LIV. VI. - TRAITS DE SA CHARITÉ
un de ses habits de dessous : le domestique obéit; mais le pauvre, ayant trouvé cet habit trop rapiécé : « Eh! monseigneur, s'é- « cria-t-il, considérez ce que l'on me donne. — Voyez, dit le « charitable prélat au domestique, s'il n'y en aurait pas un « autre meilleur. — C'est le meilleur de tout ce que vous avez, « reprit celui-ci. — Hélas 1 mon ami, dit alors l'évèque, je n'ai « rien de meilleur, ayez la bonté de vousen contenter'. »
Ce détachement dont il faisait preuve à l'égard du pauvre, il le montra également envers son souverain. Le duc de Savoie, pressé alors par le besoin d'argent qu'entraînaient les guerres continuelles dans lesquelles il se jetait pour étendre sa domination, avait envoyé à tous les évèqnes de ses Etats un bref du Pape l'autorisant à lever des impôts sur tous les biens ecclésiastiques, proportionnellement aux revenus des bénéfices. Le saint évêque, en conséquence, fit assembler tous les bénéficiers de son diocèse et les exhorta à répondre aux vœux réunis du prince et du souverain pontife : mais, trouvant en eux des dispositions peu favorables à sa demande, il joignit aux paroles la prédication de l'exemple en s'imposant lui-même pour une somme qui dépassait incomparablement la proportion de ses revenus. Ce langage d'exemple fut plus éloquent que tous les discours ; et de tous les assistants il ne s'en trouva pas un seul qui n'eût honte de son refus et ne votât sans se plaindre les .subsides demandés.
Autant François savait se prêter aux besoins du prochain, autant il savait se roidir et se montrer ferme quand il le fallait. Des ennemis secrets de sa maison prévinrent par d'odieuses calomnies l'esprit du duc de Nemours contre lui et contre ses deux frères Bernard et Janus de Sales. Des préventions le prince passa jusqu'à l'aigreur et de l'aigreur jusqu'à l'indignation : enfin les choses en vinrent à ce point, que l'évèque crut devoir, en attendant l'occasion de se justifier, se retirer avec ses deux frères au château de Sales. Mais, au carême, ramené à Annecy
* Dép. de Baytay.
par le sentiment du devoir, et trouvant alors les esprits plus envenimés que jamais, il crut que le temps de se taire était passé. En conséquence, il écrivit au duc de Nemours une lettre digne des Basile et des Ambroise, où se révèle la fermeté d'un apôtre, la sainte liberté d'un évêque^
« Les Papes et les princes, lui dit-il, ont des cours de justice K où ils renvoient les accusations afin qu'on les examine à fond, « et que par l'audition des parties et des témoins on puisse dis- « cerner de quel côté est la vérité ouïe mensonge: c'est là une « marche qu'ils sont tenus de suivre sous peine de damnation « éternelle ; autrement il n'y aurait plus de justice sur la terre. « Vous avez reçu des accusations contre mes frères, vous avez « bien fait de les entendre ; mais si vous les avez crues, vous « me pardonnerez, à moi qui suis non-seulement votre fidèle « serviteur, mais votre affectionné quoique indigne pasteur, de « vous dire que vous avez offensé Dieu et que vous êtes obligé « de vous en repentir, lors même que les accusations seraient « véritables : car nulle parole contre le prochain ne doit être « crue avant d'être prouvée, et elle ne peut être prouvée que « par l'examen et l'audition des parties. Quiconque vous parle « autrement, monseigneur, trahit votre âme. Quelque dignes « de foi que soient les accusateurs, toujours faut-il que les accu- « ses soient admis à se défendre : les hommes les plus dignes « de croyance peuvent se tromper ou être portés par quelques « motifs humains à tromper.
Cette lettre écrite, le saint évêque, toujours prudent et craignant de mêler à la fermeté épiscopale l'inspiration du mécontentement, crut devoir, avant de l'envoyer, en adresser un double à son ami le président Favre pour lui demander son avis. « L'irritation du prince, dit-il dans la lettre d'envoi*, m'est « insupportable, à moi qui lui suis si dévoué et qui ai autrefois « si délicieusement goûté sa bonté. Tant de gens tuent, assas-
* Lettre cccxxii"
* Lettre cccxxi%