LIV. V. — VOYAGE A SAINT-CLAUDE
qu^ Tunité de directeur n'empêchait pas qu'on n'eût confiance dans un autre et qu'on ne prit ses conseils. « Obéissez « à votre directeur finalement et librement, lui écrivit-il, et « servez-vous de moi charitablement et franchement. » Il était loin de désirer la direction de cette àme d'élite; et, avant de rien décider, il voulut prendre du temps pour y réfléchir et consulter Dieu dans la prière. Tant de délais ramenèrent dans l'âme de madame de Chantai tous ses troubles antérieurs; elle s'en ouvrit une seconde fois au père de Villars, qui lui déclara avec fermeté et autorité que, si elle ne se rangeait totalement sous la conduite de l'évêque de Genève, elle résistait au Saint-Esprit. Aussitôt elle transmit cet avis au saint prélat, en le lui présentant comme un oracle du ciel; et celui-ci lui répondit qu'elle n'avait quà se trouver le 24 août à Saint-Claude, oCi il devait accompagner sa mère, qui avait fait vœu d'y aller en pèlerinage; et que là, après avoir conféré avec elle, il lui donnerait une solution définitive. La baronne n'eut garde de manquer au rendez-vous; elle fut heureuse de connaître madame de Boisy, avec qui la vertu Teut bientôt unie d'une céleste amitié, mais bien plus heureuse encore de s'ouvrir au saint évéque et de recevoir ses conseils. Elle lui raconta avec clarté, simplicité et candeur tout ce qui s'était passé en elle; et le prudent prélat, après ravoir écoulée attentivement sans lui donner aucune décision, se retira pour y réfléchir. Il passa la nuit entière en prière, et le lendemain matin il l'alla trouver : « Madame, lui dit-il, « j'ai travaillé toute la nuit à votre affaire, et je crois que c'est « la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spi- « rituelle. » Après ces mots, il demeura quelques instants en silence, et, levant ensuite les yeux au ciel : « il faut enfin a vous le déclarer, ajoula-t-il, puisque telle est la volonté de « Dieu : le vœu qu'on vous a fait faire ne peut que vous ôter H la paix de la conscience ; si j'ai tant tardé à vous donner une a solution, c'est que je voulais que la volonté de Dieu me fût a bien connue et que sa main seule fit tout dans cette afi'aire. »
Et, en disaDt ces paroles, remarque sainte Chantai, il ét^it profondément recueilli, parlait avec une modération réfléchie, semblable à de la lenteur, et paraissait être dans un ravissement. Il reçut ensuite la confession générale de sa nouvelle pénitente et lui donna ses conseils pour la vie parfaite à laquelle il voulait la former. « Dès votre réveil, lui dit-il, jetez- « vous toute en Dieu par quelques saintes pensées; que le « passage de la nuit au jour vous fasse penser au passage du n temps à Téternité, où nous verrons toute la lumière dans la « lumière de Dieu. Commencez ensuite votre journée par la « méditation et la sainte messe, vous appliquant à ces deux « exercices avec une grande dévotion, mais surtout avec grande « liberté et selon Tattraitde la grâce, sans vous astreindre à « une manière d'oraison contrainte et gênée. Après la corn- « munion, contemplez Notre-Seigneur assis sur le trône de « votre cœur, et amenez-lui vos sens et vos puissances pour « ouïr ses ordres et lui promettre fidélité. Tout le long du « jour faites force oraisons jaculatoires, faites-en surtout au « son de Thorloge. Chaque jour de la semaine, entrez et de- « meurez par amour dans une des plaies du Sauveur. Si vous « manquez à quelque chose de ce que je vous prescris, ne vous a en faites pas scrupule. »
Madame de Chantai, après ces sages avis, qui firent luire dans son âme comme un jour nouveau^ lui témoigna le désir qu'elle avait eu souvent d'être Religieuse; mais, ennemi de tout parli précipité, François lui recommanda de ne penser maintenant qu'à se sanctifier par une dévotion douce envers Dieu, charitable envers le prochain, attentive k n'importuner ni incommoder personne : belle idée de la vraie vertu, qui nous explique un reproche qu'il fit à madame de Chantai! Cette dame se levait de grand malin pour faire sa méditation, et obligeait sa femme de chambre à se lever de même pour lui donner de la lumière et Taiderà s'habiller. L'évêque l'apprit et l'en blâma, lui disant que^ puisqu'elle voulait aller chercher Dieu dans l'oraison, elle devait se lever seule pour