LIV. V. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL
le mieux trouver, sans donner une peine inutile a celle qui la servait.
Après être demeuré deux jours à Saint-Claude, François étant reparti pour Annecy, la baronne de Chantai reprit la route de Dijon; elle revint tout embaumée de la grÀce d*une si heureuse entrevue, et ravie d'avoir fait la connaissance de madame de Boisy, qui la conjura de venir la voir au château de Sales. Dès le lendemain de son arrivée^ elle alla remercier la sainte Vierge dans Téglise de Notre-Dame-de-FËtang, où, sous les auspices de la Mère de Dieu, elle Bt le vœu de chasteté perpétuelle et d'obéissance à Tévêque deGenève. De retour à la maison, elle rédigea l'acte de ce vœu et l'envoya signé de sa main à son nouveau guide, en l'informant des tentations qui l'importunaient, tant contre le choix qu'elle venait de faire de son directeur, que contre la foi, et lui demandant des règles de conduite relatives à sa position. Le saint évèque, pour la tranquilliser, lui répondit* qu'il voyait dans le choix qu'elle avait fait de lui tous les caractères de la volonté de Dieu, et que l'attrait doux, violent et constant qui l'y avait portée, la maturité d'esprit avec laquelle il avait lui-même étudié la chose avant d'y consentir, le jugement du père de Villars et les prières continuées pendant plusieurs mois pour obtenir la lumière du ciel, en étaient autant de preuves manifestes. « Ne « disputez point avec l'ennemi sur ce sujet, lui écrivait-il; dites- « lui hardiment que c'est Dieu qui l'a voulu et qui l'a fait. » De cette première difficulté le saint directeur passe à la seconde relative aux tentations contre la foi; et là encore il lui dit : « Il ne faut disputer ni peu ni prou avec la tentation, mais faire « comme faisaient les enfants d'Israël des os de l'agneau pas- « cal, qu'ils n'essayaient nullement de rompre, mais qu'ils jew laient au feu : il ne faut nullement répondre ni faire sem- H blant d'entendre ce que l'ennemi dit. Qu'il clabaude tant « qu'il voudra à la porte^ il ne faut pas seulement dire : Qui
* Lettre lxviii".
« va là? mais faire diversion par de pieuses aiTecUons, à moins « que vous n'aimiez mieux vous élancer avec force contre lui « en poussant ce cri de guerre : Loin d'ici, Satan ! 11 est écrit : <( Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. Eve voulant disa puter avec toi se perdit : je ne Timiterai pa:<i. Et puis peni « sez à autre chose. Gomme le démon, ajoute François, n*aime (( pas qu'on batte la chair sa complice, cinquante ou soixante <i coups de discipline pourraient encore être très utiles pour (t le mettre en fuite. Souvenez-vous, du reste, de la parole de <( TÉcriture : Heureux celui qui souffre tentation : quand Ten- « nemi crie si fort au dehors, c'est signe qu'il n'est pas au « dedans. »
Enfm l'habile maître de la vie spirituelle termine sa lettre par les règles de conduite qu'elle lui avait demandées. Il lui trace le temps et la manière de faire tous ses exercices de piété, approuve le jeûne du vendredi et la discipline deux fois la semaine, lui donne des avis pour l'éducation de ses enfants, pour saconduite personnelle envers son père et son beau-père, lui recommande d'avoir une humeur doucement pliable à tous les contre-temps, un caractère toujours égal, jamais inconstant ni gêné ni gênant, un cœur libre, affranchi de toute attache même aux consolations et aux exercices spirituels, esclave seulement de la volonté de Dieu et disposé à la suivre en paix dès qu'il la voit, quoi qu'il en coûte. « 11 faut tout faire par « amour, lui dit-il, et rien par force, plus aimer l'obéissance « que craindre la désobéissance. Je vous laisse la liberté d es- « prit, et veux que, s'il advient quelque occasion juste et « charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une este pèce d'obéissance et que ce manquement soit suppléé par « l'amour ^ »
La baronne reçut tous ces avis comme des oracles d'en haut et s'appliqua avec une ardeur démesurée à les mettre en pratique, jusque-là que, ne faisant rien aussi parfaitement qu'elle
ï Mémoires de la mère deChaugy, p. 57.