‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 10 sur 231 · LIV. V. — COMMENCEMENT DE LA VISITATION. .V · texte numérisé non relu

LIV. V. — COMMENCEMENT DE LA VISITATION. .V

c'était de sa part une cruauté également odieuse à Dieu et aux hommes d'avoir abandonné un père accablé de vieillesse, des enfants qui avaient besoin de son secours, tant de personnes aux- (|uelles elle était utile; et cette considération, qui amenait comme conséquence la pensée de laisser là son projet de communauté pour retourner en sa famille, la tint pendant trois heures entières dans la plus cruelle angoisse : elle hésitait, elle ne savait presque plus quel parti prendre, lorsque, tombant à genoux, elle dit trois fois : « Deus in adjutorium meiim intende, mon « Dieu, venez à mon secours, jetez les yeux de votre miséri- « corde sur ma misère ; » et ajouta ensuite ces sublimes paroles; i< Je m'abandonne, ô mon Dieu! à votre providence adorable; « que mes parents, mes enfants et moi, périssions si vous l'avez « ordonné, ce n'est pas ce qui m'importe; mon seul intérêt, « dans le temps et dans l'éternité, est de vous obéir et de ser- « vir votre incomparable majesté. » A peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle recouvra sa tranquillité première, accompagnée d'une suavité céleste si parfaite, qu'elle ne put douter que Dieu n'agréât le dessein qu'elle avait formé de tout quitter pour s'attacher à lui seul'.

Le lendemain de cette rude épreuve, 6 juin, fcte tout à la fois de la sainte Trinité et de saint Claude, était le jour fixé pour la cérémonie de la fondation du nouvel institut ; ce jour apparut à la pieuse baronne comme le plus beau de sa vie. .Après s'être confessée au saint évêque et avoir reçu la communion de sa main, elle visita, en compagnie des demoiselles Favre et de Bréchard, les églises de la ville, alla prendre congé de ses connaissances; et le soir, vers sept heures, sortant toutes les trois de la maison du président Favre où elles logeaient, elles vinrent à l'Évêché demander la bénédiction du saint prélat; celui-ci, contemplant avec bonheur ces trois victimes couronnées de joie et d'allégresse : « Vous êtes bien heureuses, leur « dit-il, vous que le Seigneur a choisies : ayez un très-grand et

' Mémoires de la mère de Chaugy, p. 116.

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« très-humble courage : Dieu sera votre Dieu, et, sous sou « divin regard, vous marcherez victorieuses sur la tète de vos « ennemis. » Remettant ensuite à madame de Chantai un abrégé des Constitutions, qu'il avait composé pour elles : « Suivez ce chemin, leur dit-il, et faites-le suivre à celles que « le ciel a destinées à marcher sur vos traces. » Après quoi, levant les yeux au ciel, il les bénit « au nom du Dieu tout puis- « sant qui les attirait, au nom du Fils, l'éternelle sagesse, qui « les dirigeait, et du Saint-Esprit, qui les animait de ses amou- « reuses flammes. »

Elles partirent ensuite en formant une espèce de procession : le baron de Thorens conduisait madame de Chantai, sa bellemère; Jean-François de Sales, mademoiselle .Favre ; et Louis de Sales, mademoiselle de Bréchard. Tout le peuple était dans les rues pour les attendre, et, en les voyant passer, faisait retentir l'air de louanges et de bénédictions. Arrivés à la maison qui allait être le berceau de l'ordre de la Visitation, elles se rendirent d'abord à la chapelle, à l'entrée de laquelle madame de Chantai poussa ce cri de bonheur : «Voici, mes sœurs, le lieu « de nos délices et de notre repos. » Là, tombant à genoux, elles remercièrent Dieu par le chant trois fois répété de Gloria Patri, et lui demandèrent l accomplissement de sa très-sainte volonté dans leur entreprise, avec une parfaite charité entre elles; puis madame de Chantai embrassa tendrement ses deux compagnes, et celles-ci, la reconnaissant pour leur supérieure, lui promirent obéissance comme à Dieu même dont elle allait leur tenir la place. La nouvelle supérieure leur lut ensuite le règlement de la maison, afin qu'on l'observât immédiatement avec exactitude et amour; et comme déjà il était tard, elles tirent aussitôt leur prière, allèrent quitter avec joie, pour toujours, leurs habits séculiers et prendre leur repos. Jamais les deux compagnes de madame de Chantai n'avaient eu un sommeil si calme et si doux; il en fut autrement de la supérieure : elle dormit peu, abîmée qu'elle était dans le double sentiment de la présence de Dieu et de la reconnaissance qu'elle lui devait.

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