LIV. VI. — IL VISITE MAUBUISSON ET PORT-ROYAL
seils. Ce furent, pour l'abbesse et sa communauté, des jours de salut et de bonheur : elle ne pouvait se lasser d'admirer l'homme de Dieu ; et dans le sentiment de sa vénération elle recueillait respectueusement les restes de sa table pour en faire son propre repas, ne touchait qu'avec religion les plats, le couvert, le couteau dont il s'était servi, et même elle fit, à son départ, conserver comme des reliques le lit, les chaises, le linge et les tapis qui avaient été à son usage*. Elle se plaça sous sa direction et pensa même à quitter son titre d'abbesse pour se faire simple religieuse de la Visitation. Le saint évéque n'y voulut jamais consentir, lui disant qu'elle était plus propre à commander qu'à obéir, et qu'elle devait rester dans sa vocation*. Ne pouvant suivre l'homme de Dieu, elle voulut au moins, par une correspondance assidue, demeurer sous sa direction tant qu'il vécut; heureuse si elle eût toujours marché sous sa conduite et ne fût pas tombée, à la mort du saint prélat, entre les mains d'un guide bien différent, l'abbé de Saint-Cyran, lequel la conduisit dans les sentiers de l'erreur et du schisme.
Jalouse de faire partager son bonheur à sa sœur Agnès Arnaud, qui gouvernait Port-Royal pendant son absence , elle obtint du saint évèque la promesse qu'il irait visiter cette dernière abbaye. Il s'y rendit en effet et y prêcha : mais au milieu du sermon les larmes le gagnèrent, et il fut obligé de s'arrêter pendant quelques instants. Après le sermon, l'abbesse lui ayant demandé la cause de ces larmes et de cette interruption, « C'est, « répondit- il , que Dieu m'a fait connaître que votre maison « perdra la foi. Le seul moyen de la conserver, c'est l'obéis- « sance au saint-siége'.
Tous ces travaux n'étaient encore qu'une partie des occupations de François pendant son séjour à Paris : ici il présidait ■des thèses de philosophie et de théologie, ou recevait les con-
' Ctiarl.-Aug., p. 522.
* Histoire de Port-Royal, par Racine. — Recueil de la mère Angélique Arnaud sur la vie de sa tante.
^ I>îttre de la sœur Marie Uuplessis. leligieuse de la Visitation. Il 14
sultations , soit des théologiens qui venaient lui demander la solution de leurs difficultés, soit des évêques qui l'écoutaient comme un docteur de l'église, et le respectaient comme leur père'. Là il animait à la perfection les communautés religieuses, soulageait les pauvres par des aumônes, les affligés par des consolations, terminait les procès dans les familles, assistait à toutes les assemblées qui avaient pour objet les intérêts de la religion ou la charité du prochain ; et, comme pour se délasser de tant de travaux, il allait dans les hôpitaux exhorter les malades, confesser les mourants, ou dans les maisons particulières relever le courage de ceux qui souffraient. Ayant appris qu'un de ses prêtres qui se trouvait à Paris était attaqué d'une maladie contagieuse, il alla deux fois le visiter et envoya chaque jour demander de ses nouvelles jusqu'à son entier rétablissement*.
Tant de fatigues amenèrent une grave maladie, et ce fut alors que parut magnifiquement la tendre vénération dont il était l'objet. Des cardinaux et des évoques, des princes et des courtisans, des personnages de toutes les classes, s'empressèrent de le visiter ; et de toutes parts lui arrivèrent des présents de ce qui pouvait être utile à son état maladif^. Il revint bientôt à la santé et reprit le travail avec une ardeur toute nouvelle , s'oubliant lui-même pour n'envisager que le bien qu'il pouvait faire. Souvent même il portait cet oubli de soi jusqu'à refuser les soulagements qui lui eussent allégé la fatigua; et il plaisantait gracieusement ses compagnons de voyage, qui s'en plaignaient. Un jour qu'il était allé prêcher au monastère de la Visitation, très-éloigné de son hôtel, il trouva à la porte, quand il voulut s'en revenir, une élégante voiture qu'un riche seigneur, qui avait assisté au sermon, mettait à sa disposition pour le reconduire à son logement ; car la pluie tombait en abondance
* Charl.-Aug.. p. hU.
Dep. du prêtre malade hn-mcme.
Cliarl.-Aiig., p. ri25.