It. 1, 10-17. Cf. Jo61 2 ; Psaume
XVI VIË DE S. FlUxNfOlS
la vie religieuse. Toutes ses promesses furent non pour ceux qui étaient en règle avec la loi cérémonielle, on qui offraient le plus de sacrifices, mais pour les cœurs pars, pour les hommes de bonne volonté.
Ces conBidérationa n'étaient peut-être pas inutiles pour montrer où sont les ancêtres spirituels du Saint d'Assise.
Pour lui| comme pour saint Paul et saint Augustin, la conversion fut un changement radical et complet, l'acte de volonté par lequel on s'arrache à la servitude du péché pour se placer sous le joug de l'autorité divine. Dès lors, la prière devenue l'acte essentiel de la vie, perd son caractère de formule magique ; elle est un élan du cœur; c'est la réflexion et la méditation s'élevant aadcssus des vulgarités d'ici-bas pour pénétrer les mystères de la volonté divine et s'y conformer; c'est l'acte de l'atome qui comprend sa petitesse, mais qui veut, ne serait-il qu'un son, que ce son soit en harmonie avec la symphonie divine.
Ecce adsuui, Domincj ut faciam voïuntatem tuam.
Quand on parvient à ces hauteurs, on n'appartient plus à une secte, on appartient à l'humanité; on est comme ces merveilles de la nature que le hasard des circonstances place sur le territoire de tel ou tel peuple, mais qui appartiennent à tout le monde, parce qu'au fond elles n'appartiennent à personne, ou plutôt, elles sont la propriété commune et inaliénable du genre humain tout entier. Homère, Shakespeare, Dante, Gksthe, Michel -Auge, Kembrandt sont à nous tous, aussi bien que les ruines d'Athènes ou de Rome, ou plutôt ils sont à celui qui les aime le plus et qui les comprend le mieux.
Mais ce qui est une vérité banale en ce qui concerne
les génies de l'imagination ou de la pensée a encore Taîr d'un paradoxe quand ou parle des génies religieux.
INTRODliCTION
L'Église les a si bien réclamés oomme lui appartenant qu'elle a fini par créer en sa fayenr une sorte de droit. Il
ne faut pas que cette confiscation arbitraire dure éternellement. Pour cela il n'y a pas à faire œuvre de négation on de démolition : laissons les chapelles contenir des statues ou des reliques^ et bien loin de diminuer les ssints, faisons éclater lenr yéritable grandeur.
n est tempe de dire quelques mots des difficultés
du travail qu'on présente aujourd'hui au public. L'iiistoire n'embrasse jamais qu'une bien faible part de la réalité : ignorante, elle rappelle les récits que font les enfants des événements qui se sont passés sous leurs yeux ; savante^ elle fait songer à un muséum organisé avec les derniers perfectionnements ; au lieu de vous faire voir la nature avec son enveloppement| sa vie diffose, ses mystérieux retentissements dans votre cœur, on vous tend un herbier.
S'il est difficile de raconter un fait contemporain et ordinaire, il l'est bien plus encore de décrire les grandes crisch où l'humanité inquiète cherche sa voie.
Le premier devoir de l'historien est d'oublier son temps et son pays pour devenir le contemporain ému et bienveillant de ce qu'il raconte ; mais s'il est difficile de se faire une fime de Grec ou de Romain, il Test infiniment plus de se faire une âme du treizième siècle. J'ai dit qu'à ce moment le moyen âge eut vingt ans ; or ce sont les souvenirs de la vingtième année qui sont, sinon les plus fugitifs, du moins les plus difficiles à noter. Chacun sait qa'il est impossible d'évoquer les souvenirs de la jeunsise avec la même netteté que ceux de l'enfance ou de 1 âge mûr. On peut sans doute en avoir les faits extérieurs présents à la mémoire^ mais on ne saurait en ^trouver les sensations et les sentiments : c'est que les
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forces confuses qui cherchent à nous entraîner sont alors en tnavail toutes à la fois, et pour parler le langage d'outre- Rhin, c'est V heure esseniidlenmi phênoniénaie du phénomène que nous sotnmes; tout en nous se croise, s'entremêle, se choque I dans un conûit sanglant: c'est un moment d'ivresse diabolique on divine. Quelques années passent, et bientôt rien au monde ne saurait nous faire revivre ces heures» Là où était un volcan nous n'apercevons plus qu'un tas de cendres noirâtres, et c'est à peine si, de loin en loin, une rencontre, un son, une parole viennent éveiller notre mémoire et en fitire jaillir une gerbe de souvenirs; mais ce n'est qu'un éclair, et à peine avons-nous regardé, que tout rentre dans l'ombre et le silence.
On trouve les mêmes diôicultés quand on veut noter les élans fougueux du troisième siècle, ses poétiques inspirations, ses amoureuses et chastes visions, tout cela se détachant sur un arrière-fond de grossièreté, de misère, de corruption et de folie.
Les hommes curent alors tous les vices, sauf la vul- 9 garité, toutes les vertus, sauf la mesure \ c'étaient des brigands ou des saints. La vie était assez rude pour tuer tous les organismes faibles; aussi les caractères avaient-ils une énergie inconnue aujourd'hui. A chaque instant il fallait se prémunir contre mille dangers, prendre de ces résolutions imprévues où l'on l'isque sa vie. Ouvrez la chronique de fra Salimbene et vous serez effrayé de voir que ce qui y occupe la plus large place, c'est le récit des e^cpéditions annuelles de Parme contre les villes voisines ou des villes voisines contre Parme. Que serait-ce si cette chronique, au lieu d'avoir été écrite par un moine à l'esprit très ouvert, passionné de musique, à ses heures Joachimite ardent, voyageur infatigable, l'avait été par un homme de guerre? £t
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ce n'est pas toat| ces guerres de ville k ville se com* plîqaent de dissensions civiles ; des complots se trament périodiquement; les conjurés sont massacrés s'ils sont . découverts y ou massacrent et exilent s'ils triomphent ^. Qa'on se représente tout cela dominé par les grandes luttes de la papauté contre l'empire^ les hérétiques et les infidèles, et Ton comprendra combien il est difficile de décrire de pareils temps.
li'imagination hantée de spectacles horribles ou déli* cienx comme ceux des fresques du Oampo Santo de Pise, on pensait sans cesse au ciel et à l'enfer ; on s'en informait avec cette fiévreuse curiosité des émigrants, qui BUT le pont du batéau, passent leurs journées à se figurer le coin d'Amérique où dans quelques jours ils planteront leur tente.
Tout moine un peu connu devait s'y être promené; le poème de Dante n'est pas une œuvre isolée \ c'est le plus beau monument d'un genre qui avait suscité des centaines de compositions, et FAlighieri n'eut guère qu'à coordonner et à vivifier du souiHe de son génie les tra- TBXOL de ses prédécesseurs.
Le détraquement des esprits était inimaginable. La curiosité malsaine qu'il y a au fond du cœur humain et qui pousse les hommes d'aiyourd'hui à la recherche de jouissances raffinées et même perverses, poussait ceux d'alors à des dévotions qui semblent un défi jeté au bon sens.
Jamais les cœurs n'avaient été secoués par de pareilles terreurs^ jamais non plus ils n'avaient très-
i. Les èhronlqnssd'Orfieto (Arehtrio storico itslisno 1. 1 de 1889 p. 7 et stthr.) ne sont qn*une liste» aussi triste que futidieuse, des guerres que se firent, su treizième et su*qnatonième siècle, toutes les loeslités de la r^ion, depuis les plus grandes jusqu'eux plus infimes.
sailli à de si radieuses espérances. Les plus belles hymnes de la liturgie , le Stàbat et le Dies' irts,
nous yieimeut du treizième siècle, et Ton peut bien dire que jamais la plainte humaine n'a été plus angoissée.
Quand on parcourt Thistoire pour j retrouver, non des récits de batailles ou des successions de dynasties^ mais pour tâcher de saisir l'évolution des idées et des sentiments ; quand on cherche surtout à surprendre le cœur des hommes et des époques, on s'aperçoit, en arrivant au treizième siècle, qu'un vent nouveau a soufflé sur le monde: la lyre humaine a une corde de plus, la plus basse, la plus profonde, celle • qui chante des dénie urs et des espérances auxquelles l'ancien monde n'avait pas vibré*
Dans la poitrine des hommes d'alors on croit sentir
battre parfois des cœurs de femmes ; ils ont des sentiments exquis, des inspirations délicieuses, avec des • frayeurs absurdes, des colères fantastiques, des cruautés
iniernales. La faiblesse et la peur les rendent souvent peu sincères ; ils ont l'idée du grand, du beau, du laid, mais celle de l'ordre leur fait défaut : ils jeûnent ou font ripaille; la notion des lois de la nature, si profondément gravée dans nos esprits, leur est tout à fait étrangère ] les mots possible et impossible n'ont pas de sens pour eux* Les uns se donnent à Dieu, d'autres se vendent au diable, mais aucun ne se sent assez fort pour marcher seul, pour n'avoir pas besoin de tenir quelque pan de robe.
Peupléë d'esprits et de démons, la nature leur apparaît
singulièrement animée, ils ont devant elle toutes les émotions qu'un enfant éprouve durant la nuit devant les arbres du chemin et les formes vagues des rochers.
IMUODUGïION
Malheureusemeut pour rendre tout cela, uotro langue eit on instrumeiit bien imparfait : elle n'est ni muaicale, ni flexible; depuis le dix-septième siècle il a été bienséant de garder ses émotions pour soi, et les vieux mots servant à noter des états d'ftme sont peu à peu tombés dans l'oubli; Tlmitation et les Fioretti sont devenues intraduisibles*
De plasy dans une histoire comme celle-ci| il faut tenir grand compte du génie italien : il est évident que dans nn pays oà on appelle une chapelle basUica, une bicoque pdoMMo, où en s'adressant à nn séminariste on lui dit Votre Kcvéreuce, les mots n'ont pas la même valeur que de ce côté-ci des Alpes.
Les Italiens ont une imagination qui agrandit et qui simpliiie. Us voient les formes et les contours des liommes et des choses plus qu'ils n'en saisissent l'âme. Ce qu'ils admirent surtout dans Michel- Ange, ee sont les corps gigantesques, les attitudes nobles et fièresj tandis que nova en comprenons mieux les secrètes pensées, les douleurs intimes, les gémissements et les soupirs.
Mettez sous leurs yeux une toile de Rembrandt, et la plupart du temps elle leur paraîtra laide : on n*en peut pas saisir toute la flenr d'un regard comme dans celles
(le leurs artistes; pour la voir, il faut l'examiner, faire effort, et Teffort làrbas, c'est déjà le commencement de la douleur.
Ne leur demandez donc pas de comprendre le pathétique des choses, de se laisser toucher par l'émotion mystérieuse et presque fantastique que les cœurs septentrionaux découvrent et savourent dans les œuvres du naître d'Amsterdam. Non; au lien d^nne forêt, il lenr fcut quelques arbres, se détachant fortement sur Thorizou^ au lieu d'une foule grouillant dans la pénombre
XXll VIE DE S. FRANÇOIS
de la réalité; quelques personnages, pltts grands que nature, formant des groupes harmonieux dans un temple idéal.
Le génie d*un peuple t est tout d'une pièce : les procédés qu'il applique aux arts, il les applique aussi à rhistoire. Tandis que l'esprit germanique considère plutôt les événements dans leur évolution, dans leur devenir complexe, Tesprit italien les prend à un instant donné, néglige les ombres, les nuages, les vapeurs, tout ce qui rend la ligne indécise \ il accuse fortement les contours et construit ainsi une histoire bien claire qui est une fête pour les yeux, mais qui n'est guère qu'un symbole de la réalité.
D'autres fois il appelle un homme^ le fait sortir de la foule anonyme et, par un travail souvent inconscient, en fait le type idéal de toute une époque ^.
Certes, il 7 a chez tous les peuples une tendance à se donner une cour de divinités et de héros qui sont comme les incarnations de ses instincts; mais il y faut d'ordinaire le long travail des siècles. Le caractère italien ne souffre pas ces lenteurs, dès qu'il se reconnaît en un homme, il le dit, il le crie même, si cela est nécessairCi et
1. Ne pas oublier qu*aa treisiémt siècle l'Itslie n'était pat une simple eipression géographiqaa C'était de tons les pays d'Earope, celui qui malgré son morcellement, avait le plus nettement conscience de son unité. L'expression profeeius §t honor ItaUœ revient souvent sous la plume d'Innocent UI. Voir par exemple la bulle du 16 avril 1108, Mirari cogimur, adressée précisément aux Assisiates.
2. Voir ce que disent les Fiorctti de frère Bernard: « Slava solo iulle cime dci monti aîtissimi contemplando le cose celesti»,
. Fior. 28. Le savant historien d'Assise, M. Cristofani a des phrases semblables ; parlant de saint François, il dit : Nuovo Christo in êomma e pcro degno d'eaiere rigtmrdato corne la piu giganteicap la piu êpleiidida^ la piu eara ira le grandi figure campeggianti neir oers del medio mo (Steria d'Assisi, 1. 1» p. 70, éd. de 1885).
IMllODtCÏIOiN
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le fait entrer encore vivant dans l'immortalité. La légende alon se confond presque avec rhistoire, et il devient bien difficile de ramener les hommes i leurs vraies proportions.
Il ne font donc pas trop demander à Thistoire* Flns^^ . nne aurore est belle ^ moins on peut la décrire. Les . plus belles choses de la nature, la fleur et le papillon^ ne doivent être toncbés que par des mains délicates.
li'effort fait ici pour indiquer les teintes diaprées, vacillaiitesy qui formaient l'atmosphère où vécut saint François, est ainsi d'un succès bien incertain. Il était peut-être présomptueux de le tenter.
Kous ne sommes heureusement plus au temps où les historiens croyaient avoir fait œuvre de raison lorsqu'ils avaient tout ramené à leur mesure, se bornant à nier ou à omettre dans la vie des héros de r humanité tout ce qui dépasse le niveau de notre banale expérience.
Sans doute saint François n'a pas rencontré sur le chemin de Sienne trois vierges pures et douces venues du ciel pour le saluer; le diable n'a pais bouleversé des rochers pour l'effrayer, mais quand on nie ces visions et ces apparitions, on est victime d'une erreur peut-être plus grave que celle de ceux qui les affirniaient.
La première fois que je fus à Assise, j'y arrivai au milieu de la nuit. C'était au mois de juin. Quand le soleil parut, inondant tout de chaleur et de lumière, la vieille basilique * sembla tout à coup tressaillir, on aurait dit qu'elle voulait parler et chanter* Les fresques de