion,
Il était dans l’ardeur de cette divine cortemplation, quand soudain il vit descendre, du haut des Cieux, un Séraphin qui avait six ailes éclatantes et tout de feu. Ilse précipitait d’un vol rapide vers lui ; et bientôt le Saint put voir, entre ses ailes, la figure d'un homme crucifié. Ses ailes étaient disposées de telle sorte qu’il en avait deux sur la tête, deux autres :ai servaient à voler, et les deux dernières lui couvraient tout le corps. À la vue de ce Séraphin, saint François demeura saisi d’étonne. ment ; une joie mêlée de tristesse et de douleur se répandit dans son âme. La douce contemplation du Christ qui lui apparaissait si familièrement et qui daignait jeter sur lui de si tendres regards le remplissait de joie ; mais le douloureux spectacle de son crucifiement le pénétrait de compassion, et i! en avait le cœur transpercé comme d’un glaive. Il adinirait surtout rrofondément que l’infirmité des souffraices dn Sauveur parût sous la forme d'un Séraphin, sachant bien qu'elle ne s'accorde pas avec : l'état de gloire et d’immortalité Mais bientôt le Séraphin lui-même lui apprit que Dieu lavait permis ainsi, pour lui faire connaître que ce n'était pas par le martyre de la chair, mais par l’'embrasement de l’amour, qu’il devait être transformé tout entier en une parfaite ressemblance avec Jésus- Christ crucifié. Alors toute la montagne de l’Alverne : parut comme embrasée par une flamme immense : et resplendissante, qui s’étendait jusqu'aux mon-. tagnes et aux vallées d’alentour, On aurait dit que:
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