LIV. V. — DIRECTION DE MADAM3 DE CUAMAL
Telles étaient les saintes pensées dont se préoccupait le saint évoque, surtout depuis que le ciel lui avait révélé le dessein de fonder par lui un nouvel ordre, et ménagé à Dijon la connaissance de madame de Chantai, qui devait le seconder dans cette belle œuvre. Quoique séparé de cette âme généreuse, il ne cessait de la préparer aux grandes vues que Dieu avait sur elle , en l'aidant de ses conseils dans les voies parfaites où elle marchait avec un rare courage. Dès son retour de Dijon, il lui adressa une lettre où il lui disait* : « Je prie notre bon Dieu de mènera bonne « finledésirqu'ila misen vousdela perfection chrétienne, et que « vous devez chérir et nourrir tendrement en votre cœur comme « l'ouvrage du Saint-Esprit et une étincelle de son feu divin... « Ce désir et l'amour de votre viduité sont les deux colonnes « sur lesquelles doit reposer l'édifice de votre bonheur : con- « servez-les avec soin. . . Tenez-vous fort en la présence de Dieu « dans une sainte liberté d'esprit, une grande confiance en sa « miséricorde, sans scrupule, sans empressement, sans inquié- « tude. Jetez votre cœur dans les plaies de Notre-Seigneur dou- « cément et non pas à force de bras. »
Cette lettre porta dans l'àme de la baronne de Chantai une grande consolation; mais ce bonheur dura peu. Le désir violent qui la pressait de se ranger entièrement sous la conduite de François, combattu en elle par l'engagement qu'elle avait contracté de ne pas quitter son premier directeur, lui faisait souffrir le martyre. Attirée d'un côté par ce qu'elle soupçonnait être la volonté de Dieu, cette volonté, l'unique objet de son amour, qu'elle voulait suivre à tout prix; retenue de l'autre par la crainte de s'en écarter en se trompant, elle ne savait que devenir. « Ce mot de volonté de Dieu, dit-elle, était comme un « brandon qui enflammait mon âme. » La chose en vint à ce point, qu'une fois le doute sur ce que demandait d'elle celte divine volonté la tint pendant trente-six heures dans un tourment indicible qui ne lui permit ni sommeil ni nourriture.
• Lettre i.vn".
Dans son anxiété, elle consulta le père de Viilars, recteur des jésuites à Dijon : cet homme, dont la science égalait la piété, lui assura que Dieu voulait qu'elle se livrât à la conduite de l'évêque de Genève, et que ce véritable homme de Dieu était le guide sous la direction duquel la Providence la destinait à faire de grandes choses. Cette décision la soulagea, comme si on lui eût ôté une montagne de dessus le cœur, et elle ressentit aussitôt une grande paix accompagnée d'une assurance parfaite d'être dans l'ordre de la Providence.
Son premier directeur, étant revenu après une longue absence, ne trouva point mauvais qu'elle eût recours à l'évêque de Genève et qu'elle lui écrivît de temps à temps, mais à la condition de demeurer toujours, comme auparavant, sous sa direction personnelle V Cette condition la replongea dans une perplexité désolante, que ne fit qu'accroître la décision d'un saint religieux de l'ordre des capucins, lequel lui affirma, après avoir beaucoup prié et consulté le Seigneur, que la volonté de Dieu était qu'elle se rangeât sous la conduite de l'évêque de Genève, Elle confia sa pehie à son directeur; et celui-ci, pour toute réponse, l'obligea à renouveler le vœu qu'elle avait fait de demeurer sous sa conduite. Elle obéit, mais elle en informa aussitôt le saint évêque, lequel lui répondit, avec sa sagesse accoutumée ^, qu'il était bien d'avis qu'il ne fallait avoir qu'un directeur, mais que l'unité de directeur n'empêchait pas qu'on n'eût confiance dans un autre et qu'on ne prît ses conseils. « Obéissez à votre directeur filialement et librement, lui écri- « vit-il, et servez-vous de moi charitablement et franchement.» Il était loin de désirer la direction de cette âme d'élite, et, avant de rien décider, il voulut prendre du temps pour y réfléchir et consulter Dieu dans la prière. Tant de délais ramenèrent dans l'âme de madame de Chantai tous ses troubles antérieurs ; elle s'en ouvrit une seconde fois au père de Viilars, qui
* Lettre lviii".
- Lettre Lix-.