‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 35 sur 292 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

RÈGLE QUE DONNE FRANÇOIS A LA VISITATION. — PROGRÈS RAPIDES DE l'institut.

L*évôque de Genève ne laissa la mère de Chantai à Lyon que pendant neuf mois. Au bout de ce temps il nomma la mère Favre supérieure en sa place et rappela à Annecy la sainte fondatrice. II désirait avoir constamment au berceau de la congrégation une personne si habile, pour y former les novices et leur communiquer l'esprit de Dieu, dont elle était remplie. Il désirait aussi conférer avec elle sur les règles de son institut et tout statuer de concert, d'autant plus que Tarchevéque de Lyon, sous la juridiction duquel elle se trouvait alors, avait, sur Tordre, des vues toutes différentes du fondateur. M. de Marquemont croyait que, pour établir le nouvel institut sur des fondements solides, il fallait absolument ordonner la clôture, prescrire des vœux solennels et ériger la congrégation en ordre religieux. « Actuellement, disait-il, on ne peut dé- 't sirer plus de ferveur; mais telle est la faiblesse ou l'incons- » tance humaine, qu'on ne peut espérer une persévérance •< durable dans un état où la nature souffre et est mal à Taise; «( qu'il y a tout à craindre que la liberté de sortir n'introduise 'f la dissipation et le relâchement, peut-être même la licence « et le désordre, et que les vœux simples ne soient pas des « liens assez forts pour arrêter le penchant naturel vers le « changement. » François, au contraire, voulait que ses filles ne fussent point assujetties à la clôture, qu'elles sortissent au dehors pour visiter les malades, consoler les affligés, soulager

les pauvres, alliant ainsi la vie de Marlhe et de Marie, les œuvres extérieures de charité et le repos de la contemplation. « Mon dessein, disait-il, avait toujours été d'unir ces deux « choses par un tempérament si juste, qu'au lieu de se dé- (c truire elles s'aidassent mutuellement, que Tune soutint c( l'autre, et que les sœurs, en travaillant à leur propre saucer tification» procurassent en même temps le soulagement et (( le salut du prochain. Leur prescrire aujourd'hui la clôture, (( ce serait détruire une partie essentielle de l'institut^ priver « le prochain de secours précieux et de bons exemples, et (( priver les sœurs elles-mêmes du mérite des œuvres de cha- « rite, si recommandées dans l'Évangile, si autorisées par « l'exemple de Noire-Seigneur*. »

Malgré des raisons si plausibles, l'évéque de Genève ne s'opiniâtra point dans son sentiment : inspiré uniquement par la vue du bien, il pesa attentivement les raisons pour et contre; et, préférant à sa manière de voir celle de Tarchevôque, il arrêta que sa congrégation serait érigée en ordre religieux, garderait la clôture et ferait des vœux solennels; ce qui lui inspira dans la suite ce bon mot aussi plein d'esprit que d'humilité : « On m'appelle le fondateur de la Visitation; est-il « rien de moins raisonnable ? J'ai fait ce que je ne voulais pas « faire, et j'ai défait ce que je voulais^. »

La fondation de Lyon, qui avait amené une modification si notable dans l'institut, fut bientôt suivie d'une autre. Les magistrats de Moulins, émerveillés de ce que la renommée publiait sur les nouvelles Religieuses, demandèrent avec instance l'établissement d'une maison de cet ordre dans leur ville; el, l'archevêque de Lyon appuyant leur demande comme administrateur de l'évéché d'Autun, duquel Moulins dépendait alors, il ne fut pas possible de refuser. En conséquence, le saint évêque envoya pour cette fondation la mère de Bréchard»

^ Esprit de saint François de Sales^ par M. de Belley, XV* j)., sect. xi. - Ibidem j Vl" p., soct. x.

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avec quatre compagnes d'une piété remarquable. Arrivées à Moulins, ces saintes filles ne trouvèrent presque rien de ce qu'on leur avait promis, et les choses les plus nécessaires manquaient dans la maison; mais, loin de se décourager, elles mirent leur confiance en Dieu, et édifièrent tellement la ville et la province par leur désintéressement et leur esprit de pauvreté, leur patience, leur douceur et leur modestie, que bientôt vingt novices leur arrivèrent; ce qui manquait fut donné, et en peu de temps ce monastère devint un des plus beaux et des mieux établis de Tordre.

François, voyant son ordre s'accroître ainsi et commencer à se répandre, crut que le moment était venu de lui donner des constitutions définitives. Pour bien réussir dans cette œuvre délicate, il sollicita longtemps les lumières du ciel par des prières ferventes ; il étudia les règles et les constitutions de divers ordres, en extrayant de chacune ce qui pouvait convenir à son but; il consulta les hommes les plus éminents dans cette partie; et, après tous ces préparatifs, il se mit à Toeuvre, se proposant de tellement tempérer ces règles, que les plus faibles ne pussent les trouver trop sévères, ni les plus fortes trop douces, et que toutes pussent s*en accommoder, pourvu qu'elles sussent aimer Dieu et le prochain.

Le pieux fondateur établit d'abord les évéques supérieurs immédiats de toutes les maisons de la Visitation, (c parce que, « dit-il, si un évèque laisse déchoir la régularité, son succès- « seur relèvera ce qui sera tombé; Dieu, qui n'abandonnera « jamais son Église, ne pouvant pas permettre qu'une longue « suite de prélats oublient leur devoir en ce point*. » Ceci posé, il règle qu'on ne recevra personne dans la congrégation qu'après qu'il aura été constaté que l'aspirante a au moins seize ans ; qu'elle sait bien lire, si elle veut être sœur de chœur ; qu'elle a mis en bon ordre ses affaires temporelles, et établi ses enfants, si elle en a, de manière que sa présence ne soit

i Esprit de saint François de Sales, X«p., sect. viii. — Lettre dclxxxvi".

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plus nécessaire dans le monde; qu'elle n*a ni maladie contagieuse ni infirmité qui la rende incapable d'observer la règle et de suivre les exercices de la communauté; qu'elle a un bon esprit et est disposée à vivre sous l'obéissance, dans la pratique de la douceur, de l'humilité et de la simplicité. A ces conditions, l'aspirante pourra être reçue, fût-elle veuve, difforme, infirme ou très avancée en âge; et, pour que la maison puisse convenir à toutes, on ne laissera introduire aucune autre austérité corporelle que celles qui sont énoncées dans la règle*.

Il y aura trois espèces de sœurs : les sœurs de chœur, destinées à chanter ou à réciter rollice; les associées, qui seront exemptes de l'office, mais prendront à tout le reste la même part que les sœurs de chœur; et enfin les sœurs domestiques^ qui n'auront pas voix au chapitre. Aucune maison de l'ordre, sauf dispense, ne pourra avoir plus de trente-trois membres. La clôture y sera exactement gardée ; et, s'il y a lieu d'y introduire quelques étrangers, comme le médecin ou le confesseur pour les malades, le maçon ou le charpentier pour les travaux de leur état, ils seront accompagnés de deux sœurs pendant le jour et de quatre pendant la nuit.

Toutes les sœurs obéiront à la supérieure : elles ne jeûneront ni ne feront aucune austérité sans sa permission, elles lui ouvriront leur cœur avec confiance et se dirigeront par ses avis. Elle les dispensera dans les petites choses, mais réservera les grandes au jugement du supérieur ou de l'évêque. Elle les gouvernera avec douceur, plutôt en priant qu'en commandant; lira toutes les lettres qu'on écrira ou qu'on recevra, sauf les lettres des sœurs au supérieur ou du supérieur aux sœurs; et, le temps de sa charge expiré, elle ira reprendre, dans le dernier rang, la pratique de l'humilité et de l'obéis* sance.

Les sœurs ne posséderont rien en propre et changeront

1 Cliari.-Aug., p. 476.

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