LIV. V. - VOCATION DE .MADEMOISELLE FAVP.E
« On dira de toi : Cette demoiselle a bien dansé, et puis, ce sera « tout ; quelle triste récompense î » Comprenant par cette réflexion la vanité du monde et les regrets amers qu'elle se préparait pour l'heure de la mort, elle avait formé la résolution de quitter le siècle, et s'était placée sous la direction du saint évêque, lorsque Louis de Sales, songeant à se remarier, vint demander sa main au président Favre. Celui-ci, accueillant la demande avec bonheur, s'empressa d'en informer sa fille. Mademoiselle Favre, loin d'y correspondre, pria aussitôt François de la soustraire à une recherche qui l'affligeait et de l'aider à demeurer ferme dans sa pieuse résolution. L'évoque de Genève ne décida pas sans peine le président à sacrifier une alliance qui le flattait ; mais auprès de son saint frère la chose fut plus facile. Un jour qu'il était à table avec lui : « Vous ne savez pas, « mon frère, lui dit-il en souriant, que vous avez un redoutable « rival à qui vous serez obligé de céder votre maîtresse ? — « Comment donc, un rival? répondit Louis ; qui oserait le dis- « puter avec moi? — C'est un rival, reprit François, devant « lequel, tout brave que vous êtes, vous trembleriez ; c'est « Jésus-Christ votre souverain Maître que mademoiselle Favre « a choisi pour son époux exclusivement à tout autre ; ainsi « n'y pensez plus. — A Dieu ne plaise, répondit le fervent chré- « tien, que je m'oppose à la vocation de mademoiselle Favre et « à la volonté du Seigneur. » Et ayant vu ensuite la demoiselle : « Si vous me quittiez pour un autre homme, lui dit-il, « j'en serais inconsolable; mais pour Dieu, je renonce à toutes « mes prétentions, et je vous laisse au céleste Époux dont je ne « suis que l'indigne sujet, ne méritant pas d'être son rival. » Libre ainsi de toute poursuite, mademoiselle Favre ne songea plus qu'à devenir la seconde compagne de madame de Chantai. Le saint fondateur voulut en adjoindre un troisième : c'était mademoiselle Aimée de Blonay, qu'il avait connue et formée à la piélé dès la première enfance pendant sa mission du Chablais. Il écrivit donc à M. de Blonay, qu'il appelait du doux nom de frère, pour lui amener sa fille après Pâques, époque à la-
quelle il comptait commencer sa petite congrégation. « Soyez « généreux, dit-il au père^ dites vous-même à cette chère fille « qu'il faut qu'elle oublie son peuple et la maison de son père, « car elle s'en souviendra toujours devant Dieu, qui est notre « père commun ; c'est singulièrement à elle que s'adressent les « paroles de l'Époux sacré : Debout, hâtez-vous, mon aimée. « Car enfin Aimée, c'est son nom. » M. de Blonay, qui était entré dans l'état ecclésiastique depuis la mort de sa femme, consentit volontiers au départ de sa fille; mais, par un concours de circonstances défavorables, la chose ne s'exécuta que dixhuit mois plus tard.
Il était encore deux saintes âmes, la sœur Fichet et la sœur de Châtel, qui se tenaient prêtes à se rendre au premier signal du pieux fondateur. Mais une autre , quoique de condition obscure, ne l'intéressait pas moins, c'était Anne-Jacqueline Coste, celte vertueuse servante qu'il avait trouvée à l'hôtellerie de l'Ecu de France, à Genève , lorsqu'il allait conférer avec Bèze. Touchée des belles dispositions de cette âme d'élite, il l'avait retirée à Annecy, et la dirigeait dans la pratique des plus éminentesvertus, admirantsa piété tranquille au milieu du tracas d'une hôtellerie où ill'avait placée, son recueillement intérieur parmi la dissipation qui l'entourait, sa douceur inaltérable à travers les contradictions, enfin sa fidélité à tout faire parle pur amour de Dieu, qu'elle honorait comme principe et but de toutes ses actions. Aussi il la qualifiait du nom de sainte, se recommandait à ses prières, et recevait avec simplicité les observations qu'elle lui faisait avec candeur. Un jour qu'elle lui exprimait le désir d'être sœur converse dans le monastère de rebgieuses qu'il devait établir : « Eh ! qui vous a dit, reprit-il. « que je dois établir un monastère de religieuses? — Personne. « répondit-elle, mais je ressens continuellement ce mouvement « dans mon ca^ur, et jevous le dis. » Le saint fondateur cependant n'avait alors communiqué son secret à personne ; il en
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conclut que Dieu l'avait révélé à sa servante : en conséquence, il le lui avoua en toute simplicité, et, depuis ce temps, elle ne cessa de se préparer plus spécialement à la retraite, demandant souvent à son saint directeur, non par curiosité, mais par désir ardent de mieux servir Dieu dans un monastère : « Quand H donc viendra madame?» C'était ainsi qu'elle désignait la baronne de Chantai.
Les constitutions et le personnel de la nouvelle communauté étant ainsi préparés, il ne manquait plus qu'un logement. Un grand seigneur avait d'abord fait bâtir, à ce dessein, une petite )naison propre à loger douze personnes, avec un oratoire, à la condition d'y ériger un monastère régulier * : mais , plusieurs diflicultés étant survenues à l'encontre de ce projet, une dame pieuse, jalouse de s'adjoindre à la petite communauté naissante, acheta une maison, dite la Galerie, au faubourg de la Perrière, à Annecy, et la mit à la disposition du saint évèque, de sorte qu'au temps marqué tout se trouva prêt, et l'on n'attendait plus, pour commencer, que l'arrivée de la baronne de Chantai. Celle-ci ne fit pas défaut. Elle avait à plaider en recouvrement d'une somme considérable due à feu son mari : plutôt que de différer son départ pour suivre ce procès, elle paya la somme de ses propres deniers, et s'empressa, au jour convenu, de prendre congé du vieux baron de Chantai, son beau-père, ainsi que de toutes les personnes qu'elle connaissait à Monthelon. Ce fut partout une désolation indicible : le baron, aux pieds duquel elle se jeta pour lui demander, avec sa bénédiction, pardon de tout ce en quoi elle aurait pu lui déplaire, l'embrassa avec d'abondantes larmes et lui souhaita tout le bonheur qu'elle méritait ; ses fermiers, ses voisins, les habitants du château, les pauvres surtout, qui avaient eu en elle une ressource toujours sûre, un appui, une mère, étaient inconsolables; ils criaient qu'ils perdaient tout en la perdant, et les sanglots étouffaient leurs voix. Pour elle , forte et courageuse
' Lettre cciii'.
au milieu des larmes de tous les assistants elle leur dit son dernier adieu: « Adieu pour jamais, mes bons sujets; adieu, mes « bons pauvres, vous serez toujours mes enfants; craignez bien « Dieu et priez pour moi. Adieu, mes bons domestiques , « adieu, mon cher beau-père, adieu à tous; » et en disant ces mots, elle embrassa ceux qui se trouvaient près d'elle et partit pour Autun*.
Delà, après avoir visité les lieux chers à sa foi dans celte ville antique illustrée par le sang de tant de martyrs, après avoir porté ses aumônes aux hôpitaux et servi les pauvres , elle se rendit à Dijon, où était toute sa famille. Eh pensant au sacrifice qu'elle allait y faire de tout ce qu'elle avait de plus cher au monde, elle sentit la nature se soulever en elle et son âme se briser d'avance ; car la grâce n'étouffe pas la nature, elle se contente de la régler, et la sainte veuve avait mis sa vertu non à éteindre en elle la sensibilité, mais à la surmonter pour suivre la voix du devoir. Elle était fille, elle était mère : comme fille, elle ressentait pour un père qui l'avait toujours tendrement aimée tout ce que peut inspirer la piété filiale ; comme mère, elle aimait ses enfants d'un amour indicible, elle les avait toujours élevés sous ses yeux, formés elle-même à la vertu, et ils avaient parfaitement répondu à ses soins. Pour obtenir le courage de se séparer de personnes si chères, elle se munit du pain des forts , alla en pèlerinage à Notre-Dame de l'Étang et à Fontaine, visita les diverses églises de la ville et du voisinage, demandant partout à Dieu l'énergie surnaturelle dont elle avait besoin dans une crise si violente. Le jour du départ arrivé, tous ses proches se rassemblèrent chez le président son père, pour lui dire le dernier adieu. Pas un seul qui ne fondît en larmes : plus désolé que tous les autres, le jeune baron, son fils, âgé d'environ quinze ans, se livrait à la douleur dans le vestibule du cabinet où M. Frémiot, également inconsolable, pleurait la perte imminente de sa fille chérie ; il n'eut pas
' Mémoires de la mère de Chaiigy, p. HO.
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plutôt aperçu la baronne qui venait dire le dernier adieu à son père, qu'aussitôt il se précipite à son cou tout en pleurs; et, la tenant embrassée, la conjure, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, de ne pas l'abandonner. Le cœur de cette tendre mère saigne de douleur, et l'on voit ses yeux nager dans les larmes. Néanmoins, supérieure par la grâce à la nature prête à défaillir, elle le console par de bonnes paroles, le caresse, es.suie ses pleurs , lui représente que quand Dieu parle il faut obéir ; puis, faisant effort pour se détacher de lui, elle se dirige vers le cabinet de son père. Le jeune homme se jette au-devant de ses pas, et va se coucher sur le seuil de la porte de l'appartement par où elle voulait passer : « Eh bien, ma mère, lui dit-il, « si je suis assez faible et assez malheureux pour ne pouvoir « vous retenir, au moins sera-t'il dit que vous aurez foulé aux « pieds votre propre enfant. » Un spectacle si navrant l'arrête; elle hésite, ses larmes coulent en abondance ; mais encore ici la grâce l'emporte sur la nature, elle passe par-dessus le corps de son cher fils'. Un ecclésiastique qui se trouvait présent ayant poussé un cri d'admiration : « Non, non, monsieur, lui « dit-elle, les larmes d'un fils ne feront jamais brèche à la ma- « gnanimité de la mère; mais je vous sais bon gré d'avoir ap- « prouvé mon courage. » S'étant ensuite arrêtée quelques instants pour pleurer, elle voit venir à elle son cher père, dont la douleur allait la martyriser encore. Il l'embrasse, la tient longtemps serrée contre son cœur sans pouvoir s'en séparer. Enfin, après un long entretien accompagné de beaucoup de larmes de part et d'autre, elle se jette à ses pieds, le supplie de la bénir etd'fivoir soin de son fils qu'elle lui laisse. Alors ce vénérable vieillard, levant au ciel ses mains tremblantes et ses yeux baignés de larmes : « 0 mon Dieu ! dit-il à haute voix, il ne m'ap- « partient pas de trouver à redire à ce que votre providence a « couché dans son décret éternel; j'y acquiesce de tout mon «cœur, et je consacre de mes propres mains sur l'autel de
* Mémoires de la mère de Cliauyy, p. 112.
« votre volonté cette fille unique qui m'est aussi chère qu'Isaac « l'était à votre serviteur Abraham. » Puis il lui donne sa bénédiction, la relève, et, l'embrassant de nouveau : « Allez «donc, ma chère fille, lui dit-il, où Dieu vous appelle; je « mourrai content s'il arrive que je ne vous voie plus en ce « monde, de vous savoir dans la maison de Dieu, et j'ai con- « fiance que vous soutiendrez par vos prières la vieillesse de « votre père qui vous permet ce départ. — Oui , sans aucun « doute, mon très-cher et très-bon père, répondit la baronne. « — Eh bien, ajouta le président, arrêtons l'un et l'autre le « cours de nos larmes, toutes justes qu'elles sont, pour faire « hommage à la divine volonté et ne pas donner au monde à « penser que notre constance est ébranlée'. » Il lui remit ensuite, pour l'évêque de Genève, une lettre dans laquelle on ne sait qu'admirer le plus, ou de la tendresse du père, ou de la loi du chrélien, « Monseigneur^, dit-il, ce papier devait être M couvert de plus de larmes que de mots, puisque ma fille, en « qui j'espérais trouver la consolation et le repos de ma vieil- « lesse, s'en va et me laisse père sans enfant. Toutefois je me « conforme au bon plaisir de Dieu ; et puisqu'il veut avoir ma « fille à son service en ce monde pour la conduire par ce che- <( min dans la gloire éternelle , j'aime mieux sa volonté, avec « le repos de ma conscience, que mes propres affections... » Messagère de ces belles paroles, la sainte veuve sortit seule du (îabinet de son père, et traversant la nombreuse compagnie de parents, d'amis, de domestiques, qui tous, en l'attendant, fondaient en larmes, elle sentit dans son âme comme un nouveau brisement, répandit quelques pleurs, et, se tournant vers eux : « Il faut pardonner ma faiblesse , leur dit-elle d'un visage « serein, je quitte mon père et mon fils pour jamais; mais la « foi doit me consoler, je trouverai Dieu partout. » Elle se mit aussitôt en route , et , dès qu'elle eut dépassé les portes de la
' Lettre cxcvni^.
- Mémoires de la mère de Chaugy, p. 113.
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ville, elle chanta avec mademoiselle de Bréchard, qui l'accompagnait . les versets suivants des psaumes de David : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi . in dnmnm Domini ibimus. Quam dileda tabernacula tua. Domine virtiitum ! Concupiscit et déficit anima mea in atria Domini. Anima nostra siciit passer erepta est de laqueo venantium. Laqueiis contritus est et nos Hberati sumus ; c'est-à-dire : « J'ai tressailli de joie à « la parole qui m'a été dite : Nous irons dans la maison du « Seigneur. 0 Dieu des armées ! que vos tabernacles son M aimables! 31on âme soupire après les parvis du Seigneur; « nous voici délivrés comme l'oiseau qui s'échappe des filets « de l'oiseleur ; le fdet est brisé , et nous sommes affran- « chis : » et plusieurs fois elle répétait avec bonheur ce dernier verset .
Tout le long du chemin, quelque part que les saintes voyageuses s'arrêtassent vers le soir pour passer la nuit, elles allaient servir et consoler les malades, soit dans les hôpitaux, soit à domicile; et le matin, avant de partir, elles retournaient faire leurs lits et se recommander à leurs prières. Elles firent ainsi pieusement leur route jusque près d'.Vnnecy. L'évoque dt* Genève, informé de leur arrivée prochaine, alla jusqu'à huit kilomètres à leur rencontre , accompagné de vingf-cinq personnes de l'un et de l'autre sexe, des plus considérables de la viQe; et tout le peuple les reçut avec acclamation. La baronne de Chantai passa toute la semaine à Annecy, partie en exercices de piété, partie en conférences spirituelles avec le saint évêque ; et , après les fêtes de Pâques, elle alla conduire la baronne sa fille au château de Thorens , oii elle resta environ six semaines pour lui apprendre à conduire ses affaires et sa maison, à mettre de l'ordre dans son ménage, et surtout pour l'entourer de personnes capables et dignes de confiance'.
Elle revint ensuite à Annecy pour la fête de la Pentecôte :
• Mémoires de la mère de Chaugy, p H4.
c'était l'époque que le saint évêque avait choisie pour l'ouverture de sa communauté, afin que ses filles, enfermées, disaitil, « comme dans un petit cénacle, reçussent le Saint-Esprit et (( fussent enivrées de cette grâce qui fait parier un nouveau «. langage et vivre d'une nouvelle vie. » Mais la dame qui avait passé le contrat pour loger la communauté à la maison dite la Galerie, au faubourg de la Perrière, avec l'intention de s'y adjoindre elle-même, ayant changé de dessein , l'ouverture de la communauté fut forcément ajournée. Il fallut que François passât lui-même le contrat en son nom, et il le fit avec une grande consolation. « Je suis joyeux, disait-il, maintenant que « j'ai trouvé une ruche pour mes pauvres abeilles, une cage « agréable pour mes petites colombes. » Et il fit aussitôt disposer tous les lieux réguliers nécessaires pour une communauté.
Pendant ce temps-là, la baronne de Chantai, jalouse d'imiter la pauvreté de Jésus-Christ et de donner à son institut un grand exemple de désintéressement, fit un acte qu'admirèrent les personnes de piété et que censurèrent sévèrement les gens du monde : contente d une pension que lui assurait son frère, l'archevêque de Bourges, elle abandonna tout son bien, et même son douaire, à ses enfants. Cette mesure, à juger humainement des choses, paraissait peu prudente ; la conservation de sa fortune pouvant être tout à la fois utile à ses enfants pour les maintenir dans le respect et l'obéissance, et nécessaire à sa communauté pour fournir à ses premiers besoins ; mais la sainte veuve et l'évoque de Genève, son conseiller, avaient des vues plus hautes que celles de la prudence humaine : ils voulaient faire acte de confiance en Dieu, d'abandon à la Providence; et le succès fit bien voir que Dieu prend soin de ceux qui se confient en lui; qu'il sait, quand il lui plaît, enrichir dès ce monde ceux qui quittent tout pour son amour.
Le ciel parut même dès lors récompenser son courage, par la victoire complète qu'il lui fit remporter sur une tentation violente qu'elle subit à cette époque. Il lui vint dans l'esprit que