Vie de Saint François d'Assise
Voici enfin ce livre que je voies annonçais depuis si longtemps. Le résultat est bien peu en rapport avec Veffort; je le vois, hélas! mieux que personne. La veuve de VEvangile ne dé* posa qu'une pite dans le tronc du temple, mais cette pite lui fit gagner, dit-on^ le paradis. Acceptez celle que je vous offre aujourd'hui, comme le bon Dieu accepta celle de la pauvre femme, en regardant non son offrande, mais son am^ur. Feci quod potui, omnia dedi.
Ne me grondes pas trop de ces longs retards, car vous en êtes un peu la cause. Bien des fois par jour à Florence, à Assise, â Borne, j'ai oublié le document d étudier et senti
quelque chose en mai s*en aller voleter contre vos fenêtres f et parfois elles s* ouvraient... Un soir, il y a deux ans, je m'oubliai à Saint- Damien, longtemps après le coucher ^du soleilsun vieux moine vint m avertir que le sanctuaire était fermé. Per Bacco I — murmura-til doucement en me reconduisant, tout prêt à recevoir des confidences — sognava d'amore o di tristitia? — Et oui, je so)igeais d'amour et de tristesse, puisque je songeais de Strasbourg.
INTRODUCTION
DaaB la renaîssance de Thistoire qui est comme la
caractéristique de notre siècle, le moyen âge a été l'objet d'une prédilection particulière de la part de la critique et de rérnditton. On fouille de tous côtés les biblio* thèqnesy on exlmme les vieux parchemins, et dans ce sèle et cette ardeur il y a je ne sais quoi de pieux.
Ces efforts pour faire revivre le passé ne révèlent pas seulement notre curiosité ou l'impuissance d'aborder les grands problèmes philosophiques, ils sont un indice de sagesse et de modestie; nous commençons à sentir clairement que le présent a ses racines dans le passé, et que dans les champs de la politique et de la religion, comme dans les autres, le travail lent, modeste, persévérant, est celui qui a les résultats les meilleurs.
U 7 a là aussi un indice d'amour. Nous aimons nos alenz d'il y a cinq on six siècles, et nous mêlons à cet amour bien de Témotion et de la reconnaissance. Or, si Ton peut tout espérer d'un fils qui aime ses parents, 3 ne ÎBSoX pas désespérer d*an siècle qui aime Thistoire.
Le moyen âge forme une période organique dans la vie de l'humanité: comme tons les organismes paissants
YIB DB S. FRANÇOIS
il a débuté par une longue et mystérieuse gestation ; il
a eu sa jeunesse, sa virilité, sa décrépitude. La fin du douzième siècle et le commencement du treizième marquent son plein épanouissement : c'est la vingtième année avec sa poésie, ses rêves, son enthousiasme, sa 'générosité, ses audaces. L'amour surabondait avec la. force; de tous côtés les hommes n'avaient qu'un désir, se dévouer à quelque grande et sainte cause.
Chose curieuse, quoique l'Ëurope fût plus morcelée que jamais, elle sentit un frisson nouveau la parcourir tout entière. Il j eut ce qu'on pourrait appeler un état de conscience européen.
Dans les siècles ordinaires chaque peuple a ses intérêts, ses tendances, ses larmes et ses joies : mais vienne une heure de crise, et la solidarité de la famille humaine reparaît tout d'un coup avec une force qu'on ne lui soupçonnait pas. Chaque mer a ses courants, mais lorsque l'ouragan s'approche, ceux-ci se transmettent mystérieusement, et depuis l'Océan jusqu'au lac le plus ignoré de nos montagnes, le même frémissement semble soulever toutes les'eaux. Il en fut ainri en 89; il en avait été ainsi au treizième siècle.
Jamais il n'y eut moins de frontières, jamais ni avant, ni après, il n'y a eu un tel mélange de nationalités, et à l'heure actuelle, malgré nos routes et nos chemins de fer, les peuples vivent plus séparés K
1. Les ordres mendiants ont été à Torigine une véritable Inter^ tuUionah. Lorsqu'au printemps de lSi6S* Dominique rassemblases frères à Notre-Dame de Prouille, ils se trouvèrent seise et dans ce nombre, des Castillans, des Navarrais, des Normands, des Français, des Languedociens et jusqu'à des Anglais et des Allemands.
Les hérétiques voyageaient dans l'Europe entière, et nulle j);u't nous ne les voyons arrêtés par la diversité des langues. Arnaud de Brescia par exemple, le fameux tribun de Home, apparaît en France, en Suisse, et en pleine Allemagne.
INTRODUCTION
Le grand moiiTement d'idées du treiiième Biècle est avant tout un mouvement relîgienx qui présente un
double caractère: il est populaire et il est laïque. Il sort des entrailles du peuple et, à travers bien des ineertitudesy il ne vise à rien moins qu'à arracher les choses sacrées aux mains du clergé»
Les conservateurs de notre époque, qui se tournent vers le treizième siècle comme vers l'âge d'or de la foi d'autorité, font une étrange erreur. S' il est par excellence le siècle des saints, il est aussi celui des hérétiques. Nous verrons tout à riieure que ces deux mots ne sont pas aussi contradictoires qu'ils en ont l'air ; il suffît de noter pour le moment que jamais l'Église n'a été plus puissante ni plus menacée.
Il y eut une véritable tentative de révolution religieuse qui aurait abouti, si elle avait réussi, au sacerdoce universel, & la proclamation des droits de la conscience individuelle.
L'effort a échoué, et si plus tard la Révolution a fait de nous tous des rois, ni le treizième siècle, ni la Béforme n'ont pu faire de nous tous des prêtres. C'est sans doute là que gît la contradiction intime de notre vie et ce qui met périodiquement en péril nos institutiens nationales. Emancipés politiquement, nous ne le sommes ni moralement, ni religieusement K
1. La Réforme n*a su que substituer l'autorité du livre à celle du prêtre, c'est un changement de dynastie et voilà tout. Quant à la ploptrt de ceux qui s'intUnlent aujourd'hui libres penseurs, ils confondent rémancipation* religieuse avec rirréiigton; ils ne veolent pas voir qa*en religion comme en politique^ il y a place, entre la royauté de droit divin et Tanarchie, pour un gouvernement qui peut être aussi fort que la première et mienz garantir la liberté que la seconde. L'esprit ancien plaçait Dieu hors de monde, la souveraineté hors des peuples, Tautorité hors delà conscience; Ternit des temps nouveaux a la tendance contraire; il ne nie pas IKeo, ni la souveraineté, ni Tautorité, mais il les voit là où ils sont réellement.
VIE D£ a. ¥^iA^ço^s
Cette révolution qui n'a pas encore abouti, le treizième Biècle l'a entreprise avec une juyéniie ardeur.
Elle s'incarna au nord de l'Europe dans les cathédrales ; au midi, dans les saints*
Les cathédrales furent les églises laïques du treizième siècle. Bâties par le peuple et pour le peuple, elles . furent à rorigine la véritable maison commune de nos vieilles cités. Musées, greniers d'abondance, chambres de commerce, palais de justice, dépots d'archives et même bourses du travail, elles étaient tout cela en même temps.
Cet art du moyen âge, que Victor Hugo et VioUet-le- Duc nous ont appris à comprendre et à aimer, fot l'expression émue de l'enthousiasme du peuple qui conquérait ses libertés communales. Bien loin que nous eu ' soyons redevables à l'Eglise, il fut à l'origine une protestation inconsciente contre l'art hiératique, immobile, ésotérique des ordres religieux. Dans la longue liste des maîtres de l'œuvre et des imagiers qui nous ont laissé les innombrables monuments gothiques qui parsèment le sol de l'Europe, on ne trouve que dès laïques. Ces artistes de génie qui, comme ceux de la Grèce, surent parler à la foule sans être vulgaires, étaient pour la plupart d'humbles ouvriers ; ils trouvaient leurs inspirations,, non dans les formules des maîtres de l'art monastique, mais dans leur communion constante avec l'âme même de la nation. Aussi cette renaissance intéresse-t-elle moins l'archéologie on l'architecture que l'histoire même de notre pays dans ce qu'elle a de plus profond.
Pendant que dans les contrées septentrionales, le 'peuple se bâtissait lui-même ses églises et trouvait dans son enthousiasme un art nouveau, original, complet, dans le midi, au-dessus du sacerdoce officiel, clérical, de
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INTaODUCTlON - VII
droit divin, il saluait et sacrait un sacerdoce nouveau, réel^ laïque, de droit naturel, celui des saints.
Le prêtre eu eôet, au treizième siècle, est Tantithèse du saint; il en est presque toujours Tennemi. Séparé du reste des hommes parronction sainte, s'imposaut comme le représentant d'un Dieu tout-puissant, capable par quelques signes d'accomplir des mystères inouïs, pou- • vant d'une parole changer du pain en chair et du vin en sang, il apparaissait comme une sorte d'idole qui peut tout pour vous ou contre vous, et devant laquelle vous n'avez qu'à adorer en tremblant.
Le saint, au contraire, était celui dont rien dans le vêtement n'annonçait la mission, mais dont la vie et les paroles s'imposaient au cœur et à la conscience de tous; c'était celui qui, sans avoir charge d'âme dans l'Église, se sentait tout à coup obligé d'élever la voix. En&nt du peuple, il en savait toutes les douleurs matérielles et morales et en écoutait dans son ccsur le mystérieux écho. Commé autrefois le prophète d^Israël, il entendait une voix impérieuse lui crier : c Va et parle aux enfants de mon peuple, — Ah ! Seigneur, Étemel, je ne suis qu'un enfant, je ne sais point parler. — Ne dis pas je ne suis qu'un enfant, car tu iras vers tous ceux auprès de qui je t'enverrai. Voici je t'établis aujourd'hui comme une ville forte, une colonne de fer et uu mur d'airain contre les rois de Juda, contre ses chefs et contre ses prêtres. »
Ce sont de véritables prophètes, en effet, que les saints du treizième sièdc Apôtres comme saint Paul, non à la suite d'une consécration canonique, mais par l'ordre intérieur de l'Esprit, ils furent les témoins de la liberté contre l'autorité.
Le voyant calabrais, Joachim de Flore, avait salué la révolution naissante; il avait cru à son succès et
Vlll VI£ DE S. FAANÇOiS
avait annoncé au monde étonné l'avènement d'un ministère nouTeau. U se trompait.
Lorsque lo prêtre se voit vaincu par le prophète, il change brusquement d'allures^ il le prend sous sa protection ; il introduit ses harangues dans le canon sacré ; il jette sur ses épaules la chasuble sacerdotale. Les jours s'éconlent, les années passent, et le moment vient où la foule distraite ne distingue plus entre eux et finit par voir dans les prophètes une émanation du clergé.
C'est là une des ironies les plus amères de Thistoire.
François d'Assise a été par excellence le saint du moyen âge. Ne devant rien à l'Eglise, ni à l'Ecole, il fat véritablement théodidacte^, et s'il ne vit peut-être pas la portée révolutionnaire de ses prédications, il refusa du moins toujours d'être ordonné prêtre. 11 devinait la supériorité du sacerdoce spirituel.
Ce qu'il y a d'attrayant dans sa vie, c'est que, grâce à des documents certains, nous arrivons à l'homme derrière le thaumaturge.
On ne trouve pas seulement chez lui de belles actions, on y trouve une vie au sens vrai de ce mot, je veux dire qu'on 7 sent le développement et la lutte.
Que les hagiographes ont tort de nous le montrer auréolé et nimbé dès le berceau I Comme si le plus beau et le plus viril spectacle n'était pas celui de cet homme qui conquiert son âme heure après heure, combattant d'abord contre lui-même, contre les suggestions de Tégoïsme, de la paresse, du découragement, puis au moment où il pouvait se croire vainqueur, trouvant dans les champions attitrés de ses idées , ceux qui devaient sinon en amener la ruine complète, du moins leur porter
1. i Nemo o^mdébai mihi quad débmm faeere^ $ed ipse AUiê'- •tmiM revelaint mihi quod déberem tsivêre êeeundum formam saneti EvangeHi», Testamentam Fr.
INTRODUCTION
les plus terribles coaps. Pauvre François ! Les dernières
années de sa vie furent bien une via doîorosa aussi pénible que celle où son maître avait plié sous le poids de la CTOÎXj — car c'est encore une joie de mourir pour son idée, — mais quelle amère douleur que d'assister par aTance à Tapothéose de son cadavre et de voir son fimey je veux dire sa pensée, méconnue et trabie I
Si l'on recherche les origines de ses idées, on les retrouye exclusivement parmi le peuple de son temps, et c'est pour cela qu'il incame l'fime italienne au commencement du treizième siècle, comme Dante Tincaruera cent ans plus tard,
n était du peuple, et le peuple se reconnut en lui. Il en avait la poésie et les aspirations; il en épousa les re- ▼endicationsy et le nom même de son institut eut d'abord un sens politique : il y avait à Assise, comme dans la plupart des villes d'Italie, les Majores et les Minores, le popdo grosso et le popoh mimdo; il se mit résolument avec les derniers. Ce côté politique de son apostolai doit être bien apprécié pour comprendre son étonnant succès, et tonte Toriginalité du mouvement franciscain à ses débuts.
Quant à son attitude vis-à-vis de l'Église, elle fut celle de l'obéissance filiale; cela peut paraître étrange
au premier abord de la part d'un prédicateur sans
mandat qui venait parler an monde au nom de son inspiration personnelle et immédiate. Mais la plupart des hommes de 89 ne se croyaient-ils pas de bons et loyaux sujets de Louis XVI ?
L'Église était pour nos aïeux ce qu'est la patrie pour nous: nous pouvons vouloir renverser le gouvernement, bouleverser Tadministration , changer la constitution; nous ne nous croyons pas pour cela moins bons patriotes.
De même dans ces âges de foi naïve où les croyances
X VIB DB S. FAANÇOIS
religieuses sembUient enfoncées dans la chair de l'humanité, Dante pouvait attaquer le clergé et la cour de Rome avec une violence qui n'a pas été dépasséei sans cesser de rester bon catholique. Saint François trouvait si bien que l'Eglise avait été infidèle à sa mission, qu'il parlait dans son symbolique langage du veuvage de sa Dame la Pauvreté, qui depuis le Christ jusqu'à lui n'avait pas trouvé d'époux. Comment aurait-il pu mieux déclarer ses projets et mieux faire deviner ses rêves?
Ce qu'il voulait, c'était bien plus que la fondation d'un Ordre, et c'est lui faire grand tort que de restreindre ainsi sa tentative. Il voulut un véritable réveil de l'Eglise au nom de l'idéal évangélique qu'il avait retrouvé.
Il y eut un long tressaillement à travers l'Europe, lorsqu'on entendit parler de ces Pénitents sortis d'une bourgade de l'Ombrie. On assurait qu'ils avaient sollicité un étrange privilège en cour de Rome : celui de ne rien posséder. On les voyait passer, gagnant leur vie du travail de leurs mains, n'acceptant que la nourriture corporelle strictement nécessaire de ceux auxquels ils avaient distribué à pleines mains le pain de vie. Les peuples relevèrent la tête, aspirant à pleins poumons les souffîes printaniers qui apportaient déjà le parfum de âeurs nouvelles.
Il 7 a de par le monde une foule d'fimes capables de tous les héroïsmes à condition qu'elles aient devant elles un chef pour les conduire. Saint François fut pour elles le guide attendu, et ce qu'il y avait de meilleur alors dans l'humanité se jeta sur ses traces.
Ce mouvement qui devait aboutir à la constitution d'une ûunille de moines fut d'abord antimonastique. Il n'est pas rare que l'histoire ait à enregistrer de pareilles contradictions. Le doux Galiléen qui avait prêché
INTRODUCTION
la religioii de la révélatioa personnelle, sans loi dogma-
tique ni cérémoaielle^ n'a triomphé qu'à la condition d'être Taincu et de laisser confisquer ses paroles d'esprit et de vie par nne Église essentiellement dogmatique et
sacerdotale.
De même le mouvement franciscain fut à Torigine, sinon la protestation de la conscience chrétienne contre le monachismei du moins la reconnaissance d'un idéal singulièrement plus élevé que celui du clergé d'alors. Qu'on se représente en eftet Tltalie du coiumcncemeut du treizième siècle avec ses divisionsi la guerre à l'état pennanenty les campagnes dépeuplées, l'impossibilité de travailler les champs, sinon dans le faible riiyon que les garnisons des villes pouvaient protéger; toutes ces citéS| de la plus grande à la plus petite, passant le temps à guetter leurs voisines pour saisir le moment favorable et les saccager; les si^es se terminant par des atrocités inouYes, et après tout cela, la feimine bientôt suivie de la peste pour achever l'œuvre de destruction.
Qu'on se représente maintenant les riches abbayes bénédictines, véritables forteresses bâties surdes sommets, d où elles avaient l'air de commander toutes les plaines environnantes. Leur prospérité n'a rien d'étonnant. Protégées par leur inviolabilité, elles étaient dans ces temps de désordres et de violence l'unique refuge des âmes pacifiques et des cœurs faibles^. Les moines étaient
1. Les plus ricbos monsstères de France sont du douzième siècle, <m ont été tgrundis alors : Arles, S. Gilles, S. Serntn, Cluny, Véielay, Brioude, Issoire, Paray-le-Monial. Il en fut de même
eu Iialie.
Jusqu'en Tan 1000, 1108 monastères avaient été fondés en France. Le onzième siècle en vil naître 32f3 et le douzième 7U'2. Les couvents du mont Athos, dans leur état actuel, nous donnent une idée très exacte de ce qu'étaient les grands monastères d'Europe à la ûn du douzième siècle.
en grande majorité les déserteurs des combats de la vie, quiy pour des moti£i n'ayant rien de religieaZ| allaient se réfugier derrière les seules mnrailles solides à cette
époque.
Qu'on les néglige si Ton veut, qu'on oublie la démoralisation et Tignorance du bas clergé, la simonie et les vices des prélats, la vulgarité et l'ayarice des moineS| pour ne juger l'Église du treizième siècle que sur ceux . de ses enfants c^ui lui font le plus honneur, ce sont les anachorètes qui devant les guerres et les vices s'enfuient au désert, et ne s'arrêtent que lorsqu'ik sont bien sûrs qu'aucun bruit de la terre ne viendra interrompre leur méditation. Parfois ils entraînent avec eux dans les solitudes de Glairvaux, de la Chartreusoi de Vallombreuse, des Camaldules, des centaines d'imitateurs; mais alors même qu'ils sont une foule, ils sont seuls, car ils sont morts au monde et à leurs frères. CLaquo cellule est un désert au seuil duquel ils s'écrient :
0 beata soliludo 0 sola béatitude.
Le livre de l'Imitation est le tableau de cette vie du cloître dans ce qu'elle a do plus pur.
Mais cet abstentionismc, est-il vraiment chrétien ?
Non, répondit saint François. A son tour il voulut faire comme Jésus, et l'on peut dire que sa vie est une Imitation du Christ singulièrement plus vraie que celle de Thomas à Kempis.
Jésus est bien allé au désert, mais uniquement pour retrouver dans la prière et la communion avec le Père céleste les inspirations et les forces nécessaires pour continuer la lutte contre le mal. Bien loin de fuir les foules, il allait à leur rencontre pour les éclairer, les consoler et les convertir.
liNïUODliCTIOiN
XiU
Voilà ce que saint François voulut imiter. A plusieurs reprÎBes 1» sédnctioii de la vie purement contemplative
s'exerça sur lui, mais chaque fois son génie l'avertit qu'il n'y avait là qu'un ^oïsme déguisé, qu'on ne se sauve Traiment soi-même qu'en sauvant les autres.
A la vue des douleurs, des misères et de la corruption, au lieu de s'enfuir il pansait, il guérissait et sentait sourdre en son cœur des flots de compassion. Il ne prêcliait pas seulement l'amour aux autres, il en était ivre luimême; il le chantait, et ce qui vaut mieux encore, il en vivait.
II y avait eu avant lui bien des prédicateurs de l'amour, mais la plupart du temps ils faisaient appel à Tégolsme le pins vulgaire. Ils croyaient triompher en prouvant qu'en définitive, donner aux autres c'est placer son argent à un taux usuraire : «Donne au pauvre, dit saint Pierre Chrysologue afin de te donner à toi-même : donne-lui une miette pour recevoir un pain; donne-lui un abri pour recevoir le ciel. »
Bien de pareil chez saint François, sa charité n'est pas de l'égoïsme, c'est de Tamour. Il allait, non vers les bien portants qui n'ont pas besoin de médecin, mais vers les malades, les oubliés ou les dédaignés. Il dispensait les trésors de son cœur suivant les besoins, et réservait le meilleur de lui-même aux plus pauvres et aux plus perdus, aux lépreux et aux brigands.
Il fut merveilleusement servi par les lacunes de son éducation. Plus instruit, la logique formelle de l'École lui aurait enlevé cette fleur de naïveté, qui est le plus grand charme de sa vie; il aurait vu toute l'étendue des plaies de l'Église, et il eût sans doute désespéré de les
1. s. Petrus Chrj'sologus, sermo VIII de jejunio et eleemosyna. Da paupei'i ut des tibi: da micam ut accipias totum panem i da iectum^ accipe cœlum.
XIV VI£ D£ S. FUA.NÇOiS
guérir. S'il eût connu la discipline ecclésiastique, il aurait été obligé de robaerver, maïs grfice à soa ignorance, il put la violer bien clos fois sans le saToir, ^ et être hérétique sans s'en douter.
Nous pom ons maintenant déterminer à quelle famille religieuse appartient saint François.
A y regarder d'assez hant, on voit qu'en dernière analyse les esprits comme les systèmes religieux ee ramènent à deux grandes familles, ' placées pour ainsi dire aux deux pôles de la pensée. Ces deux pôles ne sont que des points matliématiqueS| ils n'existent pas dans la réalité concrète, mais on peut pourtant les marquer sur la carte de la pensée pbilosopliique et morale.
Il y a les religions qui visent la divinité, et les religions qui visent Tbomme. Encore une fois, la ligne de démarcation entre les deux familles est purement idéale et factice \ elles se mêlent et se confondent souvent si bien, qu'on a beaucoup de peine à les distinguer, surtout dans la zone iuterinédiairc où notre civilisation se trouve placée; mais si nous allons vers les pôles, nous verrons leurs caractères s'accuser peu à peu.
Dans les religions qui visent la divinité, tout Teffort se concentre sur le culte et en particulier sur le sacrifice. Le but & atteindre, c'est un cbangement dans les dispositions des dieux. Ceux-ci sont des rots puissants dont il faut acbeter l'appui ou la faveur^ à force de présents.
La plupart des religions paYennes rentrent dans cette catégorie ainsi que le judaïsme pbarisaïque. C'est aussi
1. De quel droit avait-i! commencé à prêcher ? De quel droit, lui simple diacre, admettait*il à la profession une jeune fille de dix-huit ans à qui il coupait les cheveux? C'est là une fonction épiscopale et qui ne peut être dévolue même à des prêtres que sur commission expresse.
INTliODlGXION
la tendance de certains catholiques arriérés pour lesquels b grande affaire est d'apaiser Dieu, ou d'acheter à force d'oraisons, de cierges et de messes la protection de la Vierge et des Saints.
Les antres religions an contraire visent l'homme: leur e:Tort porte sur le cœur et la conscience pour les transformer. Le sacrifice disparait| ou plutôt d'extérieur il devient intérieur. Dieu y est conçu comme un père toujours prêt à accueillir celui qui va à lui. La conversion, le perfectionnement ou la sanctification deviennent les actes religieux par excellence. Le culte et la prière eessent d'être des incantations et deviennent réfiexion, méditation, effort viril. Tandis que dans les premières le clergé a un rôle essentiel^ comme intermédiaire entre le ciel et la terrOi dans les secondes il n'en a aucun, chaque conscience entrant en relation directe avec Dieu.
C'est aux prophètes d'Israël qu'il était réservé de formuler avec une précision inconnue le point de départ
du culte en esprit :
Cessez d'apporter de vaines offrandes:
J'ai en horreur Tencens,
Les nouveUes lunes» les sabbats et les assemblées . • .*. Quand tous multiplies les prières, je n*éooute pas : Vos mains sont pleines de sang.
Laves-vousy purifies-TOUs,
Otes de devant mes yeux la méchanceté de vos actions; CSeasez de iSûre le mal, Apprenes A faire le bien*.
Chez Isaïe, ces violentes apostrophes ne sont guère
que des éclairs de génie, mais chez Jésus le changement intérieur devient tout à la fois le principe et lu fin de