CHAPITRE XIII
SON HUMaiTÉ *.
L'humilité, selon la doctrine de François de Sales, n'est que le courage de la vérité appliquée à soi-même dans toute sa rigueur et ses conséquences *. Quelle est. en effet, la vérité par rapport à l'homme? C'est que de nous-mêmes nous ne sommes rien, puisque tout notre être et toutes nos facultés viennent de Dieu, qui peut nous les retirer à chaque moment : un léger dérangement dans le cerveau peut faire perdre au plus grand esprit tout son génie, au plus savant toute sa science et jusqu'à sa raison même : la première tentation peut renverser toute notre vertu, le moindre accident peut ternir notre beauté; c'est que de nous-mêmes nous n'avons rien d'estimable, puisque le péché est la seule chose en nous qui vienne de nous et soit à nous : tout le reste est de Dieu et appartient à Dieu ; c est enfin que nous sommes par nous seuls incapables de tout bien, même d'une pensée ou d une parole utile au salut, comme l'enseigne l'apôtre saint Paul.
De ces vérités incontestables il suit, comme conséquence rigoureuse : 1° que nous ne devons point nous estimer nousmêmes, mais avoir de nous les plus bas sentiments, réservant toute estime et tout amour à Dieu seul, source unique de toui ce qui est bien ; 2" que nous ne devons point rechercher L'es-
• Dép. de sainte Chantai, art. 30.
* Entretien sur la générosité, p. 82. — Esprit de saint Français de Sales, rV' p., sect. xi. — X' p., sect. xvii.
timc et la louange, choses qui appartiennent à Dieu seul ; les vouloir pour nous, ce serait vouloir l'injustice et le mensonge ; 3" que nous devons aimer l'obscurité, les humiliations et les mépris, parce que telle est la condition due au néant et au péché, condition que Jésus-Christ a subie ]e*premicr et que nous devons subir à son exemple, c'est-à-dire que de là découle la mort de l'orgueil, la ruine de l' amour-propre, de l'ambition, des prétentions et des susceptibilités qui font tant de mal dans le monde. Ecoutons le saint prélat exposer lui-même ces vérités : « L'humilité morale, dit-il, c'est la connaissance de « sa misère et de sa pauvreté; l'humilité chrétienne, c'est l'a- « mour de cette pauvre et chétive condition, le contentement « de n'être rien et d'être compté pour rien, par respect pour « la vérité et pour les humiliations du Verbe incarné. Les actes « extérieurs d'humilité ne sont pas l'humilité; mais cependant « ils lui sont très-utiles : ils sont l'écorce de la vertu , ils en « conservent le fruit*. » Cette doctrine de saint François de Sales n'est que l'histoire de sa vie.
Plein de cet esprit de modestie qui convient si bien à notre pauvre humanité, il n'avait de lui-même que les sentiments les plus humbles. La grande noblesse de sa maison, ses rares qualités, les dons naturels et surnaturels que Dieu avait mis en lui, sa dignité épiscopale, jointe à tant de doctrine et de science, l'estime et la vénération dont il était entouré, rien ne pouvait enfler son cœur ni en altérer la modestie. « On m'appelle, « dit-il un jour ^ à l'occasion d'une lettre pleine d'éloges qu'un « religieux lui avait adressée, on m'appelle une fleur et un « phénix; mais, en vérité, je ne suis qu'un homme vil, le plus « vrai néant de tous les néants, la fleur de la misère humaine; « et je suis affligé que ce bon père n'occupe pas son esprit de « quelque chose de meilleur. On vante le bien que font mes pré- « dications et mes écrits ; mais, hélas! je suis comme un écuver
* Lettre lxxxiv"".
* Esprit de saint François de Sales. — Dép. de sainte Chantai, art. 50, p. 93.