‹ Vie de Saint François d'AssiseChapitre 192 sur 242 · S Cd. 3, 50 ; Bon. 60; Conform. 133b · texte numérisé non relu

S Cd. 3, 50 ; Bon. 60; Conform. 133b

YI£ D£ S. FaÂiNÇOIS

il ne s'y fit faire ai cellule, ni maison, mais s*abrita sous un pan dérocher^.»

Il ne faudrait donc pas croire, comme on Ta fait» qa*avec le temps, François ait changé de point de yae. Quelques écrivains ecclésiastiques ont pensé que puisqu'il voulait la multiplication de son Ordre, il en a accepté par là même la transformation.

L*idée est spécieuse, mais on n'en est pas réduit à cet égard à des conjectures : à peu près tout ce qui se fait dans rOrdre depuis 1221, se lait tantôt à 1 insu de François, tantôt contre son gré. Si Ton était tenté d*en douter, on n'aurait qu*à jeter un coup d œil sur le manifeste le plus solennel et aussi le plus adéquat de sa pensée, son Testament. On Ty voit délivré de toutes les suggestions qui ayaient fait fléchir l'expression de ses idées, se redresser courageusement pour rappeler l'idéal primitif,>et Topposer à toutes les concessions arrachées à sa faiblesse.

Le Testament n'est pas un appendice à la Règle de 1223, il en est presque la révocation. Mais on se tromperait en y voyant la première tentative faite pour réagir. Les cinq dernières années de sa vie ne furent qu'un effort incessant pour protester par son exemple et par ses paroles.

£n 1222, il adressa aux frères de Bologne une lettre remplie des plus tristes pressenlimeots. Dans cette Tille où les Dominicains, comblés de prévenances, étaient en train de se faire une grande situation dans renseignement, les Frères Mineurs étaient plus tentés que partout ailleurs â*abandonner la voie de la simplicité et de la pauvreté.

i. â Gel. 8, 5 ; Spte. 12 1; Conform. 160 b 2.

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Les avertissements de François avaient revéta des

couleurs si sombres et si menaçantes, qu après le fameux tremblement de terre du 23 décembre 1222, qui jeta l'épouvanle dans toute Tltalie scplenlrionale, on n*hésita pas à croire qu*il avait prédit la catastrophe K Il en avait prédit une, qui pour être toute morale n'en était pas moins horrible» et dobt la vision lui arrachait les plus amères imprécations :

41 Seigneur Jésus, vous avez jadis choisi vos apôtres au nombre de douzOï et si Tun d'eux vous a trahi, les autres, restant unis à vous, ont prêché le saint Évangile, remplis d'une seule et même inspiration; et voici que maintenant, vous rappelant les jours d'antrefois, vous avez suscité la Religion des Frères, afin de soutenir la foi et afin que par eux le mystère de votre Évangile s'accomplisse. Qui les remplacera si, au lieu d'accomplir leur mission et d'être pour tous de lumineux exemples, on les voit s'abandonner aux œuvres des ténèbres? Ah! que par vous. Seigneur, et par tonte la cour céleste et par moi, votre indigne serviteur, soient maudits ceux qui par leur mauvais exemple renversent et détruisent tout ce que vous avez fait au commencement, et ce que vous ne cessez de faire par les saints frères de cet Ordre*. »

Ce passage de Tliomas de Celano, c'est-à-dire du plus modéré des biographes, montre à quel diapason de véhémence et d'indignation a pu s élever le doux François.

Malgré les efforts bien naturels» faits pour jeter un

i. Eccl. 6. Y. le texte de Liebennsnn. Mon, Germ* hi$t. Seript., t. 88, p. 063.

1 8 Gel. 3, 93 ; Bon. 104 et 105: C<mform. 101 a 2.

VIE DE S. FAA.NfOIS

voile discret sur ces angoisses du fondateur coDceraaot raveoir de sa famille spirituelle, on en retrouve à chaque pas la trace: «Le temps viendra, dit-il un jour, où notre Ordre aura si bien perdu tout bon renom que ses membres auront honte de se montrer au grand jour »

Il avait vu en songe une statue dont la tète était d'or pur, la poitrine et les bras d'argent, le ventre de cristal, les jambes de fer. Il pensa que c'était un présage de l'avenir réservé à son institut

Il trouvait ses iils atteints de deux maladies, infidèles è la fois k la pauvreté et à rhumiltté ; mais peut-dtre redoutait-il plus pour eux le démon de la science que la tentation des richesses.

Que pensait-il de la science? Il est vraisemblable qu*il n*a jamais examiné la question au point de vue général, mais il n'avait pas de peine à voir qu'il y aurait toujours assez d'élèves dans les universités, et que si l'effort scientifique est un culte rendu h Dieu, les adorateurs de cette catégorie ne risquaient pas de lui manquer ; mais il avait beau regarder de tous c6tég, il ne trouvait personne pour accomplir la mission d humilité et d*amour rtervée à son Ordre, si les fràres venaient à lui être inûdèles.

Aussi y a-t*il dans son angoisse quelque chose de plus que la douleur de voir ses espérances confondues. La déroute d'une armée n*est rien à côté de la déroule d'une idée ; et en lui une idée s^était incamée, odb de

1. s Gel. 3, 08 ; Spee. 418 b; 182a ; Conform. 183 a 1 ; TrîM. ^5a; 2 Gel. 3, 98; 113; 115; 1 Gel. 28; 50; 96; 103; 104; 108; 111 ; 118.

2. 2 Gel. 3, 27 ; Spec. 38 b; Conform. 181 b 1 ; Tribul. 7 b; GC Spee. 220 b; Conform. 103 b.

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la pais^ et du boabeur rendus à i bumanité» par la liberté reconquise sur les entraves matérielles et par Tamour.

Par un ioeilable mystère, il se sentait rflomme de son siècle, celui dans le sein duquel se résumaient les eObrtSy les désirs, les aspirations des peuples; aveclui, en lui, par lui, Thumanité voulait se renouveler et, pour parler avec l'Évangile, naître de nouveau.

C'est là que gtt sa véritable beauté. Par là, bien plus que par de vaines conformités extérieures et factices, il est un Christ.

Lui aussi porte les douleurs du monde, et si Ton veut aller jusqu'au fond de son àme, il faut» pour lui comme pour Jésus» donner à ce mot de douleurs sa signification la plus étendue. Par leur pitié, ils ont porté les souffrances physiques de rhumanité, mais ce qui les accable, ce sont des douleurs bien autrement angoissantes: celles de Tenfantement du divin. Ils soufirent, parce qu*en eux le Verbe se fait chair, et à Gethsémané comme sous les oliviers de Greccio, ils agonisent «parce que les leurs ne les ont point reçus. »

Oui, saint François a senti l'incessant travail de transformation qui s'accomplit au sein de l'humanité marchant vers sa destination divine, et il s'est offert, hostie vivante, pour qu*en lui eût lieu la mystérieuse palingénésie.

Comprend-on maintenant sa douleur? Il tremble pour le mystère de TÉvangile. Il y a chez lui quelque chose qui rappelle le spasme de la vie lorsqu'elle aperçoit la mort, spasme d'autant plus douloureux qu'il s'agit ici de vie morale.

Ceci explique comment l'homme qui courait après les brigands, pour én faire ses disciples, a pu être impitoyable pour des collaborateurs, sans doute bien inten-

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iioDDéSy mais qui, par ud zèle iodiscret, oubliaient leur

vocalioD et auraienl transformé TOrdre en un institut scientifique.

Sous prétexte de mettre la science au service de Dieu et de la religion, TÉglise a excité le pire des vices, 1 orgueil. C*est son titre de gloire, suivant les uns, mais ce sera son suprême opprobre.

Faut-il renoncer, dit-elle, h enlever cette arme aux adversaires de la foi? Mais vous figurez-TOUs Jésus allant se mettre à l'école des rabbins sous prétexte d'apprendre à leur répondre, énervant sa pensée par les subtilités de leiu* dialectique et les fantasmagories de leur exégèse? Il aurait peut-être été un grand docteur, mais serait-il devenu le Sauveur du monde? Vous sentez bien^que non.

Quand on entend les prédicateurs s'extasier sur la diffusion merveilleuse de FÉvangile, prêché par douze pauvres pêcheurs de Galilée, ne pourrail-on pas leur faire remarquer que le miracle est à la fois plus et moins stupéfiant qu'ils ne disent. Plus — car sur les douze, plusieurs retournèrent sur les bords du lac enchanteur, et, oublieux du illet mystique, s'ils se rappelèrent le Crucifié, ce fut pour le r^retter et non pour le ressusciter en continuant son œuvre aux quatre coins du monde ; moins car si aujourd'hui même, dans ces journées mourantes du dix-neuvième siècle, des prédicateurs s'en allaient ivres d'amour, s'inunolant pour tous et pour chacun, comme jadis le Maître, le miracle se renouvellerait.

Mais non, la théologie a tué la religion. Les clergés répètent à satiété qu'il ne faut pas les confondre, qu'importe, si dans la pratique on ne les distingue pas.

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