CHAPITRE XVI Les Frères Mineurs et la science
(AuUnniie 1221 — décemlm 1228.)
A partir du chapitre de 1221, l'évolution de
l'Ordre se précipite avec une rapidité coûtre laquelle plus rien ne devait avoir la force de réagir.
La création des ministres fit faire un pas énorme de ce côté ; ceuiL-ci en vinrent, par la force même des choses, à avoir une résidence : lorsqu'on commande, on veut avoir ses subordoDués sous la main, savoir à chaque instant où ils sont; les Frères ne pouvaient donc continuer à se passer de couvents proprement dits. Ce changement devait en amener bien d'autres : jusque-là on n'avait pas eu d'églises. Sans églises, les Frères n'étaient que des prédicateurs, et leur but ne pouvait être que parfaitement désintéressé, ils étaient, comme lavait voulu François, les auxiliaires bénévoles du clergé. Avec des églises, ils devaient fatalement aspirer à y prêcher d'abord et à y attirer la foule, puis i les ériger en quelque sorte en contre-paroisses^.
1. Tout cela s'est fait avec une prodigieuse rapidité. Les dimensions de la basilique d'Assise, dont les plans ont été faits dés 1228, ne permettent pas de la considérer comme une chapeUe conventneUe, pas plus que Santa-Grooe de Florence, San-Francesco de
La bulle du 22 mars 1222^ nous montre la papaoté
activant de toutes ses forces ces traosformatioo^ Le poDtife accorde à frère François et bwl aulras frères le privilège de pouvoir célébrer dans leurs églises les saints mystères en temps dHnterdit, à la ooDdiiioo, naturellement, de ne pas sonner les cloches, de Termei les portes, et de faire sortir au préalable les gens frappés d'excommunication •
Par une étonnante inconséquence, la buUe elle-même porte le témoignage de son inutilité, du moins poar le moment où elle fut donnée : a Nous vous accordons, dit-elle, de pouvoir célébrér en temps d'inlentit dams vos églises, si vous venez à en avoir. » Voilà donc une nouvelle preuve que TOrdre n*en avait point enoore eo 1222; mais on n*aura pas de peine à voir précisément dans ce document une invitation pressante à changer de manière de faire et à ne pas laisser ce privilège sans objet.
Un autre document de la môme époque manifeste des
Sienne ou la basilique Sant-Antonio à Padoiie, monuments commencés entre 1230 et 1240. Dès avant 1245, une iiartie de Têpiscopat jeta un cri d'alarme dans lequel il ne parle de rien moins que de fermer la porte des églises séculières devenues inutiles. Il se plaint avec une incroyable amertume que les Frères Mineurs et Prêcheurs aient absolument supplanté le clergé paroissial On trouve cette lettre, adressée à la fois à Frédéric II et au concile de Lyon, dans Pierre de la Vigne : Epistolœ, B;\le, 1740, 2 vol. t. 1, p. 220— 222. 11 serait bien à désirer qu'on en donnât un texte critique Voir aussi la satire, contre les deux ordres nouveaux, rimée vers 1242 par Pierre de la Vigne, et dont, malgré les exagérations possibles, la plupart des traits n ont pas pu être inventés: £. du Mérii: Poétiu pop. laL p. 153—177 Paris, in 8% 1847.
1. Et non dn 29 comma le veut Sbaralea {BM. fir. U I, a. 10; Horoy, t. IV col. 139; l'original encore aux arêhites d'Aanae porte: Datum Ânagnie ii Kalendm Aprilii pontificatu» no9iri anm
LES FaÈRBS Ml.N£UaS £T LA SCIENCE 3i3
préoccupations analogues» mais s exerçant d'un tout autre côté. Par la bulle Ex parte du 29 mars 1222, Honorius III chargeait conjointemeat les prieurs des Prêcheurs et des Mineurs de Lisbonne d*une mission singulièrement délicate : il leur donnait ses pleins pouvoirs pour agir contre Févêque et le clergé de cette ville, qui exigeaient que les fidèles leur laissassent par testament le tiers de leurs biens, et refusaient aux récalcitrants la sépulture ecclésiastique ^.
Le lait que le pape donnait aux frères le soin de choi-
sir eux-mêmes les mesures à prendre, prouve combien
on était pressé à Rome d'oublier le but dans lequel ils avaient été créés, pour les transformer en chargés d'affaires du Saint-Siège.
11 n'est donc pas besoin de faire remarquer que la mention du nom de François, en tête de la première de ces deux bulles, n'a aucune portée. On ne se représente pas le Poverello allant demander un privilège pour des circonstances qui n'existaient pas encore! On devine ici Tinfluence d*Hugolin< qui avait trouvé, dans la personne d Éiie, le Frère Mineur selon son cœur.
1. Pdttbast 6800; Horoj, t. IV coL 129. Voir aussi la bulle Eccc vmii Deuê da U juillet 1397: L. Ânmy : Regiitreê de Grégoire IX n. i» et. 153. Polthut 8097 et 8038, 8189.
2. Il avait terminé sa mission de légat en Lomlwrdle, vers la fin
de septembre 1221 (V. son Registre. Cf. Bôhmer, Actaimp.êd. doc 951). Au printemps de 1222, on le retrouve sans cesse tuxedtés du pape à Anagni, Veroli, Alatri (Potthasl 6807 , 6812, 0849). LeSaiot- Siège avait encore alors une prédilection marquée pour les Prêcheurs :1e privilège essentiellement banal de pouvoir célébrer les offices en temj s d'interdit leur avait été accordé le 7 mars 1222, mais au lieu de la formule ordinaire en pareil cas, on fit une rédaction tout exprès pour eui, avec un bel éloge. RipoUi, Bull, Pra(Lf L 1, p. 15.
Que faisait dooc Fraoçois peodaDt ce temps?
rignore, mais l'absence même de renseigoenirats
si nombreux pour la période qui a précédé, commet pour celle qui suit — nous dit assez qu'il quitta b PortioQCule pour s'ea aller dans la solitude et vivre dans ces ermitages de l'Ombrie qui eurent toujours pour lui un si puissanl attrait ^. Il q est presque pas une colline de lltalie centrale qui n*ait conservé quel- 1 que souvenir de son passage. Entre Florence et Rome, on marcherait difficilement une demi*journée dans les montagnes, sans rencontrer, sur les sommets, des cabanes portant son nom ou celui d ua de ses disciples.
Il y eut un moment où elles furent habitées et ou, dans des buttes de branchages, Ëgide, Masseo, Bernard, ' Sylvestre» Junipère, et bien d'autres dont rbistoîfe tait le nom, reçurent la visite de leur père spirituel venant les consoler 2.
Ils lui rendaient amour pour amour et consolation pour consolation. Sa pauvre &me en avait grand l>esoin, car dans ses longues nuits d'insomnie, il lut arrivait parfois d entendre au fond de son cœur de bien étranges voix; la fatigue et les regrets le gagnaient, et regardant en arrière, il se prenait à douter de lui-môme, de sa Dame la Pauvreté et de tout.
Entre Chiusi et Radicofani» à une heure de marche du village de Sartiano, quelques frères avaient arrangé un abri qui leur servait d'ermitage, et préparé pour