LIV. VU. — SON HUMIUTE
« tranchant qui distribue tout aux autres et ne prend rien pour « lui, comme un luth qui est sourd à ses propres sons, comme « l'échelle qui fait monter les autres là oij elle ne va pas elle- « même, comme les enseignes, qui invitent le passant à entrer « pour faire bonne chère, tandis qu'elles passent la nuit au « froid et à la pluie. Et puis, quand je suis en chaire, ajoutait-il « en faisant allusion à sa prononciation, qui avait quelque « chose de lent et de pesant, j'ai peine à trouver mes mots, je « suis plus lourd qu'une souche, je sue beaucoup et n'avance « guère, je trahie comme une tortue ^ »
Aussi, quand les flatteurs venaient l'encenser de leurs éloges, il leur imposait silence. « Messieurs, leur disait-il, François de « Sales est un pauvre homme qui se connaît mieux que vous ne « le connaissez : Dieu sait ce que je suis. » Et un jour qu'on lui rapportait qu'un certain prélat ne cessait de dire du bien de lui : « Ce bon seigneur, répondit-il, me ferait bien plaisir « de me laisser comme je suis ; je me connais, ma conscience « et mon confesseur sont deux témoins irréprochables de mes « misères *. » Son humilité se montra plus sévère encore envers M. de Belley, lorsque celui-ci, préchant devant lui à Annecy, se permit de lui redire l'allusion d'assez mauvais goût qu'avait faite autrefois à son nom de Sales 1 évoque de Saluées. « Sal es, vous êtes le sel dont toute la masse de ce peuple est « assaisonnée, selon ce que dit le Sauveur à ses apôtres : Vous « êtes le sel de la terre. » Cet éloge blessa François au vif, tellement qu'au retour il en reprit sévèrement le prédicateur : « Vous alliez si bien, lui dit-il, vous marchiez si droit; qu'est-ce « qui vous a fait faire ce faux pas? vous avez tout gâté, et il ne « faut que ce seul mot pour faire perdre l'effet de tout votre « sermon. Ne savez-vous pas qu'on ne doit louer les hommes « qu'après leur mort ? Je suis vraiment un beau sel, un sel « affadi et gâté qui n'est bon qu'à être jeté et foulé aux pieds.
• Quel est le meilleur gouvernement, par le P. Binct, p. 489 et suiv.
• Esprit de saint François de Sales.
« Certes , si vous avez dit cela pour me donner de la conl'u- « sion, vous avez trouvé le vrai moyen. Épargnez du moins « vos amis \ »
« Mon père, lui dit un jour l'évêque de Belley en parlant de « son passage si hardi à travers la ville de Genève en 1610, si « les Genevois vous eussent assommé, votre pis-aller eût été « votre mieux : d'un confesseur ils eussent fait un martyr. — « Et que savez-vous, reprit François, si Dieu m'eût donné la « constance nécessaire pour conquérir une telle couronne ? — « Assurément, mon père, vous aimeriez mieux souffrir mille « fois la mort que de renoncer à la foi ? — Je sais bien ce « j'eusse dû faire ; mais l'aurais-je fait ? Saint Pierre était bien « tout aussi résolu que moi, vous savez néanmoins ce qu'il fit. « Bienheureux qui se défie de sa propre faiblesse et ne se confie « qu'en Dieu : nous pouvons tout quand il nous fortifie ; sans « lui, rien^. »
Les humbles sentiments que François avait de lui-même ressortaient encore mieux lorsqu'il voyait l'estime singulière dont tout le monde l'entourait : « Voyez-vous, disait-il un jour « qu'il avait reçu de grands éloges, ces personnes, avec leurs « louanges et leur estime, me feront recueilhr à la fin un fruit « bien amer de leur amitié. Quand je serai mort, on ne priera « point pour mon âme, qu'on s'imaginera être allée tout droit « en paradis ; et ce sera cause que je souffrirai longtemps en « purgatoire : voilà tout ce qui me reviendra de cette réputa- « lion^. » Chose étonnante! ce saint évêque craignait parfois un châtiment plus terrible encore que le purgatoire; il tremblait d'être trouvé digne de l'enfer au tribunal de la justice divine ; et lui, qui avait fait un si digne usage de toute sa vie, écrivait à sainte Chantai : « Hélas ! quand je pense comme j'ai « employé tous les moments de mon existence en ce monde, je
* Esprit de saint François de Sales, H" p., sect. xii.
* Idem, I" p., sect. xir.
^ Idem, sect. xiii.