LIV. VI. — TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
M. Fabre de la Yalbonne a raconté qu'ayant été atteint d'une mélancolie jDiofonde, il en avait été complètement guéri par deux ou trois chapitres dont le saint évêque lui avait fait lecture.
Enfin, dans les premiers mois de 1616, il put livrer son manuscrit à la presse; elle dernier jour de juillet l'impression en « fut achevée, quoique assez peu heureusement : car, dit l'au- « teur avec son humble naïveté, le libraire a laissé couler plu- « sieurs fautes en cette œuvre, et moi plusieurs imperfections : « s'il se trouve des besognes parfaites dans ce monde, elles ne « doivent pas être cherchées en ma boutique. » Ce livre fit partout une sensation profonde : le général des chartreux, qui, après avoir lu Y Introduction à la vie dévote, avait conseillé à l'auteur de ne plus écrire pour ne pas déchoir du haut point où il s'était élevé, lui écrivit, après avoir lu ce traité, de ne plus cesser d'écrire : les jésuites et la Sorbonne proclamèrent que, par cet ouvrage, l'auteur s'était placé au rang des Augustin et des Jérôme, des Ambroise et des Grégoire. Jacques, roi d'Angleterre, qui avait tant loué, tout hérétique qu'il était, \ Introduction à la vie dévote, célébra en termes bien plus magnifiques encore le mérite de ce nouveau livre. Dans son admiration, il défia les évéques anglicans de rien écrire de semblable, et de savoir parler, comme l'évèque de Genève, le langage du ciel sur la terre : « Oh ! que je voudrais, s'écria-t-il, « voir l'auteur de cet écrit angélique! ce doit être un grand « personnage. » On rapporta au saint évêque cette parole ; et, loin d'y chercher une satisfaction pour sa vanité, son cœur, que l'amour de Dieu absorbait tout entier, ne fit qu'exhaler ce cri de zèle apostolique : « Oh ! qui me donnera des ailes comme « à la colombe, et je volerai vers ce roi dans cette belle île, « autrefois la terre des saints, aujourd'hui le domaine de l'er- « reur ! Ah ! vive Dieu ! si mon prince me le permet, je m'en « irai à cette nouvelle Ninive. je parlerai à ce roi et lui prêche- « rai la vérité au péril de ma vie ' ; » sentiments qui, du reste,
* M. de iMaupas, p. 552.
n'étaient point passagers en lui : car jamais les noms des Anselme, des Thomas, des Édonard et de tant d'autres saints personnages que l'Angleterre a produits ne lui venaient dans la pensée, qu'il ne poussât des soupirs pour sa conversion.
Quoique le roi d'Angleterre appréciât si fort le Traité de l'amour de Dieu, tous ne l'apprécièrent pas de même; et deux critiques furent dirigées contre cet ouvrage. La première le déclarait trop théologique et trop métaphysique pour être à la portée du commun des lecteurs : l'auteur, du reste, en convenait lui-même dans sa préface : « Si je n'avais écrit, dit-il, que « pour les personnes qui ne goûtent que la pratique du saint « amour, j'aurais pu retrancher les quatre premiers livres et « quelques chapitres des livres suivants. » La seconde critique portait sur certaines comparaisons et expressions trop libres employées par l'auteur, surtout aux chapitres ix et x du premier livre\ Son âme angélique voyait de trop haut l'amour profane pour soupçonner seulement les fâcheuses impressions que pourraient produire sur des âmes terrestresles comparaisons qu'il en tire en vue de faire comprendre l'amour surnaturel de Dieu.
Mais, à ces deux critiques près, que nous croyons plus largement applicables encore aujourd'hui qu'alors , parce qu'à un^ siècle moins instruit dans les choses divines il faut un discours^ moins élevé ; à une époque plus corrompue, disposée à penser le mal plus facilement, il faut un langage plus chaste , on peut dire que le Traité de V amour de Dieu est un vrai chef-d'œuvre. L'auteur commence par des réflexions préliminaires dans lesquelles il démontre que la volonté gouverne toutes nos puissances et toutes nos passions, que l'amour de Dieu ne peut exister dans une âme qu'à la condition d'y dominer tout autre amour, voulant être roi ou rien, ne 'pouvant vivre s'il ne règne, ni régner si ce n'est souverainement, et que Dieu, étant l'infinie bonté, le cœur humain a une inclination naturelle à l'aimer par-
• Esprit de saint François de Sales, p. 111", sect. xit.
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dessus tout, sans cependant pouvoir le fairo qu'à l'aide de la grâce.
Après ces notions, qui occupent tout le premier livre, l'auteur entre dans son sujet , et, se faisant Ihistorien de l'amour divin, il en raconte la naissance, les progrès et la décadence. Les principes générateurs de cet amour sont les perfections infinies de Dieu considérées en elles-mêmes, les bienfaits de sa main libérale, dont les principaux sont la création, la conservation et la rédemption ; les inspirations de la grâce qui nous pressent d'aimer, tout en nous laissant la liberté de n'aimer pas; la foi, l'espérance, le souvenir de nos fautes, et les doux attraits de Jésus -Christ. l..'amour formé dans le cœur par ces principes est, jusqu'au dernier soupir, susceptible.de s'accroître par toutes les bonnes œuvres, môme les moindres, par Faction de Dieu toujours présent au fond du cœur qui aime; et là. le docte historien de l'amour divin révèle l'excellence du don de persévérance, le bonheur de mourir dans la charité; après quoi, suivant l'amour jusque dans le ciel, il le montre béatifiant tous les saints par la claire vue de Dieu le Père, du Verbe engendré et de l'Esprit-Saint. amour substantiel qui unit le Père et le Fils. Mais malheureusement, dans celte vie, l'amour ne suit pas toujours cette voie de progrès ; quelquefois l'homme quitte Dieu pour s'attacher aux créatures : les objets .sensibles le séduisent et l'entraînent; et lorsque tout devrait le porter à Dieu, tout sert quelquefois à l'en détourner. C'est pourquoi l'historien de l'amour divin en raconte la décadence et le refroidissement; triste fruit de l'inconstance de notre volonté, de notre faiblesse dans les tentations, de notre misère profonde qui ne peut aimer qu'autant que Dieu nous fait aimer.
Ici lînit l'histoire de l'amour divin avec le quatrième livre. Les cinq livres suivants sont consacrés à décrire les exercices ou la pratique de cet amour. Le premier exercice, c'est la complaisance ou la condoléance, la complaisance par laquelle l'âme se réjouit de voir le Dieu qu'elle aime, si beau, si parfait, si aimable ; la condoléance, par laquelle elle compatit aux souffrances de Jésus-Christ dans sa Passion et s'afflige de l'outrage
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que le péché fait à Dieu. Le second exercice, c'est la bienveillance qui désire que Dieu soit connu , aimé et servi par toute créature, qui soupire après le ciel pour l'aimer sans interruption et le voir aimé par tous les cœurs, qui s'unit avec transport aux louanges que Dieu se donne à lui-même. De là, le pieux auteur passe au troisième exercice de l'amour, qui est l'oraison; il en parcourt les divers degrés, la méditation, la contemplation ou le repos en Dieu, les ravissements et les extases, avec les langueurs, les transports et les blessures de l'amour; et il ajoute pour dernier exercice l'union de notre volonté à celle de Dieu par l'obéissance à ses commandements, à ses conseils, à ses inspirations, et par l'indifférence à tout ce que voudra son bon plaisir, quel qu'il soit. L'auteur n'est nulle part plus admirable que dans ce dernier point, qui fait le sujet du huitième et neuvième livre. Là on voit l'amour à son apogée, voulant tout ce que veut le Dieu qu'il aime et ne voulant rien autre chose, content de s'immoler pour que Dieii soit tout en lui. Après ces suaves et belles considérations, l'auteur, dans les trois derniers livres, étudie le commandement de l'amour divin, en fait voir l'excellence, les effets, les caractères, et donne des avis pour y faire progrès.
Telle est l'analyse rapide de ce beau Traité, fruit de vingtquatre années de prédications, selon l'expression de l'auteur lui-même, et de si profondes éludes, qu'il est quatorze hgnes de ce livre, qui, disait-il à M. de Belley, lui avaient coûté la lecture de plus de douze cents pages in-folio ^ Il y traite les questions de la théologie les plus épineuses et les plus obscures, la grâce efficace, la prédestination, le commencement de la foi; mais ces épines, il les convertit en Heurs par la netteté de ses explications revêtues du style le plus gracieux ; ces obscurités , il les éclaircit par les lumières d'une saine théologie, par la lucidité de ses aperçus, l'exactitude et la précision de sa doctrine. H ôte aux questions scolastiques toute leur sécheresse
' Esprit de saint François de Sales, p. IIP, scct. xv.