‹ Vie de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 54 sur 231 · LIV. VI. — TRAITS DE DOUCEUR. 14t · texte numérisé non relu

LIV. VI. — TRAITS DE DOUCEUR. 14t

« lui qui parlait, répondit-il, c'était la passion ; Dieu a vu de « toute éternité que j'aurais cet affront à souffrir, et il a voulu « que je le souffrisse patiemment : ne fallait-il pas que je busse « amoureusement le calice qui me vient de la main d'un si bon « père ? 0 que ce calice enivrant m'est agréable, venant d'une « telle main, que j'ai appris à adorer dès mon enfance' ! — « Mais, ajouta l'ecclésiastique, avez-vous été tout à fait sans sen- (( timent? — J'ai fait diversion, répondit François, je me suis « occupé à penser aux bonnes qualités de ce gentilhomme, et « j'espère que, quand sa mauvaise humeur sera passée, quand « ces brouillards se seront dissipés, la clarté du jour reviendra « et il me reverra avec sérénité. » Ce fut en effet ce qui arriva. Le gentilhomme conçut un tel regret de sa faute, qu'il vint les larmes aux yeux en demander pardon à l'évèque, et ne cessa jusqu'à la mort de l'entourer de son estime et de son affection*, La même cause reproduisit, vers le même temps, une scène semblable avec des circonstances plus pénibles encore. Un commandeur de l'ordre de Malte , distingué par ses services militaires, après avoir fait ordonner prêtre un de ses domestiques dans un autre- diocèse, s'avisa de demander pour lui, à l'évèque de Genève, une cure vacante. François, ferme observateur des règles canoniques, soumit au concours le protégé comme tous les autres candidats , et le concours ayant révélé en lui une absence déplorable de science et de vertu, il pourvut de la cure un autre sujet que les examinateurs avaient estimé plus capable. A cette nouvelle, le commandeur furieux se rend à l'évêché, éclate en reproches et en insultes jusqu'à prendre violemment le saint prélat par la barbe, en lui disant d'un ton de colère : « Si tu n'étais pas « évêque , je t'apprendrais à me respecter ; mais si tu n'as « aucun égard pour ma qualité, tu devrais au moins respecter

* Calicem quem dédit mihi pater, non bibam illum? {Joan., ïtiii, \\.) Calix meus inebrians quam praeclarus est! {Ps. xxii, 5.)

* Esprit de saint François de Sales, XiV* part., .sect. xxtii.

« la croix que je porte. — Monsieur, reprit l'évêque avec un « doux et modeste sourire, comment ne serais-je pas plein « d égards et de respect pour la croix, puisque je la porte aussi « liien que vous, et que j'ai composé un livre pour sa défense? « Je suis prêt à faire pour elle tout ce que me permet ma conte science. »

Le commandeur, après quelques instances faites d'un ton colère, voyant qu'il n'obtenait rien, prit le parti de se retirer. L'évêque, toujours poli malgré les insultes, voulut l'accompagner jusqu'à la porte de l'évêché : « Je te le permettrais, dit le «furieux, s; tu me portais l'honneur que tu me dois; mais « puisque lu fais si peu d'état de moi, je ne veux point de tes « compliments. » Un religieux étant entré , aussitôt après cette scène, dans la chambre du saint évêque et lui ayant demandé ce qu'il avait éprouvé au milieu de cet assaut de mépris et d'outrages dont le bruit avait retenti au dehors : Je vous '< assure, lui répondit-il, que je n'en ai pas été ému le moins (( du monde; Dieu a transporté mon esprit ailleurs, et je n'ai « pas pris garde à tout ce qu'il disait. Occupé d'autres choses, « je n'ai rien perdu de ma tranquillité ; » et factus sum sicut « liomo non audiens et non habens in ore suo redargutiones ; « Je me suis considéré comme un homme qui n'a ni oreilles «pour entendre ni langue pour répondre*. » Cependant la nuit ayant porté conseil dans l'âme du commandeur, il réfléchit sur sa conduite et sur celle du saint, comprit son tort, vint demander pardon ; et, depuis ce temps-là, il eut l'homme de Dieu en vénération singulière*.

Toutes les vertus dont François donnait chaque jour tant de beaux exemples inspirèrent au prédicateur de la station du carême, à Annecy, un éloge enthousiaste du saint prélat dans son discours de clôture : « Que vous êtes heureux, s'écria-t-il, « habitants d'Annecy, qui jouissez de la présence d'un si saint

* Ps. xxxvu, 15.

^ Charl.-Aug., p. 455. — Philibert de Bonneville.

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