LIV. Vil. — SON HUMILITÉ
quelque chose à blâmer dans le sermon. S'il accueillait d'une manière cordiale ceux qui le visitaient. M. Déage lui citait le proverbe, que la familiarité rend méprisables ceux qui sont élevés en dignité*. D'autres fois, ce censeur austère se fâchait de ce que François ne se fâchait pas ; il s'offensait de ce que l'homme de Dieu pardonnait les offenses ; il lui reprochait sans cesse qu'il était trop bon, que sa bonté gâterait tout, et l'humble évêque souffrait de bonne grâce d'être continuellement repris comme un enfant.
Un jour, une personne irritée contre lui vint le trouver et lui dire franchement qu'elle avait dans le cœur beaucoup d'aversion et de mépris pour sa personne. «Et moi, répondit-il sans lui « demander la raison de son mécontentement, je vous en aime « davantage. — Comment cela ? dit celte personne fort éton- « née. — C'est que, pour me parler ainsi, il faut que vous ayez « beaucoup de candeur et de franchise; et j'estime fort cette « qualité. — Mais ce que je vous dis, reprit-elle, ce n'est pas « seulement un sentiment passé, c'est un sentiment que j'ai « encore en ce moment dans le cœur contre vous. — Et moi, « repartit François, ce que je vous dis est aussi un sentiment V que j'ai en ce moment dans le cœur pour vous, et que j\' aurai « toujours, je l'espère de la grâce de Dieu. — La cause de ma « colère, dit la personne, c'est que vous ave/ appuyé de votre « recommandation ma partie adverse dans un procès de grande « consé(|uence. — Cela est vrai, dit le saint prélat, et je l'ai fait « parce que j'ai jugé le bon droit de son côté. — C'est pour cela « que je vous en veux, dit la personne ; vous deviez vouscompor- (f ter comme père commun et non comme partie ; il ne vous « convient pas de favoriser l'un plutôt que l'autre. — Les pères « communs, reprit le saint évêque, examinent, dans les contes- « tations de leurs enfants, qui sont ceux qui ont tort ou raison, « et le jugement qui a été rendu vous prouve que le bon droit « était du côté de votre partie adverse. — On m'a fait injustice,
^ Esprit de saint François de Sales, XI', p., sect. xvui.
répliqua-t-elle. — Je vous assure, dit François, que, si j'eusse été un de vos juges, je vous aurais eondamné moi-même. — Bon moyen que vous prenez là pour guérir mon aversion pour vous! — Tant que la passion vous dominera, répondit-il, vous ne verrez pas clair dans votre affaire et vous vous plaindrez; mais, quand le temps aura remis votre esprit dans une assiette plus tranquille, vous bénirez Dieu et vos juges de vous avoir ôlé un bien que vous ne pouviez posséder en conscience; alors votre aversion contre eux et moi cessera. — Amen, reprit l'autre; mais je voudrais savoir si c'est du fond du cœur que vous m'avez dit que vous m'en aimiez davantage. — Oui, lui dit le saint prélat, car j'aime qu'on décharge franchement ce qui pèse sur le cœur. Ceux qui font voir leur plaie rendent la cure plus facile. Pour vous, quelque aversion que vous ayez actuellement contre moi, il reste dans le fond de votre cœur un avocat qui plaide secrètement pour moi et me fera gagner ma cause avec votre amitié, dès que le feu de la passion sera éteint. — Comme je me trompais ! reprit l'autre : il fut un temps où je vous tenais pour un saint. — Vous aviez grand tort, reprit l'humble évêque, je suis bien éloigné de l'être. Il y a quelques-uns de mes amis qui ont un voile sur les yeux et me croient tel qu'ils désirent que je sois. Mais vous, qui n'avez plus si bonne opinion, je vous en aime davantage, d'abord parce que vous êtes de mon avis, et ensuite parce que l'idée que vous avez de moi m'est bien plus utile, Ceux qui m'applaudissent m'exposent au danger de me perdre par la présomption; mais ceux qui me méprisent font ce que je dois faire, ils me forment à l'humilité en m'inspirant de bas sentiments de moi-même, et me mettent ainsi dans la voie du salut \ » Bien d'autres fois le saint évoque fut en bulle à des blâmes injustes, comme nous l'avons vu dans le cours de celte histoire, et jamais il n'y opposa (jue douceur ou silence. « Donnez pas-
* Esprit de saint Fiwh'o's de Sales, Vil" p., seA \\ui.
UV. VII. — SOX HUMILITÉ. «3
« sage à la colère, disait-il avec l'Ap^itre ; les coups de canon « s'amortissent dans la laine et font mal aux corps durs qui « résistent *? Qu'est-ce d'ailleurs que tout ce que les homme» « peuvent dire contre nous, près de ce qu'on a dit contre le «•Sauveur mourant sur une crois entre deux larrons et rassa- « sié d'opprobres? En présence d'un si grand exemple, qui « n'aurait honte de se plaindre et plus encore d'avoir du res- « sentiment '? Mais enfin, lui demandait- on un jour, com- « ment devons -nous nous conduire à l'égard des censeurs «injustes ou des calomniateurs? — Premièrement, dit- il, « on peut répondre selon la vérité, pourvu qu'on le fasse « d'une manière douce, paisible, sans paroles d'aigreur, sans « trouble ni émotion. Jésus-Christ, accusé d'être possédé du « démon, répond simplement : Je ne suis point possédé du dé- « mon : Dœmonium non haheo. Après cela, si l'on persiste à « vous accuser, il faut vous taire. Le silence est l'eau qui éteint « la calomnie; la réplique est l'huile de la lampe où elle se fo- « mente'; ou, comme le dit Tacite : Qui la méprise la fait tom- « ber ; qui s'en irrite lui donne de la consistance : Spreta exo~ « lescunt: si irascare, agnita videntur^. Il faut se durcir la peau « du cœur contre ces croix qui ne sont que des paroles ou un « son dont on peut dire : Autant en emporte le vent ^ Qui est trop « sensible au qu'en dira-t-on n'aura jamais la paix du cœur, a Les manques d'égards ne troublaient pas plus son humilité que les discours critiques. « Plût à Dieu, disait-il, que je fusse « aussi indifférent à toute autre chose qu'aux mépris qu'on « fait de moi! » Un jour le secrétaire d'un prince lui écrivit d'une manière peu convenable et peu respectueuse : l'humble prélat opposa à ce manque d'égards une réponse pleine d'humilité et, de courtoisie; et quelqu'un des siens lui ayant repré-
* Esprit de saint François de Sales, XII' p., sect. mi.
* Idem, XII' p., sect. vu.
5 Idem, XVI' p., sect. xxiv. — XVII* p., sect. xx.
* Annal., iv, 54.
5 Esprit de saint François de Sales, sect. si. — XVIIP p., sect. xxx. II. 28
sente qu'il vaudrait mieux parler sur un autre ton à ce malappris : « Non, repartit-il d'un air gracieux; c'est un gentil es- « prit : cela lui apprendra à mieux écrire désormais. »
Telle était même l'humilité du saint évêque, qu'il désirait paraître aux regards du monde non pas humble, mais vil et abject, tel qu'il se croyait être \ « Je me suis figuré, raconta-t-il « un jour à un de ses amis, mourir sur un échafaud ou être « brûlé vif en vertu d'une sentence de mort portée injustement « contre moi, et je me suis réjoui de perdre l'honneur avec la « vie par respect pour le bon plaisir de Dieu, s'il voulait le per- « mettre ainsi. » C'était même une de ses maximes, que si le monde ne trouvait pas à redire en nous, nous ne serions pas bons serviteurs de Jésus-Christ. « Bienheureux sont les hum- « blés, disait-il, parce qu'ils arriveront sûrement au port : c'est « là la béatitude qui me plaît le plus, et je voudrais qu'au der- « nier jour, ma justice, s'il s'en trouve une en moi, fût cachée « à tout le monde et connue de Dieu seul. »
De là vient que jamais on ne lui a entendu dire un mol à son avantage ; jamais on ne l'a vu se préférer à personne : il avait, au contraire, une adresse merveilleuse pour couvrir le bien qui était en lui et cacher ce qui pouvait le faire estimer, afin que Dieu seul fût dans le secret de ses mérites. Aussi ne se serait-il jamais permis la moindre action ou la moindre parole en vue de paraître vertueux. « 11 faisait tout, dit sainte Chantai, pour « remplir son devoir, sans autre point de mire que la volonté « de Dieu^. » Et dans la pratique des vertus il préférait aux vertus plus éclatantes qui sont, selon son beau langage, attachées au haut de la croix de manière qu'on les voie et qu'on les admire , celles qui naissent au pied de la croix, et ne paraissent point aux yeux des hommes, comme l'humilité, la douceur, le support cordial du prochain, la condescendance aux inclinations d'autrui, la modestie, la simplicité « Celles-là,
Dép. de la mère de Changy.
Dép, de sainte Chantai.