LIV. VII. — SA CONFORilITÉ A LA VOLOMÉ DE DIEU
ses prières au gré de sa volonté: « C'est, disait-il, vouloir ac- « commoder hi volonté de Dieu à la nôtre ; tandis qu'au con- « traire nous devons soumettre notre volonté au bon plaisir de « Dieu. » Il approuvait encore moins C€s lamentations qu'on faisait quelquefois en sa présence sur les calamités qui survenaient : « Laissons tout cela, disait-il, à la Providence, Dieu sait « mieux que nousc* qui nous convient ; et pourvu que nous ob- « servions ses commandements, tout nous tournera à bien'... « Il faut, ajoutait-il. avoir une continuelle et inviolable égalité « de cœur parmi la si grande inégalité des événements ; et quoi- « que toutes choses varient diversement autour de nous, il « nous faut demeurer constamment immobiles, le regard fixé « sur Dieu seul. Que tout se renverse sens dessus dessous, je « ne dis pas seulement autour de nous, mais en nous; que notre « âme soit triste ou joveuse. en douceur ou en amertume, en « paix ou en trouble, en clarté ou en ténèbres, en tentations ou « en repos, en goût ou en dégoût ; que le soleil la brûle ou que « la rosée la rafraîchisse, il faut que toujours notre volonté rea garde au bon plaisir de Dieu, son unique et souverain bien. »
Lorsqu'il assistait un mourant, il ne lui recommandait rien plus que l'acquiescement de sa propre volonté à la volonté de Dieu : « 0 Dieu ! lui faisait-il dire, que votre volonté soit faite « et non la mienne: qu il en soit de moi, ù Père céleste ! comme « cela vous semblera bon. » Et il en donnait pour raison que mourir dans le sein de la divine volonté, c'est s'endormir, comme saint Jean, sur la poitrine de Jésus-Christ, et que Dieu ne peut pas perdre une àme qui meurt dans 1 union de sa volonté à la volonté divine.
Le neuvième livre de son Traité de Vamour de Dieu n'est autre chose que la description d'une àme parfaitement unie à ce bon plaisir divin, et on sent, en le lisant, que sa plume n'a fait que copier son cœur : « 0 Dieu! s'écrie-l-il, que votre vo- « lonté soit faite, non-seulement en l'exécution de vos com-
' Dép. de honard.
« mandements, conseils et inspirations, auxquels nous devons « ol)éir, mais aussi en la souffrance des afflictions qui nous « arrivent; que votre volonté fasse, par nous, pour nous, en « nous et de nous, tout ce qui lui plaira ^.. Le cœur vraiment « aimant, conlinue-t-il, aime le bon plaisir divin nonseule- « ment dans les consolations, mais aussi dans les afflictions: « il l'aime même plus dans les croix, les peines et les travaux. « parce que la principale vertu de l'amour est de faire soufîrir « l'amant pour l'objet aimé*... Et comment ne supporterait-on « pas amoureusement les adversités, puisqu'elles procèdent de « la même main du Seigneur, également aimable lorsqu'elle dis- « tribue les afflictions comme quand elle donne la consolation^?» C'est dans ce même livre neuvième qu'après avoir montré les travaux de la vie, les afflictions et la mort même se convertissant, par la douce miséricorde de Dieu, en échelons pour monter au ciel, en moyens pour croître en grâce, en mérites pour obtenir de nouveaux degrés de gloire, en expiations pour effacer nos péchés, tellement détrempées et aromatisées de la suavité de la clémence divine, que leur amertume est très-aimable, il s'écrie : « Ouvrons donc les bras de notre vo- « lonté; embrassons la croix très-amoureusement, acquies- « çant à la très-sainte volonté de Dieu, et lui chantant l'hymne « d'éternel acquiescement : Votre volonté soit faite en la terre « commeau ciel... Sans doute les peines elles-mêmes ne peuvent « être aimées ; mais, envisagées en la volonté divine qui les or- « donne, elles sont infiniment aimables, elles sont toutes d'or « et plus précieuses qu'on ne saurait dire... Que notre volonté « soit donc indifférente à tout ce que Dieu veut et se place entre « ses mains comme une boule de cire disposée à prendre toutes « les impressions de son bon plaisir, sans choix, sans préfé- « rence de quoi que ce soit, sans autre amoin- que celui de la
' Liv. IX,c. 1.
■^ Ch. II.
■' Ch. IV.
Liv. VII. — SA CONFORMITÉ A LA VOLONTÉ DE DIEU. 555
« volonté divine, aimant non les choses que Dieu veut, mais la « volontédeDieuquilesveut,selaissant conduire pareette divine « volonté comme par un lien très-aimable pour aller avec bon- « heur partout où voudra le divin bon plaisir jusqu'à préférer, « si la chose était possible, l'enfer avec la volonté de Dieu, au « paradis sans cette divine volonté... Indifférence, ajoute-t-il, « qui doit s'étendre à tout : aux choses naturelles, comme la « santé ou la maladie, là beauté ou la laideur, la force ou la « faiblesse; aux choses de la vie civile, comme les honneurs, « les rangs, les richesses ; aux choses de la vie spirituelle, comme « les sécheresses ou les consolations, les goûts ou les aridités; « enfin à tous les événements, et à l'action comme à la souf- « france. 0 que bienheureuses sont de telles âmes, hardies et « fortes à poursuivre les entreprises que Dieu leur in.spire, non « moins promptes à les quitter quand Dieu le veut ainsi, et « toujours aussi douces dans les revers que dans les succès! »
Grâce à cette conformité si parfaite de sa volonté avec la volonté de Dieu, les plus grandes afflictions trouvaient le saint évéque inébranlable ; les croix mêmes lui devenaient très-aimables, les choses les plus amères lui semblaient très-douces ; et recevant toutes les contradictions non-seulement sans mé-, lancolie, abattement ou tristesse, mais avec aisance et joie, il pouvait écrire à sainte Chantai, à l'occasion d'une afiliction sensible qu'il avait éprouvée : « Oh ! que c'est une bonne chose « de ne vivre qu'en Dieu, de ne travailler qu'en Dieu, de ne se « réjouir qu'en Dieu ! je ressens dans ma peine une douceur « cent fois plus suave qu'à l'ordinaire. » Enfln son abandon au bon plaisir de Dieu allait jusqu'à ce degré de perfection, qu'il se sentait disposé à souffrir avec une entière tranquillité d'àme les suppUces et la mort même, si Dieu permettait qu'il y fût injustement condamné, et cette condamnation n'offrait à sa pensée qu'un point de vue qui lui fit peine : c'était le scandale qui en résulterait si on le croyait coupable
Qu'on ne pense pas, néanmoins, que celte conformité à la volonté divine allât jusqu'à le rendre insensible : son cœur si
tendre ressentait vivement la peine, mais se soumettait : « Je « pleure en dételles occasions, écrivait-il à une personne affligée « de la mort d'un des siens, et mon cœur, qui est de pierre « pour les choses célestes, fond en larmes pour de tels sujets ; « mais. Dieu soit loué! c'est toujours avec tranquillité que je « pleure, toujours avec un grand sentiment d'amoureuse di- « lection envers la providence de Dieu : car, depuis que Notre- « Seigneur a aimé la mort et l'a doYmée pour objet à notre « amour, je ne puis vouloir mal à la mort de m'enlever mes « sœurs ou toute autre personne, pourvu qu'elles meurent dans « l'amour de la mort sacrée du Sauveur*. Je tiens pour si peu « de chose cette vie fragde, que jamais je ne me tourne vers « Dieu avec plus de sentiments d amour que quand il m'a « frappé ou qu'il a permis que je sois frappé^. »
Le saint évèque trouvait donc bon que dans la perte des siens on donnât quelque chose à la sensibilité naturelle, mais à la condition de ne rien diminuer de la conformité à la volonté de Dieu. « Je n'ai garde de vous dire ; ]Nc pleurez pas, » écrivait-il à une personne qui pleurait la mort d'une sœur chérie''; « non, car il est bien juste que vous pleuriez un peu en témoi- « gnage de la sincère affection que vous lui portiez, à l'exem- « pie de notre cher Maître, qui pleura un peu sur son ami « Lazare. Mais ne pleurez pas beaucoup, comme font ceux qui, « tout entiers à cette misérable vie, ne se ressouviennent pas « que nous allons à l'éternité, où, si nous vivons bien en ce « monde, nous nous réunirons un jour à nos chers défunts pour « ne jamais les quitter. Nous ne saurions empêcher notre pau- « vre cœur de ressentir la perte de ceux qui étaient ici-bas nos « aimables compagnons; mais il ne faut pourtant pas démentir « la solennelle résolution que nous avons fjiite de tenir notre « volonté inséparablement unie à celle de Dieu , ni cesser de
- Lettre dcccxxxvui".
- Lettre ncccxxxix".
'' Lettre dcclx".
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« dire à la divine Providence : Oui, vous êtes bénie ; car tout « ce qui vous plaît est bon '. Cette imaginaire insensibilité de « ceux qui ne veulent pas qu'on soit homme m'a toujours « semblé une chimère; mais aussi, après qu'on a payé le tribut « à la partie inférieure de notre àme, il faut rendre le devoir « à la supérieure, où siège, comme dans son trône, l'esprit de « foi qui doit nous consoler dans nos afflictions et par nos af- « llictions mêmes : Bienheureux ceux qui se réjouissent d'être « affligés et qui convertissent l'absinthe en miel -.
' Lettre CLSXii'.
- Lettre dcclx'.