LIV. VII. - SON ESPRIT DE PAUVRETÉ
la demeure du père des pauvres, qui dépensait le moins possible afin de donner en aumônes le plus possible. Il avait près d'Annecy une terre, dépendant de l'Évéché, où il lui eût été agréable d'aller se reposer de temps en temps, s'il y avait eu une maison à son usage : jamais il n'en voulut faire bâtir ; et, un prêtre lui en ayant demandé un jour la raison : « C'est, « répondit-iP, que j'estime comme une grâce de Dieu d'ha- « biter une maison étrangère partout où je vais. Cela m'est un « bonheur, parce que c'est un trait de ressemblance avecjé- « sus-Christ, qui naquit dans une étable et n'eut pas, pendant « sa vie, où reposer sa lète. » Malgré tant d'épargne, la quantité de ses aumônes semblait inexplicable avec la tenue de sa maison et la modicité de ses revenus. « Un jour, dit M. de Belce ley, que je lui en témoignais ma surprise : C'est Dieu, répon- « dit-il, qui multiplie les cinq pains. — Mais, lui demandai-je. « comment cela se fait-il? — Ce ne serait pas miracle, répli- « qua-t-il, si cela se pouvait dire; et ne sommes-nous pas bien « heureux de vivre ainsi par miracle? Voyez, ajouta-l-il mon- « trant un habit de dessous qu'on lui avait fait avec une vieille « soutane, est-ce que mes gens ne font pas de petits miracles? « D'un vieil habit ils en l'ont un tout neuf. A vous parler fran- « chement, si j'avais davantage, je serais en peine qu'en faire : « je suis heureux de vivre en enfant sans souci; à chaque jour « suffit son mal. J'use des biens de ce monde comme les chiens « des bords du^Jil, qui boivent l'eau du fleuve en courant, de « peur d'être attrapés par les crocoddes. »
Ce vrai pauvre de Jésus-Christ ne maniait guère d'argent que pour le distribuer ; et c'était à peine s'il savait distinguer certaines pièces de monnaie et s'il en connaissait la valeur. Tout passait par les mains de son économe; mais lorsqu'il fallait acheter quelque chose ou payer en voyage sa dépense dans les hôtelleries, il ne souffrait point que celui-ci marchandât et il lui faisait payer toute la somme demandée, à moins que l'excès
* Dép. du chan. Gard.
du prix ne fut évident et notable. Hors de là, quand on se plaignait des maîtres d'hôtel : « Remarquez, répondait-il, qu'il « faut considérer non-seulement le prix des denrées, mais ence core les soins, les peines, les veilles, et la bonne volonté de « ceux qui nous reçoivent, choses qui ne peuvent jamais être « assez payées \)) Rarement il laissait l'argent reposer oisif entre les mains de l'économe, il lui en demandait presque tous les jours pour les pauvres, les monastères et autres maisons qui vivaient d'aumônes, et ces distributions amenaient parfois la disette à l'Kvèché. Un jour l'économe, à bout de toutes ressources, vint se plaindre de n'avoir plus d'argent : « Tant mieux, répondit « François, cela nous rend plus conformes à Jésus-Christ: ce « Sauveur adorable n'avait pas où reposer sa tête, et nous, « nous sommes encore loin de cette extrémité. — Mais, enfin, « où prendre de l'argent? demanda l'économe. — Mon fils, « répliqua le saint, il faut vivre de ménage. — Ah! vraiment! « il est bien temps de ménager, quand il n'y a plus rien. — « Vous ne me comprenez pas; je veux dire qu'il faut vendre « ou engager quelques pièces de notre ménage, quelques-uns « de nos meubles, pour acheter de quoi nous nourrir. N'est-ce « pas là vivre de ménage*? »
Pour échapper aux reproches de son économe, qu'il ne voulait pas trop contrister, François estimait une bonne fortune l'argent qui lui arrivait à son insu, et il le partageait aussitôt en diverses sommes dont il faisait autant de petits paquets enveloppés avec soin, pour les disiribuer aux pauvres ;. il donna ainsi un jour jusqu'à quatre cents florins.
Malgré tant de pauvreté, le saint évoque savait être magnifique quand il le fallait et qu'il le jugeait expédient pour l'honneur de son ministère et pour la gloire de Dieu : plusieurs fois il a reçu de grands seigneurs avec tant d'éclat, qu'on s'étonnait comment, avec si peu de biens, il pouvait faire de telles magni-
' Esprit de saint François de Sales, VIII" p., scct. vu. * Idem, IP p., sect. xxii.