LIV. Vir. — SON ÉGALITÉ D'AME
pouvoir plus se livrera la méditation : « Il faut vous en sevrer^ « lui répondit-il ^, faisant au double des oraisons jaculatoires « d'acquiescement au bon plaisir de Dieu, qui vous envoie cet « empêchement à la méditation pour vous unir plus solide- « ment à lui par Texercice de la sainte et tranquille résigna- « tion. Que nous importe que nous soyons avec Dieu d'une «< façon ou d'une autre, puisque nous ne cherchons que lui, « et que nous n& le trouvons pas moins dans la mortification «c que dans Toraison? » Il suivait les affaires une à une, s'appliquant à chacune, comme si aucune autre ne l'avait précédée ou ne devait la suivre, et il accueillait toutes les contradictions avec une suavité incomparable. « Depuis quelque «c temps, écrivait-il un jour, je suis tout plein de traverses et « de secrètes contradictions, qui sont survenues à ma tranc« quillité; mais elles me donnent une si douce et si suave a paix que rien plus, et me présagent le prochain établisseif ment de mon âme en Dieu ; ce qui est Tunique passion de « mon cœur *. »
li ne voulait point qu'on s'empressât en rien. « Il vaut « mieux, disait-il ^ faire peu et bien. Ce n'est pas par la mul- « tiplicité des choses que nous faisons que nous avançons en « la perfection, mais c'est par la ferveur avec laquelle nous c( les faisons^. La dévotion est une ferveur douce, tranquille, ju- « dicieuse ; mais l'empressement en est la ruine. C'est un bouilc< lonnement indiscret, turbulent, qui démolit en pensant édia fier, arrache au lieu de planter. Hâtez-vous tout bellement, « disait-il encore ; assez tôt si assez bien. A chaque jour suffît « son mal. Qui entreprend deux besognes en même temps ne « réussit en aucune : c'est vouloir enfiler plusieurs aiguilles à « la fois. » « Soyez soigneux de tout ce que vous avez à faire,
» Esprit de saint François de Sales, XV« part., sect. xviii. s Jbid.f X* part., sect. xxxiv.
» Ibid.f VI* part., sect. ix. — VIII» p., sect xvni. — X* p., sect. xii. — XVI* part, sect. xxxvi. — XVIII* part., sect.vi. * Ibid,, XIV* part., sect. xxiv.
« disait- il encore S maisne soyez point empressé. Toute sorte « d'empressement trouble la raison et le jugement, et nous « empêche de bien faire la chose à laquelle nous nous empres- « sons. Les pluies qui tombent doucement fécondent la terre: « les torrents la ravagent. »
Il blâmait fort ceux qui, dans les conversations, précipitent leurs paroles sans réflexion, et voulait qu'on parlât peu el bien avec une âme calme et toujours égale. Mais c'était surtout aux personnes chargées de la conduite ou du gouvernement des autres qu'il prescrivait ce grand calme : <( Le soin le plus (( parfait, disait-il ^, est celui qui se rapproche le plus du soin « que Dieu a de nous, qui est un soin plein de tranquillité et « de quiétude, qui en sa plus grande activité n'a pourtant <( nulle émotion, et étant un se fait tout à toute chose; » el ces principes étaient la règle de sa conduite. <( Sa coutume, « dit un de ses historiens ^, était de ne se point précipiter, « d'achever les affaires l'une après l'autre, et d'appliquer (( paisiblement à chacune toute son attention, comme s*il n'eât « eu autre chose à penser. »
Cette égalité d'âme si merveilleuse prenait sa source dans son humilité et sa mortiflcation : son humilité, qui, plaçantsa confiance en Dieu, non point en lui-même, et relevant audessus de tous les jugements des hommes, de leurs critiques comme de leurs louanges, lui donnait l'âme la plus hardie, la plus généreuse, la plus capable de grands et nobles desseins; sa mortification, qui^ lui apprenant à compter pour rien toutes les considérations de fortune et de bien*être, de parents ou d'amis, de grands ou de puissants, lui faisait embrasser tous les travaux, poursuivre toutes les œuvres utiles à travers les contradictions de toute espèce, avec une assurance et un calme imperturbables, sans que jamais rien pût le faire dévier, dès qu'il s'agissait de remplir un devoir, sans que son
^ Introduction à la vie dévote, III* part., ch. x.
s Lettre dccxxii*. '
3 Le P. la Rivière, p. 523.