LIV. VI. — ENTREVUE AVEC M. BOURDOISE
Le père Bourdoise, louché de plus en plus de la haute vertu de l'homme de Dieu, l'engagea à venir à Saint-Nicolas-du- Chardonnet, où se faisaient, chaque semaine, au clergé, des conférences sur les vertus et les ohligations des ecclésiastiques; et l'évéque, fidèle au rendez- vous, alla souvent voir le saint prêtre, visita séparément dans leurs chambres les membres de sa communauté, et assista à leurs conférences, où il prenait plaisir à entendre cet homme, plein de l'esprit sacerdotal, parler des devoirs ecclésiastiques. Souvent même il l'invitait à l'accompagner lorsqu'il allait prêcher, et témoignait en toute circonstance la vénération qu'il avait pour lui et pour sa communauté. Le cardinal de Retz s'étant plaint un jour en sa présence que le père Bourdoise faisait beaucoup parler de lui par l'ardeur de son zèle, qui manquait quelquefois de prudence : « Croyez-moi, monseigneur, dit le saint évêque, nous n'avons « pas encore ouï dire que personne ait été damné pour avoir « poursuivi avec trop de zèle le rétablissement de la discipline « ecclésiastique '. »
Mais, de tous les prêtres de Paris, saint Vincent de Paul fut celui avec lequel l'évéque de Genève se lia le plus étroitement. Ces deux grandes âmes, qui possédaient éminemment le don
lui-ci lui fait dire qu'après avoir travaillé pendant dix-sept ans à former seulement trois prêtres tels qu'il les souhaitait, il n'avait pu en former qu'un et demi, et qu'il n'avait pensé aux Filles de la Visitation qu'après avoir perdu tout espoir de succès auprès des ecclésiastiques. Cette réponse contient jtlusieurs faussetés : 1° saint François de Sales pensa aux F'illes de la Visitation dès le commencement de son épiscopat, et Dieu lui révéla son institut dès Tannée 1605, avant le Carême de Dijon; 2° il travailla toute sa vie à former un bon clergé dans son diocèse, et il eut même le projet de former une congrégation d'ecclésiastiques, auquel il ne renonça que quand il vit nailre celle de M. de Bérulle, à qui même il désira s'associer i"). Il n'est donc pas vrai qu'il eût perdu tout espoir de former de bons prêtres, et qu'il n'eiit pensé aux Filles de la Visitation qu'après dix-sept ans d'efforts inutiles pour le clergé. Cette réponse n'est donc qu'une de ces causticités mordantes si ordinaires au père Bourdoise, un de ces souvenii-s infidèles que le rapporteur travestit selon ses propres impressions.
* Vie du P. Bourdoise.
(a) Esprit de saint François de Sûtes, par M. de Belley, p. VII, sect. xiv.
de discerner les esprits, se furent bientôt connues et comprises et une tendre amitié les unit l'une à l'autre : Vincent de Paul proclamait que la douceur, la majesté, la modestie, tout l'extérieur de l'évêque de Genève lui retraçait, comme dans une vive image, Jésus-Christ conversant parmi les hommes'; François de Sales, de son côté, n'appelait Vincent de Paul que le saini prêtre, le plus digne prêtre qu'il eût connu; et il célébrait en toute circonstance sa religion, sa prudence, ses talents rares pour conduire les âmes à une haute et solide piété. Aussi, ayant établi à Paris une maison de la Visitation, il ne crut pouvoir confier en de meilleures mains qu'en celles de Vincent la direction de ses chères filles ; preuve la plus incontestable de la haute estime qu'il en faisait : car il tenait comme autant de maximes qu'il faut choisir un directeur entre dix mille, qu'il en est moins qu'on ne saurait dire qui soient capables de cet emploi, et que la direction d'une maison religieuse demande beaucoup de vertu jointe à beaucoup de science et d'expérience. Un pareil choix signifiait donc qu'il préférait Vincent de Paul à tant de pasteurs vigilants et sages, à tant de docteurs pleins de science, à tant de directeurs éclairés que renfermait alors la ville de Paris; et la suite révéla la sagesse de cette appréciation.
François se trouva lui-même, vers ce temps-là, chargé de la direction d'une personne devenue depuis tristement célèbre, la mère Angélique Arnaud, abbesse de Port-Royal. Cette religieuse, d'un mérite incontestable, nommée abbesse lorsqu'elle n'avait pas encore onze ans accomplis, avait mis la réforme complète dans sa communauté déchue, rétabli la règle dans plusieurs autres maisons qui en dépendaient, et était venue se fixer pour quelque temps au monastère de Maubuisson, afin d'y remplir la même mission. Le saint évêque, ayant été invité à visiter cette maison, fut frappé des qualités remarquables de la mère Angélique, applaudit à son louable dessein, et y resta plusieurs jours pour l'aider de ses prédications et de ses con-
* Esprit de saint François de Sales, p. IV», sect.