LIV. VII. — LETTRE DU CLERGÉ DE FRANCE
Très-saint père,
I. Après avoir baisé les pieds de Votre Sainteté, nous avons l'honneur de lui représenter qu'il a plu à Dieu, il y a quelques années, d'appeler à lui le révérendissime François de Sales, d'heureuse mémoire, évêque de Genève. Il a vécu parmi nous ; et nous avons vu briller en lui toutes les vertus, avec une harmonie si parfaite, qu'elle portait plusieurs personnes à l'imiter, en attirait un grand nombre à la véritable foi, et ravissait tout le monde d'admiration. Enfin, ce généreux athlète » épuisé de travaux, a quitté ce lieu de sueui*s et de combat, pour aller (nous en avons la douce confiance) jouir dans le ciel du di\in repos, et y recevoir de la main du juste Juge la couronne de gloire.
II. La France, en le perdant, a témoigné par ses regrets combien elle le chérissait, et elle témoigne encore plus, par sa vénération pour lui, la grande opinion qu'elle a de sa sainteté. Tous les Français désirent sa canonisation. Nous unissons aujourd'hui, en qualité de pasleurs, nos prières aux désirs des fidèles, et nous espérons que notre démarche sera bien reçue de Votre Sainteté.
m. Nous savons, trcs-saint Père, que vous êtes le seul sur la terre qui puissiez permettre d'élever des temples en l'honneur des personnes mortes dans le Seigneur, et nous vous supphons de permettre que nous recourions publiquement à la puissante intercession de celui qui, pendant sa vie, nous a donné tant de charitables secours.
IV. Si nous demandons à Votre Sainteté qu'il lui plaise proposer à la vénération du monde chrétien les vertus de ce grand homme, on ne peut pas dire qu'il y ait de la témérité dans notre demande, ou de la précipitation dans notre culte. C'est notre frère, dont une grande partie de la vie s'est passée sous nos yeux. .Nous l'avons vu exceller eu piété, en douceur, eu sainteté ; les peuples révèrent en lui ces qualités éminentes qui lui gagnaient les cœurs, ou plutôt qui les gagnaient à Jésus-Christ. Le témoignage sincère que nous en rendons à Votre Sainteté est un devoir que la charité nous impose. Pourrions-nous en rejeter i'accomphssement sans sacrilège, ou le différer sans manquer à la piété ?
V. Oui, nous l'avons vu, ce vénérable évêque, aussi petit à ses propres yeux par son humilité, qu'il était grand par sa dignité aux yeux
deluruvers ; nous l'avons vu allier en sa personne inie affabilité charmanie à un rare savoir, et une admirable modestie à une éloquence sublime ; il ne fallait que le voir pour être porté à la vertu ; il ne fallait que l'entendre pour être embrasé du divin amour.
VI. Toutes les fois qu'il montait en cbairc pour annoncer la parole de Dieu (ce qu'il a fait très-souvent et en plusieurs endroits, surtout à Paris), on voyait un concours d'auditeurs si prodigieux, que les plus grandes églises ne pouvaient les contenir, et ils étaient pour la plupart si touchés, qu'ils fondaient en larmes, détestaient les désordres ou la tiédeur de leur vie passée, et y renonçaient sans délai. Tel était l'effet ordinaire de ses sermons. Aussi était-il partout en si grande réputation, qu'on s'empressait de venir des pays les plus éloignés pour l'entendre, et quelquefois même uniquement pour le voir.
VII. 11 traita toujours durement son corps, et n'usa jamais de ménagement à son égard, malgré ses souffrances continuelles; en sorte que, quoiqu'il succombât souvent sous le poids des fatigues, il n'interrompait point pour cela ses laborieuses occupations ; et il était au comble de la joie, quand la multitude de ses saintes œuvres, ne lui laissant pas' un moment de repos, lui fournissait sans cesse les occasions de faire une ample moisson démérites.
VIII. Lorsqu'enfin il eut terminé ses jours à Lyon, et que la nouvelle d'ime si grande perte se fut répandue dans toute la France, elle y excita des regrets si vifs et si universels, (ju'il n'y eut personne, pour peu que ce fût un cœur sensible à la piété, qui ne gémît, comme s'il eût perdu son propre père, non que l'on fût jaloux du bonheur de l'homme de Dieu, que fous regardaient comme un bienheureux ; mais parce qu'on se voyait privé de celui dont on avait éprouvé, en tant d'occasions, la charité compatissante et secourable, et qu'on ne pouvait point encore implorer publiquement son intercession auprès de Dieu, parce qu'on n'en avait pas obtenu l'autorisation du saint-siége.
IX. C'est cette autorisation, très-saint Père, que tous les peuples demandent avec ardeur, surtout les habitants de Paris, qui ont eu si souvent le bonheur d'eTitendre ses prédications, d'admirer son éloquence et de ressentir l'onction de ses discours ; et ceux de la ville de Lyon, chez qui se conserve son cœur, aussi frais et aussi vermeil que s'il était encore vivant, sans qu'on puisse y remarquer la moindre tache, la moindre ride, la moindre flétrissure, signe vénérable de la pureté de l'âme et de l'intégrité des mœurs de ce grand homme.